Journal des Goncourt (Deuxième série, deuxième volume) Mémoires de la vie littéraire
Part 14
Barye est un sculpteur du corps de l'homme très ordinaire. La femme, sous son ébauchoir, prend l'aspect caricatural, qu'aurait un véritable antique, copié par Daumier. L'ornemaniste se montre _empire, perruque_, né pour l'agrémentation du zinc.
Barye n'a de génie que comme animalier, et dans les grands fauves. Le premier il a rendu le tressautement du repos; le sillonnement tranquille de la force et de la vitesse dans le courant des muscles aux grands méplats carrés; le flottement élastique dans la marche du corps sous la peau distendue; le rampement du bond. Le premier, il a rendu la sérénité ennuyée du roi des animaux.
L'aquarelliste me paraît surfait. On sent trop sur la feuille de papier, parmi les roches grises de Fontainebleau, le transport d'un croquis de féroce fait au Jardin des Plantes. Cependant, parmi ces aquarelles, il y a autour d'énormes arbres desséchés, des enroulements alourdis de boas, apparaissant dans la lueur d'un éclair livide, qui sont d'un coloriste tout à fait dramatique.
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_Lundi 27 décembre_.--Je dîne ce soir chez Hugo. Sur les huit heures, il apparaît dans une redingote à collet de velours, la corde lâche d'un foulard blanc autour du cou. Il se laisse tomber sur le divan, près de la cheminée, parle du rôle de conciliation qu'il veut jouer dorénavant dans les assemblées, dit qu'il n'est pas un modéré, parce que l'idéal d'un modéré n'est pas le sien, mais qu'il est un _apaisé_, un homme sans ambition et éprouvé par la vie.
Là-dessus arrive Saint-Victor, qui présente Dalloz. Le directeur du MONITEUR, tout aussitôt, fait une profession de foi de conservateur progressiste, et se comparant à une jambe qui marche, dans son mouvement en avant, prenant mal son point d'appui sur son pied de derrière, s'embourbe dans son speach, en manquant de tomber.
On passe dans la salle à manger. Le dîner ressemble assez à un dîner donné par un curé de village à son évêque. Il y a une gibelotte de lapin, suivie d'un rosbif, après lequel fait son entrée un poulet rôti. Autour de la table, sont assis de Banville, sa femme, son fils, Saint-Victor, Dalloz, Mme Drouet, Mme Charles Hugo, flanquée de ses deux enfants, son diable de petite fille, et son doux petit garçon aux beaux yeux veloutés.
Hugo est en verve. Il cause d'une manière bonhomme, charmante, s'amusant de ce qu'il raconte, et coupant quelquefois son récit d'un rire sonore, qui se répète deux fois dans sa bouche.
«Il n'y a, dit-il, de vraies haines, que les haines littéraires. Les haines politiques ne sont rien. Les hommes n'apportent pas aux idées de ce domaine la même foi qu'à leurs doctrines littéraires, qui sont et le _credo_ convaincu et le produit d'un tempérament.» Ici, il s'interrompt pour jeter: «Tenez, nous sommes cinq dans ce salon, qui pensons absolument d'une manière différente, eh bien, je sais que nous nous aimons mieux, que ne m'aime Emmanuel Arago!»
Puis Hugo parle de l'Académie. Il fait un coloré et spirituel portrait de Royer-Collard: «Un œil très fin, très malin, sous un épais sourcil, un œil embusqué sous une broussaille, le bas de la figure disparaissant dans une cravate, qui montait parfois jusqu'au nez, au dos une grande redingote du Directoire, et toujours les bras croisés et la tête renversée en arrière...
«Il m'avait déclaré qu'il avait lu mes livres, que les uns lui plaisaient, les autres non, mais qu'il ne voterait pas pour moi, parce que j'apporterais une température qui changerait le climat de l'Académie... Je vous l'avoue, j'aimais aller à l'Académie, les séances du dictionnaire avaient un intérêt pour moi; je suis très amoureux d'étymologies, charmé par ce qu'il y a de mystère dans ces mots de subjonctif, de participe... J'étais assidu autour de cette table, où juste en face de moi, comme vous l'êtes, monsieur de Goncourt, j'avais Royer-Rollard.
