Journal De Marche Du Sergent Fricasse De La 127e Demi Brigade
Chapter 6
13.--Partis à cinq heures du matin pour nous rendre au camp, près de Dachau.
17.--Partis à six heures du matin pour aller camper dans la plaine de Munich. Je dirai qu'on avait laissé une certaine quantité de soldats avec un officier dans notre camp de Dachau, pour allumer des feux comme s'il y avait eu de la troupe. Ce camp était aperçu depuis les hauteurs en avant de Munich, c'était pour faire voir à l'ennemi que nous étions en forces.
Nous étions campés dans la plaine de Munich près les parcs du duc de Bavière. Je peux dire que ces parcs étaient superbes et grands, entourés de planches très hautes et renfermant toutes sortes de bêtes sauvages et d'oiseaux. C'était si bien construit que c'était vraiment amusant; mais la guerre détruit tout; on a enlevé les planches pour se construire des abris dans le camp: de suite on s'est mis à donner la chasse aux bêtes, comme lapins, lièvres, chevreuils, biches, cerfs; les oiseaux ne s'en sont pas échappés; tout cela se prenait à la main, avec des bâtons.
Je dirai que dans les environs, à droite et à gauche de la ville de Munich, le duc de Bavière a de superbes châteaux très vastes et bien construits; il a aussi de superbes parcs fermés de murs, où il a toutes sortes d'animaux que l'on puisse imaginer; il y a aussi de beaux jets d'eau et de superbes avenues, promenades, etc. Plusieurs qui les ont vus comme moi ont dit qu'il n'y avait que le château de Versailles qui pouvait le surpasser; tout cela était fait pour enchanter.
19.--Sortis du camp à huit heures du matin pour appuyer à gauche de Munich, nous avons campé à trois lieues. C'est pendant que nous étions dans ce camp, que les émigrés ont passé l'Isar et sont venus prendre un parc de munitions qui était derrière Dachau. Nous y avions une ambulance où étaient nos blessés; ils en ont pris une partie, nos chirurgiens, nos bouchers et une compagnie de notre demi-brigade qui était pour garder le parc. Ceux qui ne voulaient pas se rendre, ils les hachaient; après qu'ils ont eu fait cette capture, ils sont retournés dans leurs positions qui étaient sur le Ridau, en avant de Munich, le long de l'Isar[48].
21.--Sortis de ce camp à onze heures du matin pour nous rendre sous les murs de Munich, là où notre avant-garde s'était battue la nuit sur l'Isar. Alors, les émigrés voulaient passer devant Munich; mais ils n'ont rien gagné. Ce même jour, nous avons campé près le faubourg de cette ville. Les faubourgs y sont grands et il y a de belles maisons; les rues larges. La ville de Munich n'est pas extrêmement étendue, mais bien peuplée, les maisons fort hautes, les rues larges et bien éclairées; dans le milieu de la place, il y a un beau jet d'eau. Elle est fermée par des bastions environnés de fossés, mais elle n'est point dans le cas de soutenir un siège; c'est la capitale de la Bavière.
Dans la bataille de la nuit du 20 au 21 que nos troupes ont eue avec les émigrés, on a brûlé des tanneries, qui étaient sur le bord de la rivière, et plusieurs gros magasins de bois. Lorsque les émigrés ont vu que ça ne pouvait servir à rien, ils ont cessé le feu. Je dirai qu'ils avaient une maison sur la route du pont, qui a été aussi brûlée.
Le duc de Bavière avait dans la ville, pour garnison, dans ce temps, douze mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie.
Les soldats français pouvaient entrer dans la ville avec une permission par écrit du colonel. La rivière qui passe près de la ville de Munich porte le nom de l'Isar.
La gauche de notre division avait déjà passé l'Isar à cinq ou six lieues de Munich, sur la droite; lorsqu'on apprit la retraite du général Jourdan qui commandait l'armée de Sambre-et-Meuse. Nos troupes ont été obligées de repasser la rivière et de se disposer à la retraite.
