Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 4

Chapter 43,649 wordsPublic domain

En sortant, nous tombons sur Aubryet, qui nous apprend que Saint-Victor est de l'inauguration. «Eh bien, je n'irai pas à Vendôme, me dit Flaubert, non vraiment, la sensibilité est arrivée chez moi à un état maladif tel... je suis entamé au point que l'idée d'avoir la figure d'un monsieur désagréable, en chemin de fer, devant moi... ça m'est odieux, insupportable. Autrefois ça m'aurait été égal, je me serais dit: je m'arrangerai pour être dans un autre compartiment, puis à la rigueur si je n'avais pu éviter mon monsieur désagréable, je me serais soulagé en l'engueulant, maintenant ce n'est plus cela, rien que l'appréhension de la chose, ça me donne un battement de cœur... Tenez, entrons dans un café, je vais écrire à mon domestique, que je reviens demain.»

Et là, devant la paille d'un Soyer: «Non, je ne suis plus susceptible de supporter un embêtement quelconque... Les notaires de Rouen me regardent comme un toqué... vous concevez, pour les affaires de partage, je leur disais: Qu'ils prennent tout ce qu'ils veulent; mais qu'on ne me parle de rien, j'aime mieux être volé qu'être agacé, et c'est comme cela pour tout, pour les éditeurs... L'action, maintenant, j'ai pour l'action une paresse qui n'a pas de nom, il n'y a absolument que l'action du travail qui me reste.»

La lettre écrite et cachetée, il s'écrie: «Je suis heureux comme un homme qui a fait une couillonnade! Pourquoi? Dites, le savez-vous?»

Puis il me ramène au chemin de fer, et accoudé sur la traverse, où l'on fait queue pour prendre les billets, il me parle de son profond ennui, de son découragement de tout, de son aspiration à être mort, et mort sans métempsychose, sans survie, sans résurrection, à être à tout jamais dépouillé de son moi.

En l'entendant, il me semblait écouter mes pensées de tous les jours. Ah! la belle désorganisation physique, que fait, même chez les plus forts, les plus solidement bâtis, la vie cérébrale. C'est positif, nous sommes tous malades, quasi fous, et tout préparés à le devenir complètement.

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_Vendredi 5 juillet_.--Jollivet rappelait que l'affaire Baudin n'a fait que faire traverser la Seine à la popularité de Gambetta, mais que cette popularité existait déjà dans le quartier latin. Depuis des années, Gambetta était en renom, au café Procope, où les étudiants venaient le voir, et l'entendre donner la représentation des séances du corps législatif, avec une verve, une mimique, un cabotinage des plus amusants.

Dès ce temps, il avait une action sur la jeunesse des écoles. On sentait qu'il était destiné à devenir son représentant.

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_Samedi 6 juillet_.--Théophile Gautier vient déjeuner aujourd'hui. C'est sa première sortie, depuis son attaque de la semaine dernière. On dirait la visite d'un somnambule. Et cependant dans l'ensommeillement de ses pas, de ses mouvements, de sa pensée, quand, un moment, il secoue sa léthargie, le vieux Théo réapparaît, et ce qu'il dit, de sa voix assoupie, avec des ébauches de gestes, semble le langage de son ombre--qui se souviendrait.

Au milieu du déjeuner, à propos de l'huile d'une salade, qu'il trouve excellente, il se met à faire un historique imagé des huiles et des miels de la Grèce, qu'il termine, en comparant le miel de l'Hymète «à du sablon jaune entrelardé de bougie.»

Les phrases charmantes, qui sortent de sa bouche, ont quelque chose de mécanique; elles finissent, elles s'arrêtent, tout à coup, comme une phrase, qu'aurait mise Vaucanson dans le creux d'un automate. Puis le parleur tombe aussitôt dans un mutisme effrayant, dans une absence de lui-même qui épouvante, dans un anéantissement qui vous fait lui parler, pour être bien assuré que la vie intelligente est encore en lui. Et, à ce moment, les choses que vous lui dites, pour arriver à lui, semblent parcourir des distances immenses. Une phrase sur la reconnaissance par tout le monde de son talent de paysagiste, le fait reparler.

