Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire

Part 3

Chapter 33,655 wordsPublic domain

Il se trouve chez la mère, pendant trois jours de fête donnés par cette russe pour la naissance de sa fille, qui les passait seule chez elle, ayant laissé à la maison un mari malade, hypocondriaque. La mère était une femme folle de plaisirs, et la maison toute pleine de joie et de danses. Un soir il invite la jeune femme à une mazurka. En la conduisant, il lui dit:

«Tenez-vous à danser, si nous causions?

--Comme vous voudrez.»

On quitte la salle de danse. A côté de la salle, c'est une série de chambres, où l'on joue au wisth. Il y en a encore de plus reculées, qui ne sont éclairées que par la lune, mais où pénètrent, à tout moment, des danseurs. Ils se sont assis dans une de ces dernières pièces, sur un divan appelé _paté_, en face d'une grande fenêtre ouverte. Ils causent, la femme un peu détournée de lui, et regardant le jardin.

De temps en temps, un groupe de mazurkeurs pénètre dans la chambre, y tournoie, disparaît.

Tout à coup, la femme tourne vers lui ses grands yeux, des yeux immenses, relevés à la chinoise... Alors il ne sait comment ça s'est fait, mais, dans le moment la femme a été sur lui et à lui... Il a conservé le souvenir d'un choc de dents, du contact de ses lèvres froides comme la glace, de la chaleur de fournaise de tout le bas de son corps.

La femme, sortie de la chambre, il a couru dans la cour, chercher de l'air, et mettre sur sa figure le souffle frais du vent.

Le lendemain on lui a dit que la femme était partie. Il l'a revue, à des années de là, plusieurs fois, et n'a jamais osé faire allusion à cette soirée. Parfois, il se demande si c'est bien vrai.

* * * * *

_Dimanche 24 mars_.--Hugo est resté avant tout homme de lettres.

Dans la tourbe, au milieu de laquelle il vit, dans le contact imbécile et fanatique qu'il est obligé de subir, dans les mesquineries idiotes de la pensée et de la parole qui le circonviennent, l'illustre amoureux du grand, du beau, enrage au fond de lui. Cette rage, ce mépris, cette haute contemption, se traduisent par une contradiction avec ses coreligionnaires, à propos de tout. Hier, à sa table, il prenait la défense du préfet Janvier. L'autre jour, à propos d'une discussion sur Thiers, il jetait à Meurice: «Scribe est un bien autre coupable!» Et comme Meurice reprenait: «Mais Thiers a supprimé le RAPPEL», il lui criait: «Mais qu'est-ce que ça me fait, votre RAPPEL!»

Parfois, devant l'envahissement de son salon par les _hommes à feutre mou_, il se laisse retomber; avec une lassitude indéfinissable, sur son divan, en jetant dans une oreille amie: «Ah! voilà les hommes politiques!»

Pauvre malheureux grand homme, qui, devant la menace d'une visite de X..., dit tristement à ses intimes: «Si X... vient, nous ne lirons pas de vers!»--des vers qu'il s'était fait, quelques instants avant, une fête de lire.

Il disait à Judith, ces jours-ci, dans une visite où il se sauve de son chez lui: «Si nous conspirions un peu, pour faire revenir les Napoléon, alors, n'est-ce pas, nous retournerions là-bas... nous irions à Jersey... nous travaillerions ensemble.»

* * * * *

_Mardi 26 mars_.--Hugo disait, ces jours-ci, à Burty: «Parler, c'est un effort pour moi, un discours, ça me fatigue comme de faire l'amour trois fois!» Et après un moment de réflexion: «Quatre même!»

* * * * *

_Jeudi 28 mars_.--Je retrouve toujours Hugo, dans des campements, dans des logis de halte.

Il y a, dans le petit salon où je suis introduit, deux commodes étagées l'une sur l'autre et un grand cadre sculpté, posé à terre, couvre tout un panneau de la pièce. Il est neuf heures et l'on dîne. J'entends la voix de Hugo se mêler aux rires des femmes, au bruit des assiettes.

