Journal de marche du sergent Fricasse de la 127e demi-brigade : 1792-1802 avec les uniformes des armées de Sambre-et-Meuse et Rhin-et-Moselle. Fac-similés dessinés par P. Sellier d'après les gravures allemandes du temps

Part 3

Chapter 34,061 wordsPublic domain

7.--Dès la pointe du jour, nous nous sommes mis en marche et nous avons été baraquer au village de Hantes. Comme les vivres avaient tardé, nous nous sommes mis à battre du blé, aller au moulin et nous avons fait du pain. Je dirai que tous les habitants de ces villages s'étaient retirés dans les bois, car les armées leur causaient trop de maux. Il semble que le ciel veuille augmenter les nôtres; la pluie est tous les jours notre partage.

8.--Partis de Hantes pour aller camper sur les hauteurs de l'abbaye de l'Aune.

12.--Sortis de nos positions à huit heures du soir pour aller à l'abbaye de l'Aune, nous y sommes arrivés à minuit, le même jour. Cette abbaye était entièrement dévastée et brûlée.

14.--Nous avons passé la Sambre, qui est tout près de là.

15.--La troupe s'est mise en marche et nous avons attaqué dès la pointe du jour. Combat engagé par une forte canonnade. L'ennemi abandonne ses positions; nous nous sommes emparés des hauteurs.

16.--Le canon s'est fait entendre de l'armée des Ardennes, qui est sous les murs de Charleroi.

L'ennemi s'y est porté en forces, avec un renfort de cinquante mille hommes, et soi-disant l'empereur à leur tête. Ce jour, ils ont débloqué la ville, nous ont repoussés sur le bord de la Sambre près de l'abbaye de l'Aune où nous restons trois jours.

19.--Nous sommes partis pour Hantes, où nous arrivons à onze heures du soir, bien fatigués de marche continuelles[15].

21.--Arrivés à six heures du matin à Thuin, ville d'où on avait chassé l'ennemi quelques jours avant.

22.--Partis à une heure du matin pour le camp de Baudribut.

24.--Dès la pointe du jour, nous avons passé la Sambre et campé devant le bourg de Fontaine l'Évêque.

28.--Levée du camp. Nous avons attaqué à une heure du matin pour favoriser le siège de Charleroi. L'attaque a été vive et s'est engagée par le feu des tirailleurs. Leur cavalerie, qui ne voyait que des tirailleurs, a chargé sur eux; ce brouillard l'empêchait de voir les bataillons qui étaient embusqués derrière les haies. Lorsqu'ils ont vu que la cavalerie était à une demi-portée de fusil, ils ont fait un feu de file. Plusieurs tués, quelques prisonniers; le reste a pris la fuite. Nous avons suivi, nous avons rencontré leur infanterie qui n'a pu résister à notre ardeur, nous avons fait beaucoup de prisonniers, nous avons pris deux pièces de canon avec leurs caissons tout attelés.--Après cette conquête, nous sommes revenus à notre position près de Fontaine l'Évêque; étant arrivés, nous avons reçu ordre de nous rendre au camp de Baudribut où était le parc; arrivés à l'entrée de la nuit, nous y sommes restés quelques jours.

30.--Nous avons levé le camp à deux heures du matin et passé la Sambre pour la dernière fois à quatre heures. Nous sommes venus nous placer à la gauche de Fontaine l'Évêque. À midi, l'ennemi s'est avancé sur deux de nos compagnies qui étaient en avant; il voulait les surprendre. Nos bataillons, qui ont aperçu la manoeuvre, se sont mis en bataille et se tenaient prêts à marcher, lorsqu'un éclaireur est venu nous dire qu'ils battaient en retraite. Sur-le-champ on s'est mis en marche pour les poursuivre; leur cavalerie d'arrière-garde a voulu nous charger, pour retarder notre marche, mais elle a été reçue d'une manière républicaine, une décharge leur a fait bien vite partager la retraite.

2 _messidor_.--Nous avons suivi l'ennemi sans trouver de résistance; ils nous laissent plusieurs pièces de canons et caissons tout attelés. Notre cavalerie fait un grand nombre de prisonniers à l'infanterie autrichienne. La nuit suspend la victoire, mais elle en prépare une nouvelle en nous laissant faire des contremarches à la faveur de son obscurité pour se disposer au combat dès la pointe du jour.