«A l'Académie, il faut vous dire, je ne sais pourquoi, dès mon arrivée, Cousin s'était posé, vis-à-vis de moi, en antagoniste. Un jour arrive le mot: Intempérie. L'étymologie, demande-t-on? _Intempéries_, répond quelqu'un... «Messieurs, s'écrie Cousin, nous devons apporter une certaine réserve dans le choix des mots que nous avons l'honneur de consacrer; _intempéries_ n'est pas du latin, ça n'existe dans aucun auteur de bonne latinité: c'est du latin de cuisine.» Tout le monde se taisait. Alors je jette tranquillement _intempéries_; et j'ajoute: «Tacite.» Tacite, mais ce n'est pas du latin, reprend Cousin, c'est du latin bon pour le romantisme, n'est-ce pas Patin, vous qui savez le latin?» Mais avant que Patin eût pris la parole, on entendit sortir de la haute cravate de Royer-Collard, avec une intonation nasillarde et méprisamment moqueuse: «Messieurs, Cousin et Patin sont des messieurs qui savent du latin!» L'on rit, et l'étymologie fut acceptée.
«Un autre jour, un autre mot vint... malheureusement je ne me le rappelle plus... non je ne me le rappelle plus. Cousin de déclarer que le mot n'était pas français. Là-dessus un silence, au milieu duquel je dis:
«M. Pingard, voulez-vous descendre à la bibliothèque et m'apporter le troisième volume de Regnard. Et le volume apporté, je lus le mot, dans une phrase du VOYAGE EN LAPONIE. Il ne faut pas me montrer plus fort que je ne le suis. Quelques jours avant, un hasard m'avait fait faire une recherche dans le volume, pour quelque chose que je faisais. Cousin aussitôt de s'écrier: «Est-ce vraiment une raison d'accepter un mot, parce qu'il est dans le coin d'un bon auteur». De la grande cravate on entendit encore sortir: «Dans les bons auteurs il n'y a pas de coin, pas de coin!»
«Non, j'aimais Royer-Collard... les deux hommes que je n'aimais pas, c'était Cousin et Guizot.»
Dans la salle à manger, au plafond bas, il y a au-dessus de nous, une flambée de gaz à vous cuire la cervelle, Mme Charles Hugo me dit que très souvent cette chaleur produit chez son fils des troubles de la tête, qui lui font désirer d'être toujours à côté de lui. Et sous cette lumière de migraine, Hugo continue à boire du champagne et à parler comme si rien de ce qui fait mal aux autres, n'avait de puissance sur sa robuste constitution.
La-dessus, et dans ce milieu, Dalloz s'est mis à parler bêtement des choses psychologiques, toutes nouvelles, qu'avait apportées Dumas fils au théâtre. Là-dessus Banville s'emporte, et d'une voix stridente, coupante, lui demande qu'il lui indique n'importe quoi, qui ne soit pas dans Balzac.
Le nom de Dumas fils fait remonter la conversation à Dumas père.
Hugo se met à dire, qu'il vient de lire les vrais mémoires de d'Artagnan. Et là-dessus il déclare que s'il n'avait pas pour habitude de ne rien prendre aux autres, jamais il n'a été plus tenté par l'appropriation d'une histoire, et le désir de lui donner une forme d'art que par un épisode, dont Dumas ne s'est pas servi. Et il se met à raconter merveilleusement, se jouant dans un délicat érotisme, l'histoire de cette chambrière, dont d'Artagnan fait l'entremetteuse douloureuse de son intrigue avec la duchesse, la menaçant de ne plus revenir, si elle n'obtient de sa maîtresse qu'elle lise ses lettres, la menaçant de ne plus revenir, si elle n'obtient qu'elle y réponde... Et le merveilleux dénouement humain, s'écrie-t-il, dénouement bien supérieur à tous les dénouements du réalisme actuel. La chambrière maîtrisée fait obtenir un rendez-vous à d'Artagnan, mais au moment de ce rendez-vous, le ressentiment de la victime, soudainement enragée de vengeance, le laisse, en hiver, vingt-quatre heures sans feu et sans nourriture dans le froid glacial d'un cabinet, au sortir duquel la duchesse lui ouvrant les bras, le rejette bientôt hors du lit, d'un coup de pied.
On sort de table. Banville et moi allons fumer une cigarette dans l'escalier, avec la promesse d'un fumoir dans un avenir prochain.
