Journal De Marche Du Sergent Fricasse De La 127e Demi Brigade

Chapter 7

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Dans le Brisgau, le peuple n'est pas si grossier, ni le costume non plus; la terre y est plus fertile et il y a encore du beau seigle, mais la mode du costume n'est guère différente.

6 _brumaire_.--Sortis du Village-Neuf, à midi, pour venir cantonner au Grand-Kembs, village situé à une demi-portée de fusil du Rhin, à trois lieues à gauche d'Huningue, sur la route. Pendant notre retraite, nous avons eu vingt jours de pluie continuelle.

14.--Sortis du Grand-Kembs pour appuyer à gauche à huit heures du matin, nous avons logé à Sausheim, le 15, à Blodelsheim; le 21, avec quatre compagnies, cantonné à Fessenheim. Ces villages sont entre Huningue et Brisach, sur la route suivant le Rhin.

25.--Partis de Fessenheim pour venir cantonner à Biesheim, tout le bataillon. Ce village est à une demi-lieue de Brisach, à gauche.

7 _frimaire_.--Partis de Biesheim, à onze heures du matin, pour Witternheim, à sept lieues de Strasbourg et à deux lieues du Rhin.

11.--Sortis de Witternheim, nous sommes venus loger à Nordhausen, à quatre lieues de Strasbourg.

12.--Sortis à deux heures du soir pour nous rendre au fort de Kehl. Là, nous avons relevé la 31e demi-brigade qui était campée à gauche du fort, dans une île du Rhin. La 31e nous a relevés au bout de trois jours: de sorte que tous les trois jours, nous nous relevions, jusqu'à l'époque du 30 frimaire, où nous avons commencé à nous relever tous les quatre jours parce que le froid n'était plus si dur. Mais aussi, plus on se relevait souvent, plus on perdait de monde, car l'ennemi tirait sans cesse, nuit et jour; cela semblait un orage.

Lorsqu'on était relevé, on allait passer autant de jours dans le village de Bischheim; il y avait deux lieues de chemin pour passer sur le pont et gagner notre camp qui était à deux lieues de Strasbourg, à gauche.

9 _nivôse_.--Le général a fait assembler les officiers de notre bataillon qui était le premier, et les a conduits sur la droite de Kehl pour leur faire voir le retranchement de l'ennemi que nous devions enlever pendant la nuit. Les dits officiers ont pris les mesures nécessaires pour conduire leurs compagnies sur le terrain, et s'acquitter de cette besogne. Tous les obstacles étaient prévus; ils ont prévenu leurs compagnies de ce qu'elles avaient à faire pendant la nuit. On a fait la distribution de nouvelles cartouches et pierres à feu; et de suite une ration d'eau-de-vie par chaque homme, à minuit. Dans ce moment, on a assemblé les compagnies dans le plus grand silence, et le bataillon s'est mis en route sur-le-champ pour aller sur le terrain qui était à une demi-lieue de notre camp, à la droite du fort, où nous sommes arrivés à deux heures du matin. Étant vis-à-vis le retranchement que nous devions prendre, on nous a formés en bataille à une portée de pistolet, on nous a fait porter à droite et, dans le même moment, on a fait front et on s'est porté sur le retranchement de l'ennemi en exécutant un feu de peloton; on le leur a pris sans beaucoup de résistance de leur part, et on leur a fait quelques prisonniers. Pour le nombre des blessés et des morts, on ne l'a su que par des déserteurs qui ont rapporté qu'ils avaient eu dans cette affaire environ 400 hommes hors de combat.

Nous nous sommes retirés sans y être forcés; nous sommes venus derrière nos retranchements: nous avons laissé les lieux tels que nous les avions trouvés. Notre bataillon a perdu dans cette affaire quarante-huit hommes tant tués que blessés. Ceci a eu lieu le 10, à trois heures du matin et nous sommes rentrés dans notre camp à six heures et demie du matin. Nos deux autres bataillons ont fait la même chose les jours suivants, mais avec moins de pertes.

