Journal de marche du sergent Fricasse de la 127e demi-brigade : 1792-1802 avec les uniformes des armées de Sambre-et-Meuse et Rhin-et-Moselle. Fac-similés dessinés par P. Sellier d'après les gravures allemandes du temps

Part 9

Chapter 94,117 wordsPublic domain

30.--Partis à quatre heures du matin, nous sommes venus loger à Lausanne, capitale de son canton, située au pied d'une montagne, sur le bord du lac de Genève. Tous les endroits où nous sommes passés sont en grande partie des vignobles.

1er _prairial_.--Partis à trois heures du matin, nous avons suivi le lac, et sommes venus loger à Villeneuve et dans les environs. Cette ville est située sur le bout du lac de Genève; notre compagnie était logée dans un village à une lieue de Villeneuve, et entre des montagnes extrêmement hautes, où il y a toujours au sommet une quantité de neige.

3.--Partis à huit heures du matin, nous sommes venus loger à Saint-Maurice, dans le bas Valais.

Avant d'entrer dans la ville, on passe sur un pont qui traverse le Rhône et va tomber dans le lac de Genève.

4.--Partis à six heures du matin. Logé à Orsières dans le bas Valais, sur la route qui conduit au grand Saint-Bernard.

5.--Partis d'Orsières à sept heures du matin. Couché à Saint-Pierre, village situé sur le sentier qui conduit au mont Saint-Bernard; c'est depuis ce village que la route ne forme plus qu'un sentier très mauvais pour marcher; les voitures n'y peuvent plus passer qu'elles ne soient démontées, et portées par des mulets à dix lieues, où est la cité d'Aoste.

Je dirai que tous les endroits où nous sommes passés depuis Villeneuve sont situés entre des grandes et très hautes montagnes, au sommet couvert de neige; mais cependant la colline est cultivée. J'ai remarqué qu'à deux lieues de Saint-Maurice il y a des rochers très élevés; à cent pieds de haut, il sort de l'eau en quantité; en la voyant tomber elle paraît blanche comme du lait, elle se brise sur des pierres qui sont dans le bas de ce rocher et passe dans le chemin aussi claire que du cristal. Cet endroit se nomme le Pisse-vache.

6.--Partis de Saint-Pierre, le dernier village du bas Valais, à deux heures du matin pour monter au village de la montagne du Saint-Bernard qui monte pendant trois heures, et descend d'autant; dans cette montagne, il y a plus de neige que dans les autres. Nous avons passé par des endroits (et surtout avant d'être au couvent) où il y en avait plus de quarante pieds, mais c'est tout neige gelée. En arrivant près du couvent, nous montions à quatre pattes sur la neige; vraiment c'est des chemins affreux; aussi beaucoup de voyageurs meurent-ils en route.

Le couvent, qui est au sommet de cette montagne, est là pour donner du secours aux voyageurs; il y a des chiens que j'ai vus; ils sont extrêmement forts et instruits. Lorsqu'il fait des orages ou mauvais temps, ces chiens vont au travers des neiges sur le chemin; ils ont au cou un linge dans lequel il y a une petite bouteille d'eau-de-vie avec un morceau de pain; s'ils rencontrent quelqu'un qui soit tombé en faiblesse ou qui ait perdu courage et qu'il soit saisi par le froid, qu'il soit sur une roche ou ailleurs, ces chiens vont auprès, le prennent par son habillement et le remuent; et s'il n'est pas mort, ils lui présentent le cou pour qu'il prenne ce qui est dans le linge pour lui donner des forces. Quelquefois, ils en trouvent qui sont couchés dans la neige, et comme il y a des domestiques qui les suivent de loin, ils retournent auprès d'eux et les conduisent où les hommes sont tombés. Étant au couvent, on peut y rester un jour; toute la troupe qui y a passé a reçu par homme un verre de vin, un petit morceau de pain et aussi de la viande salée. On a continué la route, car on aurait bien gelé si on y était resté un quart d'heure; enfin, dans les environs de ce couvent, ce sont de véritables précipices. Notre chemin était marqué avec des morceaux de bois, sans quoi il y en aurait eu de nous qui auraient perdu la vie.

