Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 16
...--Dans la Haute-Egypte,--c'est encore la voix de Flaubert--par la nuit noire comme un four, entre des maisons basses, au milieu de l'aboiement des chiens qui veulent vous dévorer, on vous mène à une hutte, haute _comme un jeune homme de dix-sept ans_. Là dedans, tout au fond, on trouve, couchée par terre, une femme en chemise, dont le corps est entouré, sept ou huit fois, d'une grande chaîne d'or, une femme qui a les fesses froides comme de la glace. Alors, avec cette femme qui reste immobile dans le plaisir, on éprouve, voyez-vous, des jouissances infinies, des jouissances...
Moi.--Allons, Flaubert, mon vieux, c'est de la littérature, ça!
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_Jeudi, 11 mai_.--La photographie semble donner presque seulement l'animalité contenue dans l'homme ou la femme représentée.
Ne croyez pas aux gens qui disent aimer l'art, et qui, pendant toute la durée de leur chienne de vie, n'ont pas donné dix francs pour une esquisse, pour un dessin, pour n'importe quoi de peint ou de crayonné! A l'amoureux d'art, la vue des choses d'art ne suffit pas, il sent le besoin d'être propriétaire d'un petit bout, d'un petit morceau de cet art, qu'il soit riche ou non.
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_Mardi 20 juin_.--Tout homme de lettres est toujours un individu biscornu, hanté par des originalités bizarres, et il n'y a pas besoin pour être ainsi, d'être un imaginateur, un poète, un romancier; il suffit qu'on soit un homme, vivant de la vie des lettres.
Voici Villemain. Sait-on comment se passaient ses nuits. Il ne dormait pas, et _pannotait_ jusqu'au matin, prenant ici un livre, là un papier, qu'au bout de très peu de temps, il envoyait derrière lui, sur le corps de Mme Villemain, couchée et dormant dans le lit conjugal, puis il passait à un autre livre, à un autre papier qui prenait bientôt le même chemin, en sorte que la pauvre femme confiait à une amie, que ses nuits étaient horribles, que ce n'était qu'une suite de sursauts, de peurs, de réveils brusques.
Patin, c'était une autre manie. Sa femme adorait la campagne. Il ne l'empêchait pas absolument d'y aller, mais il se refusait impérieusement à la suivre, déclarant que le gaz carbonique dégagé par les arbres, l'étouffait.
Le vieux Giraud confessait qu'il prenait en grippe ceux qui lui écrivaient de trop longues lettres. Quand une lettre a plusieurs pages, s'écriait-il, je dis à mon rapin à qui je la jette: «Additionne le total!»
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_Mardi, 27 juin_.--On causait de la sincérité des convictions.
«Arnaud de l'Ariège, c'est une tête d'ascète, de croisé,--s'écrie Robin, avec dans la voix une colère amusante--oui, lui, un convaincu, un sincère... mais de Broglie, allons donc, c'est une tête d'épervier déplumé, sans circonvolutions, sans une circonvolution!»
Un symptôme bien positif de l'industrialisme de l'art dans ce moment, c'est que les dessinateurs ne demandent plus tel prix d'un dessin: ils se font payer comme les graveurs, tant le décimètre carré.
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_3 juillet_.--J'étais, ces jours-ci, avec Sophie Arnould et la Saint-Huberty; j'étais avec la famille des jolis dessinateurs qui s'appellent les Saint-Aubin; je travaillais dans les archives et le papier galant de l'ancienne Académie de musique; je tournais et retournais dans mes cartons et ceux de Destailleurs; ces dessins de grâce qu'on a plus refaits; je me sentais heureux, et je me trouvais dans le temps et avec les gens que j'aime... mais je me suis juré de reprendre mon roman en juillet. Me voici donc, comme un chirurgien, qu'on arracherait à d'aimables curiosités, obligé de reprendre la cruelle autopsie moderne, la brutale prose, le travail qui fait mal, et dont tout mon système nerveux souffre, tout le temps que le volume _se pense_ et s'écrit...