«Oui, oui,--a-t-il dit, avec une certaine amertume mélancolique, et ce geste qui lui fait soulever devant lui l'indicateur de sa main pâle,--oui, il est entendu que dans les voyages, on n'y met pas d'idées. Il ne peut, n'est-ce pas, y être question de progrès, du mérite des femmes, des principes de 89, de toutes les Lapalissades qui font la fortune des gens sérieux. Les voyages, c'est la mise en style des choses mortes, des murailles, des morceaux de nature... Il est bien avéré, encore une fois, que l'homme qui écrit cela, n'a pas d'idées... Oui, oui, c'est une tactique, je la connais, avec cet éloge, ils font de moi, un _larbin descriptif_.»

Et comme nous lui disons, qu'il serait bon pour lui de se reposer, de se défatiguer dans la fabrication de la poésie qu'il aime... dans la composition de sonnets:

«Oh! pour cela, dit-il, mes idées sont complètement changées. Je trouve que la poésie doit être fabriquée, à l'époque où l'on est heureux. C'est pendant la période de la Jeunesse, de la Force, de l'Amour, qu'il faut faire des vers.»

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_Mercredi 17 juillet_.--_La force prime le droit_, cette formule prussienne du droit moderne, proclamée, en pleine civilisation, par le peuple qui se prétend le civilisé par excellence, cette formule me revient souvent à l'esprit.

Je me demande, comment toutes les plumes, tous les talents, toutes les indignations ne sont pas soulevées contre cet axiome blasphématoire, comment toutes les idées de justice, semées dans le monde par les philosophies anciennes, le christianisme, la vieillesse du monde, n'ont pas protesté contre cette souveraine proclamation de l'injustice, comment il n'y a pas eu insurrection contre cette intrusion du darwinisme en la réglementation contemporaine, et peut-être future de l'humanité, comment enfin, toutes les langues de l'Europe ne se sont pas associées, dans un manifeste de la conscience humaine, contre ce nouveau code barbare des nations.

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_Mardi 23 juillet_.--Un ministre de Thiers qualifie ainsi la politique de son chef: «C'est un usufruitier qui ne fait pas les grosses réparations.»

La conversation tombe sur Jules Simon,--c'est Ernest Picard qui parle, et on sent dans les sous-entendus, dans les réticences diplomatiques de l'ambassadeur, toute sa méprisante antipathie pour le ministre de l'Instruction publique. Picard nous le montre, pendant toute la _Défense nationale_, assis sur une chaise, en arrière de la table du conseil, en un coin, dissimulé, et retraité dans l'ombre, ne se décidant sur rien, ne se prononçant sur quoi que ce soit, ne se compromettant par aucune opinion tranchée, ménageant tous les partis, et se conservant pour toutes les aventures du hasard.

«Jules Simon, dit-il en terminant, c'est une nature de prêtre, il ne lui manque que la tonsure!»

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_Mercredi 24 juillet_.--En revenant ce soir, en chemin de fer, de Saint-Gratien, le président Desmaze me raconte sa première affaire.

Il trouve en arrivant à Beauvais, où il avait été nommé substitut, une femme étranglée et noyée. Son amant, qu'on soupçonna de suite, comme auteur du crime, après quelques dénégations, s'écria tout-à-coup: «Je vais tout vous dire, mon juge, mais à la condition de la voir _entamer!_»

Il demandait d'assister à l'autopsie, dans un sentiment qu'on ne put expliquer.

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_Jeudi 1er août_.--Théophile Gautier, dont on vient de panser les jambes, cause avec moi, avant dîner. Il me parle, s'il lui était donné de vivre, et non de _végéter_, du désir de faire quelque chose se passant à Venise, avant la révolution. Pour cela, il irait s'établir, toute une année, dans la ville poétique, et Venise lui fournit le thème de paroles toujours peintes, de paroles toujours originales, mais un peu lentes à se formuler.

En m'en allant, la belle-fille de Théo, qui fait route avec moi, m'apprend que son beau-père a eu, la veille, une paralysie de la langue, qui a duré trois quarts d'heure.

