Journal De Marche Du Sergent Fricasse De La 127e Demi Brigade

Chapter 4

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12 _frimaire_.--Sortis de Hangel pour passer à la droite de la Logne. Suivant les bords du Rhin à une demi-lieue de la Logne, nous cantonnons au village nommé Nille?

Nous avons reçu des ordres pour nous rendre à Bonn, soi-disant pour passer le reste de l'hiver; nous sommes partis le 13; lorsque nous avons été près des murs de ladite ville, nous avons reçu des ordres pour aller cantonner dans les villages à une lieue et demie à la droite de Bonn. Nous sommes arrivés dans ces cantonnements le 17, dans un village nommé Melheim, situé sur le Rhin. Notre état-major est resté dans ce village; notre compagnie a été détachée à une demi-lieue en arrière à un village nommé Lanesdorf, situé auprès de grosses montagnes; nous montions tout de même la garde sur le Rhin.

Quel froid nous avons enduré étant de garde dans ces endroits!

Des sentinelles sont mortes en faction; cependant on les relevait toutes les demi-heures. Le Rhin était tout en glace; pendant vingt-quatre heures, on était obligés de jeûner, car nos vivres étaient gelés, durs comme de la pierre. Je ne veux pas peindre les maux que nous avons soufferts dans ces différentes occasions; ils seraient faits pour attendrir un coeur de roche. Que l'on se souvienne de la rigueur des froids des différents hivers, de la rareté des vivres et du vêtement; cela suffira pour dire que nous avons été malheureux.

17 _nivôse_.--Sortis de ce cantonnement pour aller au village nommé Keising, à une demi-lieue de Bonn. Étant dans ce village, je suis allé voir la ville de Bonn; je dirai qu'elle est très belle: des rues larges et bien propres, des maisons d'une belle construction, très éclairées, de belles places bien grandes, un superbe château à l'entrée de la ville, situé au midi et appartenant à l'électeur. Le Rhin flotte contre ses murs: elle n'est fermée que par des petits remparts, très bien construits. Dans les environs de la ville, il y a de belles avenues de marronniers et de tilleuls, environnées de belles plaines.

Étant au village de Keising, nous avons fait l'anniversaire de la mort de Capet. Cela a eu lieu le 2 pluviôse, à dix heures du matin. Le bataillon étant rassemblé, on a fait trois décharges et les pièces d'artillerie en ont fait de même. Cela s'est fait dans l'armée de Sambre-et-Meuse, dans nos cantonnements sur le bord du Rhin.

Nous sommes partis de Keising le 5 pluviôse 1795 (vieux style). Journée odieuse et fatigante pour aller à Aix-la-Chapelle. Au moment où nous nous sommes mis en route, il tombait de la pluie; il y avait longtemps qu'il faisait de fortes gelées; ce jour-là il paraissait faire un dégel universel. Jamais Français et autres n'ont vu une pareille journée, elle a duré vingt-quatre heures. Toute la troupe était fatiguée. On enfonçait dans la terre jusqu'aux genoux, on faisait trois ou quatre pas, et il fallait s'arrêter pour reprendre haleine; aussi plusieurs soldats y ont perdu la vie, et même les chevaux, avec rien sur leur dos, avaient bien de la peine à s'en tirer. Ce n'était pas cependant dans des marais, c'était dans des champs de gravier; on aurait préféré marcher dans l'eau jusqu'aux reins, plutôt que dans de pareils chemins; mais il n'y avait pas de choix; il fallait que la route se fasse.

Nous avons été dans cette triste situation depuis le matin jusqu'au soir à la nuit. Étant arrivés à une petite ville nommée Bruhl, toute la demi-brigade n'y a pu loger. Il était nuit: il nous a fallu aller loger à une demi-lieue de Bruhl, dans un village. Pour faire cette demi-lieue, nous avons été deux heures; en arrivant, les billets de logement nous ont été distribués, mais on a eu bien de la peine à les trouver, par rapport à la nuit.