7.--L'ennemi s'est montré en force pour débloquer Charleroi, mais nous avons porté obstacle à son dessein.

Le feu a commencé à quatre heures du matin et a duré une partie de la journée.

Nuit passée sous les armes à la gauche du camp de Trazegnies.--Partis de ce camp à trois heures du matin pour aller nous réunir à l'armée de la Moselle. En marche, on nous a fait rester dans un chemin couvert, devant un village, pas bien loin de Charleroi. C'est dans cet endroit que nous avons appris la reddition de la place (du 7 messidor, à onze heures du matin) avec cinquante mille hommes[16], quatre-vingts bouches à feu et plusieurs petits magasins. Sortie le même jour, la garnison a déposé devant nous ses armes; elle a été de suite escortée et conduite en France. Cette ville a été bombardée sans que nous fassions beaucoup de retranchements, car elle a été débloquée plusieurs fois.

8.--Nous sommes sortis de notre chemin couvert pour nous opposer au défilé des colonnes autrichiennes pour nous cerner. Ce jour-là ils avaient réuni leurs forces de part et d'autre, pour nous donner une _chasse_, et faire lever le siège de Charleroi qui était rendu; mais ils n'en étaient pas instruits, car ils avaient si bien jeté leur plan qu'ils cherchaient à nous prendre entre deux feux. Il n'y avait plus à balancer; le combat a commencé à huit heures du matin par une forte canonnade, de toutes parts, avec une rapidité sans égale, comme jamais on ne l'avait entendu jusqu'alors. Notre courage semblait déjà nous annoncer la victoire, main hélas! dans un feu si terrible et si opiniâtre, les munitions ont manqué. Il fallut donc battre en retraite et nous retirer plus vite que nous n'aurions voulu, rencontrant des obstacles, des fossés, un village dont les rues étaient si étroites que la troupe ne savait où passer et se voyait presque au pouvoir de l'ennemi. La colonne autrichienne s'avançait avec rapidité pour nous prendre en flanc. Mais nous avons été plus tôt qu'elle au sommet de la montagne, et nous avons usé le peu de munitions qui nous restaient. Nous avons retardé leur marche. Je dirai que, en montant cette montagne, il tombait parmi nous des boulets, obus et balles comme grêle, mais cela a fait très peu d'effet, quoiqu'ils soient bien près de nous. Nous avons perdu très peu de monde et, grâce à la reddition de Charleroi, nous avons battu en retraite sous ses glacis. La retraite de notre colonne, qui était celle du centre, a été favorable à la défaite de l'ennemi qui s'est trop aventuré en nous poursuivant, et s'est trouvé pris en flanc. Il ne s'est retiré qu'avec peine et pertes[17].

Lors du siège de Charleroi, un canonnier du régiment de Suède s'écriait en mourant: «Cobourg, Cobourg, avec tes nombreux florins, tu n'auras pas payé une goutte de mon sang; je le verse tout aujourd'hui pour la République et pour la liberté.»

Tous ceux qui ont perdu la vie dans ce siège n'ont donné, au milieu des douleurs les plus aiguës, aucun signe de plaintes. Leurs visages étaient calmes et sereins; leur dernière parole était: Vive la République! C'est au lit d'honneur qu'il faut voir nos guerriers, pour apprendre la différence qui existe entre les hommes libres et les esclaves. Les valets des rois expirent en maudissant la cruelle ambition de leurs maîtres. Le défenseur de la liberté bénit le coup qui l'a frappé; il sait que son sang ne coule que pour la liberté, la gloire et pour le soutien de sa patrie.

À la colonne de gauche et à celle de droite, qui était l'armée de la Moselle, le canon n'a cessé de ronfler toute la journée. Le combat a été sanglant comme il n'avait jamais encore paru[18]. Deux fois la colonne de droite a été repoussée, et deux fois elle a remporté la victoire; elle leur a pris quinze pièces de canon de tout calibre. La colonne de gauche a eu le même succès. Des fois, qui croit vaincre est vaincu; avec leurs grandes forces ils cherchaient à nous bloquer, et ils ont été pris quand même.