Il s'élève, à l'heure qu'il est, une génération de jeunes liseurs de bouquins, aux yeux ne connaissant que le noir de l'imprimé, une génération de petits lettrés, sans passion, sans tempérament, les yeux fermés aux femmes, aux fleurs, aux objets d'art, à tout le beau de la nature, et qui croient qu'ils feront des livres. Les livres, les livres de valeur, ne se font que du contre-coup de toutes les émotions produites par les beautés belles ou laides de la terre, chez une nature exaltée.
Il faut pour faire quelque chose de bon littérairement, que tous les sens soient des fenêtres grandes ouvertes.
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_Vendredi 21 juillet._--Je rentre furieux. Je viens du fond de Paris. J'avais rendez-vous avec le médecin chargé du dispensaire des maisons de prostitution de Vincennes et de l'École Militaire. Eh bien de cet inspecteur, depuis des années, des parties génitales affectées à messieurs les militaires, je n'ai pu tirer un renseignement, une anecdote, un mot. Il m'a seulement affirmé que ces femmes étaient bêtes: voilà tout.
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_Mardi 25 juillet._--Hébrard disait ce soir: «Je ne sais, si c'est d'être entré très jeune dans le journalisme politique, mais cela ou autre chose a fait de moi, tout à fait un _homme de journée_ en politique. Passé six heures, rien des choses politiques ne m'intéresse plus, ne me passionne plus, ne m'est plus de rien.
Le docteur Robin pose pour axiome: on ne travaille bien, qu'à la condition de bien dormir... et on ne dort bien, qu'à la condition de bien dîner, la veille.
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_Lundi 31 juillet._--La maladie, sans la souffrance aiguë, n'est pas quelque chose de tout à fait désagréable: c'est une espèce de diffusion inconsciente de la cervelle dans un ensommeillement fiévreux. Mes pensées me font alors l'effet, dans une rivière débordée, de ces petits riens brillants, entraînés au fil du courant, et qui font le plongeon, et qui reparaissent, et qui se divisent et se perdent dans le torentueux de l'eau.
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_Mercredi 2 août_.--Dans la fugitivité d'un rêve sans queue ni tête de malade, j'ai revu mon vieux Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON.) C'était lui, dans le corps d'un nain de Velasquez, avec la peau du visage, comme _galuchatisée_ par l'alcoolisme et d'affreuses maladies, et en même temps, avec un doux et humble regard qui me demandait de le reconnaître.
Enveloppé de loques sans couleur, il était assis sur la première marche d'un escalier, la tête baissée, les bras pendants, des pantoufles roses à ses pieds.
Oh! la bonne petite pluie, qui sait si bien qu'on a besoin d'elle!--ainsi que dit le poète chinois.--Eh bien, cette bonne petite pluie ne tombera donc jamais?
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_Mardi 8 août_.--Ernest Picard, après une longue absence--il a été très malade--a fait sa réapparition à notre dernier dîner de Brébant. Le gros homme est dégonflé et décoloré, comme un de ces éléphants de baudruche qui aurait servi d'enseigne à un magasin de jouets, et sur lequel il a plu.
Il s'assied, et le voici, dès la soupe, dans ce monde de fanatiques protestants comme Scherer, de politiques étroits comme Robin; le voici, à donner l'envolée à son scepticisme raffiné; spiritualisé, si l'on peut dire, par la maladie. Avec cette voix étoupée, cette voix morte qui ne fait pas de bruit, il lance ses ironiques petites phrases, terminées par un point d'interrogation de son malin petit œil. C'est comme une série de coups de bistouris, donnés en se jouant dans l'aveuglement, la présomption, la bêtise de tout ce monde officiel, qui compte à notre table, aujourd'hui cinq sénateurs.
A un moment, Bréal se penche vers moi, et me dit: «Il est encore malade, Picard, voyez comme il est amer!»
Il continuait, l'amusant malade, et je jouissais. Il me semblait entendre un très charmant et très méchant fou, venant dire à notre table, sous une forme quelconque, leurs vérités à nos seigneurs les démocrates.