Nous retrouvons Hugo, dans la salle à manger, debout et tout seul, devant la table, préparant la lecture de ses vers: une préparation qui a quelque chose de la manipulation préventive d'une séance de prestidigitation, où le prestidigitateur essayerait dans un coin, ses tours.
Et voilà Hugo s'adossant à la cheminée du salon, le voilà à la main la grande feuille de papier de sa copie transatlantique,--un fragment de ces manuscrits légués à la Bibliothèque, et qu'il nous dit être écrits sur du papier de fil, pour en assurer la conservation.
Puis il met lentement ses lunettes, que longtemps une certaine coquetterie lui a fait repousser, essuie longuement de son mouchoir, et pour ainsi dire, avec des gestes rêveurs, la sueur qui perle sur les veines turgescentes de son front.
Il commence enfin, jetant, en forme d'exorde, comme pour nous avertir qu'il a encore des mondes entiers dans la tête: «Messieurs, j'ai soixante-quatorze ans, et je commence ma carrière.» Il nous lit le «Soufflet du père», une suite de la LÉGENDE DES SIÈCLES, où il y a de beaux vers surhumains.
Il est curieux à voir lire, Hugo! Sur la cheminée, préparée comme un théâtre pour la lecture, et où quatorze bougies, reflétées dans la glace et dans les appliques, font derrière lui, un brasier de lumière, sa figure, une figure d'ombre, comme il dirait, se détache cerclée d'une auréole, d'un rayonnement courant dans le ras rèche de ses cheveux, de son collier blanc, et transperçant de clarté rose ses oreilles fourchues de satyre.
Après le «Soufflet du père» on décide facilement le grand homme à lire autre chose. Les vers qu'il nous lit cette fois sont tirés d'un nouveau poème qu'il appelle: «Toute la lyre», un poème où il veut mettre tout--et qui lui permet _d'être jeune_, dit-il en souriant.
Sur ce, il déclame un morceau original: une promenade d'amants dans les bois, au printemps. La femme cause politique, et l'homme parle d'amour. Et quand la femme semble amollie par l'éveil amoureux de la nature, soudain, évoquant le souvenir de la dernière guerre, cette femme se montre toute prête à se livrer furieusement à lui, non pour faire l'amour, mais pour qu'il naisse et jaillisse de leurs embrassements, un vengeur.
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_Mardi 28 décembre_.--Dîner chez Brébant.
_Une voix_.--Buffet, sa figure est antipathique... il a toujours le visage crispé d'un homme qui se brosse les dents.
_Une autre voix_.--Oh, la séductrice famille que cette famille Sarah Bernhardt... Vous n'avez pas connu la charmante petite Régina, morte à dix-neuf ans...
_Une autre voix_.--Oui, on estime à quatre-vingts millions de rente, la fortune que les jésuites possèdent en France, et cela est établi par une enquête secrète, faite tout dernièrement... C'était assez difficile, ils n'ont que des actions au porteur... le gouvernement a fait des recherches, pour arriver à savoir quelles étaient les personnes qui touchaient ces titres.
_Une autre voix_.--L'homme n'est qu'une forme de la matière en activité.
_Une autre voix_.--Le livre de Taine, c'est très bien, sa structure de la société me paraît fort intelligemment faite.
BARDOUX.--Messieurs, permettez-moi d'être d'un avis contraire. M. Taine n'a fait son livre que d'après les idées déjà émises dans les livres. Il ne s'est pas douté d'une chose, c'est que la Révolution a été accomplie et exécutée seulement par les légistes, les avocats, les hommes de loi, les procureurs... Songez qu'il y avait 240 avocats à la Constituante. Les historiens n'ont vu jusqu'à présent que le côté épisodique de la Révolution: les séances où parlait Mirabeau, les séances où défilaient les sections. Ils n'ont pas songé que la Révolution, qui est toute la constitution civile de la société actuelle, a été faite sans bruit, sans discussion, sans éloquence, au commencement des séances, où l'on votait jusqu'à 90 décrets--des décrets préparés par cinq avocats ou hommes d'affaires... Cela s'est pour ainsi dire passé, sans que, dans leur ignorance des affaires, la noblesse et le clergé se soient aperçus du grand bouleversement tranquille qui se faisait. La révolution est accomplie avec la Constituante.»