Nous avons perdu quelques braves républicains, mais on pourra juger de la perte de l'ennemi, toujours grande pour celui qui est obligé de prendre la fuite. Cette journée a été une des journées victorieuses de la République, elle portera pour toujours le nom de _bataille de Fleurus_.

Dans ce jour mémorable du 8 messidor, une infortunée délaissée de son mari qui avait émigré et n'ayant pas de quoi subsister était, sous des habits d'homme, avec son frère, à son rang de compagnie. La compagnie étant dispersée en tirailleurs, les tirailleurs ennemis, qui avaient eu un moment un peu d'avantage, sont venus charger les nôtres, dans la mêlée; elle s'est trouvée avec peu de monde environnée d'un grand nombre d'Autrichiens. Elle s'en est tirée en brûlant la cervelle de celui qui la tenait, ne cessant de dire que jamais elle ne se rendrait, que sa vie était sacrifiée à sa patrie. Ces tyrans lui promettaient d'avoir égard à son sexe et de ne la prendre que comme prisonnière. Cette femme était, avec son frère, dans le 22e régiment de cavalerie, qui a réparé ce jour là la faute qu'il avait faite près de Grand-Reng.

Avant la prise de Charleroi, pendant que nous étions à bivouaquer sur les hauteurs de Fontaine-l'Évêque, l'ennemi ne se croyant pas en force se contenta de nous envoyer des boulets et des obus. Nous perdîmes plusieurs hommes, entre autres un tambour du bataillon. Un éclat d'obus traversa son sac de peau et son côté; il resta mort sur la place; deux autres soldats furent blessés du même coup. Un hussard Chamborant passant dans la place, prit la caisse du tambour et s'est mis derrière un chêne, battant la charge avec le manche de son couteau, ce qui a mis l'ennemi en fuite.

9.--Nous sommes venus prendre les positions que nous avions auparavant.

12.--Nous avons marché toute la journée pour aller bivouaquer devant la ville de Binche. Arrivés à onze heures du soir, nous avons passé le reste de la nuit sous les armes. L'attaque a commencé par une forte canonnade.

15.--Nous sommes partis pour attaquer l'ennemi en retraite vers Mons. À huit heures du matin, les tirailleurs se sont avancés au pas de charge avec deux pièces, ils ont poursuivi les Autrichiens si vivement qu'ils n'ont pas eu le temps d'entrer dans la ville de Mons. Notre cavalerie s'est emparée des passages dans les environs de la ville et aussitôt des bataillons y sont entrés, baïonnette en avant. Dans cette journée on a fait environ deux cents prisonniers.--Les autres colonnes ont encore poursuivi pendant deux heures. La nuit a tendu ses voiles[19]; il a fallu arrêter notre marche. Nous avons passé la nuit sous les murs de Mons.

16.--La ville rendue, nous avons été prendre position devant le village nommé Beausoir.

17.--Partis de cette position dès la pointe du jour, croyant trouver les Autrichiens, mais nous avons fait cinq lieues sans rencontrer personne.

Campé devant Braine-le-Comte, situé sur la route de Mons à Bruxelles. Nous sommes entrés dans la ville avec les plus vifs applaudissements de tous les bourgeois qui faisaient entendre les cris: «_Vivent les soldats républicains français!_»

21.--Nous avons levé le camp pour continuer notre route. Nous sommes entrés dans la ville de Hal avec les mêmes applaudissements; nous avons campé en avant de la ville jusqu'au 23. Nous sommes partis dès la pointe du jour, croyant trouver ceux qui nous menaçaient quelques jours auparavant. Notre avant-garde suffisait pour les faire disparaître.

23.--Nous sommes entrés dans la ville de Bruxelles, de même avec les plus vifs applaudissements de tous les bourgeois: «Vive les soldats républicains!» Comme nous étions à la tête de la colonne, nous sommes restés à la place, sous les armes, pendant que la colonne a défilé. Cela a duré toute la nuit.

24.--Le reste de la colonne a passé. De suite, on a fait entrer les troupes dans les casernes, mais la moitié restait toujours sous les armes. Notre bataillon était au quartier du Vieux Marché; et les deux autres bataillons étaient dans de grosses maisons bourgeoises. Il y avait avec nous le régiment de Suède et le bataillon du Haut-Rhin. Nous étions sans aucune fourniture[20].