Nous avons continué le service de cette place jusqu'au 20 nivôse, où nous avons été relevés à quatre heures du matin. Car depuis que les Autrichiens nous avaient pris un camp retranché qui était à la droite du fort, leur mitraille mettait en pièces tout ce qu'ils voyaient sur le pont dès la pointe du jour. Ils ont fait un feu avec leurs canons que la terre en tremblait. Entre sept et huit heures du matin, il y avait quatre barques de brisées à notre pont. Dans ce moment, il est venu un parlementaire au général qui commandait le fort et le sommait d'évacuer. Les généraux se sont assemblés, et se voyant dans l'impossibilité de conserver ledit Kehl plus longtemps sans y perdre bien du monde, à cause des canons de notre ennemi, sont convenus qu'on allait évacuer le fort. Cela s'est fait dans les vingt-quatre heures, du 20 au 21 nivôse; et les troupes de l'empereur en ont pris possession suivant les arrangements convenus entre les deux puissances. En sortant de Kehl, nous sommes venus loger dans nos campements ordinaires qui étaient à Bischheim.

Je dirai que ce siège nous a donné bien de la peine. La rigueur de l'hiver semblait seconder nos maux; la neige, la pluie glacée venaient s'appesantir sur notre léger habillement, et c'était là le temps qu'il a fait pendant ce siège. Nous devrions être bien habitués au froid; nous étions campés sur le sable et nous ne pouvions pas avoir de bois pour faire notre soupe; nous arrachions quelques petites racines du sol qui nous faisaient plutôt de la fumée que du feu; vraiment c'était misère et compassion[53]. Nos prêts étaient arriérés de plusieurs mois et nous ne recevions pas un sou.

C'est pendant cette quarantaine que le vrai républicain s'est distingué, en y tenant son rang avec bravoure, malgré le temps rigoureux de la saison d'hiver et la misère qui nous poignardait de tous côtés. Oui, beaucoup de citoyens le diront comme moi, sans se compromettre, que c'est dans ce poste d'honneur que l'on a pu connaître les vrais soldats, et l'amour qu'ils avaient pour le maintien de leur pays. L'endroit était périlleux. Un peu de pain glacé était là toute notre nourriture, cet endroit ne permettait pas d'y trouver du bois pour pouvoir un peu réchauffer nos pauvres membres tous navrés de froid au bivouac.

Pour nous, pauvres héros, les habillements et les chaussures manquaient depuis très longtemps, sans pouvoir en avoir; et la plupart de nous n'ayant pas d'argent pour s'aider d'aucune manière; car il y avait trois mois qu'on n'avait touché de solde.

Après avoir fait mention de nos généreux guerriers, je parlerai de ceux qui ont, dans ce moment, abandonné si lâchement leurs drapeaux pour retourner dans leurs foyers. Ils ont profité du moment où leur patrie avait le plus besoin de leurs services pour exécuter leurs projets. Ce ne sont pas les plus misérables soldats qui ont agi de la sorte; c'est ceux qui avaient tenu une conduite de brigands de l'autre côté du Rhin, qui avaient pillé et assassiné des hommes paisibles dans leurs foyers. Ils avaient de l'argent dans les mains, c'est pourquoi ils ont fui devant l'ennemi. Mais ces lâches ont été bien peu regrettés, on a regardé cela comme du venin qui sortait du corps d'un homme qui était empoisonné, et ils se sont rendus indignes du nom français, et de l'estime de leurs camarades. Je sais qu'il n'y a pas beaucoup de citoyens soldats qui ne désirent retourner au centre de leurs familles, mais enfin ce sera-t-il en quittant nos drapeaux et en nous sauvant comme des brebis égarées, que nous soumettrons à la paix des hommes orgueilleux.

Ils savent bien qu'elle leur serait utile, cette paix, mais la demanderont-ils en voyant la désunion dans nos troupes? Non! Je crois qu'il n'y a que l'union et la fermeté dans nos entreprises qui les forcera à nous demander la paix.

C'est dans le courant du mois de frimaire, an V de la République, que les désertions pour l'intérieur de la France étaient fréquentes dans l'armée de Rhin-et-Moselle.