Le lendemain, la route était plus favorable, la gelée avait remplacé le dégel, la nuit avait raffermi la route, et le matin il tombait de la neige qui a duré jusqu'à midi. Nous sommes partis de nos logements à sept heures du matin vers Aix-la-Chapelle. Nous avons logé en y allant à Norwenig, à Duren, à Eschviller. À Aix-la-Chapelle, nous avons logé chez le bourgeois. Nous y sommes restés un mois pendant lequel les officiers et sous-officiers ont été plusieurs fois chez le général de division Poucet pour apprendre la théorie.

L'armée de Sambre et Meuse passait alors pour être si peu disciplinée, parmi les Français, que l'on croyait que les généraux n'osaient livrer aucun combat faute de discipline et de subordination. Le tout venait de la part des ennemis de la liberté, qui cherchaient à mettre le désordre parmi nos troupes, en faisant naître l'idée que le droit de la guerre était de piller tout pays conquis.

Mais le Français a su se comporter plus vaillamment, car c'est la discipline qui a fait tous nos succès, et qui a excité l'admiration de toute l'Europe. Voilà pourquoi les ennemis de la République voulaient nous entraîner au pillage; les perfides savaient bien qu'une armée sans discipline est une armée vaincue; ils savaient par eux-mêmes que des brigands ne sont jamais qu'une troupe de lâches. Nous avons démenti cette calomnie par notre conduite; l'amour de l'ordre et de la discipline, le respect pour les personnes et les propriétés, distingueront toujours l'armée de Sambre et Meuse.

Voici un discours du représentant du peuple Gillet aux habitants d'Aix-la-Chapelle, qui prouve la générosité des Français:

«Habitants d'Aix-la-Chapelle,

»Des actes de cruauté ont été commis dans votre ville envers des soldats français lors de la retraite de l'armée au mois de mars 1793: des soldats malades et blessés ont été jetés par les fenêtres dans la rue; d'autres ont été fusillés par des bourgeois qui se tenaient cachés dans leurs maisons. Nous n'userons point des droits que pourraient nous donner de justes représailles.

«Si les ennemis de la France se sont couverts de tous les crimes, le Français s'honorera toujours d'être généreux. Mais le sang de nos frères cruellement massacrés demande vengeance. Sans doute ces actes de barbarie ont été désavoués par la majorité des citoyens, et ne peuvent être l'ouvrage que d'un petit nombre. Nous demandons que les coupables nous soient livrés dans les vingt-quatre heures; vous nous devez cette justice, vous la devez à vous-mêmes sous peine d'être réputés complices des plus atroces forfaits.

Signé: «GILLET.»

Le 10 ventôse, nous avons célébré la fête de la prise de la Hollande[25], et, ce même jour-là, les nobles et ceux qui avaient des titres de noblesse les ont brûlés en notre présence, sous les armes.

Je dirai qu'Aix-la-Chapelle est très grand et bien peuplé: il y a beaucoup de manufactures en tout genre; on y trouve de bonne eau vulnéraire pour boire et prendre des bains; il y a de belles maisons très élevées, de belles rues larges et de belles grandes places. Elle n'est fermée que de plusieurs simples murs; c'est une ville très ancienne.

Nous sommes partis d'Aix-la-Chapelle le 11 ventôse pour aller cantonner aux environs d'Aix-la-Chapelle, au bourg nommé Eschviller; notre compagnie a été détachée à un village nommé Nolberg.

Je dirai que dans les campagnes de ces pays, ils sont assez à leur aise. Ils vivent bien avec de la choucroute, du bon lard; leur soupe est faite avec de l'orge mondé, de la viande de boeuf salé; ils mangent beaucoup de carottes, de navets; prennent le matin beaucoup de café avec du beurre frais et des confitures; leur boisson est de la bonne bière et du _chenik_. Leurs maisons sont très propres, lavées tous les samedis; leur batterie de cuisine est en fer noir et jaune, très bien éclaircie, et même leur crémaillère; pincettes et pelle à feu, tout est dans la plus grande propreté. Le sexe des deux sortes y est très affable; les hommes, leur costume n'est pas différent du nôtre; mais les femmes ont un déshabillé assez long; pour coiffure, des petits bonnets de velours ou autre couleur, bordés sur le devant avec une dentelle en or; leurs cheveux en plusieurs tresses qu'elles roulent derrière leur bonnet comme un escargot, et tenus avec une grande épingle en argent, large comme les deux doigts. Leur parler est l'allemand. Tout ce pays est très fertile pour toutes choses.