Ce jour-là, nous sommes venus loger à Saint-Oyen, village sur la route de Sardaigne. Dans ces villages, et même avant de gravir le Saint-Bernard, les habitants ne cuisent qu'une fois par an; s'ils cuisent deux fois, c'est qu'ils sont bien à leur aise; leur pain est épais d'un pouce et d'un pied de diamètre et dur comme du bois; c'est le lait et les pommes de terre qui sont en grande partie leur nourriture.

7.--Partis de Saint-Oyen à cinq heures du matin, nous sommes venus loger dans la cité d'Aoste, ville de Sardaigne, frontière de la Savoie et de la Suisse.

9.--Partis d'Aoste à deux heures du matin, nous sommes venus loger à Verres, ville dans la vallée d'Aoste et de même dans la Sardaigne.

10.--Partis de Verres à trois heures du matin. Logé à Ivrée, sur la rivière nommée Doire, dans le Piémont.

11.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Livorne.

12.--Partis à quatre heures du matin. Logé à Verceil, sur la rivière la Sesia.

13.--Partis à six heures du matin. Logé à Gailliata, à huit lieues de Milan, et à une lieue de Trecate.

15.--Partis à deux heures du matin. Logé à Vigevano, sur la route d'Alexandrie.

16.--Partis à minuit, nous avons passé le Pô à midi, et nous sommes venus loger à Voghern.

17.--Partis à deux heures du matin. Logé à Alexandrie, ville forte donnée en otage aux Français lorsque le roi de Sardaigne a fait la paix; cette ville est située sur la rivière de Tanaro qui passe entre la citadelle et les murs de cette ville.

19.--Partis d'Alexandrie à dix heures du matin. Logé à Novi, ville du Piémont, frontière de la République ligurienne.

20.--Partis à trois heures du matin. À sept heures nous avons passé au bas du fort de Gavi, où nous avons fait halte. Je dirai que nous sommes passés au milieu de l'armée génoise et piémontaise qui était campée dans les environs du fort de Gavi. Dans ce temps, les Liguriens avaient la guerre avec le Piémont. Le même jour, campé près de Voltagio, sur la route de Gênes.

21.--Sortis du camp à trois heures du matin. Campé à deux lieues de Gênes. C'est de là que notre premier bataillon est parti pour aller à Gênes, et notre troisième est retourné sur ses pas pour aller à Novi; nous, nous avons couché dans ce village.

22.--Partis à trois heures du matin pour retourner sur les frontières de la République ligurienne; nous avons logé ce jour à Voltagio.

23.--Partis à deux heures du matin, nous avons pris la traverse et avons été loger à Ovada, ville frontière de la République ligurienne, menacée par les troupes piémontaises d'être mise au pillage. Voilà pourquoi notre bataillon a été s'emparer de la ville pour la soustraire à un pareil malheur; cette ville est entourée par deux rivières qui s'appellent Stura et Orba. Je dirai que pendant que nous étions dans cette ville, nous avons été détenus vingt-six sous-officiers en prison pour avoir fait une réclamation; nous avons été douze jours à _l'ombre_[62].

19 _messidor_.--Partis pour Camfredo, ville de la Ligurie.

20.--Partis à une heure du matin. Logé à Voltri, à huit lieues et demie de Gênes.

23.--Logé à Varazze, de même sur la mer.

24.--Logé à Savone, où il y a un port marchand; il y a aussi un fort qui défend bien son approche et peut battre la ville.

25.--Logé à Final-Borgo.

26.--Partis à deux heures du matin. Logé à Albenga. Tous les endroits où nous avons logé sont situés sur la mer.

28.--Partis à une heure du matin pour une petite ville nommée La Piève, située dans la même vallée et à six lieues de la mer. Nous avons relevé à La Piève la garnison piémontaise qui s'était emparée de cette ville au moment où ils avaient la guerre ensemble. La France a mis fin à cette guerre, qui ne pouvait que mettre la famine dans le pays.--Comme cette contrée ressemble à la plus grande partie de la République ligurienne dont elle fait partie, je vais faire une petite description de la situation du pays. Ce ne sont que montagnes très hautes, la plupart sont couvertes de châtaigniers, d'oliviers, de figuiers et d'autres arbres à fruits de toutes sortes d'espèces; il y a aussi de la vigne plantée très clair et haute, parmi laquelle ils sèment du blé et d'autres grains, qui leur servent à faire du pain; mais ces derniers n'y sont pas très abondants. Tout ce pays est occupé en grande partie par le commerce qui y est bon, par rapport à la mer.

