Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 18
Et dans l'activité, le bruit, le _tohu-bohu_ de ce départ fiévreux, j'écris les dédicaces, j'écris plein de l'émotion d'un joueur qui masse toute sa fortune sur un coup, me demandant, si ce succès, qui se dessine d'une manière si inattendue, va être tout à coup tué par une poursuite ministérielle, me demandant, si cette reconnaissance de mon talent, arrivant avant ma mort, ne va pas être encore une fois éloignée par cette malechance, qui nous a poursuivis, mon frère et moi, toute la vie. Et à chaque tête qui passe, à chaque lettre qu'on apporte, j'attends toujours la terrible annonce: «Nous sommes saisis.»
En regagnant le chemin de fer d'Auteuil, j'ai une de ces joies enfantines d'auteur, je vois un monsieur, qui, mon livre à la main, sans pouvoir attendre sa rentrée chez lui, le lit en pleine rue, sous une petite pluie qui tombe.
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_Jeudi, 22 mars_.--A la descente du chemin de fer, tout d'abord un coup d'œil à la vitrine de la librairie. Il y a en montre des exemplaires de LA FILLE ÉLISA. Je ne suis pas encore saisi... J'entre au passage Choiseuil, chez Rouquette.
«Eh bien, ça va-t-il la vente?
--Mais on disait, ce matin, de l'autre côté de la Seine, que vous étiez saisi, j'ai retiré le livre de l'étalage.»
Partout, cependant sur mon passage, exposition du bouquin, au titre alarmant... Après tout, peut-être pensai-je, le livre est-il déjà arrêté chez Charpentier et pas encore chez les dépositaires. J'entre chez Vaton. Je recule à l'interroger. Il ne me dit rien... Inquiétude anxieuse, bile qui monte à la bouche et la fait amère... Mon moral est un héros, mais mon physique est un lâche. Je suis prêt à tout subir, à tout affronter, à n'accepter aucune compromission, à aller en prison, à perdre la considération bourgeoise et tout, mais, sacré nom de Dieu, je ne puis empêcher mon cœur d'avoir les battements de la peur d'une femme.
En m'approchant de chez Charpentier, il me vient le désir de rencontrer quelqu'un qui m'annonce la nouvelle, et m'évite d'y entrer.
Enfin m'y voici, et de l'autre côté de la porte, fouillant de l'œil le dessus de la barrière, pour voir s'il y a des rangées d'exemplaires. Ça existe, les rangées, et les employés font tranquillement des paquets, et le départ continue dans une pleine sécurité. Gaullet me dit qu'il y en a plus de 5,000 de partis, et que Charpentier qui avait fait tirer à 6,000, a donné l'ordre de faire retirer de suite 4,000.
Je suis devant Magny,--et du bordeaux et de la viande rouge dans l'estomac,--je commence à savourer cette vente de 10,000 exemplaires, en quelques jours... 10,000 exemplaires... nous, à qui il fallait des années pour en vendre 1,500... Oh! l'ironie des bonnes et des mauvaises fortunes de la vie... Puis, dans ce restaurant, où, en face de moi, a été si souvent assis mon frère, la chaise vide de l'autre côté de ma table me fait penser à lui, et une grande tristesse me prend, en songeant, que le pauvre enfant n'a eu que le crucifiement de la vie des lettres.
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_Vendredi 23 mars_.--Un mauvais jour. J'ai un peu de la superstition de Gautier, à son endroit... Sera-ce aujourd'hui?... Ça jetterait un froid dans le dîner que les Charpentier donnent, ce soir, en l'honneur de l'apparition du livre.
Un ancien ambassadeur vient me voir, et laisse tomber de ses lèvres: «Un titre bien grave!», et sur un ton qui semble m'annoncer une poursuite pour dans quelques jours, une poursuite révélée à l'ambassadeur, en haut lieu.
L'ambassadeur dehors, ainsi que j'ai l'habitude de faire dans les grands embêtements de ma vie, je me couche. Pélagie est à Paris. J'entends sonner, sonner plusieurs fois, je ne me lève pas. Puis aussitôt qu'on est parti, le trac me prend. Je me figure que c'est Charpentier, qui est venu me dire, que le livre était saisi. Et je vis dans cette anxiété jusqu'au dîner, où je trouve toute la maison Charpentier, dans la tranquillité la plus parfaite d'esprit.