Il quitte poliment le dîner, et vient me trouver. En homme d'intelligence polie, il me parle dès d'abord de la mort, qu'il considère comme n'étant pas un état d'invisibilité pour nos organes. Il croit que les morts aimés nous entourent, sont présents, écoutent la parole qui s'occupe d'eux, jouissent du souvenir de leur mémoire. Il finit en disant: «Le souvenir des morts, loin d'être douloureux, est pour moi une joie.»

Je le ramène à lui, à RUY-BLAS. Il se plaint de la demande, qui lui est faite d'une nouvelle pièce de son répertoire. La répétition d'une pièce, ça l'empêche d'en faire une autre, et comme, dit-il, il n'a plus que quatre ou cinq années à produire, il veut faire les dernières choses qu'il a en tête. Il ajoute: «Il y a bien un moyen terme, j'ai des amis excellents et très dévoués, qui veulent bien s'occuper de tout le détail, mais tous les mécontents, tous les non satisfaits de Meurice et de Vacquerie, en réfèrent à moi, me dérangent. Au fond il faudrait s'éloigner.»

Puis il parle de sa famille, de sa généalogie lorraine, d'un Hugo, grand brigand féodal, dont il a dessiné le château, près de Saverne, d'un autre Hugo, enterré à Trèves, qui a laissé un missel mystérieux, enfoui sous une roche appelée «la Table» près de Saarbourg, et qu'a fait enlever le roi de Prusse.

Il raconte longuement cette histoire, la semant de détails bizarres de cette archéologie moyenâgeuse, qu'il aime, et dont il fait si souvent emploi dans sa prose et dans sa poésie.

A ce moment, a lieu dans le salon une irruption de femmes, un peu dépeignées, un peu allumées par le vin d'un cru périgourdin, qu'on vient de baptiser: le _cru de Victor Hugo_, une véritable invasion de bacchantes bourgeoises. Je me sauve.

Hugo me rattrape dans l'antichambre, et me fait très gentiment, devant la banquette, un petit cours d'esthétique, qui, tout en s'adressant à moi, me semble l'historique des évolutions de son esprit. «Vous êtes, me dit-il, historien, romancier,--je passe les choses délicatement flatteuses, dont il me gratifie,--vous êtes un artiste. Vous savez combien je le suis! Je passerai des journées devant un bas-relief... Mais cela est d'un âge... Plus tard, il faut la vision philosophique des choses, c'est la seconde phase... Plus tard encore, et en dernier, il faut entrer dans la vie mystérieuse des choses, ce que les anciens appelaient _arcana_: les mystères des avenirs des êtres et des individus.» Et il me serre la main en me disant: «Réfléchissez à ce que je vous dis?»

En descendant l'escalier, tout en étant touché de la grâce et de la politesse de ce grand esprit, il y avait, au fond de moi, une ironie pour cet argot mystique, creux et sonore, avec lequel pontifient des hommes comme Michelet, comme Hugo, cherchant à s'imposer à leur entourage, ainsi que des vaticinateurs ayant commerce avec les dieux.

* * * * *

_Dimanche de Pâques 1er avril_.--Au lit, où je passe ma journée, je pense combien cette semaine sainte m'est mauvaise, depuis des années, combien elle emporte de ma vitalité, à chaque renouveau des printemps. Je ne peux traverser les tiédeurs et les frigidités de l'air, je ne peux vivre dans l'aigreur de l'atmosphère du printemps, sans être malade, et malade d'un certain malaise qui me met en communication avec la mort.

Cette semaine est pour moi, tant qu'elle dure, comme une entrée en chapelle. Avec cette idée persistante de la mort, qui me rapproche d'une autre mort, avec le vague de l'esprit, et cette _en allée de soi-même_ que donne le lit, toute la journée, je l'ai passée avec mon frère, ainsi que dans la fréquentation d'un vivant avec une ombre, comme si, ce jour-là, le Christ, pour l'anniversaire de sa résurrection, donnait congé aux âmes des morts, et leur permettait de vivre autour des vivants, invisibles, mais amoureusement présents.