Nous sommes partis de Nolberg le 25 ventôse pour revenir sur les bords du Rhin; nous avons logé en y allant à Duren, à Norwenigbourg, à Bruhl-ville. De là, nous avons été prendre nos cantonnements sur le bord du Rhin, au village nommé Nieder-Weslingen. C'était le 27; dans cet endroit on nous a diminué les vivres; nous avions par jour une livre de pain et une once de riz; avec ces vivres nous étions une partie de la nuit sur pied et montions la garde d'un jour à l'autre. Voilà comme les soutiens de la patrie avaient toutes leurs aises.

7 _germinal_.--Sortis de Nieder-Weslingen. Ce jour-là, nous avons appris le traité avec le roi de Prusse[26]. Notre marche était dirigée sur Coblentz. Nous avons logé, en y allant, à Bonn, à Breisig, à Kretz. Là nous sommes restés huit jours.

16.--Arrivés à Coblentz où nous n'avons pas logé; notre logement a été à gauche de la ville, au village nommé Kesselheim, situé sur le bord du Rhin.

17.--Entrés dans la ville de Coblentz à huit heures du matin. Nous avons été logés dans des maisons d'émigrés toutes dévastées, et à peine avions nous de la paille pour reposer nos pauvres membres tout navrés de fatigue, avec notre livre de pain et notre once de riz[27]. Bien des fois, on ne pouvait pas avoir du pain et très peu de viande bien maigre; nous ne pouvions trouver aucune chose pour notre papier, car personne ne s'en souciait, et pour un pain de trois livres, il fallait donner vingt-cinq francs en papier[28].

La ville de Coblentz est grande et très peuplée; il y a beaucoup de rues très larges, mais aussi il y en a où les voitures ne peuvent pas passer; il y a de belles places et principalement la place d'Armes, entourée de bornes de pierre avec de grosses chaînes de fer.

Deux rangs de tilleuls forment un berceau couvert tout autour de la place; elle est environnée de belles grosses maisons très hautes et d'une belle construction. Et même dans une partie de la ville, en sortant de la place d'Armes, on voit un boulingrin et une superbe maison toute neuve, que l'Electeur de cette ville a fait bâtir; elle nous servait d'hôpital du temps que nous étions dans ces contrées. Cette maison est sur le bord du Rhin, environnée de grands jardins nouvellement plantés. Il y a aussi de magnifiques promenades. Cette ville est du côté du nord, bornée par la Moselle qui tombe de là dans le Rhin, vis-à-vis du fort, et, au levant, le Rhin flotte contre ses murs. Cette ville avait de forts bastions et de gros cavaliers qui défendaient son approche, entre le Rhin et la Moselle; ces fortifications ont été démolies dans le temps que nous étions là, de sorte qu'elle n'est maintenant fermée que d'un simple mur, du côté du Rhin. Il y a un fort très haut qui peut brûler la ville; c'est un morceau qui ne peut être pris que par la famine. Les Français y sont entrés lorsqu'ils ont poussé l'armée autrichienne au delà du Rhin.

Nous avons construit des forts et des retranchements bien palissadés à une demi-lieue de la ville entre la Moselle et le Rhin, dans la plaine.

Le costume des deux sexes est le même que celui d'Aix-la-Chapelle.