Il est vraiment, cet homme; un gros enfant terrible pour son parti.
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_Lundi 14 août_.--Dans une blondine chevelure de petite fille, c'est joli le papier des papillotes: on dirait les cosses de l'automne dans le flavescent feuillage d'un arbuste à fleurs.
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_Jeudi 17 août._--En rentrant ce soir, Pélagie m'apprend que Fervaques est mort subitement dans la journée.
Il n'y a pas huit jours qu'il était venu, en voisin, me demander de lui écrire la préface de son troisième volume de PARIS AU JOUR LE JOUR. Dans une longue causerie avec lui, sous les marronniers du jardin, un rayon de soleil lui arrivant en pleine figure, il me sembla tout à coup voir un vieillard sous l'apparente jeunesse de sa figure. Je restai frappé de cette vision, qui fut comme un éclair.
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_Mardi 15 août._--Je crois qu'un curieux d'art ne naît pas comme un champignon, et que le raffinement de son goût est produit par l'ascension de deux ou trois générations, vers la distinction des choses usuelles.
Mon père, un soldat, n'a jamais acheté un objet d'art, mais aux choses qui servaient au ménage, il leur voulait une qualité, une perfection, un beau non ordinaire. Et je me rappelle dans ce temps, où l'on ne se servait pas de verre mousseline, il buvait son bordeaux dans un verre qu'aurait brisé, en le touchant, une main grossière. J'ai hérité de cette délicatesse de mon père, et le meilleur vin et la plus excellente liqueur, je ne puis les apprécier dans un épais cristal.
Moi, ma charogne m'est indifférente, et il m'importe peu de pourrir, mais si j'aimais une femme, et que je vinsse à la perdre, il me semble que cette dissolution humoreuse serait un tourment pour ma pensée et mon souvenir.
Oui, les corps pour lesquels on a une religion, on leur voudrait le néant de cendre des anciens.
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_Samedi 19 août._--Triste journée. Je vais à la messe de mort de Fervaques, dans cette église d'Auteuil, où je ne suis pas entré depuis l'enterrement de mon frère.
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_Lundi 21 août._--A la petite porte de fer battante du parc de Saint-Gratien, où j'ai l'habitude de me faire descendre, je tombe sur Anastasi. Il m'apprend que la princesse est avec tout son monde à Paris, et qu'elle ne reviendra que pour dîner. Je lui donne le bras, et nous allons nous asseoir, sous la tente, au bord du lac d'Enghien.
Là, il me raconte ses misères, sa jeunesse passée jusqu'à vingt ans, aux Quinze-Vingt: son père étant devenu aveugle à trente-six ans. Il a eu pour le nourrir et relever, le pain donné tous les jours aux aveugles, avec la pension de trente francs par mois. Il entremêle son récit de détails sur la vie des habitants, sur leurs habitudes, sur les mouvements d'âme de ces infirmes, sur les originaux de l'endroit, des détails enfin, avec lesquels un romancier ferait un original et neuf début d'une existence.
Et il ajoute qu'il avait conservé de cette vie, un souvenir d'épouvantement si grand, que lorsqu'il s'est vu aveugle chez Dubois, et qu'il ne savait comment il mangerait, l'idée de retourner aux Quinze-Vingt lui avait causé une telle horreur, qu'on le faisait surveiller pour qu'il ne se tuât pas.
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_Mardi 29 août_.--Partout autour de moi, des morts subites, des coups de foudre, des vivants comme assassinés. Ce pauvre Fromentin, à notre dernier dîner de Brébant, qui eut lieu la veille de son départ, il m'accompagnait jusqu'à mon chemin de fer, et m'interrogeait sur mon roman, avec ce joli étonnement de son œil circonflexe.
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_Vendredi 1er septembre_.--Flaubert racontait que pendant ces deux mois, où il est resté chambré, la chaleur lui avait donné comme une ivresse de travail, et qu'il avait travaillé quinze heures tous les jours. Il se couchait à quatre heures du matin, et s'étonnait de se trouver à sa table de travail, quelquefois à neuf heures.