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_Lundi 26 mars_.--J'avais vraiment cru que ma vieillesse, la mort de mon frère, adouciraient un peu, à mon égard, la férocité de la critique. Il n'en est rien, et je m'attends à ce que la dernière pelletée qu'on jettera sur mon cercueil, sera une pelletée d'injures.
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_Mardi 27 mars_.--Ce jour-ci, un _pur_ du journalisme, avec toutes les perfidies de la citation tronquée, me désigne au procureur général de la République... Je m'étonne presque, qu'il n'ait point affirmé, dans son article, que je tenais la maison du gros numéro de l'avenue Suchet ou que j'y avais des fonds, et que mon livre n'avait été écrit que pour faire marcher la maison.
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_Mercredi 28 mars_.--Ce soir, chez la princesse pas un mot, pas une allusion à mon livre. Cependant après dîner, tout-à-coup interrompant ses nœuds, et comme sortant d'une longue rêvasserie, l'Altesse me jette: «De Goncourt, est-ce que vous pouvez être poursuivi?» Je suis reconnaissant à la femme de cette phrase qui me la dévoile, dans le fond de sa pensée, comme préoccupée des menaces suspendues sur ma tête.
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_Samedi 31 mars_.--Un espèce d'ennui irrité d'attendre, à toute heure, à tout coup de sonnette l'annonce de la catastrophe. Il y a des moments où l'on aimerait en finir, et où l'on appelle presque la cruelle certitude.
Il n'y a vraiment que moi, pour avoir des succès pareils, à celui d'HENRIETTE MARÉCHAL, à celui de la FILLE ÉLISA, des succès où toute la joie légitime de la réussite, du bruit, si l'on veut de l'œuvre, est empoisonnée par les sifflets ou la menace d'une poursuite.
C'est ravivant et exaltant tout de même le succès brut, l'exposition insolente de son livre, de son livre auprès duquel, on sent que les autres n'existent pas. Je viens de voir, sur un boulevard neuf, une grande librairie, qui n'a en montre que LA FILLE ÉLISA, étalant par toutes ses vitrines, aux gens qui s'arrêtent, mon nom, mon nom seul.
Allons, plus d'appréhensions bourgeoises, plus de terreurs _bêtasses_. J'ai fait un livre brave, arrive ce qui pourra!... Oui, quoi qu'on dise, je crois que mon talent a grandi dans le malheur, dans le chagrin... Et oui, mon frère et moi, avons mené, les premiers, un mouvement littéraire qui emportera tout, un mouvement, qui sera peut-être aussi grand que le mouvement romantique... et si je vis encore quelques années, et que des milieux bas, des sujets canailles, je puisse monter aux réalités distinguées, c'est alors que le vieux jeu sera enterré, et que ni ni, ce sera fini du conventionnel, de l'imbécile conventionnel.
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_Lundi 2 avril_.--C'est curieux, la férocité toute particulière des haines, que nous avons le privilège d'exciter,--nous les Goncourt.
Au collège quelques-uns des camarades de mon frère, en auraient mangé à belles dents, et ces camarades à la vilaine gueule, jaloux de sa jolie figure, ont tâché, plusieurs fois, de le défigurer, et cela sans qu'il y eût presque de rapport, de contact avec eux, mais par ce sentiment enragé des démocraties contre les aristocraties, de quelque nature qu'elles soient.
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_Mercredi 3 avril_.--Je reçois un petit mot de Burty m'annonçant que mon livre a été fort _épluché_ au ministère, mais _qu'il n'y aura pas de poursuites_.
Je ne suis rassuré qu'à moitié, il ne faut, pour changer cela, qu'un caprice de gouvernant ou un article d'un grand journal.
La princesse, après dîner, me regardant avec une tendresse un peu intriguée, me dit: «Comme vous faites des choses qui vous ressemblent peu!... C'est abominable! C'est abominable!»--Et elle fuit ma réponse.