* * * * *

_Mardi 3 avril_.--C'est bien l'homme le plus mal élevé, et le plus furibondement comique qui soit, que ce Charles Blanc. Aujourd'hui, à propos d'une assertion quelconque de Renan, il s'est mis à vociférer, que toutes les histoires de la Révolution étaient des mensonges, que tous les historiens étaient des imposteurs,--et qu'il n'y avait d'histoire que celle de son frère, et d'historien que monsieur son frère. Et cela avec étranglement de la voix, tremblement des mains, crachement dans la soupe des voisins: tous les caractères d'une épilepsie dangereuse et injurieuse pour tout le monde. Vraiment, pour aller dans la société, le gouvernement devrait bien acheter une muselière à son ministre des Beaux-Arts.

* * * * *

_Jeudi 11 avril_.--Aujourd'hui, j'entre chez le libraire Tross, et lui demande de continuer à m'envoyer ses catalogues: «C'est vrai, on ne vous les envoie plus, on m'avait dit qu'un de vous était mort, je n'ai plus pensé qu'il y en avait un autre.»

* * * * *

_Lundi 15 avril_.--Toujours la crainte de la cécité, la menace de l'ensevelissement tout vivant dans la nuit.

* * * * *

_Mardi 16 avril_.--Moi, si besogneux d'affection, moi, pendant de longues années, si gâté de ce côté, je ne peux me satisfaire de la froide amitié et de la banale amitié des autres. Et quand j'ai passé une soirée avec ce marbre, qu'est Saint-Victor, je rentre chez moi, avec l'envie de pleurer.

X..., du SIÈCLE, a reculé les limites de la canaillerie. Un de ses coreligionnaires me racontait, qu'il avait inventé d'emprunter à ses amis, de l'argent à 5 p. 100, qu'il plaçait à fonds perdu. A sa mort ses amis ont tout perdu.

* * * * *

_Dimanche 21 avril_.--Si je fais jamais quelque chose sur la vie élégante du second Empire, il est de toute nécessité, de donner une place au thé de quatre heures,--au thé, à l'instar des thés de l'Impératrice, à Fontainebleau, à Compiègne.

Dans ces thés de quatre heures, avaient lieu les conciliabules des grandes coquettes, les assises des reines de la mode. C'était dans ces thés, que l'amant en titre prenait langue avec sa maîtresse, qu'on concertait les rendez-vous, qu'on passait en revue les scandales, qu'on minutait la correspondance, qu'on dressait le plan de la soirée.

* * * * *

_Mardi 23 avril_.--Arsène Houssaye racontait, ce soir, qu'en 1848 Hetzel s'étant transporté avec Lamartine, au ministère des affaires étrangères, mit la main sur le portefeuille, dans la pensée qu'il contenait le secret des secrets de la politique européenne. Il y trouva des adresses de filles et des lettres de lorettes.

* * * * *

_Mercredi 24 avril_.--Le joli et curieux intérieur pour un romancier, que la chambre de Mme de Girardin. Cette chambre, elle l'a fait non tendre, mais ainsi qu'elle le dit «habiller» de satin brodé par Worth, moyennant 60 000 francs. La maîtresse, sans doute par suite de la confection d'un petit Girardin, est toujours couchée. Près de son lit, est dressé un guéridon, où le philosophe Caro mange à côté d'elle, et lui fait des conférences sur la CITÉ DE DIEU.

* * * * *

_Mercredi 8 mai_.--Il y a chez Théophile Gautier, non point encore une diminution de l'intelligence, mais comme un ensommeillement du cerveau. Quand il parle, il a toujours l'épithète peinte, le tour original de la pensée, mais pour parler, pour formuler ses paradoxes, on sent dans sa parole plus lente, dans le cramponnement de son attention après le fil et la logique de son idée, on sent une application, une tension, une dépense de volonté qui n'existaient pas dans le jaillissement spontané, et comme irréfléchi et irraisonné de son verbe d'autrefois. Vous avez vu des vieillards à la vue fatiguée, qui, pour regarder, soulèvent avec effort leurs lourdes paupières, eh bien, Théo, pour parler, a besoin d'un effort physique semblable de tout le bas du visage, et tout ce qui sort maintenant de lui, semble être arraché, par de la volonté douloureuse, à l'engourdissement d'un état comateux.