Un _bûchage_, coupé seulement de pleines eaux dans la Seine, le soir.
Et le produit de ces neuf cents heures de travail, est une nouvelle de trente pages.
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_Samedi 2 septembre_.--À mon âge, et dans mon métier, quand on se sent, certains jours, talonné par la mort, l'angoisse est affreuse de savoir, s'il vous sera donné de terminer le livre commencé, et si la cécité, le ramollissement du cerveau, ou enfin la mort, n'inscriront pas le mot fin, au milieu de votre œuvre.
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_Dimanche 3 septembre_.--Turgan disait à Toto Gautier: «Vois-tu, pour gagner de l'argent, il ne faut pas être de ceux qui travaillent, il faut s'arranger pour être de ceux qui _font travailler_.»
A la maison centrale de Melun, lors du changement de régime qui amena la suppression du tabac pour les détenus, des frères et amis jetaient par-dessus les murs des morceaux de pipes culottées, dont les détenus, à défaut d'autre chose, chiquaient la terre imbibée de nicotine.
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_Vendredi 3 octobre_.--Hier, j'ai reçu un livre d'un jeune homme, nommé Huysmans: l'HISTOIRE D'UNE FILLE, avec une lettre qui me disait le livre arrêté par la censure. Le soir, dans le fond du salon de la princesse, j'ai causé, une bonne heure, avec l'avocat Doumerc, de l'affaire de ma désastreuse hypothèque.
De cette persécution d'un livre semblable à celui que je fais, et de cette séance avec cet homme de loi, glabre et de noir habillé, il est advenu, la nuit, que j'ai rêvé que j'étais en prison, une prison aux pierres de taille lignées comme la Bastille, dans un décor de l'Ambigu. Et le curieux, le voici: j'étais emprisonné simplement pour écrire le livre de LA FILLE ÉLISA, et cela sans qu'il eût paru, sans qu'il fût plus avancé qu'il ne l'est en ce moment. On conçoit ma fureur intérieure du procédé gouvernemental, et elle était complétée cette fureur, dans mon rêve, de ce que je me trouvais mêlé, dans une grande salle, à des confrères tondus comme des aspirants à la guillotine, aux mains exsangues, esthétisant prétentieusement, le monocle dans l'œil,--des confrères correctement sinistres, ainsi que le Baudelaire que j'ai entrevu une fois.
J'avais encore, au fond de moi, la vague inquiétude que la censure avait profité de mon absence pour détruire mon manuscrit, le manuscrit de mon œuvre dernière. Quand, tout à coup, s'ouvrait dans la muraille de pierres de taille, une baie qui me montrait sur un petit théâtre, éclairé par une rampe de gaz, deux femmes de la prison de Clermont, deux femmes de la prison de mon livre. Et les deux assassines, qui travaillaient debout, penchées sur une table, m'attaquaient d'œillades, avec des fous rires qui les courbaient et les aplatissaient sur la table, toutes remuantes de torsions de reins et de frétillements de hanches.
Et il arrivait que mon indignation d'être arrêté, l'horreur de la société au milieu de laquelle je me trouvais, la perte de mon manuscrit, tout cela disparaissait dans la recherche que je faisais, en ma cervelle en feu, du moyen de me transporter près de ces deux femmes, sans éveiller l'attention d'un garde-chiourme terrible qui fumait un brûle-gueule, adossé au mur, à côté de moi.
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_Mardi 17 octobre_.--Saint-Victor, qui a beaucoup vécu dans la société de Lamartine, affirmait que le poète ne lisait jamais que Gibbon, un voyage en Chine de lord Macartney, et la correspondance de Voltaire, et encore ne lisait-il ces livres, toujours les mêmes, que pour s'endormir.