Cela est nettement et clairement démontré par la lecture de trois cents volumes, que j'ai le premier lus et coupés,--vous m'entendez, messieurs, coupés--les trois cents volumes du Corps Législatif, dans lesquels aucun historien n'a mis le nez, et qui étaient, ce que sont de nos jours, les _distributions_... Oui, il m'est arrivé de baiser la page, où est l'historique du serment du jeu de Paume... Maintenant ces hommes qui ont fondé une société civile, étaient-ils capables de fonder une société politique. Leur idéal, c'était de fonder, non point une république, mais une monarchie anglaise, et je l'eusse désiré, mais ils n'ont point trouvé d'appui dans le Roi... Il y a encore un grand malheur dans la Révolution, ça été la prédominance du Midi sur le Nord, l'influence girondine... C'est depuis ce temps, il faut l'avouer, que la France est déséquilibrée.
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_Mercredi 29 décembre_.--Sur un coin de canapé de la princesse, Fromentin me disait ce soir: «Moi, mon cher, si je n'avais pas de femme, si je n'avais pas d'enfants, si je n'étais pas père et grand-père, je ne peindrais plus. Je me déferais de mon hôtel, je prendrais un petit logement dans un quartier lointain et tranquille... j'achèterais de grandes bottes fourrées... et, ayant ainsi bien chaud aux pieds, je passerais le reste de ma vie à noircir du papier.»
ANNÉE 1876
_Samedi 1er janvier 1876_.--J'entre maintenant, avec terreur, dans l'année qui vient. J'ai peur de tout ce qu'elle a de mauvais, en réserve, pour ma tranquillité, ma fortune, ma santé.
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_Vendredi 7 janvier_.--Chez Daudet, gai et charmant dîner, autour d'une soupière de bouillabaisse et d'un rôti de grives de Corse. Tout le monde se sent coude à coude avec des sympathiques, et l'on mange mieux, entre talents qui s'estiment.
La satisfaction de Flaubert éclate dans des violences de paroles, sous lesquelles la gentille Mme Daudet paraît peureusement rapetisser, la satisfaction de Zola s'expansionne dans le bonheur, bien naturel, de voir la fortune et l'argent prendre le chemin de son intérieur.
Tourguéneff, qui a un commencement de goutte, est venu en pantoufles. Il décrit originalement ce qu'il éprouve. Il lui semble que, dans son orteil, habite quelqu'un occupé à lui détacher l'ongle, avec un couteau rond et émoussé.
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_Lundi 11 janvier_.--Depuis que mes yeux prennent l'habitude de vivre dans les couleurs de l'Extrême-Orient, mon dix-huitième siècle se décolore. Je le vois grisaille.
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_Jeudi 20 janvier_.--Hier soir, dans le fumoir de la princesse, on causait de Rossini.
Quelqu'un parle d'une lettre écrite par lui à Paganini, le lendemain de sa première audition, lettre dans laquelle le _maestro_ est tout entier. Il lui disait qu'il n'avait pleuré que trois fois dans sa vie: une première fois, lorsqu'il avait eu son premier opéra sifflé; une seconde fois, lorsque, dans une partie avec ses amis, il avait laissé tomber dans le lac de Garde une dinde truffée; enfin la troisième fois, en l'entendant la veille.
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_Vendredi 21 janvier_.--Le battement de cœur de l'Empereur, du grand Empereur, était presque comme s'il n'était pas. On le percevait à peine, en appliquant sa tête contre sa poitrine. Je ne sais pas si ce détail physiologique, donné par la princesse, a été imprimé quelque part[1].
[Note 1: M. George Barral m'écrit qu'il a fait allusion à ce détail, dans son PRÉCIS DE L'HISTOIRE SOUS NAPOLÉON 1er. Savine 1889.]
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_Samedi 22 janvier_.--La paternité amoureuse de l'enfant encore dans ses langes, a quelque chose qui surprend, qui étonne chez les jeunes pères. Je faisais cette remarque auprès de Pierre Gavarni, me montrant son petit de quatre mois, avec des joies humides de l'œil et de la bouche. Il me confessait que ces petits êtres ont quelque chose d'adorable: le rire de leur sommeil, le _rire aux anges_,--c'est le nom que les sages-femmes ont donné à ce rire.