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_Samedi 7 avril_.--J'ai dîné, ces jours-ci, avec Octave Feuillet. C'est particulier comme ce romancier de cour a gardé un cachet de province. On ne peut lui contester la gentillesse polie d'un aimable homme, mais vraiment il surprend, ainsi que pourrait le faire, le naturel d'une préfecture lointaine, par l'étonnement qu'il témoigne à un mot violent, à une comparaison cocasse, à une exagération d'artiste, enfin à tout ce qui fait le fonds de la conversation entre lettrés parisiens[1].
[Note 1: Ici je rappelle que le mot: «_Musset des familles_» est de mon frère, un joli baptême vraiment du talent du romancier, avant la publication de MONSIEUR DE CAMORS. Et ce mot m'amène à demander qu'on veuille bien restituer à mon frère un autre mot, qui semble avoir été le mot épatant du roman de LA MORTE, tant il a été cité, et répété par tous les critiques. Et cependant elle avait été jetée cinquante fois au public de l'Odéon, cette phrase du «monsieur en habit noir»: d'HENRIETTE MARÉCHAL: «Il y a des gens qui y disent des choses qui _corrompraient un singe_ et qui feraient défleurir un lys sur sa tige.» Les propos _à faire rougir un singe_, ça me semble bien descendre de l'engueulement du bal d'HENRIETTE MARÉCHAL.]
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_Dimanche 8 avril_.--Un peu de tristesse au fond de toutes ces attaques. J'aurai fait la plus ordurière chose pornographique, je n'aurais cherché ni l'élévation austère de la pensée, ni la rigidité du style, ni le coup d'aile poétique, que je serais absolument traité comme je le suis.
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_Mercredi 14 avril_.--Je lis ce soir dans le BIEN PUBLIC, que le TINTAMARRE est poursuivi pour un article, portant le titre de _La Fille Élisabeth_, qui est une parodie de LA FILLE ÉLISA.
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_Mardi 17 avril_.--On parlait, ce soir, de l'implacabilité allemande, de l'impossibilité de parler à l'humanité de ces hommes, fermés et inaccessibles. Là-dessus Cherbuliez m'apprend qu'on se trompe, qu'il y a chez les Teutons, un quart d'heure pour les concessions: c'est le quart d'heure qui s'écoule entre le dessert du dîner et la dixième bouffée d'un cigare. Saint-Vallier lui a raconté que, c'est dans ce moment, dans ce moment seul, qu'il a pu obtenir ce qu'il a obtenu, en le cours de ses négociations.
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_Lundi 23 avril_.--J'étais tranquille, je me croyais sauvé, quand Paul de Cassagnac s'est plaint à la tribune de la Chambre des députés, qu'on ne poursuivît pas le TINTAMARRE, pour son article de _La Fille Élisabeth_. Là-dessus le Procureur général de la République s'est engagé à poursuivre. Et aussitôt le TINTAMARRE a fait parvenir pour sa défense, à ce qu'on m'a dit, un exemplaire de LA FILLE ÉLISA, annoté par un de ses légistes. Et voilà qu'on a repris mon volume au Ministère, et qu'on le balafre de crayon rouge. Forcé de poursuivre un journal républicain, il se pourrait très bien que le gouvernement, pour paraître tenir la balance égale, eût la faiblesse de faire asseoir en police correctionnelle, un homme que LA MARSEILLAISE vient de peindre, ce matin, comme un familier de Compiègne--où il n'a jamais mis les pieds.
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_Dimanche 29 avril_.--Vraiment, j'ai beau chercher, je ne puis m'expliquer l'intensité de la haine contre nous.
Pour moi, les journalistes n'ont pas été des critiques, ils ont été des substituts de procureurs du Roi ou de la République. Ah quels pudibonds! et cependant...
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_Jeudi 3 mai_.--Ce soir, chez Burty, le prince Sayounsi dit, que trois choses avaient étonné et charmé son goût japonais: les fraises, les cerises, les asperges.
Il disait aussi maintenant, rêver tout haut, tantôt en français, tantôt en japonais. Comme on le questionnait, et qu'on lui demandait, dans quelle langue, se formulaient ses idées, il nous avouait que les choses de droit, les choses artificielles venaient à lui, sous des formules françaises; les choses naturelles, les choses d'amour et autres, sous des formules japonaises.