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_Jeudi 19 octobre_.--Aujourd'hui, chez les Sichel, je regardais la collection d'un laqueur japonais, pour les besoins de son art. J'étais frappé en ces figurations, qui s'exécutent généralement dans la tonalité noire et or, de ce que la plupart n'étaient pas lavées à l'encre de Chine, mais à l'aquarelle. On voit par là que dans le laque, les laqueurs veulent mettre une chaleur de coloriste, et qu'en leur travail, ils se soutiennent par une véritable esquisse de peintre.
Un monsieur rencontre une ancienne connaissance, qu'il sait depuis longtemps dans la débine:
--«Eh bien, comment ça va-t-il?
--Oh! je suis heureuse dans le moment, j'ai un vieux très riche... figure-toi que c'est un ancien ébéniste... il vient tous les lundis chez moi... me fait déshabiller toute nue, et se met à vernir mes meubles... Moi, je le suis en le tapotant, et en lui disant: «Comme tu vernis bien!» A la fin ça l'exalte...»
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_Mardi 31 octobre_.--L'attention et l'observation japonaises sont amusées par des événements de la nature plus petits que ceux qui nous intéressent, nous autres Européens. Pour que la campagne nous parle, nous tente à la reproduire, il faut qu'elle se montre à nous sous de grands aspects, avec d'originales beautés, qu'elle soit dramatisée par un orage, par un coucher ou un lever de soleil.
Les Japonais, eux, ils ne demandent pas tant de choses. Je viens d'acheter une garde de sabre, où dans un ciel écorné par un quartier de lune d'argent, d'arbres qu'on ne voit pas, tombent à travers le ciel neigeux, deux jaunes feuilles d'automne. C'est là tout le motif de la ciselure, et ces deux feuilles, qui font tout le décor imaginé par l'artiste, composeraient également tout le _libretto_ d'un poème de là-bas.
Ce soir, à la reprise des dîners du TEMPS (c'est ainsi que s'appelle l'ancien dîner Magny), Liouville faisait remarquer le nombre d'incomplets, d'estropiés, de gens avec un lobe cérébral trop développé et un membre atrophié, qui avaient joué un rôle dans la Commune. Il énumérait aussi les mystiques du gouvernement, ce qui me fait m'écrier: Il y aurait un joli titre pour les baptiser: _Brancroches et mystiques_.
Hébrard me parlant de Charles Blanc, à propos de l'article indécent commis contre Fromentin, article soufflé par Saint-Victor, me disait de l'académicien: «Il est de la nature de ces femmes qui peuvent voyager, en chemin de fer, avec un inconnu, quarante heures sans faiblir, mais à la condition de ne pas rencontrer un tunnel... L'homme qui chambrera Charles Blanc deux jours, aura toujours raison de lui.
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_Vendredi 3 novembre_.--Voisin, le préfet de police apprenait à Claudin, que les arrestations de nuit à Paris, allaient tous les jours de 200 à 240 personnes, et qu'elles montaient à 400 les jours de fête...
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_Vendredi 8 novembre_.--C'est bon, c'est fécondant pour l'imagination, les courses que je fais, la nuit tombée, avant dîner. Les gens qu'on coudoie, on ne voit pas leurs figures; le gaz qui commence à s'allumer dans les boutiques y met une lueur diffuse, où l'on ne distingue rien, et la locomotion remue votre cervelle, sans que les yeux soient distraits, au milieu de ces choses endormies, et de ces vivants à l'état d'ombres. Alors la tête travaille et enfante.
Je vais ainsi par le Bois, par la grande rue de Boulogne jusqu'au pont de Saint-Cloud, et, regardant un moment dans la Seine, le reflet du pauvre village ruiné, je reviens par le même chemin.
Et les notes, jetées ainsi en marchant, presque à l'aveuglette sur un carnet, je les reprends le lendemain matin, dans le travail rassis du cabinet.
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_Dimanche 12 novembre._--Au fond, je n'ai pas grande sympathie pour ces femmes du dix-huitième siècle, ces femmes sans premier mouvement, sans foi, sans croyance à un sentiment bon et désintéressé, toute saturées, à l'exception de deux ou trois, de positivisme et de scepticisme. Elles me semblent avoir des âmes d'avoués.