26 _fructidor_.--À une heure du matin, nous avons commencé notre retraite, sans cependant y être forcés par l'ennemi de notre côté. Nous avons pris la route de Munich à Dachau, bourg situé à six lieues; nous sommes restés environ quatre heures sous ses murs pour nous reposer et attendre la gauche de notre division qui est arrivée une heure après. Je dirai que notre retraite a commencé par un temps de pluie. Nous nous sommes donc mis en marche, toute la division, et nous sommes venus camper à neuf lieues de Munich, dans la position du 7 fructidor.
28.--Sortis de cette position à sept heures du matin pour exécuter plusieurs mouvements, sur la droite d'Augsbourg et de la rivière. À huit heures du soir du même jour, nous sommes revenus prendre une position à une lieue de Fridberg, en avant. Nous étions en ce moment d'arrière-garde, et même nous nous sommes vus bloqués de toute part; il fallait nous battre de tous les côtés et plus particulièrement derrière nous qu'en avant; nous aurions eu plus de facilité de retourner à Munich que du côté de la France. Et quels étaient ceux qui nous bloquaient? C'était une partie des paysans qui servaient à prendre nos parcs, les convois de malades et de pauvres blessés; ils prenaient ce qu'ils pouvaient avoir et de suite les mettaient à mort. Ils nous coupaient les routes dans lesquelles nous devions passer, par de grands fossés et des abattis d'arbres qu'ils croisaient dans la route, pendant que les Autrichiens et la légion de Condé nous faisaient user le reste de nos munitions afin d'avoir plus de facilité de nous prendre. Ils se croyaient les plus forts, mais ils s'étaient bien trompés, car si ce n'est qu'on a voulu en sortir avec tous les vivres et convois, composés de quantité de voitures chargées de toutes sortes, l'armée impériale ne nous aurait pas arrêtés un seul jour. Ils avaient de même envoyé des proclamations dans tous les pays que nous avions conquis, où ils disaient aux paysans que l'armée française était presque toute en leur pouvoir; qu'ils en avaient pris une grande partie entre Augsbourg et Munich; qu'il n'y avait plus que trois mille hommes qui s'étaient échappés, et qu'ils ne savaient pas où battre en retraite; voilà pourquoi les paysans s'étaient empressés de s'armer contre nous.
Étant dans cette position, nous avons fait encore plusieurs mouvements, allant du côté de Munich, mais nous n'avons rencontré aucune troupe.
2 _complémentaire_[49]. Nous avons été à quatre lieues, suivant la route de Munich, et nous avons campé près du village d'Andelheim.
3.--Partis en retraite sur Fridberg; où nous avons passé la rivière nommée le Negel; le même jour les ponts étaient rétablis. Nous ne sommes pas passés dans la ville d'Augsbourg, nous en avons fait le tour; elle a des remparts très hauts.
Le même jour, nous sommes venus camper à deux lieues de ce côté-ci, sur la route de Gunzbourg.
4.--Sortis à deux heures du matin pour venir sur les hauteurs de Gunzbourg où nous avons campé dans les terres labourées.
5.--Partis à huit heures du matin, nous avons passé dans la ville de Gunzbourg; nous avons été prendre une position à trois lieues de là, bordant le Danube.
1er _vendémiaire_, an V.--Partis à huit heures du soir pour la ville d'Ulm, où nous sommes arrivés à deux heures du matin. Nous avons traversé la dite ville à six heures pour venir prendre une position tout près. C'est là que tous les parcs et convois se sont réunis; et l'armée est venue passer pour que chaque division prenne la marche indiquée par le général Moreau pour faire un débouché pour le passage des convois, partie de la troupe se battait en attendant que l'autre partie défilât avec les parcs[50].
Notre position était à la droite de la ville, qui n'a que de petites fortifications et n'est pas capable de soutenir un siège. Nous sommes partis de notre position le 3, à onze heures et demie du soir, pour continuer notre retraite sur Fribourg en Brisgau. Nous avons campé à une demi-lieue d'Ulm; nous avons pris la traverse pour favoriser l'évacuation de nos parcs.