Il n'y a rien à voir de curieux dans la campagne; leurs maisons sont très antiques et toutes voûtées, pour parer aux chaleurs qui se font dans ce pays durant l'été. Il n'y a rien de remarquable dans leurs ménages, la plupart n'ont pas de meubles, mais seulement un coffre pour mettre le peu d'habillements qu'ils ont. Le dedans des maisons est très obscur et la plupart n'ont pas de vitres; un simple volet ferme le jour. On n'y voit presque point de cheminées: ils font le feu dans l'un des coins de la maison. Les deux sexes sont vêtus assez antiquement; les femmes et les filles portent sur la tête un grand voile pour aller à l'église. Ce peuple est traître de son naturel, il a toujours caché sous lui une arme tranchante et très aiguisée, et à la moindre difficulté on est frappé de cet outil.

8 _frimaire_.--Partis de la Piève pour Gênes, nous avons été loger à Loano; le 9, à Varazze; le 10, à Gênes. Étant dans cette ville nous avons fourni un détachement de trois cents hommes pour aller s'emparer de la ville d'Oneglia, appartenant au Piémont. La garnison piémontaise a été désarmée et envoyée à Gênes, mais de suite on leur a envoyé leurs armes, pour partir sur les frontières d'Italie. Ceci s'est fait au moment de la révolution du Piémont. Le détachement dont je faisais partie est sorti de Gênes le 20 frimaire, à une heure de l'après-midi; nous avons logé en allant à Oneglia, à Voltri, à Savone, à Finalborgo, à Alassio. Il y avait avec nous trois cents Liguriens. Cette ville s'est rendue à notre approche; nous y sommes entrés le 24 frimaire à quatre heures du soir. Le reste de notre bataillon, qui était à Gênes, est venu nous rejoindre le 15 nivôse; il est seulement resté à Oneglia deux compagnies, et les autres ont appuyé à gauche le long de la mer. Ce mouvement s'est fait le 15. Notre compagnie était à Diano-Marino et à Alassio.

Partis de ces cantonnements le 1er pluviôse, nous sommes venus le 5 à Gênes, lieu de rassemblement de notre demi-brigade pour en former deux bataillons de guerre et un de paix. Ce dernier était composé d'hommes impotents, infirmes, qui ne pouvaient plus faire campagne et complétés avec des conscrits. Les deux bataillons de guerre étaient formés d'hommes aguerris et en état de faire campagne avec une vingtaine des plus adroits des conscrits par compagnie, tirés dans le troisième bataillon. Dans cet amalgame, nous sommes devenus la troisième compagnie du premier bataillon. Cet embrigadement s'est fait à Gênes, le 8 pluviôse. Le premier bataillon est parti de Gênes le 9 pour se rendre à Reggio; le deuxième bataillon le 10, pour la même route. Je n'ai point été de ce départ, je suis entré à l'hôpital le 10; j'avais une maladie qui m'interdisait la marche.

20 _ventôse_.--Partis de la ville de Gênes pour me rendre à Reggio.

En quittant le pays de la Ligurie, je laisse un pays assez abondant en oliviers, châtaigniers; ils récoltent aussi une certaine quantité de vin et de grains; la plus grande occupation des habitants est le commerce. Ils élèvent quantité de vers à soie nourris par les mûriers qui poussent dans ce pays.--Me voilà entré dans le Piémont en sortant de Novi; j'ai logé le 23 à Tortone, ville fortifiée et accompagnée d'un fort assez considérable, sur une hauteur qui commande la ville; le 24, à Voghera; le 25, à Castel-San-Giovani, bourg dépendant du roi d'Espagne; le 26, à Plaisance, belle grande ville au roi d'Espagne, magnifiquement bâtie. Il y a là une superbe place sur laquelle sont placés deux piédestaux sur lesquels sont deux chevaux en bronze avec leurs guerriers.