30.--Nous sommes partis à une heure du matin. Nous avons été camper devant Louvain. J'étais parti trois jours auparavant avec un piquet de vingt-cinq hommes pour escorter des bateaux que nous avons été chercher à Villebruck, sur le canal qui vient à Bruxelles. Nous avons été bien reçus dans cet endroit qui est à cinq lieues. Nous sommes arrivés le 30 avec ces bateaux chargés de foin et d'avoine pour les magasins de Bruxelles, et j'ai rejoint, avec mon piquet, la demi-brigade qui était campée devant la ville de Louvain.

Ier _thermidor_.--Partis dès la pointe du jour, nous sommes venus nous placer devant la ville de Tirlemont, où nous avons trouvé notre ennemi, nous l'avons attaqué sans plus de cérémonie et nous l'avons poursuivi à deux lieues. Nous sommes revenus à notre position.

7.--Partis au jour, nous sommes allés nous placer devant la ville de Saint-Tron.

9.--Nous avons fait un mouvement, nous avons été camper dans une grande plaine assez près de Tirlemont, où nous entendons ronfler le canon de notre avant-garde, qui ne laisse pas à l'armée autrichienne le temps de se rallier.

16.--Partis de ce camp, nous sommes venus au camp de Berlingen.

29.--Nous avons fait un mouvement d'un quart de lieue à l'entrée de la nuit. Nous avons traversé un village qui séparait notre camp du camp de Looz.

Toutes ces plaines où nous étions campés étaient retranchées du côté de l'ennemi par de fortes redoutes.

Ier _fructidor_.--C'est dans ce camp que nous avons été amalgamés avec le régiment de Beauce et un bataillon du Haut-Rhin[21]. Les officiers et sous-officiers se sont assemblés; on a fait la fête pendant deux jours, on a bu le vin d'alliance, on s'est juré de même que la fraternité régnerait entre nous jusqu'à la mort; et comme on servait la même patrie, on s'est promis de vivre toujours en paix comme des frères et de vrais soutiens de la République française. Le numéro que cette demi-brigade a eu dans ce moment était 127; elle a été commandée en premier-lieu par le général de brigade Richard et le général de division Poncet.

Dans ce camp, nous avons appris la reddition de Valenciennes. On a trouvé dans cette place 227 bouches à feu et quantité de poudre et autres magasins bien approvisionnés, plus qu'on n'en avait trouvé lorsqu'ils avaient été livrés.

14 _fructidor_.--Nous sommes partis à deux heures du matin: nous avons été camper dans la plaine de Maëstricht, et nous en étions encore à trois lieues en seconde ligne. La paille a été délivrée à toute la colonne.

On nous a annoncé la reprise de Condé; on a trouvé dans cette place 1,600 prisonniers, 130 bouches à feu, des munitions de bouche pour six mois, 6,000 paquets de cartouches, un très grand magasin de poudre à canon, 6,000 bombes, 6,000 boulets, et cette place en bon état de défense.

Le même jour, a passé dans notre camp un colonel anglais avec toute son escorte et trente chevaux, qui avaient été pris aux environs de Maëstricht par notre avant-garde.

C'est dans ce même camp que nous avons fait la réjouissance de la reddition de toutes nos villes que les Impériaux nous avaient ravies: le Quesnoi, Landrecies, Valenciennes, Condé.

Voici la manière dont la réjouissance s'est faite dans l'armée de Sambre et Meuse. La fête a été annoncée à six heures du matin par trois coups de canon des pièces de position qui se sont trouvées dans chaque division. À sept heures et demie, les mêmes pièces ont répété la même chose. La musique de chaque demi-brigade était placée sur le front de bandière, où elle jouait différents airs patriotiques pendant toute la cérémonie. À huit heures et demie un feu de bataillon a été exécuté dans chaque division en commençant à la droite d'icelle. Ce feu fini, le général de brigade a passé devant chaque bataillon en criant: _Vive la République!_ Nous nous sommes unis à sa voix. La distribution de l'eau-de-vie a été donnée à toute la troupe. L'ordre a été donné que chacun rentre dans ses baraques. Ce n'était pas sans en avoir besoin, car depuis minuit nous étions sous les armes.

