Journal de marche du sergent Fricasse de la 127e demi-brigade : 1792-1802 avec les uniformes des armées de Sambre-et-Meuse et Rhin-et-Moselle. Fac-similés dessinés par P. Sellier d'après les gravures allemandes du temps

Part 13

Chapter 133,737 wordsPublic domain

Voir également dans notre supplément _Uniformes_ les détails qui concernent les gardes nationaux volontaires.

X

DRAGON ET HUSSARD

Bibl. nat. OB. 32 V

Le dragon est conforme au type décrit dans notre supplément. Son casque est sans visière; une épaisse crinière augmente encore le caractère énergique d'un profil doté de longues moustaches.

Son compagnon le hussard nous offre le profil de cette coiffure étonnante qu'on a déjà vue planche III. Le panache rouge n'a rien perdu de ses dimensions: il est négligemment entouré d'une flamme marron à passepoil rouge. Dolman et pantalon verts; collet et soutaches rouges. Les gants sont jaunes; le fourreau du sabre est en cuir garni de cuivre.

XI

HUSSARD

Même provenance.

Les hussards républicains qu'on représente d'ordinaire sont conformes au type de nos planches III et X. Celle-ci prouve qu'il y en avait un autre ne portant pas le dolman à tresses, mais un habit vert à revers et à pans longs, collet et parements roses. Pantalon et gilet verts; le pantalon est protégé par une basane fauve dont les bords sont déchiquetés à la grecque. Il boutonne sur le côté selon le modèle qui fut baptisé du nom de _chutmari_. La bande est rouge.

La coiffure reste seule identique: tresses de cheveux tombant sur le devant pour encadrer le visage, shako entouré d'une flamme noire à passe poil rouge que fixe un cordon blanc; panache rouge. D'où part le sous-pied qui rattache le pantalon déboutonné à ce soulier muni d'éperon?... Mystère!

XII

GRENADIER À CHEVAL

D'après les _Abbildung französischen_, Leipzig. 1794. (Bibl. nat. Estampes OA, 106. C.)

Son uniforme, son armement et son équipement répondent à la description très complète donnée dans notre supplément. Bonnet à poil brun avec plaque blanche, plumet et cordon rouges. Rabat bleu à revers et collet rouges, retroussis et basques, gilet et culotte blancs. Bottes noires, gants à manchettes de buffle. Schabraque bleue galonnée de jaune.

XIII

TAMBOUR

D'après un recueil gravé à Augsbourg en 1802. (Bibl. nat. Estampes OB, 32. A.)

Le baudrier de buffle flotte tout avachi: l'enfant a décroché son gros tambour retenu sur l'épaule à l'aide d'une bretelle qui devrait aller rejoindre le cercle de la caisse. Cette charge n'est pas commode, son corps ballotte dans son habit bleu qui est trop large; son chapeau à pompon rouge est aplati comme un chapeau d'arlequin. Le pantalon de nankin laisse voir des chevilles nues, les souliers sont devenus savates, mais cela n'empêche pas le gamin de marcher fièrement à grandes enjambées.

La planche XX montre que presque tous nos tambours étaient alors des enfants.

Et quand on pense qu'un ministre de la guerre a rogné nos tambours de moitié avant 1870 pour ne pas incommoder des hommes faits!

XIV

FANTASSIN ET SOUS-OFFICIER

D'après une gravure allemande de 1796. (Bibliothèque nationale Estampes, collection Hennin.)

L'air posé et la tenue presque régulière du sous-officier contrastent avec la pose lamentable du soldat. La cravate pend; les manches de son habit vert sont déchirées; il n'a plus qu'un bas de couleur brune, le pan de sa culotte nankin menace ruine. Une cuiller et une fourchette à deux pointes, croisées derrière sa cocarde de chaque côté du pompon, complètent son air de soldat maraudeur. Un mouchoir serré au biceps semble protéger une blessure.

Type analogue à nos numéros X et XVII.

XV

CHASSEURS À PIED

D'après un recueil gravé à Augsbourg en 1802. (Bibl. nat. Estampes OB, 32. A.)