Elle est très bien décorée par de belles maisons; les rues sont très larges et bien proportionnées. Autrefois, cette ville était fortifiée, mais il ne reste plus que de vieux remparts qui tombent en ruine.

27.--Logé à Borgo-San-Domino, de même dans les États du roi d'Espagne.

28.--À Parme, appartenant au duché de son nom; la rivière du même nom, Parma, passe dans ladite ville et la partage en deux parties inégales; la construction en est assez belle, les rues larges, il y a aussi d'assez jolies places.

29.--À Reggio, ville grande et bien peuplée, maintenant à la République cisalpine; il y a une belle place, des rues très larges; elle était autrefois fortifiée, maintenant il existe encore une vieille citadelle qui tombe en ruines et qui ne pourrait pas tenir longtemps. J'ai eu séjour dans cette ville.

1er _germinal_.--À Modène; la ville est plus longue que large: les rues sont larges, les maisons assez élevées et d'une belle construction; il y a de belles grandes places. Cette ville est encore actuellement un peu fortifiée.

3.--À Buondeno, village dans les environs de Ferrare.

4.--À Finale, bourg sur le canal de la ville de Modène.

5.--À la Mirandole, petite ville assez bien faite où il y a une belle place.

6.--À Saint-Benedetto, village à cinq lieues de Mantoue.

7.--À Mantoue, belle grande ville très peuplée; elle est environnée de grandes pièces d'eau qui défendent son approche d'une demi-lieue; du côté où l'eau n'est pas d'une aussi grande largeur, il y a de fortes citadelles qui défendent la ville; les alentours de cette place, aussi bien que les forts, sont garnis de nombreux gros canons qui rendent cette ville imprenable, autrement que par la famine. Le fleuve nommé Pô passe dans ses murs, et lui donne quantité d'eau; la construction des maisons est belle, on y trouve de belles places. J'y ai vu un beau pont couvert et construit tout en pierres de taille; il y a sur ce pont sept à huit moulins très bien construits. Cette place appartient à la République cisalpine; elle a été prise par les Français qui étaient commandés par Bonaparte, dans le courant du mois de pluviôse an V.

Le 8, j'ai passé à Villefranche, sur la route de Vérone, où j'ai trouvé notre bataillon, qui était campé à deux lieues et demie de la ville, près de la route. Ils y étaient venus après l'affaire du 6 germinal, auquel jour ce terrible fléau de la guerre s'est rallumé avec l'empereur. Notre division, commandée par Montrichard, a fait son attaque près du village de Legnago, situé sur l'Adige. L'attaque a été vive au premier abord de notre part: il a semblé avant midi que la victoire nous était annoncée; mais, comme le destin ne décide pas en un instant, nous avons vu, vers les trois heures du soir, que nous avions eu affaire à un corps d'armée autrichien qui égalait le nôtre. Sur le soir, un renfort leur est arrivé; c'est à ces derniers, réunis aux premiers, qu'il a fallu céder la victoire qui nous avait été favorable toute la journée. Beaucoup de fossés remplis d'eau nous ont fait éprouver quelques pertes. Je ne dirai pas les pertes des autres corps, j'ai vu celles de mon bataillon qui se montaient à 148 hommes hors de combat, y compris dix officiers et dix sous-officiers. En attendant le siège, nous avons fait plusieurs mouvements à droite et à gauche le long de l'Adige, où le corps d'armée autrichien était bien retranché.

Voilà le 16 germinal arrivé[63]. Vers les dix heures du matin, l'ennemi s'était mis en marche pour nous attaquer; le général en chef donna ordres à toutes nos troupes de se mettre en marche pour de même attaquer l'ennemi, ce qui a été exécuté sur-le-champ. Aussitôt, nous avons rencontré les colonnes autrichiennes; le feu a été vif dans les deux partis; au premier abord, il semblait que notre division allait céder à la force de la colonne autrichienne.

Le soldat n'a pas mesuré sa force sur celles de son ennemi, mais sur son courage: il a mis la colonne ennemie en déroute, en lui faisant quelques cents de prisonniers. Nous les avons poursuivis aux portes de Vérone; mais la retraite des autres divisions nous a bientôt appris que nous devions aussi nous y disposer pendant la nuit, et nous retirer dans les environs de Mantoue, ce qui a été fait dans la nuit du 16 au 17, car un corps considérable de l'armée autrichienne s'avançait pour couper notre retraite au delà de Mantoue.