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_Lundi 13 novembre._--Un croquis d'un _bistingo_ de peintres, dont je n'avais pas entendu parler, quand j'ai fait MANETTE SALOMON: la maison Schumacker du quartier Pigalle.
Le père, un géant mayençais, la mère, une géante ayant toujours une fluxion, et la tête embéguinée dans une fanchon, terminée par un petit nœud, ressemblant à un bouton de potiche, les deux filles, deux beautés de six pieds.
Il fallait passer par une cuisine, où l'on trouvait les trois Gargamelles écumant des pots, puis on s'engageait dans un étroit corridor, éclairé au fond par une seule fenêtre, donnant sur des estacades de travers, où s'étageaient de malheureux pots de giroflées: un fond ayant quelque chose d'un logis d'une rue de province, dans l'ombre d'une grande église.
Dans ce corridor, qui était la salle à manger, Brendel, Schlosser, Heilbuth, mangeaient parmi de grands chiens, pendant que, magistralement, se promenait au milieu d'eux le gargotier puriste Schumacker, reprenant les fautes de français de sa clientèle alsacienne et prussienne.
Un des habitués de là, était un curieux type de bohème, le peintre X..., ramassé par le banquier Halphen, pour lui donner des leçons de peinture, puis ensuite, pour veiller à ce que, dans sa maison de banque, quelqu'un du dehors ne prît pas de l'argent, ou une traite traînant sur un bureau, et passant toute la journée, sur un pied, en fumant tous les vieux bouts de cigare, oubliés par les uns et par les autres sur les coins de cheminées.
C'était là sa vie, mais de temps en temps, Halphen éprouvant le besoin de s'en débarrasser, et ayant la pitié de le mettre sur le pavé, l'expédiait avec une pacotille au Congo ou chez le roi de Siam. Mais la pacotille était quelquefois faite si en dehors des besoins des populations, qu'un jour, à la suite d'une cargaison dans un pays quelconque, Halphen recevait de lui cette lettre: «Gonze, tu m'envoies avec des peignes dans une contrée _ousce_ qu'on se rase la tête!»
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_Mardi 14 novembre_.--Son paletot relevé jusqu'aux oreilles, il me prend le bras dans la rue, et se grisant de sa parole, il me fait la conduite jusqu'au chemin de fer, avec la gesticulation d'un étudiant qui sort d'une brasserie.
«Oh! Dufaure, je le connais bien... A moi, il a fait des confidences qu'il n'a faites à personne. Que vous dire, c'est un janséniste... il a, ne savez-vous pas cela? un pont à son pantalon, un homme qui a un pont à son pantalon, vous concevez... sa femme, une intelligente femme au fond, est colletée jusqu'à la pomme d'Adam, avec sur la tête des couvre-chefs singuliers... elle fait faire ses robes à Maremmes, c'est tout vous dire... Ils allaient, dans le temps, aux soirées de Louis-Philippe, en omnibus, en compagnie de deux beaux-frères qui étaient des officiers de la garde nationale... vous les voyez tous les quatre, les beaux-frères avec leurs oursons, se faisant descendre devant le château, et sortant toujours des Tuileries, de façon à ne pas manquer l'omnibus de onze heures... Il a été un moment orléaniste, puis cela lui a passé, il est devenu républicain... Oui, il va à la messe, à la messe de cinq heures du matin, avec un livre de messe particulier, où il y a des prières de je ne sais plus qui... enfin c'est un janséniste... Il n'est pas bon, oh! il n'est pas tendre, mais il faut le dire, ce n'est pas tout le monde, c'est un orateur d'une clarté, d'une ironie, d'une méchanceté... Et cependant, comme il me disait: Il n'aime pas la lutte, mais quand il est dedans, ainsi qu'il me le disait encore, il tuerait tout le monde... Quant aux choses présentes, il ne s'en doute pas. Que vous dire, il a vu Talma, et il s'est arrêté à Talma... Il se couche à huit heures... Son livre de messe particulier et Tacite, voilà tout ce qu'il lit... Vous savez qu'il a 79 ans?