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_Samedi 3 août_.--Je pars de Paris pour la Bavière, où je vais passer un mois, avec mon parent et ami, le comte de Behaine, dans le Tyrol bavarois.

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_Dimanche 4 août_.--La frontière allemande commençant à Avricourt, avec des douaniers qui prennent des airs vainqueurs, pour ouvrir vos malles: c'est cruel!

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_Lundi 5 août_.--Je vaguais dans les rues de Munich, avec de Behaine. Il aperçoit son médecin, donnant le bras à un monsieur, qu'il ne reconnaît pas de loin. C'est Von der Thann, le brûleur de Bazeilles. Il faut se saluer, se dire quelques paroles. Il est impossible de rendre la grognonnerie, en même temps que la gêne du général bavarois.

On dirait vraiment à les voir, ces allemands, que c'est nous qui les avons battus, tant les vainqueurs semblent avoir gardé, comme la rancune d'une défaite.

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_Mardi 6 août_.--J'entre à l'Église de Schliersee, pendant la messe.

C'est le décor riant du rococo jésuite, dans une profusion d'encens, dans une musique d'orgue, mêlée de sonneries et de trompettes, et de roulements de tambour. Au milieu des tambours, des parfums, de l'_allegro_ des voix et des instruments, de pieuses nuques de femmes aux cheveux jaunes, torsadés sous la calotte de drap qui les coiffe, des profils d'hommes roux, aux traits barbares et mystiques, aux poils frisés des saint Jean-Baptiste de la vieille peinture, me donnent chez ces populations vivant de miel et de lait, à la façon des anciens apôtres, le spectacle du vieux catholicisme, célébré par une jeune humanité.

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_Mercredi 7 août_.--La femme, ici, semble de la femme fabriquée à la pacotille, une créature au visage embryonnaire, à peine équarrie dans une chair bise, une ébauche de nature, à laquelle le créateur n'a pas donné le coup de pouce de la _gentillezza_ féminine. On ne sait si l'on a affaire à des femmes, à des hommes, en présence de ces androgynes, qui, par économie, portent des vêtements masculins et ne trahissent leur sexe, que par la largeur d'un fessier anormal dans une culotte.

A rencontrer, dans les chemins verts, ces _mineuses_, ces débardeurs marmiteux, à la figure charbonnée, au chapeau paré de plumes de coq, on a l'impression d'être tombé, en plein mardi gras, dans un carnaval loqueteux, dans une descente de la Courtille, barbouillée de boue et de suie.

Puis encore une chose bien laide en ce pays. La jeune maternité n'existe pas, les mères ont l'aspect d'aïeules: la femme ne se mariant ici qu'à trente-cinq ou quarante ans, à l'âge où elle a réalisé sa provision de toile pour l'avenir de sa vie: tant de chemises, tant de draps, tant de rouleaux de toile.

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_Samedi 10 août_.--Joli royaume pour un conteur fantastique, que ce royaume, qui a pour roi, ce toqué solitaire et taciturne, vivant dans un monde imaginaire, créé autour de lui à grand renfort de millions. C'est lui, qui s'est fait machiner, pour sa chambre à coucher, un clair de lune d'opéra, supérieur à tous les clairs de lune, de main d'homme,--un clair de lune qui a coûté 750 000 francs. C'est lui qui s'est fait construire, sur le toit de la Vieille Résidence, un lac, où il vogue dans une barque, en forme de cygne, le long d'une chaîne de l'Himalaya, coloriée par un peintre allemand.

Pauvre prince, mélancolique personne royale, dont la douce folie fuit son temps et son pays, pour se réfugier dans du passé, dans du moyen âge, dans de l'exotique.

Pauvre prince, amoureux aussi des grands siècles français de Louis XIV et de Louis XV, forcé de travailler à la ruine de la France, sous le commandement de M. de Bismarck, qu'il déteste. Pauvre souverain, réduit à dire au chargé d'affaires de la France: «Je fais des vœux pour la restauration de la grandeur de la France, et je suis heureux de vous dire cela, sans que cela tombe dans des oreilles prussiennes.»