4.--Nous sommes arrivés près d'un passage du Danube, à huit heures du soir, où l'ennemi voulait forcer notre ligne et nous couper notre retraite. Depuis le matin jusqu'à neuf heures du soir, la fusillade et le canon n'ont cessé de jouer, de sorte qu'ils n'ont pas pu passer. Nous avons campé ce jour-là dans un bois, à sept lieues d'Ulm. Étant dans cette position, nous avons fait plusieurs mouvements tant de jour que de nuit pour en imposer à nos ennemis.
6.--Sortis de ce camp à une heure de l'après-midi, nous sommes venus camper auprès d'une grosse abbaye qui est à cinq lieues de Waldsee, en avant.
7.--Partis à une heure du matin, nous sommes allés camper à deux lieues de Waldsee, sur la gauche.
8.--Sortis de ce camp à une heure du matin pour nous rendre sur des hauteurs à gauche de Ahldorf; ce village est situé près des grands marais et vis-à-vis d'un parc. C'est dans ces environs que notre colonne s'est réunie, de manière que lorsque la colonne se mettait en marche, elle était divisée sur plusieurs points, pour deux ou trois jours; et après il y avait un point de ralliement. Je dirai que dans ce village de Ahldorf le feu a pris à une grosse maison pendant la nuit.
9.--Partis à dix heures du matin. La troupe, qui marchait avant nous, a fait rencontre de l'ennemi, ce qui a un peu ralenti notre marche. À la première attaque, il a fait beaucoup de résistance, mais après quelques heures de combat il a été obligé de se reployer, mais sans abandonner la route sur laquelle nos convois devaient passer. Notre avant-garde s'est avancée et leur a fait abandonner leurs positions. Nous avons campé ce jour-là près le village de Berg, hauteur assez considérable, du côté opposé à l'ennemi, qui était sur la route immédiatement près l'abbaye de Vincastel, dans la Souabe.
Durant le temps que nous avons occupé cette position près le village de Berg, nous avons fait plusieurs mouvements de droite et de gauche pour nous éclairer sur la marche de nos ennemis.
Le général Moreau, qui voyait que ces mouvements de la part de l'ennemi rendaient sa retraite dangereuse, les fit attaquer le 1er octobre sur toute la ligne près de Biberach, et lui enleva vingt canons, des drapeaux et environ cinq-mille prisonniers, parmi lesquels soixante-cinq officiers; à cette affaire, c'était le général Latour qui commandait les Autrichiens.
14.--Partis de Berg à huit heures du matin, nous sommes venus camper à six lieues en avant de Stockach.
15.--À quatre heures du matin, nous sommes venus camper sur les hauteurs, à deux lieues de Stockach. Il faut remarquer que nous ne pouvions faire beaucoup de chemin parce qu'il fallait que notre avant-garde fît une ouverture parmi l'ennemi, et débarrassât les routes pour faire passer nos convois.
16.--Partis à cinq heures du matin pour camper sur les hauteurs, à un quart de lieue de Stockach, du côté de la route de Fribourg. Je dirai que c'est dans ces environs que nous avons eu plusieurs convois de malades ou de blessés égorgés.
Ces pauvres malheureux étaient couverts de blessures et sans défense. Les infâmes se vengeaient sur eux des fléaux de la guerre qui avait dévastée leur contrée. Mais qu'ont-ils gagné, ces esprits faibles qui se sont laissé séduire par les écrits que leurs seigneurs et leurs émigrés leur avaient envoyés en leur disant que s'ils pouvaient nous arrêter, la guerre serait bientôt finie et qu'ils seraient affranchis pendant deux ans de tout impôt? Ils étaient tellement pénétrés qu'il n'y avait plus qu'à serrer la main pour nous prendre, qu'ils quittaient tous leurs chaumières et se mettaient de tous les côtés sur la route, les chemins. Tout était bien gardé. Les femmes, les filles, les enfants, enfin tous s'y mettaient, et l'armée autrichienne les secondait dans leurs mauvais desseins.