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_Samedi 5 mai_.--Hier au dîner, donné à l'occasion du départ de Tourguéneff pour la Russie, on cause amour, de l'amour qui est dans les livres.
Je dis que l'amour, jusqu'à présent, n'a pas été étudié dans le roman, d'une manière scientifique, et que nous n'en avons présenté que la part poétique. Zola, qui a amené la conversation sur ce sujet, un peu à propos de son nouveau livre, déclare que l'amour n'est pas un sentiment particulier, qu'il ne prend pas les êtres aussi absolument qu'on le peint, que les phénomènes qu'on y rencontre, se retrouvent dans l'amitié, dans le patriotisme, et que l'intensité grande de ce sentiment n'est amenée que par la perspective de la copulation.
Tourguéneff soutient, lui, que ça n'est pas... Il prétend que l'amour est un sentiment qui a une _couleur_ toute particulière, et que Zola fera fausse route, s'il ne veut pas admettre cette couleur, cette chose _qualitative_... Il affirme que l'amour produit chez l'homme, un effet que ne produit aucun autre sentiment... que c'est chez l'être véritablement amoureux, comme si on retranchait sa personne...
Il parle d'une pesanteur au cœur qui n'a rien d'humain... Il parle des yeux de la première femme qu'il a aimée comme d'une chose tout à fait immatérielle... et qui n'a rien à faire avec la matérialité.
Dans tout ceci, il y a un malheur, c'est que ni Flaubert, en dépit de l'exagération de son verbe en ces matières, ni Zola, ni moi, n'avons été jamais très sérieusement amoureux, et que nous sommes incapables de peindre l'amour. Il n'y aurait que Tourguéneff pour le faire; mais il lui manque justement le sens critique, que nous aurions pu y mettre, si nous avions été amoureux à son image.
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_Dimanche 13 mai_.--Nulle part comme au Japon, la vénération de la création et de la créature, quelque infime qu'elle soit. Nulle part ce regard religieusement amoureux de la petite bestiole, et qui la recréée avec l'art, dans son rien microscopique.
Bien bizarre chez moi, cette attirance d'un milieu d'art, et qui me pousse à venir m'asseoir, à passer des heures, dans une boutique de bibelots ou de tableaux. Quand je suis là, les yeux réjouis par une contemplation vagabonde, quelque chose a beau me dire qu'il y a dehors, des spectacles plus intéressants, des spectacles sollicitant le romancier, je me sens, comme cloué au dos de mon siège, je ne puis me lever.
C'était autrefois chez Peyrelongue, aujourd'hui c'est chez les Sichel.
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_Jeudi 24 mai_.--Ce coup d'État a la faiblesse des choses qui ne sont pas franches, pas carrées, pas décisives. Il ne profite pas des appoints de l'illégalité brutale, et il a contre lui toutes les résistances que soulève une violation de la loi. J'ai bien peur qu'il ne réussisse pas, à cause de l'honnêteté qui y préside.
Baudelaire est un grand, très grand poète, mais n'est point, je le répète, un prosateur original, il traduit toujours Poë, quand même il n'est plus son traducteur,--et qu'il aspire à faire du Baudelaire.
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_Dimanche 3 juin_.--Par la luminosité spectrale, que fait dans la pierre d'une capitale, un coucher de jour, des silhouettes noires marchant, un journal devant le nez, sur le bitume mou.--Un glissement, un bruissement d'êtres silencieux, dans la mort du jour, allant aux kiosques illuminés du rouge transparent des annonces de l'eau de Botot, et s'accumulant en un coin du boulevard.--Puis, tout à coup, de ces tas d'hommes sous les arbres, dont le gaz se met à éclairer le feuillage poussiéreux, s'élève un murmure de phrases, en une langue inintelligible, qui devient un braillement énorme.
Ceci, c'est la petite Bourse du boulevard des Italiens, le soir d'une bataille parlementaire.