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_Lundi 12 août_.--Le second fils de Behaine est un enfant, tout de caresse. Sa main, quand il prend la vôtre, monte amoureusement le long de votre poignet. Son corps se soude au vôtre, quand il marche à côté de vous. Il y a dans ses attouchements et ses frottements à votre personne, quelque chose de l'enlacement d'une plante grimpante. Sa petite chair rose, quand on la flatte de la main, on la sent heureuse. Ce soir, au moment où, après le coucher des enfants, je causais avec la mère dans le salon, il a tout à coup jailli, au milieu de nous deux, dans sa chemise de nuit, disant à sa mère, avec une intonation d'un câlin inexprimable: «Viens un peu nous caresser dans notre lit, pour que nous nous endormions!»

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_Mardi 13 août_.--Je déjeune, à Munich avec de Ring, premier secrétaire d'ambassade à Vienne.

C'est lui, qui a été le cornac diplomatique de Jules Favre, à Ferrières. Il nous entretient de la naïveté de l'avocat, de la conviction qu'il avait de subjuguer Bismarck, avec le discours qu'il préparait sur le chemin. Il se vantait, l'innocent du Palais, de faire du Prussien, un adepte de la fraternité des peuples, en lui faisant luire, en récompense de sa modération, la popularité qu'il s'acquerrait près des générations futures, réunies dans un embrassement universel.

L'ironie du chancelier allemand souffla vite sur cette enfantine illusion.

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_Jeudi 15 août_.--Dans une petite église d'ici, il y a un squelette, enfermé dans une gaze constellée de paillettes, fleurie de feuillages d'or à la façon d'un maillot de clown, un squelette qui a, dans le creux de ses orbites et le vide de ses yeux, deux topazes, un squelette, qui montre un râtelier de pierres précieuses: c'est le corps de «saint Alexandre», présenté à l'adoration des fidèles. Cette bijouterie de la relique ne vous semble-t-elle pas la plus abominable profanation de la mort.

Aujourd'hui, Édouard (de Behaine) m'entretient de ses conversations avec Bismarck, et me peint le causeur: un causeur à la parole lente, au débrouillage difficultueux, cherchant longuement le mot propre, n'acceptant pas celui qu'on jette à son germanisme dans l'embarras, mais finissant toujours par arriver à trouver l'expression juste, l'expression piquante, l'expression excellemment ironique, l'expression caractéristique de la situation.

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_Samedi 17 août_.--Les enfants s'étaient éparpillés dans les ravines des torrents, à la recherche d'insectes et de fleurettes.

Je suis resté seul, sur le haut sommet, jouissant de ma solitude, dans ce lieu foudroyé, qui semble l'endroit affectionné de l'orage, toutes les fois que l'orage éclate dans ces montagnes. Le sol sur lequel je marchais, était de la pourriture d'écorce et de branches, où se dressaient, comme des mâts démâtés, tous les arbres brisés. Quelques-uns, arrachés de terre, montraient, retournées en l'air, leurs racines et leur chevelu emmêlé de glaise sèche. Sur ces décombres de nature, fuyant à tire d'ailes, de temps en temps, un oiseau jetait un petit cri effrayé: c'était tout le bruit et toute la vie de cet endroit.

J'y ai vécu une heure, enlevé aux choses et aux idées de la terre, dans une griserie de grandiose, d'altitude, de sublime, d'oxygène.

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_Dimanche 19 août_.--Ma parole, toutes les cervelles sont détraquées, et personne n'est plus logique en France.

J'entendais dire à l'abbé, précepteur des enfants, de Behaine, qui est un très honnête catholique, et accomplissant rigoureusement ses devoirs religieux, je lui entendais dire, que tout serait sauvé avec un pape révolutionnaire.

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_Samedi 14 août_.--Hier soir, de Behaine nous a surpris, en disant: Tiens, il est minuit! Jamais le petit salon du chalet n'avait vu pareille veille.