Ces chasseurs diffèrent un peu du type décrit dans notre supplément. L'un, qui semble un caporal, porte le casque de volontaire. Son habit court est de couleur noire à parements bleus. Pantalon bleuâtre à raies bleu foncé. Cravate jaune. Épaulettes rouges. Galons blancs sur la manche.

Son voisin a l'uniforme complètement noir, avec collet et retroussis bleu clair. Son chapeau est placé à rebours. Épaulettes et panaches rouges; buffleteries jaunâtres. Les souliers ont été transformés en savates retenues par des cordelettes croisées au-dessus de la cheville du pied qui est un comme toujours.

XVI

GRENADIER DE LA LIGNE

D'après les _Abbildung französischen_, Leipzig. 1794. (Bibl. nat. Estampes OA, 106. C.)

Bonnet à poil noir avec plaque de cuivre. Habit, veste et culotte blancs. Les revers, le collet et les parements sont rouges, les guêtres noires. Il ne porte point de havre-sac mais on voit une sorte de besace pendre à côté de sa giberne.

C'est un dernier échantillon de l'ancienne armée qui va prendre l'habit bleu au moment où l'embrigadement fondra les régiments et les bataillons de volontaires.

XVII

VOLONTAIRES

D'après une gravure allemande de 1796. (Bibliothèque nationale Estampes, collection Hennin.)

Le volontaire casqué sent d'une lieue son faubourg. Ami d'un certain luxe, il a retroussé sa manche pour montrer un bout de manchette, il fait exhibition d'un mouchoir de poche élégamment noué à sa buffleterie et une breloque de parure descend sur sa cuisse gauche. Le noeud coquet de sa grosse cravate, la cuiller qui montre sa tête au revers de l'habit et le pain empalé dans sa baïonnette sont autant de détails caractéristiques. L'un de ses souliers est retenu par une boucle. L'autre est noué avec une ficelle. Zébré d'un côté, quadrillé de l'autre, comme ces chausses en partie du moyen âge. Le pantalon blanc rayé de bleu est trop court pour ne pas avoir appartenu à quelque frère d'armes.

Nous avons décrit l'assortiment gastronomique du voisin dans le supplément: son bonnet de police bleu à turban rouge est à remarquer comme un échantillon du modèle primitif.

XVIII

CUIRASSIERS

D'après la gravure de Zix

(Fac-similé réduit aux deux tiers de l'original.)

Zix est un artiste strasbourgeois qui a pu étudier d'après nature les soldats de l'armée de Rhin et Moselle.

Non content d'un supplément d'illustrations pittoresques pour la partie géographique du _Journal de Fricasse_, mon ami Charles Mehle a bien voulu mettre la gravure de Zix à ma disposition. Mais leur dimension rendait la reproduction difficile. J'ai dû me contenter de détacher un groupe de deux cuirassiers attablés sur le seuil d'une maison alsacienne.

On sait que les cuirassiers formèrent en 1799 le 8e régiment de cavalerie. De là leur ressemblance avec les cavaliers de l'autre planche VI.

XIX

HUTTES DE CAMPEMENT

D'après une gravure datée du 14 août 1796. (Bibl. nat. Estampes, collection Hennin.)

Ces huttes ou abris, dont-il est question dans notre journal, étaient faites de branchages. On voit qu'elles affectent trois formes: une forme oblongue, destinée sans doute aux soldats; une forme pyramidale, moins spacieuse, destinée aux sous-officiers; une forme conique, dont la clôture plus complète annonce un campement d'officiers.

Le factionnaire qui veille à la porte ne laisse aucun doute sur ce dernier point. Il sonne en ce moment d'un cornet d'appel, ce qui lui donne les doubles fonctions de sentinelle et de trompette de garde.

XX

RASSEMBLEMENT D'INFANTERIE

D'après une gravure allemande conservée dans la collection Dubois de l'Étang. Voici la traduction de son titre:

Véritable représentation d'une parade de la garde française à Mannheim au mois d'octobre 1795.

(Fac-similé réduit au tiers de l'original.)

Cette planche est excessivement ennemie. On ne doit pas prendre son titre au pied de la lettre. Le dessinateur allemand, que je tiens d'ailleurs pour sincère, a pris le moment non de la parade proprement dite, mais du rassemblement qui la précède.