Mon petit Pierre Gavarni expliquait, ce soir, assez ingénieusement, le talent de Fromentin: un manque d'études suivies, une inexpérience curieuse du métier de la grande peinture, mais le jet sur la toile d'un milieu et d'une heure, que le peintre peuple après d'Arabes et de chevaux mal dessinés et incomplètement peints, mais qui sont au fond charmants, presque vrais, et qui vivent par l'exquise et poétique trouvaille de la nature ambiante.
Cette définition du talent de Fromentin l'amenait à parler de lui-même, avec sa parole lente et calme, où l'on sent dessous la ténacité tranquille et doucement entêtée du vieux Gavarni. Il me disait qu'il cherchait toujours, qu'il venait de découvrir à peu près la tache que fait sous des arbres, une amazone de femme, et qu'il ne désespérait pas, à la longue, de trouver le caractère, le style d'un habit noir, enfin l'_héroïsme_ de la vie moderne.
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_Lundi 24 janvier_.--Chez Alphonse Daudet. «Rendre l'_irrendable_» c'est ce que vous avez fait,--me dit, ce soir, Alphonse--ça doit être l'effort actuel, mais le point où il faut s'arrêter: voilà le difficile, sous peine de tomber dans le _amphigourisme_.
Et là-dessus, Mme Daudet nous lit un poétique morceau de prose, sur l'entrée de l'aube matinale dans la gaze rose des robes, dans le gouffre d'azur des glaces, dans la rouge lumière pâlissante de la fin d'un bal.
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_Mardi 25 janvier_.--Dans la journée j'étais chez un marchand d'estampes.
Entre un jeune homme à l'air innocent, qui pose sur le comptoir des gravures, et demande ce qu'on veut lui en donner. Moi, le dos tourné, et le nez dans un carton d'images, j'aperçois, du coin de l'œil, six estampes en couleur, six Janinet _avant la lettre_, des estampes fraîches, comme si on les apportait du tirage. Il y avait, entre autres, LA COMPARAISON, d'après Lawreince, dont Dauvin demandait, il y a quelques mois, 1,500 francs. Ces six gravures valaient, au bas mot, pour un marchand, 2,000, 2,500 francs.
Un silence, où, après toutes sortes de batailles intérieures, et avec la voix balbutiante qu'a la canaillerie dans une affaire, et cachant, sous le masque de l'imbécillité, le chaffriolement de ses traits, le marchand dit:--«Mais je vous en donne 120 francs.»--«Il me semble que c'est bien bon marché, reprit le jeune homme, est-ce que je ne pourrais pas en avoir 150 francs, dont j'ai absolument besoin?»
Je me tenais à quatre, pour ne pas lui crier:
«Être simple et ignorant, ramasse tes gravures, et va en demander carrément douze cents francs dans la boutique à côté, et on te les donnera!»
Le marchand a été inflexible... il n'a voulu lui donner que ses cent vingt francs.
Je n'ai jamais vu d'égorgement aussi féroce, accompli avec des apparences aussi _bonhomme_.
Le commerce! quelle haute pensée a eu la société ancienne de le vouloir défendre à sa noblesse!
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_Lundi 24 janvier_.--Je dîne avec les ménages Droz et Daudet.
L'auteur des quarante éditions de MONSIEUR, MADAME ET BÉBÉ, est un homme court, aux mains grasses, ayant sur la figure, quand il parle, de la nervosité de Fromentin.
Le soir, encastré debout entre un meuble et la cheminée, il regrette spirituellement, une pipe aux dents, le siècle passé, et déplore sa peine à travailler, emporté perpétuellement par l'école buissonnière, et toutes les recherches de circumvallation, que lui fait faire une brochure trouvée sur les quais.
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_Dimanche 30 janvier_.--L'élection Barodet, les élections sénatoriales de la chambre, l'élection de Hugo au second tour de scrutin, commencent à mettre très nettement en pratique, dans la politique et le gouvernement de la nation, la révolution dernière, théoriquement formulée dans les livres de Babeuf. C'est au nom des principes absolus de l'égalité, le commencement de la démolition de l'aristocratie de l'intelligence.