Ier _vendémiaire, an_ III.--Nous sommes partis du camp, dont c'était la première fête _sans culottine_, pour nous rapprocher de Maëstricht, et nous joindre à notre avant-garde qui était sous ses murs et s'était vaillamment battue.

La ville de Maëstricht a été bloquée et cernée entièrement. Nous y sommes restés quelques jours, et de là nous nous sommes mis en marche. Nous avons passé la Meuse, au-dessus de Maëstricht sur des pontons pour rejoindre notre avant-garde, et aller à la poursuite des Autrichiens. Il est resté une partie de notre armée pour contenir la garnison de Maëstricht en attendant que nous ayons repoussé l'armée autrichienne au delà du Rhin. Nous avons marché plusieurs jours sans rencontrer aucun vestige de l'armée autrichienne.

Arrivés à une forte rivière nommée la Roër, c'est là qu'ils espéraient remporter la victoire et nous empêcher de passer. Ils étaient bien retranchés dans les endroits où on aurait pu passer. Malgré plusieurs obstacles qui se trouvaient devant cette rivière, nous n'avons pas hésité un seul moment pour attaquer.

La bataille a été sanglante aux deux partis, et a duré depuis le matin jusqu'au soir; à la nuit, on a fait abandonner la rivière à l'ennemi. Nous avons eu dans ce jour plusieurs centaines d'hommes de blessés. Nos pièces de position, au nombre de quarante, étaient aux environs de la rivière et n'ont décessé de jouer; la fusillade a fait de même. L'ennemi a répondu au feu d'enfer que faisaient les républicains. Le soir, lorsque le feu a cessé, nous nous sommes retirés un peu en arrière, dans la plaine qui touche la rivière, pour passer la nuit.

Nous les avons vus qui faisaient de grands feux, car ils brûlaient leurs baraques; nous avons jugé par-là qu'ils allaient prendre la fuite. C'était réel: vers minuit, ils se sont mis en marche.

On a travaillé toute la nuit à faire des ponts avec des voitures, des chariots attachés avec des gros arbres, qui étaient sur le bord de la rivière; on a mis des planches sur ces constructions et le matin, à la pointe du jour, nous avons passé au milieu de leurs retranchements, qui étaient remplis de cuisses, bras et corps entiers qu'ils avaient laissés sans les enterrer. Plusieurs pauvres blessés criaient miséricorde; on les a portés de suite à l'ambulance avec les nôtres.

Notre colonne de droite avait passé la rivière avant nous. Nous avons été plusieurs jours pour arriver au Rhin, mais aucun Autrichien ne s'est trouvé devant nous. Le soir du passage de la rivière, le général de brigade Richard nous a annoncé la prise de Juliers avec vingt-quatre pièces de 27 en bronze. Depuis cette époque, nous n'avons plus vu d'Autrichiens que sur l'autre rive du Rhin, près de Düsseldorf[22]. Notre dernier camp a été dans la plaine près de la ville de Neus. Voilà la manière dont nous avons fait la conduite à l'armée autrichienne avec les honneurs de la guerre, à grands coups de canon.

Notre voyage ne nous a pas été bien favorable: une pluie continuelle et froide, un vent qui nous glaçait les sens, et point d'autre couverture que le ciel.

Notre ennemi est de l'autre côté du Rhin, tranquille, et nous, mous allons retourner sur nos pas pour aller faire le siège de Maëstricht[23].

Arrivés devant cette ville, on s'est tout de suite occupé à faire les travaux; on a fait des redoutes pour soutenir et répondre aux sorties qu'ils pourraient faire pendant qu'on ouvrirait les boyaux: on travaillait à ces ouvrages nuit et jour.

Malgré leur mitraille, nous avons ouvert les boyaux à une portée de pistolet de leur bastion. Nous y avons été, pour notre tour, cinq fois pour les ouvrir. On n'a pas perdu tant de monde que l'on croyait pour faire le siège d'une ville si forte. Notre commandant de bataillon a été blessé d'un éclat de grenade, et plusieurs officiers et soldats.

Tous les jours, les ouvrages se multipliaient, et nous rendions par ce moyen l'asile des assiégés plus étroit. Les jardiniers de la ville avaient planté beaucoup de légumes d'hiver dans leurs jardins; mais c'est nous qui en avons fait la récolte. Tous les matins, ils se trouvaient enfermés plus étroitement; s'il n'y avait pas eu des fossés, nous aurions été les prendre dans leurs palissades.