Logés chez les bourgeois de la ville, les soldats arrivent petit à petit et se portent sur le front de l'alignement indiqué par les trois officiers qui viennent de mettre le sabre à la main.

Dans cette troupe figurent, selon l'usage, des détachements de tous les corps de passage dans la place et certainement aussi des soldats isolés, éclopés, utilisés pour le service. De là, un coup d'oeil fortement bigarré que l'artiste aura exagéré encore pour offrir des modèles de chaque espèce.

Les quatre petits tambours qui se font la main à l'extrême droite suffiraient à montrer que le commandement ne s'est pas fait encore entendre. Ce sont des enfants dont le plus âgé n'a pas atteint sa douzième année. Derrière eux, le tambour-major charme son attente par quelques moulinets de fantaisie.

Les officiers, vus au dos, ont une ample capote grise ou brune, sur laquelle tranche seul le hausse-col, insigne du commandement.

Les soldats semblent tous appartenir soit aux bataillons des volontaires, soit aux _légions_ rurales dont il est question dans notre supplément. On remarque, en effet, en seconde ligne, des bonnets fourrés, des chapeaux de paysans; on voit se dresser une des piques qui figuraient encore dans l'armement de ces non combattants. L'un d'eux, sapeur primitif, tient la hache sur l'épaule et la pipe à la bouche. Son voisin porte un pantalon à la turque, et paraît vouloir dissimuler sous une couverture blanche les désastres de son uniforme. Tous n'ont pu dissimuler ainsi leurs tenues en lambeaux. Beaucoup de chaussures sont avariées; un jeune soldat a les pieds complètement nus.

En revanche, ce qui ne manque nulle part, c'est la cuiller: chacun porte à la boutonnière, au chapeau ou au bonnet ce précieux ustensile. Quelques bidons et marmites se remarquent aussi, çà et là; les pains sont troués pour le passage d'une corde qui les retient au côté, à moins qu'ils ne soient passés à la baïonnette. Un quartier de viande est même ainsi exhibé à côté du porteur de pique. Il est à remarquer qu'il n'y a pas ici un seul des panaches qui abondent dans nos planches précédentes. Mais nous sommes en 1795 et les Français qui viennent d'entrer à Mannheim ont fait une campagne fort rude. Leurs habits bleus ne sont pas seulement usés par la victoire, ils sont surtout troués et déchirés par les marches et les bivouacs des nuits d'hiver. De là ce coup d'oeil étrange, qui dépasse encore, il faut bien l'avouer, tout ce qu'on pouvait supposer de l'aspect des troupes républicaines. Mais la pauvreté de leur aspect ne peut que grandir encore le souvenir de leur courage et de leur patriotisme.

NOTES

[1: Voyez entre autres les pages 37, 55, 64, 170, 117, 171, 174 [du livre original]. Et ce ne sont pas les seules.]

[2: Le rétablissement de l'orthographe des noms de lieux, généralement défigurés, offrait des difficultés particulières que je ne suis pas sûr d'avoir surmontées toujours. En cas de doute, j'ai usé du point d'interrogation.]

[3: Le nom de Château-Vilain a définitivement survécu.]

[4: En 1791, on avait déjà formé des bataillons de garde nationale destinés à entrer dans le cadre de l'armée. Soult rappelle, au début de ses _Mémoires_, qu'il se trouvait alors en garnison à Schelestadt avec le premier bataillon du Haut-Rhin. Ce corps était nombreux, dit-il, animé d'un bel esprit, mais fort peu de ses officiers étaient capables. On trouvera dans le n° 1 de notre supplément un extrait intéressant des _Mémoires de Cagnot_ sur les effets de la levée en masse qui fut ensuite décrétée.]

[5: Les _papiers publics_, les journaux.]

[6: Les casernes Chambière ont en effet toujours passé pour malsaines, en raison des eaux stagnantes des fosses qui sont dans leur voisinage.]

[7: L'armée du prince de Cobourg avait en effet occupé la forêt de Mormal en bloquant Le Quesnoy. «De faibles détachements français observaient ses mouvements, dit Soult; ils ne purent l'empêcher de déployer les immenses moyens qu'on avait préparés pour réduire la place, elle capitula le 11 septembre, après avoir soutenu quinze jours de tranchée. Dans le temps qu'elle succombait, des efforts tardifs étaient faits pour la dégager: à Avesnes, par une division sortie de Cambrai, à Fontaine, par une autre division sortie de Landrecies: à l'entrée de la forêt de Mormal, par une colonne partie du camp de Maubeuge.» Cette dernière colonne est celle dont il est ici question.]