5 _floréal_.--Partis de Coblentz à deux heures du matin pour nous rendre à Rhense, ville située sur le Rhin, sur le versant d'une petite colline.--Quelques jours avant de sortir de Coblentz, on nous a annoncé la paix avec le roi de Prusse, ce qui a donné bien du contentement à toute la troupe de voir que leur ouvrage commençait à produire[29].

10.--Partis de Rhense pour revenir à Capellen, sur le bord du Rhin, au pied de grosses montagnes.

18.--Partis de Capellen pour revenir camper sur une hauteur près de la ville de Coblentz, à droite du camp nommé le camp de la Chartreuse; il portait le nom du couvent qui était sur le bout de la montagne, près de la ville. Ce couvent était tout dévasté et servait à mettre les chevaux de l'artillerie. C'est dans ce camp que noua avons encore fait pénitence. La misère augmentait tous les jours pour les défenseurs de la patrie; nous avons été réduits à douze onces de pain par jour, et bien des fois on ne pouvait pas en avoir. Il fallait cependant faire son service, bivouaquer et monter la garde très souvent. Mais le printemps nous produisait des plantes pour un peu nous soutenir, qui étaient des feuilles de pois sortant à peine de terre, des coquelicots ou _feu-d'enfer_, du sarrasin, des pissenlits. Avec tous ces herbages, nous en faisions une farce que nous mangions en guise de pain; et lorsque le seigle est venu en grains, on allait lui couper la tête et on le faisait griller sur le feu. Les pommes à peine défleuries nous servaient aussi de nourriture.

C'était vraiment une grande misère, on voyait plusieurs soldats cachés derrière des haies, attendant que le laboureur qui plantait des pommes de terre fendues en quatre pour en récolter pour l'hiver prochain, fût parti de son champ. Aussitôt les soldats affamés parcouraient le champ, cherchant dans la terre les petits morceaux de pommes de terre, et revenaient au camp avec leur petite proie, et les faisaient cuire[30].

Huit ou dix jours après on reparcourait les champs, les morceaux de pommes de terre qui avaient échappés à la première recherche commençaient à sortir de terre; on les enlevait avec beaucoup de contentement de se voir quelques petits morceaux de pommes de terre pour se sauver la vie.

Le matin on battait la breloque pour le pain, la viande, mais on revenait souvent sans viande[31]. Le soir, à l'entrée de la nuit, pas tous les jours, on revenait avec un pain pour quatre hommes. Tout le monde sortait de ses baraques et la gaîté renaissait pour un moment dans le camp; dans la journée tout le monde était comme mort, sur sa pauvre paille, prenant la misère en patience et s'amusant à détruire sa vermine.

Après une misère pareille et des maux si longs et si pénibles, quelques-uns diront: «les soldats ne sont que des voleurs. Voyez comme ils allaient dévaster les travaux des pauvres laboureurs!» Nous sentions bien la perte que nous causions, mais lequel pouvait-on préférer dans un pareil cas, de mourir? Non, mais je crois, de vivre et d'être utile!

Dans le courant de prairial, an III de la République française, les officiers, sous-officiers et soldats de la 127e demi-brigade de l'armée de Sambre-et-Meuse ont écrit à la Convention nationale, s'exprimant en ces termes:

«Que venons-nous d'apprendre? Quoi! les factieux s'agitent encore autour de la Représentation nationale; le reste impur des complices de la Terreur ose de nouveau provoquer au pillage, à l'assassinat, au mépris de l'humanité, à la violation des droits du peuple.

«Que veulent donc ces hommes téméraires? et quels sont leurs projet perfides, leurs avidités cruelles? Ils cherchent des prétextes. Mais ce n'est pas du pain qu'ils demandent, c'est du sang. Ils sont jaloux du repos du peuple, ils ont soif de son avenir heureux; leur rage scélérate veut ensevelir la liberté publique, sous les corps enlacés des victimes, et dominer sur ces débris.

«Législateurs, conservez l'attitude imposante que vous avez prise! rappelez-vous toujours ce qu'est le peuple et que le peuple ne veut pas être opprimé par une poignée de factieux; songez que les agitateurs qui osent vous menacer, ne sont pas citoyens de Paris, et que les citoyens de Paris ne sont eux-mêmes qu'une petite fraction de la République!