Nous sommes arrivés à sept milles de Mantoue vers les minuit, dans la nuit du 17 au 18. Sur le croisement de la route qui conduit à Villefranche, le 18, nous avons fait un mouvement pour appuyer à gauche de Mantoue. Nous sommes venus camper près d'une petite ville située sur le Mincio; elle est environnée de fortes positions. Lorsque la garnison de Mantoue a été établie dans ses postes, l'armée s'est mise en mouvement et a passé le Mincio pour aller se montrer dans la plaine où Bonaparte a eu de grands combats, lorsqu'il a fallu cerner la ville de Mantoue. Nous sommes restés dans cette plaine, qui aboutit sur la rive du Mincio, jusqu'à huit heures du soir. C'était la nuit du 20 au 21 que notre colonne a commencé son mouvement pour la retraite, le soir du 21 vers les six heures, par un temps abominable, une pluie continuelle qui ne cessait de tomber et nous traversait jusqu'aux os. Nous avons campé près la petite ville d'Asola; ses alentours sont garnis de bastions qui n'étaient pas entretenus.

22 _germinal_.--Campé à trois mille de Pontevico; le 24, nous sommes venus camper en avant de cette petite ville, située sur le bord de la rivière nommée Oglio, sur la route de Brescia et Milan. Dans ce moment, nous étions d'arrière-garde; nous avons coupé les routes pour empêcher la colonne autrichienne de nous poursuivre de si près.

25.--Nous avons passé l'Oglio sur un pont levis qui était au bas d'une ancienne citadelle: les troupes et les bagages passés, on a démonté le pont en le faisant glisser dans l'eau. Ce jour-là, nous sommes venus au village de Rodierco, situé sur l'Oglio et à un mille de Pontevico, sur la grande route de Milan. La nuit du 25 au 26, nous nous sommes mis en marche et nous sommes arrivés à Palazzolo le 26 au soir. Il faut observer que la colonne autrichienne prenait des détours et suivait les montagnes de la Suisse italienne et ne cherchait qu'à nous couper notre retraite.

28.--Nous avons fait un mouvement en avant de Palazzolo, à six mille dans les montagnes, près le lac d'Iseo.

29.--Nous sommes revenus à Palazzolo; le 30, nous en sommes repartis pour nous former sur la ligne en bataille, en avant dudit lieu. Le général en chef Scherer nous a passés en revue. Nous avons passé la nuit dans ce même emplacement. Je dirai que la Ville de Palazzolo est située sur l'Oglio et sur la grande route de Brescia. En partant, les ponts ont été coupés et renversés dans la rivière.

2 _floréal_.--Nous avons fait un mouvement pour nous retirer en arrière de Palazzolo, où nous avons campé, sur les bords de l'Oglio; nos avant-postes ont eu quelques petites affaires avec l'ennemi, qui s'est venu présenter pour passer le pont où étaient nos canonniers, pour le faire sauter par des mines; on est parvenu à le faire sauter vers les dix heures du matin.

La nuit du 4 au 5, à neuf heures du soir, notre division, qui était celle du général Serrurier, s'est mise en marche et a été dirigée vers la ville de Bergame. Nous avons passé une nuit affreuse dans l'eau et la boue jusqu'aux genoux, et, pour la faire complète, une pluie continuelle nous arrosait. Nous sommes passés dans la ville de Bergame, à onze heures du matin, le 3. Cette ville est très considérable, belle et riche: on y construisait une fort belle place; elle est divisée en ville haute et ville basse. La ville haute est fortifiée et a de fort belles positions dans ses environs, sur des hauteurs considérables. Notre division ne s'y est point arrêtée; une partie soutenait l'arrière-garde, qui était suivie[64] des troupes russes. Le même jour, notre colonne a continué sa marche jusqu'à cinq heures du soir; nous sommes arrivés sur le bord du lac, où nous avons passé la nuit dans des espèces de petits hameaux environnés de montagnes fort hautes.