[8: Les détails du texte sont confirmés par un nouveau passage des _Mémoires_ de Soult; la légère différence donnée dans l'évaluation des troupes est plus qu'annulée par le renfort qui arrive ensuite à l'ennemi.]

[9: L'armée de Jourdan ne comptait en réalité que 45,000 combattants; ils ne venaient pas de la Vendée, mais des camps de l'armée du Nord et de l'armée des Ardennes. On trouvera dans le numéro 2 de notre supplément un émouvant récit du combat qui amena la levée du blocus de Maubeuge; il est extrait des _Mémoires de Carnot_, par son fils. (Paris, Pagnerre, 1862. Tome I, page 399). Les détails remarquables qu'on y trouve formaient un complément nécessaire de notre texte.]

[10: Allusion à la fameuse ronde révolutionnaire dite: _carmagnole_. On la retrouve à la page du 7 octobre.]

[11: Le propos a été en effet attribué au prince de Cobourg, qui commandait alors l'armée assiégeante.]

[12: Échanger des coups de fusil.]

[13: Le maréchal Soult donne les détails suivants sur le combat de Grandreng. «L'échec éprouvé par la colonne du centre rendit inutile le mouvement du général Mayer sur Haulchin, et permit au prince de Kaunitz de marcher au soutien de sa droite, à Grandreng, en dégarnissant sa gauche. Le général Déjardins avait déjà enlevé quelques redoutes, et il pénétrait dans le village, quand tout à coup ses deux divisions sont elles-mêmes assaillies et débordées par la cavalerie autrichienne. Elles font, avec l'appui da la brigade Duhesme, un dernier effort pour rentrer à Grandreng; mais elles échouent de nouveau et sont obligées de précipiter leur retraite pour repasser la Sambre, malgré l'appui qu'elles reçoivent de la réserve de cavalerie. Le général autrichien acquit l'honneur de cette journée en rendant ses forces mobiles, de la gauche au centre, et du centre à la droite, où il prit successivement la supériorité. Ses pertes furent beaucoup moindres que celles des Français, qui sacrifièrent plus de quatre mille hommes et douze pièces de canons.»]

[14: «Les revers du 13 avaient irrité les représentants sans les éclairer; ils ordonneront un nouveau passage, mais les opérations, encore plus mal dirigées que la première fois, eurent pour résultat des pertes beaucoup plus grandes. (SOULT.)]

[15: Le maréchal Soult dit ici: «Il faut aussi admirer la docilité des troupes, qu'aucun revers ne put abattre, et déplorer que, soumises à la tyrannique autorité des représentants, elles n'aient point eu à leur tête des chefs dignes de les diriger. Depuis quinze jours, les corps qui étaient sur la Sambre avaient perdu plus de quinze mille hommes et la moitié de leur matériel; les soldats manquaient de vivres et avaient le plus grand besoin de repos. Les généraux en firent la demande à Saint-Just; dans le conseil, Kléber fit observer qu'on allait voir arriver, avant dix jours, l'armée de la Moselle, dont nous parlerons bientôt, et qu'il n'y avait qu'à l'attendre, en s'occupant de réparer les pertes de l'armée, pour reprendre alors les opérations avec d'autant plus de vigueur. Mais l'implacable Saint-Just ne voulut rien accorder, à peine daigna-t-il répondre: _Il faut demain une victoire de la République. Choisissez entre un siège ou une bataille_. Il fallait choisir, on marcha, le 26 mai, sur Charleroi.

Malgré les succès qu'il venait de remporter, le prince de Kaunitz avait été remplacé par le prince d'Orange dans le commandement. Les troupes alliées étaient sur la Sambre, pour en défendre le passage; elles occupaient en outre, au-dessus de Marchiennes-au-Pont, le camp retranché de la Tombe, qui couvrait Charleroi. Kléber et Marceau étaient chargés de l'attaquer, et le général Fromentin d'emporter le pont de Lernes. Ces deux attaques manquèrent par l'excessive fatigue des troupes, qui montrèrent de l'hésitation et restèrent exposées au feu le plus vif, plutôt que d'avancer. À la nuit, les ennemis évacuèrent cependant le camp, en ne laissant dans Marchiennes qu'un poste fortifié.» (SOULT.)