Les ouvrages allaient être achevés; on a commencé à bombarder la ville le 12 brumaire; cela a duré trois jours. Le 14, la ville de Maëstricht s'est rendue, à deux heures du matin. Un des officiers supérieurs de la ville est venu sur les bastions et a demandé le général qui commandait en chef le siège, pour capituler[24]. Pendant qu'on est allé le chercher, les canonnières et les bombardières redoublaient le feu jusqu'au moment où ils ont reçu l'ordre du général de le cesser. Au moment où il a demandé à capituler, le feu était dans un magasin d'huile, de lard, de farine, etc. À la pointe du jour, on voyait tous les bourgeois sur les remparts et plusieurs nous apportaient des bouteilles d'eau-de-vie.

Nous avons tenu Maëstricht bloquée pendant quarante-quatre jours. Pendant ce blocus, les assiégés nous ont envoyé quarante-cinq mille boulets, trente-quatre mille tant bombes qu'obus, quatorze mille grenades. Ils nous envoyaient toutes ces pommes dans nos travaux, sans que cela fasse beaucoup d'effet.

Le feu cessé, on a été trois jours pour arranger la capitulation. La garnison est sortie de la ville le 17 brumaire; entre dix et onze heures du matin, les troupes impériales sont sorties par la porte d'Allemagne, et ont passé la Meuse au milieu des assiégeants, qui formaient la haie de chaque côté de la route où ils devaient passer. Ils sont sortis avec les honneurs de la guerre: tambour battant, mèche allumée et enseigne déployée. Lorsqu'ils ont été presqu'à la fin de la colonne, ils ont déposé leurs armes devant nous; la cavalerie et l'infanterie ont emporté leurs sabres. Il y avait de la troupe toute prête pour les conduire au delà du camp.

La troupe hollandaise est sortie le même jour, mais un peu plus tard, car il fallait le temps à la colonne française de venir se placer en haie sur la route par laquelle ils devaient passer, qui était d'une extrémité de la ville à l'autre. Ils sont sortis de même avec les honneurs de la guerre comme la troupe autrichienne. Ils ont été reconduits dans leur pays par nos chasseurs à cheval, ils ont conservé leurs sabres comme la troupe impériale. Les officiers composant la garnison de Maëstricht ont emmené leurs chevaux et tout leur bagage.

La Ville de Maëstricht est très forte; elle a un fort qui la commande et qui la défend. La Meuse flotte contre ses murs, et donne de l'eau dans ses fosses; elle a aussi des forts qui sont construits dans le milieu de la Meuse, qui défend son approche du côté de l'Allemagne. Il y a dans les environs de grandes plaines très fertiles en blés, orge, avoine, pommes de terre, etc.; elle est frontière de la Hollande.

C'était le général Kléber qui commandait le siège en chef; nous étions du côté gauche de la ville, sous les ordres du général Duhesme.

18 _brumaire_.--Nous sommes partis des alentours de Maëstricht pour aller sur les bords du Rhin.

20.--Nous avons passé dans la ville de Juliers, jolie petite ville très fortifiée; les maisons d'une assez belle construction, les rues très larges. Il y a aussi de très belles plaines très fertiles en blés et en toute sorte de grains; on y boit aussi de bonne bière, on y récolte aussi de très bons fruits. Cette ville est la capitale du duché de son nom.

22.--Nous sommes arrivés à Cologne; nous y avons campé en arrivant.

29.--Nous sommes sortis de ce camp pour aller cantonner sur le bord du Rhin au village nommé Langel. Nos postes étaient placés sur le bord du Rhin; nous étions une compagnie par ferme, très serrés à cause de la grande quantité de troupes qui étaient dans les environs. J'ai été voir la ville de Cologne; elle est très grande, bien peuplée, les rues larges; il y a une quantité de clochers. J'ai remarqué que sur une tour très haute, il y avait une grue peinte en vert. Le Rhin flotte contre les murs, et fait une partie de leur commerce. La ville n'est point fortifiée, elle est entourée d'un simple mur très haut. C'était là que l'électeur faisait sa résidence.