Kehl était une belle petite ville, très commerçante; pendant le siège elle a été rasée de fond en comble; des bourgeois y étant venus, ne reconnaissaient pas l'emplacement de leurs maisons.

Nous avons entretenu l'armée autrichienne pendant une partie de l'hiver, où elle a épuisé une partie de ses forces. Ce siège a été soutenu par notre armée pour favoriser la prise de Mantoue qui était bloquée par l'armée d'Italie, il y avait déjà longtemps, et le prince Charles n'a pu lui porter du secours.

24 _nivôse_.--Nous sommes partis de nos cantonnements des environs de Strasbourg à sept heures du matin; nous avons été loger au village d'Obenheim, situé à cinq lieues de Strasbourg.

25.--Sortis à quatre heures du matin pour loger au village de Bootzheim, à quatre lieues de Brisach.

29.--Partis à onze heures du matin pour aller prendre notre rang de bataille à Artolsheim, village à quatre lieues de Brisach, à gauche sur la route. Étant dans ces cantonnements, nous bordions le Rhin.

25 _pluviôse_.--Partis pour aller à Sundhausen, village à une lieue du Rhin, sans y faire de service.

5 _ventôse_.--Sortis pour aller au village de Westhausen. C'était un commissaire du pouvoir exécutif du canton qui nous y avait fait aller, soi-disant qu'il ne voulait pas payer ses contributions. Ce village est situé à une demi-lieue de Benfeld, à gauche, près la route de Strasbourg.

6.--Partis à huit heures pour retourner dans notre cantonnement, à Sundhausen.

10.--Partis à cinq heures du matin pour cantonner au village d'Artzenheim, à une lieue de Markolsheim sur le Rhin.

17.--Partis, nous avons été loger à Biesheim, village à une demi-lieue de Brisach, où tout le bataillon était réuni. Nous sommes partis le 19 pour nous rendre à Wihr, village situé à trois quarts de lieues de Colmar.

22.--Sortis de Wihr pour loger à Colmar. Pendant notre séjour dans cette ville nous avons passé la revue du général Schauenbourg, qui était pour le moment inspecteur général de toute l'infanterie de Rhin-et-Moselle. Nous avons été cinq jours pour la passer. Le 23, au soir, chaque capitaine a été placé par son ancienneté de grade dans chaque bataillon; de sorte que la compagnie de Mondragon, qui était la cinquième du 1er bataillon, est devenue la troisième du 2e; les autres jours se sont passés à faire les grandes manoeuvres, avec la 56e demi-brigade.

27.--Partis pour aller cantonner à Wettolsheim, derrière Colmar, au pied des montagnes. Étant dans ce village, nous avons été faire deux fois les grande manoeuvres avec la 56e demi-brigade, dans les prés près de Colmar. Le 3 germinal, nous avons fait l'exercice à feu, les deux demi-brigades ensemble; chaque soldat avait quinze coups à tirer. Après ces grandes manoeuvres on est rentré dans ses cantonnements.

5 _germinal_.--Logé à Reguisheim, village situé à trois quarts de lieue de Ensisheim, à gauche.

6.--Cantonné à Blodelsheim pour faire le service sur le Rhin; ce village est à trois lieues de Brisach.

27 _germinal_.--Partis de Blodelsheim le 27 germinal pour passer le Rhin. Les postes sur le bord du Rhin de tous nos cantonnements n'ont pas été relevés: on les a laissé tels qu'ils étaient, et on a pris la route en arrière du Rhin. Nous avons été loger le même jour à Sainte-Croix, à cinq lieues du Rhin; le 28 à Merckviller; le 29 à Châtenois, bourg dans la montagne, près de Schelestadt; le 30 à Nordhausen.

1er _floréal_.--Nous sommes arrivés à Kilstett: endroit désigné pour le rassemblement de l'armée de Rhin-et-Moselle. Nous avons campé en arrivant dans une île près le Rhin, sur la droite du village. La nuit du 1er au 2, à quatre heures du matin, nous avons reçu les ordres de passer le Rhin. Dès le 1er floréal, on avait inquiété l'ennemi dans différents endroits sur le Rhin, afin qu'il ne se doute pas dans quel endroit on devait passer, ce qui a rendu notre passage plus aisé à exécuter, et avec moins de pertes. Nous avons donc, malgré la grande résistance d'une colonne autrichienne, passé le Rhin à quatre heures du matin, le 2 floréal.