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_Lundi 31 janvier_.--Morny--c'est Alphonse Daudet qui parle--n'était pas une intelligence supérieure. Il vous disait: «Moi, j'ai la plus grande facilité poétique, en pension, il m'arrivait, quand un devoir était difficile, de l'écrire en vers...» et je me doute de ce que pouvaient être ses vers! Il disait encore: «La musique, je crois encore que j'étais né pour en faire, c'est étonnant comme les airs m'arrivent naturellement, et il chantonnait un air qui était une réminiscence de: _Au clair de la lune_...» Seulement chez lui, aucune bêtise administrative... Il a été toujours charmant pour moi, ne me demandant que de me faire couper les cheveux... Ce qu'il y a de curieux, c'est par quoi je l'ai séduit. Poupart-Davyl, pour une dette d'imprimerie, fait opposition sur mon traitement... Vous voyez d'ici l'effet dans les bureaux... Morny de sourire, et de se moquer de mon créancier... Là-dessus il me vient une affection de poitrine qui me faisait cracher le sang, il me relève le moral, et m'annonce qu'il fera de moi, dans le Midi, le plus jeune des sous-préfets... C'est à lui que je dois ce voyage en Algérie, en Corse, en Sardaigne, qui m'a remis sur les pieds: voyage pendant lequel je n'ai eu qu'à lui adresser, tous les mois, une petite lettre reconnaissante... Je le répète, l'homme fut toujours gracieux avec moi, et n'a jamais rien eu de ce qu'il avait quelquefois avec les autres.
J'ai été très peu son complice pour les chansons _nègres_, et j'ai doucement décliné de faire les paroles d'une cantate. Oui, il rêvait la musique d'une machine, avec des «Vive l'Empereur!» qui devait remuer les masses, un 15 août. Me trouvant froid, il s'est alors adressé à Hector Crémieux. Mais savez-vous le joli de la chose. Ça devait se passer à la porte Saint-Martin. Le duc s'y rend, pour jouir de l'ovation faite à sa musique. Il entend jouer du Molière, puis du Corneille, mais pas la moindre cantate. Il sort, en faisant claquer la porte de sa loge. L'anonymat des paroles et de la musique de la cantate improvisée, avait été si bien gardé, que la censure l'avait refusée.
Oh! c'était bien amusant le dessous du rideau... c'était même passablement farce. Je ne sais à propos de quelle attaque de la musique de Saint-Remy, par Rochefort, le duc fut embêté... mais là, dans les moelles. Il fit même réunir la collection de ses œuvres, et les adressa à Jouvin, pour qu'il le vengeât des attaques de ce monsieur de Rochefort. Alors Crémieux, Halévy et Siraudin étaient les collaborateurs du duc et ses confidents littéraires, et Siraudin, à ce propos, tenta avec la diplomatie d'un auteur dramatique doublée de celle d'un confiseur, d'opérer un rapprochement entre Rochefort et de Morny.
Toutes les fois qu'il rencontrait Rochefort, il lui parlait du Rembrandt, du fameux Rembrandt de Morny, lui arrachant la promesse de venir le voir, et prenant rendez-vous avec lui. Le comique, c'est qu'il ne vint jamais, et que j'ai vu plus de sept ou huit fois, le duc faire le pied de grue, en attendant Rochefort.
--«Et vous ne faites rien de cela?»--s'exclame tout à coup Zola, qui depuis quelques instants, ainsi que toutes les fois qu'il entend des choses _convertissables_ en roman, s'agite sur sa chaise, à laquelle il fait décrire des demi-cercles.--Mais c'est un livre superbe à faire... il y a là un caractère, si j'avais eu cela pour l'Excellence Rougon... Est-ce que ce n'est pas votre avis, Flaubert?
--Oui, c'est curieux, mais il n'y a pas un livre là-dedans!
--Il n'y a pas un livre, il n'y a pas un livre... Mais si il y a un livre, n'est-ce pas Goncourt?... Mais vous, Flaubert, pourquoi ne faites-vous pas quelque chose sur ce temps?
--Pourquoi? fait Flaubert, parce qu'il faudrait avoir trouvé la forme et la manière de s'en servir. Et puis maintenant je suis une _bedolle_!
--Une _bedolle_, qu'est-ce que c'est que ça? interroge Daudet.
--Non personne mieux que moi ne sait combien je suis bedolle... Oui, une bedolle!... Quoi, un vieux cheik, enfin?