--Ce dernier alinéa explique comment notre sergent va parler de retraite après avoir parlé d'une victoire qui était sans doute un avantage partiel sans résultat sur l'ensemble de la journée.]

[16: Chiffre singulièrement exagéré. Soult rapporte un triste épisode du siège: «Le colonel Marescot dirigeait les opérations du génie, sous les yeux des généraux Jourdan et Hutry; on avait un équipage d'artillerie suffisant et les représentants Saint-Just et Lebas se tenaient au pied de la tranchée pour presser les travaux. Un jour, ils visitaient l'emplacement d'une batterie que l'on venait de tracer: «À quelle heure sera-t-elle finie?» demanda Saint-Just au capitaine chargé de la faire exécuter.--Cela dépend du nombre d'ouvriers qu'on me donnera, mais on y travaillera sans relâche, répond l'officier.--Si demain, à six heures, elle n'est pas en état de faire feu, ta tête tombera!...» Dans ce court délai, il était impossible que l'ouvrage fût terminé; on y mit cependant autant d'hommes que l'espace pouvait en contenir. Il n'était pas entièrement fini, lorsque l'heure fatale sonna. Saint-Just tint son horrible promesse: le capitaine d'artillerie fut immédiatement arrêté et envoyé à la mort, car l'échafaud marchait à la suite des féroces représentants. Si nous n'avions pas remporté la victoire, la plupart de nos chefs auraient subi le même sort. Nous apprîmes plus tard que Saint-Just avait porté sur une liste de proscription plusieurs généraux de l'armée, et qu'il m'y avait compris, quoique je ne fusse encore que colonel.--Jourdan devait être sacrifié le premier; il avait remplacé Hoche dans le commandement, et il avait, comme lui, encouru la haine du représentant par la courageuse résistance qu'il opposait à ses volontés, lorsque la présomptueuse ignorance de Saint-Just prétendait diriger les opérations militaires. (SOULT.)]

[17: Le maréchal Soult complète ainsi le récit de cette journée. «Il était sept heures du soir. Depuis quelques moments, le combat avait cessé aux ailes; on le laissa finir au centre sans poursuivre les ennemis. Épuisés de fatigue et de besoin, les soldats pouvaient à peine se tenir debout, et ils manquaient aussi de munitions. Il n'y avait aucune possibilité de continuer la poursuite, quelques avantages qu'on eût pu recueillir; officiers et soldats, tous s'écriaient: «Un pont d'or à l'ennemi qui s'en va!» et l'on donna aux troupes un repos indispensable.

Le lendemain, il n'y eut point de mouvement; il fallait se remettre d'une pareille journée et ramasser les débris qui couvraient le champ de bataille. On compta les pertes; les nôtres s'élevèrent à près de cinq mille hommes hors de combat, et, par le nombre des morts, on évalua celles de l'ennemi à plus de sept mille hommes; de part et d'autre il n'y eut que peu de prisonniers. Parmi ceux que nous fîmes, il se trouva des Français, faisant partie du régiment Royal-Allemand et de celui de Berching-hussard, auxquels la loi rendue contre les émigrés pris les armes à la main était applicable. Pas un soldat n'eut la pensée qu'il fût possible de livrer à l'échafaud ceux que nous venions de combattre face à face. Pendant la nuit, nous leur facilitâmes les moyens de s'échapper, en nous bornant à leur dire qu'ils fussent ailleurs expier l'erreur de s'être armés contre leur patrie; plusieurs revinrent plus tard se placer dans nos rangs. On a sauvé ainsi dans le cours de la guerre, un grand nombre de Français qui étaient dans le même cas, et ils ont reçu parmi nous protection et avancement; beaucoup d'entre eux ont ainsi obtenu d'être éliminés de la liste fatale et de rentrer dans leurs biens confisqués. Nous devons croire qu'ils en ont conservé de la reconnaissance.»]