Ils sont venus un jour pour prendre notre magasin de poudre qui était près de cette ville avec plusieurs pièces d'artillerie de réserve, et aussi celles que l'on avait prises à l'ennemi et que l'on n'avait pas eu le temps d'évacuer; mais ils ont été bien reçus. Il s'est trouvé quelques-unes de nos troupes dans les environs, ils ont été repoussés et se sont retirés dans les bois des environs. Dans les villages d'où ces misérables étaient partis pour nous couper notre route, on a brûlé quelques unes de leurs maisons et on a pillé les autres.
Nous sommes sortis du camp de Stockach après que tout a été sur des voitures, et qu'il ne restait plus rien dans le magasin. C'était le 17, à onze heures du matin, que nous avons suivi la route de Fribourg, et que nous sommes venus camper à deux lieues et demie de ce côté-ci de Stockach, près d'un village où tous les habitants étaient partis dans les bois pour nous couper notre retraite. Dans cet endroit, nous avons eu des blessés égorgés; pendant la nuit quelqu'un a mis le feu à une maison. Étant dans cette position, nous avons passé en avant du village et nous avons attendu notre arrière-garde.
18.--À une heure de l'après-midi, nous avons campé sur les hauteurs en avant de Lemmingen où on nous faisait espérer des vivres; on a trouvé dans cette ville un seul homme et point de vivres. Je dirai qu'on a brûlé environ vingt-quatre maisons; la pluie nous avait pris près de la ville de Hoch, et la nuit que nous avons été camper sur les hauteurs de la ville de Lemmingen a été abominable; la pluie emmenait toute la terre de notre camp dans la colline.
19.--Partis à une heure du matin, nous avons défilé au milieu des maisons tout en feu, et nous sommes venus camper sur une montagne très haute.
20.--Descendus de cette montagne, pour aller camper dans la plaine près le Danube où l'ennemi nous est venu attaquer vers les huit heures du matin. Le 21, après plusieurs heures de combat, nous les avons repoussés; après, nous avons continué notre retraite. Le combat à notre droite a été plus engagé que le nôtre, mais ils n'ont pas pu percer notre ligne qui était près la route où nos parcs et convois défilaient. Nous avons continué notre retraite, mais je dirai que, l'ennemi nous suivant de près, nous avons été obligés, par plusieurs reprises, de marcher en colonne et de nous mettre en bataille lorsqu'il se trouvait des obstacles où l'on ne pouvait pas tous marcher ensemble; les uns battaient en retraite et les autres observaient.
Ce jour-là, nous sommes venus camper près d'une petite ville, à trois lieues de Neustadt; là nous sommes arrivés la nuit par une pluie continuelle et des chemins presque impraticables.
22.--Partis de cette position à trois heures du matin, pour venir camper du côté de Neustadt, le long du revers de la montagne, dans une gorge de la forêt Noire, sur la route de Fribourg.
23.--Sortis à midi, nous sommes venus camper sur le revers d'une colline, à gauche de la route de Fribourg.
26.--Partis à dix heures du matin pour venir camper dans la gorge de Fribourg. À une demi-lieue, sur la route, il y avait de grands hangars qui servaient de magasins pour l'armée impériale, et comme ils étaient vides, nous nous en sommes servis pour nous mettre à couvert. Notre arrière-garde s'est bien battue dans cette gorge, aux environs de Neustadt.
28.--Partis à midi, nous sommes passés près des faubourgs de Fribourg; de suite nous avons été camper dans une gorge tenant à gauche de la route de Brisach. Notre position était près d'un couvent de religieuses, qui était dans le fond de la gorge.
30.--Sortis le 30, à deux heures du matin, nous avons pris la route de Huningue. Vers huit heures du matin, notre arrière-garde a été attaquée par l'ennemi, près du faubourg de Fribourg. Au petit point du jour, on nous a mis en bataille derrière un village situé près la route de Huningue et au pied de la montagne de Fribourg. L'attaque du matin a duré toute la journée; en nous retirant, nous avons campé ce jour là dans la broussaille, le long de la montagne, à quatre lieues de la ville de Fribourg, sur la gauche de la route de Brisach.
1er _brumaire_.--Nous avons pris la traverse dans les montagnes du marquisat du Brisgau, pays de Bade, tenant à la forêt Noire. Nous sommes venus camper sur les hauteurs d'une montagne à quatre lieues d'Huningue.