La conversation était tombée sur le roman. Mme de Behaine soutenait que les aventures extra-dramatiques des femmes du monde, peintes par Octave Feuillet, ne l'intéressaient pas, qu'elle lirait, avec bien plus d'intérêt, des études peignant d'après nature, les femmes des ménages européens, qu'elle avait côtoyés dans sa carrière diplomatique. Oui, lui dis-je, je comprends votre goût, et les romans que mon frère et moi avons faits, et ceux surtout, que nous voulions dorénavant écrire, étaient les romans que vous rêvez. Mais pour faire ces romans tout unis, ces romans de science humaine, sans plus de gros drame, qu'il n'y en a dans la vie, il ne faut pas en pondre un, tous les ans... Savez-vous qu'il faut des années, des années de vie commune avec les gens qu'on veut peindre, pour que rien ne soit imaginé, qui ne corresponde à leur originalité propre... Oui, des romans comme cela, un romancier ne peut en fabriquer qu'une douzaine, dans sa longue vie, tandis qu'un de ces romans, qu'on fait avec le récit d'une aventure, amplifiée augmentée, chargée, dramatisée, on peut l'écrire en trois mois, ainsi que le fait Feuillet et beaucoup d'autres.

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_Mardi 27 août_.--Un squelette de grandeur naturelle qui chevauche un lion, et frappe les heures sur sa tête, avec l'os d'un fémur: c'est une vieille horloge qui arrête et retient votre regard, au milieu de l'immense bric-à-brac du MUSÉE NATIONAL de Munich.

L'élégante retraite en arrière de ce torse verdâtre,--et comme enduit de décomposition,--en la naissance presque visible, dans son immobilité, du mouvement qui va sonner l'heure; la tension rigide de cette jambe droite précédant de son pied aux petits osselets décharnés, la marche trop lente du coursier; l'inclinaison de la tête, semblant un salut ironique de cette tête de mort; le naturel, la science de cette équitation macabre; enfin le précieux, le fini, le réalisme même de ce _cavalier-cadavre_, contrastant avec la grossièreté barbare, l'érupement naïf, le fantastique de ce lion, sculpté d'après un bouquin héraldique, offrent un des échantillons les plus frappants, les plus caractéristiques, les plus réussis de cet art amoureux du néant, de cet art galantin de la mort, qui fut l'art du moyen âge.

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_Samedi 31 août_.--Aujourd'hui Billing vient déjeuner avec nous, à Schliersée. Il assure que Von der Thann a déclaré devant Vigoni, secrétaire de l'ambassade italienne, que jamais l'Allemagne ne rendrait Belfort à la France.

A propos des tendances actuelles de l'Allemagne, il cite un curieux symptôme: la représentation, coup sur coup, de trois pièces de théâtre, montrant la progression du mouvement philosophique, qui dans la première pièce, seulement anti-catholique, devient dans la troisième, complètement anti-religieux,--et met en scène et ridiculise un prêtre catholique, un ministre protestant, un rabbin.

L'année dernière, le professeur Deulinger lui disait, à peu près en ces termes: «Les religions, ça peut être utile à vous autres latins, pour nous, c'est inutile, car ça n'apporte rien à la raison des Allemands.»

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_Lundi 2 septembre_.--Dîner à Munich, chez le comte Pfeffel.

Un dîner munichois fait dans le milieu catholique et anti-prussien.

Le comte Pfeffel, un petit vieillard, ratatiné, séché, nerveux, bilieux, ironique, ayant quelque chose du physique d'un diable malingre; le nonce du pape, Tagliani, un homme trapu, pileux, noir, charbonné, ayant quelque chose du physique d'un diable trop bien portant; de Vaublanc, ancien chambellan et ancien ami du roi Louis; un vieil émigré français, qui ne s'est jamais abaissé à parler allemand, très aimable, très sourd, très dix-huitième siècle; un jeune officier dans l'armée bavaroise, fils du comte Poggi.

Une conversation galante, intelligente, spirituelle, avec du suranné, du vieillot dans les idées, et des tours de phrases, vous faisant penser parfois, que vous dînez dans un rêve, avec des morts d'avant 89.