[18: Ceci est bien confirmé par le récit du maréchal Soult: «Dans nos rangs, l'enthousiasme allait croissant avec le danger; depuis le commencement de l'action, et pendant toute sa durée, le cri de ralliement de l'avant-garde fut toujours: «Point de retraite aujourd'hui, point de retraite!» Aussi, tout ce qui vint se heurter contre elle fut-il brisé. Environnée de sanglants débris, son camp en flammes, la plupart de ses canons démontés, ses caissons faisant explosion à tout moment, des monceaux de cadavres comblant les retranchements, les attaques les plus vives sans cesse renouvelées, rien n'était capable de l'intimider, pas même l'incendie de la campagne qui nous environnait de toutes parts. Les champs, couverts de blé en maturité, avaient été enflammés par notre feu et par celui de l'ennemi; on ne savait où se placer pour l'éviter; mais nous étions bien déterminés à ne sortir que victorieux de ce volcan.»

Le courage des chefs avait, sur plus d'un point, seul pu maintenir les troupes, comme le montre bien cet autre passage:

«Avant six heures du matin, les alliés avaient fait des progrès, et les divisions des Ardennes repassaient la Sambre, dans un complet désordre, aux ponts de Tamine et Ternier, laissant leur général garder seul, avec ses officiers et quelques ordonnances, la position qu'elles venaient de quitter. J'avais été envoyé par le général Lefebvre, pour m'assurer de l'état de notre droite, et pourvoir aux dispositions que les circonstances exigeraient. Je joignis Marceau entre les bois de Lépinoy et le hameau du Boulet, au moment où les ennemis allaient l'entourer. Il les défiait, et dans son désespoir, il voulait se faire tuer, pour effacer la honte de ses troupes. Je l'arrêtai: «Tu veux mourir, lui dis-je, et tes soldats se déshonorent: vas les chercher et reviens vaincre avec eux! En attendant, nous garderons la position à droite de Lambusart.--Oui, je t'entends, s'écrie Marceau, c'est le chemin de l'honneur! J'y cours; avant peu je serai à vos côtés. Deux heures après, il avait ramené les plus braves, et il prenait part à nos succès.»--Ces extraits donnent une idée de la phraséologie du temps; on employait volontiers les grands mots dont on se moque aujourd'hui, mais les actes aussi étaient grands, ce que les moqueurs ne doivent pas non plus oublier.]

[19: Cette image poétique aurait lieu de surprendre si on ne se reportait aux chansons populaires d'autrefois où la mythologie jouait toujours un grand rôle.]

[20: Fournitures de casernement.]

[21: On avançait l'embrigadement. Cette opération importante se faisait avec la plus grande rigidité; les généraux devaient choisir, sous leur responsabilité, parmi les chefs de bataillon, les plus capables pour les désigner comme chefs de brigade. Les instructions des représentants du peuple portaient: «Les grades ne sont pas la propriété des individus; ils appartiennent à la République, qui a droit de n'en disposer qu'en faveur de ceux qui sont en état de lui rendre des services.» Trois fois plus forts qu'avant leur réunion, les nouveaux corps présentaient plus de régularité dans leur ensemble et plus de confiance en eux-mêmes.]

[22: Ému par l'audace avec laquelle nos fantassins s'étaient jetés à l'eau pour forcer le passage de la Roër, malgré le courant de l'eau, l'encaissement de la rivière et les retranchements de la rive opposée, l'ennemi battit en retraite sur Cologne.]

[23: Cette victoire de la Roër, qui fit honneur au général Jourdan et à ses troupes, assura en effet l'évacuation complète de la Belgique.]

[24: Mais il n'y eut que trente jours de tranchée ouverte. La garnison se comporta vaillamment. On trouva dans la place 350 bouches à feu et un matériel considérable.]

[25: Le 29 février 1795, la Hollande était en effet conquise et le 16 mai suivant, elle signait avec la France un traité d'alliance qu'elle observa fidèlement jusqu'au jour où Napoléon voulut imposer un roi à la nation que la République avait respectée.]

[26: Ce traité ne fut signé que le 5 avril 1795 à Bâle. La Prusse nous abandonnait alors toutes ses possessions sur la rive gauche du Rhin.]