2.--Nous avons fait un mouvement à huit heures du matin. Nous sommes venus camper dans le fond du vallon, à une demi-lieue du village. Nous étions divisés sur plusieurs points pour observer les manoeuvres de l'ennemi (mais en cas d'attaque, on se réunissait sur un point).
8.--À cinq heures du matin, l'ennemi est venu nous attaquer sur différents points; en premier lieu nous avons repoussé l'ennemi; il nous a repoussé un instant après dans notre position où ils nous ont fait quelques prisonniers. On a soutenu longtemps dans le même endroit, mais comme ils avaient beaucoup d'artillerie dans une belle position sur la hauteur, qui leur donnait beaucoup d'avantages sur la nôtre, à peine pouvait-on trouver un emplacement pour se mettre. La pluie continuelle rendait le terrain très mouvant, et comme il y avait différentes collines à garder, dans des bois où l'on n'y voyait pas la moindre clarté, l'ennemi ne cherchant qu'à nous couper notre retraite sur Huningue (car sur la route de Brisach, le canon s'est fait entendre, comme sur notre colline, et je crois même encore plus fort), je dirai que le feu a été très soutenu de part et d'autre toute la journée; nous avons perdu quelques hommes, mais la plupart étaient des blessés. Nous avons exécuté plusieurs marches sur la droite et sur la gauche de la colline; une grande partie des bataillons étaient en tirailleurs, lorsque le soir est venu.
On a cédé le village devant lequel nous étions. Je crois, si ce jour-là n'avait pas eu de nuit, que le feu n'aurait pas cessé. C'est l'obscurité qui a fait la fin de notre journée. La pluie a commencé avec l'attaque et a duré vingt-quatre heures; vers la fin, à peine la poudre voulait-elle prendre. On croirait peut-être comme on s'est battu toute la journée, que l'ennemi nous a poussés bien loin; eh bien, dans toute la journée nous avons reculé d'une demi-lieue; voilà tout le progrès de l'ennemi. Pour la perte des hommes, je crois qu'elle a été égale.
À sept heures du soir, nous avons pris notre retraite. La route sur laquelle nous devions passer traversait le village que l'ennemi occupait, et, pour la rejoindre, il y avait plusieurs obstacles, mais tout de même il a fallu les franchir.
3 _brumaire_.--À sept heures du soir, nous nous sommes mis en marche pour rejoindre la route: nous avons traversé un bois; de là, nous sommes descendus dans le fond d'une colline très profonde où nous avons trouvé une rivière qui avait environ quinze pieds de large et trois pieds de profondeur; cela n'a pas longtemps retardé notre marche (nous étions déjà percés de la pluie de la journée), nous avons franchi cet obstacle. Il se trouvait encore un petit ruisseau au pied d'une assez forte éminence qui était garnie de ronces et d'épines; il fallait y monter à quatre pattes; et bien des fois, étant presque en haut on retombait en bas. En haut on trouvait la route, mais une patrouille de sept cavaliers ennemis venait à notre rencontre. Aussitôt notre adjudant major, nommé Scherer, crie au premier: _Qui vive!_--Il répond dans sa langue: _Verda!_--Ledit adjudant lui dit: _Prisonnier!_--_Nix prisonnier._--_Rends-toi, coquin!_ lui dit-il.--_Nix coquin!_ Aussitôt il pique des deux et va rejoindre ses camarades qui étaient encore plus avant dans la route. Aussitôt, ils sont revenus au grand galop et ont passé parmi nous, sans recevoir un coup de fusil, car les armes étaient si mouillées de toute la journée et du passage de la rivière, qu'elles ne pouvaient plus faire feu, et puis on n'y voyait pas clair. Dans la boue à mi-jambes, nous avons continué notre retraite, environ à deux lieues d'Huningue. Tout mouillés que nous étions et sans vivres, nous avons campé dans des sapins tout près de la route.
4.--De cette position, à quatre heures du matin, nous sommes venus sur les hauteurs près de Lorrach pour camper. L'ennemi était sur nos traces et voulait passer avant nous le Rhin, mais comme le pont nous appartenait, nous avons voulu y passer avant eux.