Le lendemain 6 courant, à quatre heures du matin, nous avons repris notre marche vers le pont de Lecco, et toujours suivis de près par l'avant-garde ennemie. La ville de Lecco est environnée de rochers très hauts; elle est située sur le bord du lac. Notre division a passé le pont le jour où l'ennemi y est arrivé. Une partie de notre division a gardé la tête du pont, et l'autre partie s'est étendue sur les bords de la rivière, pour correspondre avec la division du général Delmas; notre bataillon était de cette partie; nous tenions dans ce moment la droite de la division. Nous sommes venus prendre notre position, la nuit du 6 au 7, à Vaprio, où nous sommes arrivés à onze heures du matin. Cette ville est située sur le bord de la rivière nommée l'Adda; elle est forte par sa position: il y avait un pont volant établi qu'on a fait couler à fond lorsqu'on a quitté la rivière.

Vers les deux heures de l'après-midi, une colonne assez considérable de l'armée autrichienne a fait un mouvement pour se disposer à passer la rivière pendant la nuit, ce qui leur a été facile, car la rivière n'était presque pas gardée. Vers les quatre heures du matin, comme notre bataillon était à bivouaquer dans un village à une lieue et demie de Vaprio, une ordonnance est venue dire au général qui commandait ce poste, que l'armée autrichienne avait passé la rivière[65] toute la nuit et dirigeait sa marche sur Milan. Aussitôt, il nous fut ordonné de nous retirer sur Vaprio, pour nous joindre à la division du général Delmas, en laissant de distance en distance des compagnies en échelons; jusqu'à ce que nous avons trouvé une route de Vaprio à Milan, qui était déjà coupée par l'ennemi. Le combat s'est aussitôt engagé sur la rive gauche de l'Adda, dans les environs de Vaprio et Casale; il a été opiniâtre des deux côtés. Le général Delmas est venu ordonner aux bataillons qui soutenaient l'attaque, qui étaient les nôtres et un de la 3e demi-brigade, de foncer sur l'ennemi, et il a dit que sa division allait arriver pour nous soutenir. Aussitôt l'ordre donné, les deux bataillons se sont mis en marche pour l'exécution; dans l'instant la victoire nous a souri en leur faisant environ deux cents hommes prisonniers; mais, dans le même moment, un renfort considérable leur étant arrivé, ils ont forcé le bataillon qui était à notre droite, sur le bord de la rivière, et ils n'ont pas tardé à prendre le nôtre par le flanc et le front. Dans ces démêlés plus chauds qu'à l'ordinaire, j'ai reçu une balle qui m'a traversé l'avant-bras gauche et m'a mis hors de combat, d'où je me suis tiré avec beaucoup de peine, car nous étions pris de tous les côtés.

Mais la division est arrivée dans ce moment et nous a donné du large; la journée est devenue terrible aux deux partis. Dans un moment où la division Delmas a donné, elle a repoussé l'ennemi à la tête du pont; il y avait un village où l'ennemi était retranché dans les murs des jardins et nos gens étaient tout autour; l'ennemi voyant qu'il ne pouvait plus tirer à cause de la hauteur des murs, prit les pierres des murs pour les jeter sur la tête des Français, mais l'ardeur républicaine qui bouillait dans les veines des soldats, ne souffrit pas longtemps l'insulte des Allemands; aussitôt entrés dans le village la baïonnette en avant, ils en renversèrent une grande quantité et firent sept cents prisonniers. Les rues du village ont été ce jour-là abreuvées du sang des Allemands, car le sang ruisselait dans lesdites rues, comme lorsqu'il tombe un orage.

Le combat n'a cessé que lorsque la nuit a tendu ses voiles dans les environs où il avait commencé. Mais on s'est retiré sur Milan; la ville de Casale en est encore à sept lieues et une partie des blessés a été obligée de suivre la colonne; les routes étaient interceptées. Nous sommes arrivés dans les environ de minuit à Milan, du 8 au 9. La colonne a passé à Milan entre huit et neuf heures du matin, le 9. Quoique nos plaies n'aient point été pansées et que la marche nous fît de grandes douleurs nous avions préféré suivre notre colonne qui venait sur les bords du Tessin que de nous voir prendre prisonniers par des troupes inhumaines. Il n'est resté que de la troupe au château de Milan.