Enfin presque invisiblement descend sur lui, l'enveloppe, et touche à ses attitudes, à ses gestes, à son dire, sans qu'on puisse bien la définir par des mots, la triste humilité particulière à l'enfance des vieillards.

Théo me montre, avec une satisfaction de débutant, la nouvelle édition d'ÉMAUX ET CAMÉES, toute fraîche sortie des presses, et où Jacquemart a fait son portrait, en une espèce de poète de l'antiquité. Et comme je lui dis:

--«Mais, Théo, vous ressemblez à Homère, là-dedans?

--Oh, tout au plus à un Anacréon triste!» reprend-il.

* * * * *

_Mercredi 15 mai_.--Aujourd'hui a lieu le mariage d'Estelle, la fille de Théophile Gautier, à l'église de Neuilly, encore toute trouée des éclats d'obus de la Commune.

Au _Dominus vobiscum_, Théo s'est levé, et a répondu au curé par un beau salut, avec le geste bénisseur d'un grand prêtre de Jupiter.... Un peu de tristesse montait toutefois sur la gaîté artificielle et de commande, à voir au déjeuner la fatigue maladive de Théo. Du reste pour les gens superstitieux, les mauvais présages n'ont pas manqué. On s'est cogné à l'église contre le convoi d'un amiral espagnol, dont la tenture portait un grand G, et la mariée cassait son verre.

* * * * *

_Lundi 20 mai_.--J'avais déjà remarqué plusieurs fois, combien sous le soleil, l'ombre portée des choses servait aux Japonais pour leurs dessins. Hier j'ai été confirmé dans ma remarque d'une manière saisissante. La lune éclairait le perron, et dessinait sur le mur nouvellement peint, une branche de laurier. Cette branche de laurier, on la voyait en la tache estompée et un peu bleuâtre, dans le modèle flou, dans le camaieu tendre, d'un branchage sur une potiche.

Le mariage de Sardou et de Mlle Soulié est original. Un graveur qui travaillait d'après un tableau de la galerie de Versailles, va demander quelque chose à Soulié, et tombe dans le déjeuner de la famille. Soulié l'invite à partager le déjeuner. Le graveur s'excuse, en lui disant que Sardou l'attend en bas. Soulié l'invite à aller chercher l'auteur de MADAME BENOITON. Sardou voit la jeune fille... Et il devient amoureux, ainsi que pourrait le devenir un personnage de ses pièces.

* * * * *

_Mardi 21 mai_.--Au dîner des Spartiates, le général Schmilz parle de la capitulation de Sedan, comme d'une chose honteuse, et que n'absout pas la nouvelle portée des canons, et laisse entrevoir, hélas, que la conservation des bagages, assurés aux officiers, a amené quelques-uns à donner leurs signatures à cette honte. Un beau mot du général de Bellemare qui refusait de signer, et auquel un signataire disait:

«Mais c'est du roman que vous faites là!

--Qui sait, si ce ne sera pas de l'histoire, dans quelque temps!» riposta le général.

* * * * *

_Vendredi 24 mai_.--Nombre de choses à Paris coûtent cher à l'inconnu, à l'anonyme, coûtent bon marché au monsieur notoire, à l'homme connu. Un membre du Jockey-club peut offrir un louis à une lorette en renom, et le duc de Larochefoucault, trois cents francs, par an, à un domestique. Le curieux c'est que la fille et le domestique, s'il acceptent, font une bonne affaire.

* * * * *

_Samedi 25 mai_.--Toutes les aristocraties sont destinées à disparaître. L'aristocratie du talent est en train d'être tuée par le petit journal, qui dispose de la gloire, et n'en débite que pour les siens. Il organise dans la République des lettres, une espèce de démocratie, où les premiers rôles seront exclusivement tenus par des reporters ou des cuisiniers de journaux: les seuls littérateurs que connaîtra la France, dans cinquante ans.

Un seul grand artiste à l'Exposition, un seul: Carpeaux. La meilleure définition que l'on pourrait donner de son talent, c'est qu'il est le premier qui ait mis dans le bronze et dans le marbre, la vie nerveuse de la chair.