Étant parvenus sur l'autre rive, et l'ennemi s'étant retiré dans plusieurs îles du Rhin, favorisé par des bois très épais, on a disputé pendant deux jours avec une intrépidité incroyable. Mais, après un si long combat, l'ennemi a été forcé d'abandonner ses positions, après avoir éprouvé des pertes considérables, tant blessés que tués ou prisonniers; ils ont été en déroute complète.

Nous avons aussi éprouvé quelques pertes à ce passage; entre autres deux généraux de blessés[54]. Mais les soldats républicains qui n'ont point succombé sous les coups de l'ennemi, ont su se venger du malheur arrivé à leurs frères d'armes; on leur a fait voir que si on était moins en nombre, on n'était pas moins en courage.

3 _floréal_.--Ils ont abandonné le Rhin à cinq lieues, en nous laissant une partie de leur artillerie et bagages; et sans les bois qui favorisaient leur retraite, toute la colonne serait tombée en notre pouvoir.

Ce passage a été exécuté en plein jour et de vive force, l'ennemi étant rangé en bataille sur l'autre rive. On lui a enlevé 20 pièces de canon, plusieurs drapeaux et fait de trois à quatre mille prisonniers, parmi lesquels deux généraux[55].

Le fort de Kehl, devant lequel le prince Charles avait épuisé ses forces, a été repris par les Français après une résistance de quelques heures de la part de l'ennemi[56].

Pendant que le vainqueur de l'Italie stipulait les articles préliminaires de la paix, les armées des généraux Hoche et Moreau chassaient l'ennemi partout où il osait lui disputer le terrain.

4 _floréal_.--À quatre heures du soir, nous avons été devant la ville d'Offenbourg, où nous sommes arrivés à onze heures du soir.

À huit heures du matin, le général Bonenfant a reçu une lettre du général de division, qui était pour annoncer à ses frères d'armes qu'une armistice était conclue avec l'armée autrichienne, et que dès ce jour les hostilités devaient cesser entre les deux armées; mais qu'on garderait toujours ses postes tels qu'ils étaient établis, jusqu'à ce que la paix fut conclue.

Ce jour-là, on a reçu l'ordre de cantonner les troupes, et vers les cinq heures du soir, nous sommes sortis du camp devant Offenbourg, pour aller cantonner dans les villages aux environs, à droite. Notre deuxième bataillon était au village de Weier, à une lieue.

6.--Sortis à cinq heures du matin pour camper en avant, à Offenbourg.

7.--Partis à neuf heures du matin pour cantonner dans les hameaux de la Forêt-Noire, à deux lieues à gauche d'Offenbourg.

9.--Partis à cinq du matin pour venir au village de Odelshofend, à une lieue en avant de Kehl. Tout le temps que nous avons été dans ce village, on allait démolir les retranchements que les Autrichiens avaient construits pour le siège du fort de Kehl; ces travaux étaient immenses; ajoutés l'un au bout de l'autre, il y en aurait eu quinze lieues de long. Nous avons cédé la place à une autre demi-brigade, chacun y faisant son tour.

20.--Logé à Ortenberg, à une lieue en avant d'Offenbourg.

23.--Cantonné à Ottenheim, à un quart de lieue du Rhin et à deux lieues de la petite ville de Lahr appartenant au Margraviat. Cette principauté était neutre depuis l'an IV ou 1796.

1er _prairial_.--Partis à quatre heures du matin pour nous rendre vis-à-vis Rhinau pour y passer le Rhin sur un pont volant qui était rétabli. C'est là que la demi-brigade s'est réunie, et en même temps a passé le Rhin; elle a été loger à Herbsheim près le bourg de Benfeld, à quatre heures de Strasbourg.