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_Jeudi 21 juin_.--Toutes les fois, que je dîne chez un restaurateur du boulevard, sur les huit heures, je vois arriver, porté sur ses béquilles, un jeune étranger, dont la colonne vertébrale, molle comme celle d'un ver à soie, forme un S. Ce monsieur, à l'arabesque fantastique, possède une barbe rousse d'apôtre, qui lui tombe jusqu'au milieu de l'estomac, et une tonsure naturelle, faite d'un petit rond, dans ses cheveux coupés ras. Il est accompagné d'une jeune femme, d'une nationalité interlope, avec un bout de nez rouge de clown anglais, dans une figure toute blême.
Et tous deux se plongent, avant de manger, dans la lecture d'imprimés immenses, où les raccourcis de la face pâle de la femme, où les raccourcis de la tête de bossu méchant du jeune homme, prennent, sous le gaz, l'aspect effrayant d'un ménage de larves, vivant de correspondances étrangères.
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_Mercredi 4 juillet_.--L'homme célèbre, qui dévoile une humanité bonasse aux gens, avec lesquels le hasard le met en rapport, perd de son prestige. Les inconnus, comme les domestiques, n'ont d'admiration que pour les gens qui ne les regardent pas comme leurs semblables.
Il y a, dans la lourdeur qui précède un orage, comme un évanouissement de l'homme et de la nature.
Un charmant détail de la fabrication des tapis turcs. Il n'est pas rare, quand on les examine de tout près, de découvrir au milieu des laines éclatantes, une petite mèche de cheveux. C'est la mèche de cheveux, que se coupe la femme turque, en son travail à la maison, le jour tombant, pour à défaut d'autre marque, arrêter et se remémorer la tâche de sa journée.
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_Mercredi 18 juillet_.--Il y a longtemps que je ne me suis mêlé, dans un lieu public, à l'humanité parisienne. Ce soir, au Cirque, je suis frappé de la physionomie de la jeunesse française, de son aspect concentré, triste, rogue. Il n'y a plus sur les jeunes figures, cet éveil, cet air un peu fou, un peu casseur, mais qui se faisait pardonner par l'inoffensivité, et comme par le restant d'une joyeuse et remuante enfance.
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_Mardi 24 juillet_.--Un voisin de mon dîner de Brébant, un universitaire dont je ne peux jamais me rappeler le nom, me disait qu'en Nubie, on pratique, une opération, retranchant à la femme, les organes de la jouissance, et que grâce au bienfait de cette opération, une prostituée pouvait se livrer à son métier, sans aucune fatigue, et conservait ainsi très longtemps, dans leur fraîcheur, les charmes de sa jeunesse.
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_Vendredi 27 juillet_.--Ce jour, j'étais convoqué à la mairie du huitième arrondissement; pour le mariage de Mlle Madeleine Burty. Je me trouvais être témoin de ce mariage avec Gambetta.
La proclamation de l'union de l'homme et de la femme, dans ces endroits civils, ressemble vraiment trop à la condamnation prononcée par un président de Cour d'assises.
Au moment, où je m'avançais pour signer sur le registre, le maire me fait signe d'aller à lui. Et le voici,--du reste en homme fort distingué--moitié mécontent, moitié satisfait, à se plaindre à moi, d'avoir fait figurer son frère dans un roman, avec des détails si particuliers, qu'il est impossible, me dit-il, que je ne l'aie pas connu. Le maire, est, à ce qu'il paraît, le frère de l'abbé Caron, que j'ai croqué sous le nom de l'abbé Blampoix, dans RENÉE MAUPERIN. Je me défends, en lui répondant que, dans mon livre, je n'ai fait aucune personnalité, que j'ai peint un type général--et ce qui est la vérité--que je n'ai jamais vu ni connu l'abbé.
Sur quoi, nous nous quittons très gracieusement.
De là au temple protestant, à la cérémonie religieuse, qu'a bien fallu subir Burty. Ici le ministre a des amabilités non pareilles pour tout le monde. Le marié est de la race héroïque, qui a fait passer d'Angleterre en Amérique, l'indépendance de la foi. Burty est l'homme de bien par excellence. Gambetta va redonner à la France, sous trois mois, la grandeur qu'elle a perdue, et moi, je suis en train d'apprendre aux femmes de ce temps, la grâce de la femme du dix-huitième siècle.