* * * * *

_Dimanche, 26 mai_.--Le manifeste de l'école réaliste, on ne va guère le chercher où il est. Il est dans Werther, quand Goethe dit par la bouche de son héros: «Cela me confirme dans ma résolution de _m'en tenir uniquement à la nature_.» Et il ajoute: «Toute règle, quoi qu'on dise, étouffera le sentiment de sa nature et sa véritable expression.»

* * * * *

_Mardi 28 mai_.--On cherchait aujourd'hui les raisons de la puissance de résistance des hommes, nés autour de l'année 1800. On la mettait sur le compte de l'équilibre du système nerveux, de l'abstention du tabac. Cette puissance ne la doivent-ils pas plutôt à la virginité de leur jeunesse. C'est le cas de Thiers, de Guizot, de Hugo, et de bien d'autres. Guizot et Hugo, ont pu devenir des érotiques, leur prime jeunesse a été chaste. Et Saint-Victor rappelait que Marc-Aurèle remercia Frontin, de l'avoir éloigné de la volupté et de la femme; jusqu'à l'âge d'homme.

* * * * *

_Dimanche 1er juin_.--Avec les années, le vide que m'a laissé la mort de mon frère, se fait plus grand. Rien ne repousse chez moi des goûts qui m'attachaient à la vie. La littérature ne me parle plus. J'ai un éloignement pour les hommes, pour la société. Par moments, je suis hanté par la tentation de vendre mes collections, de me sauver de Paris, d'acheter dans quelque coin de la France, favorable aux plantes et aux arbres, un grand espace de terrain, où je vivrais tout seul, en farouche jardinier.

* * * * *

_Lundi 3 juin_.--Aujourd'hui Zola déjeune chez moi. Je le vois prendre, à deux mains, son verre à Bordeaux, et l'entends dire: «Voyez le tremblement que j'ai dans les doigts!» Et il me parle d'une maladie de cœur en germe, d'un commencement de maladie de vessie, d'une menace de rhumatisme articulaire.

Jamais les hommes de lettres ne semblent nés plus morts, qu'en notre temps, et jamais cependant le travail n'a été plus actif, plus incessant. Malingre et névrosifié, comme il l'est, Zola travaille tous les jours de neuf heures à midi et demi, et de trois heures à huit heures. C'est ce qu'il faut dans ce moment, avec du talent, et presque un nom, pour gagner sa vie: «Il le faut, répète-t-il, et ne croyez pas que j'aie de la volonté, je suis de ma nature l'être le plus faible et le moins capable d'entraînement. La volonté est remplacée chez moi par l'idée fixe, qui me rendrait malade, si je n'obéissais pas à son obsession.»

Tout en taillant une pièce, dans THÉRÈSE RAQUIN, il est, dans le moment, en train de chercher un roman sur les Halles, tenté de peindre le plantureux de ce monde.

Et une partie de la journée, je cause avec cet aimable malade, dont la conversation se promène, d'une manière presque enfantine, de l'espérance à la désespérance. «Le journalisme, dit-il, au fond, lui a rendu un service. Il lui a fait facile le travail, qu'il avait autrefois très difficile. C'était une espèce d'afflux d'idées et de formules, s'engorgeant à tel point, qu'il était quelquefois, au milieu de son travail, obligé de lâcher la plume. Aujourd'hui c'est un flux réglé, un courant moins abondant, mais coulant sans encombre.»

* * * * *

_Mardi 4 juin_.--Ce soir, au dîner des Spartiates, Robert Mitchell, fait prisonnier à Sedan, et enfermé dans une citadelle, pour avoir refusé le salut à un officier prussien, racontait que sa grande distraction, était de voir faire l'exercice, d'être témoin des soufflets, que les officiers donnaient aux soldats. Et il faisait la remarque que, de toute la chair ainsi frappée, rien ne rougissait que la place des cinq doigts.

Il raconte encore que, chargé par des officiers de la garde impériale d'offrir à l'Empereur leurs personnes et leurs hommes, s'il voulait tenter une sortie, s'il voulait se frayer un passage, au moment où il abordait l'Empereur sur la route de Mézières, un obus éclata entre lui et le cheval de l'Empereur, tuant du monde à droite et à gauche, et lui enlevant à lui, Mitchell, un morceau de son soulier: «L'Empereur, dit-il, resta impassible, il était beaucoup moins ému que moi!»