2.--Cantonné au village de Roderen, à deux lieues de Schlestadt, au pied des montagnes.

3 _messidor_.--Sortis pour aller en garnison à Neuf-Brisach et cantonner sur les bords du Rhin; en y allant nous avons logé à Wihr, village à une lieue de Colmar.

4.--Partis à sept heures du matin, nous sommes venus loger à Biesheim, grand village à une demi-lieue de Brisach. Nous sommes entrés cinq compagnies du deuxième bataillon et cinq du premier en garnison à Brisach.

Le 5 messidor, à dix heures du matin, la fourniture de notre casernement n'était pas bien brillante: c'était de la paille sur le pavé et quelques couvertes.

5 _thermidor_.--Étant dans cette ville, nous avons célébré la fête de l'anniversaire de la révolution. La fête a commencé à six heures du matin. On a battu _la générale_ dans toute la ville; à six heures et demie _l'assemblée_; ensuite le _rappel_. Il a été envoyé un détachement de canonniers aux pièces, près la porte de Strasbourg. Toute la garnison a pris les armes, ainsi que la garde nationale, et tous se sont rendus sur la place pour former le carré, en face de l'autel de la patrie, qu'on avait construit la veille du côté de la porte de Bâle. Le cortège est arrivé sur la place à sept heures: la marche était ouverte par un peloton de cavalerie de la garde nationale; ensuite, les tambours et la musique. Après, une compagnie de grenadiers de la garde nationale avec la nôtre; après, c'était notre colonel, le commandant de la place, la municipalité de Brisach et des villages voisins, décorés de leurs écharpes. Pour fermer la marche, c'était un peloton d'infanterie et un de cavalerie de la garde nationale. C'est au moment de leur entrée sur la place qu'on a tiré plusieurs coups de canon de siège. Une partie de nos officiers, les municipalités et plusieurs bourgeois de la ville sont montés sur l'autel de la patrie; y étant assemblés, un des membres y a fait un discours, qui rappelait entièrement la manière que la Révolution française avait eu lieu, et comment les prêtres et les émigrés s'y étaient pris pour faire une contre-révolution, que nous avions su déjouer, mais qu'il fallait être toujours ferme dans notre opinion de soutenir la nouvelle constitution. Ceci était les voeux de la garnison: nous n'avions pas fait tant de sacrifices pour abandonner notre patrie à de vils tyrans. Il faut cependant dire que la joie n'était pas générale, à cause des peines que nous souffrions. Cette fête était cependant glorieuse pour les Français, mais les soutiens de la patrie manquaient du plus strict nécessaire; le prêt était arriéré de plusieurs mois, on ne délivrait aucun vêtement, enfin nous manquions presque de tout. Ceci pouvait bien faire régner la mélancolie parmi les troupes; aussi la fête ressemblait à un enterrement. La fin du discours s'est terminé par: _vivre libre ou mourir!_ et _vive la République!_ Ces cris n'ont été répétés que par ceux qui étaient sur l'autel de la patrie; ensuite on a commencé l'hymne de la _Marseillaise_ qui était répétée par notre musique, mais les voix n'étaient pas unanimes, et cela a fini.

Le cortège a été reconduit de la même manière qu'il avait été amené, et la garnison est rentrée dans ses quartiers. À neuf heures du soir, le même jour, notre musique s'est rendue sur la place où elle a joué différents airs. Au même moment, les artificiers ont fait partir des feux en l'air et plusieurs marrons se sont fait entendre, et plusieurs autres fusées ont été envoyées parmi les spectateurs qui étaient sur la place. Ces dernières serpentaient parmi le monde, ce qui a donné le plus de divertissement de toute la fête; les femmes, qui sont ordinairement si curieuses, fuyaient à l'aspect de ces fusées, car elles craignaient que cela n'entrât sous leurs jupes. Après cela fait, les officiers de la garnison ont donné un bal pour finir la fête.