5.--Partis à minuit pour nous rendre près le pont d'Huningue vers cinq heures et demie du matin. Lorsque est venu notre tour, à huit heures du matin, nous avons passé le pont qui était construit de trente-sept grosses barques.--Je dirai que nous étions de la division du général Férino pendant la campagne de l'autre rive du Rhin. Pendant notre retraite, nous avons eu vingt jours de pluies continuelles.
Lorsque nous avons eu repassé le Rhin, nous avons été nous reposer près le village de Bourgfeld, sur la route de Bâle et d'Huningue, pendant cinq heures. Le soir, nous avons été loger au Village-Neuf, sur le Rhin, à une demi-lieue à gauche d'Huningue. Pendant que nous étions sur l'autre rive du Rhin, on avait découvert les anciennes fondations d'un fort qui était sur le bord du Rhin et près le territoire de Bâle, on avait relevé l'ouvrage à cornes et le fort où on avait mis de fortes pièces pour défendre la tête du pont. Cet ouvrage était enclos d'un bon fossé plein d'eau; on avait aussi commandé une forte redoute en avant d'Huningue, pour défendre l'approche du fort nouvellement construit.--Ces ouvrages ont retenu la colonne autrichienne pendant tout l'hiver[51].
Comme nous voilà rentrés en France, et que l'ennemi ne nous poursuit plus, je vais faire un petit détail sur le costume des deux sexes du Brisgau et de la Forêt-Noire.
La situation des habitants de la frontière est très simple, et ils vivent contents dans leurs petites chaumières; le bois ne manque pas, mais, pour la terre, elle n'y est pas bien commune: ils en ont quelque peu sur le sommet de quelques hautes montagnes, où ils sèment du seigle avec un peu de blé; dans la vallée, ils plantent des pommes de terre. Le pâturage y est assez frais, aussi ils ont presque tous des vaches. Les maisons ne sont pas bien épaisses et construites en bois; lorsqu'un père de famille marie ses enfants, il leur construit des petites maisons aux environs de la sienne; mais ils font cela quand la famille ne peut plus tenir dans la maison paternelle.
C'est un vrai désert, aussi le monde qui l'habite est aussi brute que sont leurs habitations; la plupart n'ont aucune éducation; comme la nature les a créés, ils restent. Les hommes sont habillés grossièrement, ils portent sur la tête un petit chapeau de paille, des cheveux courts et tout hérissés; leurs chemises de toile très forte sans cols, car on ne leur voit jamais rien autour du cou. Leur culotte, très large avec des plis tout autour qui leur font des genoux gros comme la tête, est froncée comme une bourse. Ils ne portent rien aux jambes, et aux pieds ils ont des souliers aussi durs que du bois; les semelles ont deux doigts d'épais, et bordées de gros clous tout autour. Ils ont des gilets qui leur tombent au milieu des cuisses; des habits moins courts qui se boutonnent tout le long; et les poches battent au bas du ventre. Cet habillement est tout en toile, la plupart du temps tout noir; aussi ils ressemblent à des charbonniers. Les femmes et les filles ont pour coiffure un petit chapeau de paille à quatre cornes, comme une espèce de _carquelin_[52]. Elles portent leurs cheveux en deux tresses tirées très près de la tête, qui est grosse comme celle d'un veau de deux mois; une encolure de même; leur gorge est parée par une grosse chemise, brodée d'une grosse dentelle, avec un corset rouge où sont enfermés des appas très gros, qu'elles fagottent comme un fagot. Les jupes qu'elles portent sont de différentes couleurs: elles en mettent trois, la plus grande ne passe pas les genoux, la deuxième un peu plus haut, la troisième va au bas du nombril; elles sont brodées chacune d'une tresse large de différentes couleurs. Le plus souvent elles vont toutes déchaussées; elles ont des souliers hauts avec de forts clous. Leur nourriture est le lait, le lard et la choucroute. Nous avons logé dans leurs maisons en allant sur le lac de Constance; ils avaient toujours les yeux sur nous, parce que nous étions costumés différemment qu'eux.