Dans le bruit des paroles des gens qui parlent ici pour ne rien dire, de bouches qui _prudhommisent_ où _hystérisent_ des lieux communs, ainsi que celle d'Aubryet, c'est une bonne fortune de rencontrer un causeur à la parole judicieuse, relevée d'une pointe d'ironie parisienne.

* * * * *

_Lundi 10 juin_.--Je suis, ce soir, au chemin de fer, à côté d'un ouvrier complètement saoul, qui répète à tout instant: «Non, je ne la foutrais pas, quand on me donnerait tout Paris... oui tout Paris, non je ne la foutrais pas!» Et ce rabâchage, un peu bredouillant, est coupé de petits rires intérieurs, et d'imitations de vagissements d'enfants à la mamelle. L'on pardonne à cet Alsacien, dont la tendresse de la saoulerie va à son enfant, à sa petite fille.

* * * * *

_Mardi 11 juin_.--Un adorable mot d'une vieille femme galante, devenue dévote, sur le juif avec lequel elle vit. Elle disait à une amie: «Tu ne sais pas, comme maintenant il est charmant... comme il est doux, même quand il est malade... et puis, comme il est bon pour le bon dieu!»

* * * * *

_Mardi 11 juin_.--Ce soir, l'ancien dîner de Magny, réduit par le dîner, que donne au-dessous de nous, Hugo, pour la centième représentation de RUY-BLAS, se relève et ressemble presque à un de nos bons dîners, du temps de Sainte-Beuve. On y remue et on y agite les plus grosses questions. On parle des Troglodytes; de fragments générateurs de métaux, rapportés du Groënland, et qu'expérimente dans le moment Berthelot; de statues égyptiennes du troisième siècle, découvertes dans une pyramide, et démontrant, comme moderne, l'introduction du hiératisme dans l'art égyptien. On parle de grandes civilisations ayant une littérature, et n'ayant ni art, ni industrie, ainsi que la civilisation brahmane, disparue sans laisser de trace matérielle. On parle de l'_insénescence_ du sens intime et des trois _moi_ de je ne sais quel savant. On parle des cerveaux de Sophocle, de Shakespeare, de Balzac.

On parle enfin du refroidissement du globe, dans quelques dizaines de millions d'années. C'est l'occasion pour Berthelot, de peindre pittoresquement la retraite dans les mines des derniers hommes, avec du blanc de champignons pour nourriture, avec le gaz des marais, avec le _feu grisou_ comme bon dieu.

«Mais peut-être,--interrompt tout-à-coup Renan, qui a écouté avec le plus grand sérieux,--ces hommes là-dedans, auront-ils une très grande puissance métaphysique!»

Et la sublime naïveté, avec laquelle il dit cela, fait éclater de rire, toute la table.

* * * * *

_Jeudi 20 juin_.--Lundi--c'était presque le jour de sa mort--a commencé à paraître dans le BIEN PUBLIC, notre Gavarni.

Tous ces jours, en parcourant le journal, ma pensée était à l'enragement de travail, avec lequel mon frère hâtait la fin de ce livre. Je le revoyais, pendant nos tristes séjours d'hiver, à Trouville, à Saint-Gratien, rivé sur une chaise, dont je ne pouvais l'arracher, une main labourant son front, comme s'il lui fallait douloureusement extraire les tours de phrase, les épithètes, les mots spirituels, autrefois coulant si facilement dans le courant de son écriture.

* * * * *

_Vendredi 21 juin_.--Je dîne ce soir, chez Riche, avec Flaubert, qui passe à Paris pour se rendre à l'inauguration de la statue de Ronsard, à Vendôme.

Nous dînons, bien entendu, dans un cabinet, parce que Flaubert ne veut pas de bruit, ne tolère pas des individus à côté de lui, et qu'il lui plaît, pour manger, d'ôter son habit et ses bottines.

Nous causons de Ronsard, puis tout de suite, lui se met à hurler, moi à gémir, sur la politique, la littérature, les embêtements de la vie.