11 _thermidor_.--Nous sommes sortis de Brisach à huit heures du soir pour aller cantonner à Ammerschwihr, village à trois lieues de Colmar, à gauche, au pied des montagnes. Nous y sommes arrivés à cinq heures du matin, le 12. Toute cette contrée était attaquée d'une grande maladie sur les bêtes à cornes, comme vaches et boeufs. Des villages étaient dépeuplés entièrement de ce bétail; on ne trouvait point de remède pour cette maladie, ce qui affligeait beaucoup les habitants et les cultivateurs. Toutes ces montagnes ne sont que des vignobles qui sont d'un grand rapport; il y a aussi beaucoup de fruits de toutes espèces. Dans le bas de ces villages, venant sur le Rhin, il y a de belles plaines, qui sont assez fertiles en toutes sortes de grains et en pommes de terre.

10 _fructidor_.--Partis à quatre heures du matin pour nous rendre sur le Rhin, au village de Baltzenheim, à deux lieues de Brisach. Arrivés le même jour à dix heures du matin. Dans ce village, nous avons appris qu'on avait fait la découverte des conspirateurs du repos public et de la trahison de Pichegru[57] qui avait commandé à l'armée du Nord, où il avait remporté de si brillantes conquêtes. Il voulait perdre dans un moment ce qui nous coûtait tant de peines; il voulait livrer nos places fortes aux Impériaux et à Condé, qui voulaient que ce fût lui seul qui fît la contre-révolution en France. Mais aussi la trahison de Pichegru a manqué, grâce à toutes nos armées qui avaient fait une pétition au Directoire exécutif, ce qui a ranimé les coeurs des bons républicains quand ils ont vu que les armées étaient encore pour le bon parti.

Le 1er _vendémiaire_ an VI.--Jour qui ne devait plus être consacré à la République, selon le complot des conspirateurs. Nous avons célébré avec beaucoup de pompe la fête de l'anniversaire de la fondation de la République. Voici le détail de la manière dont nous l'avons célébrée.

Cette fête a été annoncée la veille au soleil couchant par une décharge d'artillerie de position, et le lendemain une pareille décharge a été faite au soleil levant. Vers les dix heures, la générale a été battue dans tous les endroits où il y avait de la troupe; chacun a pris les armes et s'est rendu sur la place de Brisach. Nos grenadiers étaient avec la garde nationale de Brisach qui était composée de deux compagnies et de deux pelotons de cavalerie. Notre musique et tous les tambours ont été ouvrir la marche du cortège qui était composé de généraux, chefs de brigade, officiers et autorités civiles de Brisach. La marche a été ouverte par un peloton de cavalerie, et, après, un peloton de grenadiers; ensuite les tambours et la musique. Puis une compagnie de chasseurs à pieds de la garde nationale, qui était formé de petits garçons de dix à douze ans très instruits, venait après. Puis, une soixantaine de jeunes citoyennes du même âge marchaient sur deux rangs; elles étaient vêtues en blanc, avec un ruban tricolore en écharpe et tenaient dans leurs mains des panetières, remplies de fleurs, de branches de chêne et d'olivier. Quatre petits garçons, aussi habillés de blanc, marchaient en tête et portaient entre eux une grosse couronne de chêne, de laurier et d'olivier surmontée d'un bonnet de liberté. Après, venaient les généraux, la municipalité, les commandants, les officiers, puis un peloton de grenadiers de ligne et la garde nationale; ensuite un assez grand nombre d'hommes de cinquante à soixante ans, armés de piques. Un peloton de cavaliers fermait la marche. Toute la troupe et le cortège s'est rendu dans cet ordre sur la place, devant l'autel de la patrie qui avait été établi le matin. Cet autel était construit par derrière avec des branches de chêne; il avait douze pieds de diamètre; les balustrades étaient couvertes de tapis de différentes couleurs; sur l'autel, étaient placés des vases remplis d'encens, avec la déesse au milieu. Sur le coin, devant l'autel étaient élevés des pilastres de marbre, après lesquels étaient attachés huit drapeaux blancs sur lesquels était peinte une urne renversée avec le bâton royal; sur d'autres était un capucin tenant dans une de ses mains une croix, et dans l'autre une torche ardente; sur le haut des pilastres étaient un drapeau tricolore et un bonnet de liberté.