Du temple chez Burty, où dans deux chambres démeublées, Potel et Chabot ont dressé deux tables de douze couverts. Gambetta, à ce déjeuner, apporte une formidable gaîté, et au milieu de rires retentissants jusque sur le palier, certifie qu'il est sûr, à l'heure présente, de la nomination de 405 députés républicains.
A trois heures, le monde se lève de table. La mariée se fait coiffer par Julie, le marié quitte son habit noir et passe un veston, et Burty, dont la paternité est arrivée à la limite dernière des devoirs et des obligations, m'entraîne japoniser chez Bing.
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_Jeudi 2 août_.--Aujourd'hui, en faisant un paquet de tous les journaux, qui ont parlé de la FILLE ÉLISA, je les _lisotte_, en les pliant. C'est vraiment inouï, ce qu'a fait écrire ce livre, où je défie de trouver, je ne dirai pas un mot cochon, mais une expression vive,--ce qu'a fait écrire ce livre aux _purs_ du journalisme. On a évoqué le nom de M. de Germiny «moins digne d'une punition que moi», et un journal a été jusqu'à demander, que l'auteur de la FILLE ÉLISA soit enfermé dans une maison de fous, ainsi que l'auteur de JUSTINE, le fut par ordre de l'empereur Napoléon Ier.
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_Samedi, 4 août_.--Départ pour le château de Jean d'Heurs.
Je voyage avec deux hommes gras: un jeune, un vieux. L'adolescent qui semble de la race des Durham, passe le temps à s'éponger, avec son mouchoir, le derrière des oreilles et le dessus des poignets. Le vieux, le procréateur du jeune, la figure turgide, boursoufflée, un œil clos, laisse par instants entrevoir, dans un demi-éveil clignotant, la prunelle perfide de son bon œil. Il a des favoris blancs où reste un peu du roux de leur ancienne couleur. Et de sa bouche lippue, le monstrueux borgne tracasse un vieux bout de cigare éteint, avec la grimace d'un poupon de Gargamelle qui téterait, le soleil dans les yeux.
Je sens que la fortune et la graisse de ces hommes, ont été faites avec l'égorgement des paysans.
En vue de Bar-le-Duc, ma pensée va à ce temps, où je suis venu dans cette ville, tout jeunet, tout plein de cette tendre flamme amoureuse, qui suit, à deux ou trois ans de là, la flamme amoureuse de la première communion.
Et je revois cette gentille petite femme d'avocat,--mariée, il n'y avait pas, ma foi, plus de trois mois--qui, toujours en retard, me gardait seul, pour se faire accompagner au bois, à _la tendue_. Elle se plaignait d'une maladie de cœur, et comme il y avait une grande côte à monter, avant d'arriver au bois, elle me faisait mettre la main sur son cœur, sans corset, pour me démontrer comme il battait fort. Si bien que Chérubin, à la dernière visite à _la tendue,_ s'était juré de mettre à mal la femme de l'avocat dans le bois, mais sa belle-sœur, qui était un peu ma parente, vit si bien dans nos yeux, lors de notre arrivée à la baraque, l'envie chez moi de tenter l'aventure, et peut-être chez elle le désir de succomber, qu'elle se tint dans nos souliers, toute la journée.
Le lendemain, je repartais pour Paris, et le collège.
A quinze jours de là, le souvenir de la jolie et excitante «avocate», aurait dit Retif de la Bretonne, m'entraînait à me _desniaiser_, un dimanche de sortie, avec «Madame Charles», une créature à dégoûter à tout jamais de l'amour physique, une courte femme, au torse rhomboïdal, emmanché de deux petits bras; de deux petites jambes, qui la faisait ressembler, sur son lit, à un crabe renversé sur le dos.
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_Lundi, 6 août_.--Jean d'Heurs. Un parc qui rappelle en grand le Petit-Trianon, et dans lequel coule une vraie rivière, une cour d'honneur digne d'un Marly, des amas de curiosités, parmi lesquelles il y a une collection de livres et de reliures qui vaut plus d'un million, des armoires toutes pleines de vieilles dentelles, dans lesquelles, il y a de quoi fabriquer des robes de 30,000 francs, etc., etc., etc.
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