En fumant, l'officier bavarois, qui a fait la campagne de France, me parle de notre printemps, comme d'une merveille extraordinaire, d'un temps de délices, qu'il avait cru une invention de nos poètes. Il me dit que chez eux, comme en Russie, on passe de l'hiver à l'été, sans transition; il ajoute que cette privation de printemps a une grande influence sur le moral allemand, et que l'absence de cette jouissance indicible dans la vie allemande, doit beaucoup contribuer à la mélancolie locale.

Je retrouve, au salon, de vieilles anglaises du corps diplomatique, de mûres et fades créatures, à exclamations, à monosyllabes inintelligents, à travers le lappement d'une tasse de thé et la déglutition d'une sandwich.

Je plains le représentant de la France d'être réduit à ce rien, qui est maintenant le parti de la France.

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_Mardi 3 septembre_.--En entrant au MUSÉE NATIONAL, on voit de l'escalier, par la porte ouverte d'une petite salle à gauche, une tête de diable, au milieu d'objets inconnus et inexplicables.

Je suis entré là dedans, et, regardant bien, je me suis senti froid dans le dos, devant toutes ces inventions de souffrance, devant tous ces instruments de torture, avec lesquels l'homme, pendant des siècles, férocisa la mort. Et mes yeux cherchaient, malgré moi, dans cette féronnerie cruelle, la rouille qui fut autrefois du sang.

Cette salle, cette chambre, est le musée le plus complet de glaives, de chevalets, de fauteuils capitonnés de pointes, de brodequins à vis, de poires d'angoisse, de toutes les imaginations d'une mécanique meurtrière, pour faire, savamment et diversement, souffrir la chair humaine.

Tout ce fer et tout cet acier du bourreau, est entremêlé de moins cruelles curiosités de la vieille justice. Il y a des chapeaux et des queues de grosse paille, qu'on faisait porter aux ribaudes; des manteaux de punition, des sortes de tonneaux, sur le bois desquels était peint, d'une manière galante, par des Watteau de village, le crime qui y faisait enfermer le séducteur; des cages pour immerger, pendant un temps fixé réglementairement, les boulangers, qui vendaient à faux poids; des bonnets d'âne aux oreilles de fer, etc.--enfin, tout un magasin d'accessoires diaboliques, pour terrifier le prévenu, lorsque sa chair avait résisté à la torture.

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_Samedi 7 septembre_.--La domesticité est si voleuse ici, que tout est enfermé, scellé, et que la maîtresse de maison délivre, de sa propre main, la pincée de sel.

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_Lundi 9 septembre_.--Départ ce soir de Munich pour la France.

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_29 septembre_.--Un cousin, chez lequel je suis en villégiature, m'emmène à Ferrières.

Ce n'est pas un château, c'est un magasin de curiosités, dont les maîtres semblent les conservateurs. Au milieu de cette bibelotterie écrasante, une très charmante petite femme, aux paupières lourdes, les paupières d'une houri turque, aux interrogations enfantines, à l'air boudeur d'une pensionnaire en pénitence, une jeune Rothschild s'ennuyant, s'ennuyant, comme seuls les millionnaires savent s'ennuyer.

Les maîtres ont l'orgueil du passé historique, qu'a acquis leur château, depuis l'entrevue de Ferrières, et la vieille Mme Rothschild nous retient longtemps dans le salon de famille, où Bismarck s'est rencontré avec Jules Favre.

L'entrevue a eu lieu en pleine tapisserie de Boucher. C'est la première fois, qu'un mobilier français du XVIIIe siècle assistait à une pareille honte.

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_Octobre_.--Dans le plantage d'arbustes, amenés par charretées, dans la fatigue des courses chez les pépiniéristes de la grande banlieue parisienne, dans cette vie en plein air et sur les jambes, depuis le lever jusqu'au coucher du jour, dans le bouleversement de ce qui est, dans le rêve de ce qui sera, dans la création de mon jardin, je vis en un bienheureux ahurissement, auquel la folle dépense, sans compter, apporte quelque chose de la fièvre du jeu. Et je suis avec cela heureusement absent de moi-même.

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