«Si l'audace des uns croissait avec leur criminel espoir, et si le courage des autres s'amollissait par la crainte; si les premiers oubliaient leur premier devoir et les derniers leur ancienne gloire; s'il fallait enfin que des colonnes s'ébranlassent des armées victorieuses pour aller défendre la Convention nationale; parlez, législateurs! Nous volons autour de vous, les factieux ne parviendront jusqu'à vous qu'en marchant sur nos cadavres.

«Une république fondée sur les moeurs et sur la justice est impérissable comme la nature[32].»

Le 22 prairial, on nous a annoncé la prise de Luxembourg. Les 29 et 30 prairial, et le 1er messidor, nous avons vu passer la garnison du dit Luxembourg, au nombre de douze mille, qui ont passé le Rhin à Coblentz, après avoir passé devant nous.

Le 9 du mois de thermidor, nous avons reçu trois drapeaux tricolores où était le numéro de la demi-brigade. Avec les républicains qui composaient ce corps, nous avons juré dans ce moment de ne jamais abandonner ces drapeaux qu'à la mort, comme nous avions fait jusqu'alors des précédents.

On nous a fait dans ce même moment du feu avec les morceaux des anciens qui avaient été fracassés au blocus de Maubeuge et au siège de Maëstricht; ils ressemblent à des vieux guerriers qui étaient devenus bien caducs en acquérant de la gloire et en parcourant les champs de Bellone.

10 _thermidor_.--Partis du camp de la Chartreuse par une grande pluie qui a duré deux jours; les ordres étaient donnés pour nous rendre à Creutznach. Le 14, nous avons logé, en y allant, à Ventzenheim où nous avons eu séjour; le 15, à Kircheim-Bolanden. Dans cette ville, le prince de Weilburg a un superbe château de plaisance; il est environné de jardins où il y a des arbres de toute espèce, il y a un parc bien distribué: de belles cascades d'eau, des promenades bien agréables, et des pièces de gazon très bien garnies. La vue ne peut pas se contenter d'examiner toutes ces belles choses, qui semblent être faites par la nature.

16.--Logé à Pitzersheim. Avant d'arriver à ce village, on voit les tours de Mannheim: il est seulement à trois quarts de lieues de Neustadt.

17.--À Neustadt; 18, à Nuzdorff, premier village de France, venant de Coblentz et frontière du Palatin[33]. Ce village est très grand et situé à une demi-lieue de Landau.

19.--À Altenstadt, village à un quart de lieue de Wissembourg, où nous avons eu séjour.

21.--À Beinheim, village situé sur la route de Lauterbourg[34] à Strasbourg.

22.--Partis à sept heures du matin pour nous rendre au fort Vauban, seulement le premier bataillon, les deux autres ont été camper dans la plaine de Beinheim. Nous avons relevé au fort un bataillon de la 92e demi-brigade, ci-devant d'Artois.

Cette place se nommait, avant la Révolution, le Fort-Louis; elle ne pouvait être prise que par famine, mais elle a été livrée aux Prussiens en 1792. Les Français ont repris cette place, la même année, après le déblocus de Landau. Durant le temps que les Prussiens sont restés au dit fort, ils ont miné le quartier et autres fortifications[35]. Au moment où il a fallu les abandonner, ils ont fait sauter toutes les mines; il restait encore quelques maisons où ils ont mis le feu en partant, de sorte que maintenant cette place est comme un désert. Nous étions logés dans des vieilles masures, comme tout le bataillon, parce que le Rhin avait débordé, et les baraques étaient encore pleines d'eau. Le mauvais air qui régnait dans cette place a fait que tout le bataillon, et même les deux autres, ont été pris de maladie; c'était comme une peste. Jusqu'à dix hommes par compagnie étaient obligés d'aller à l'hôpital, car ils étaient attaqués d'une fièvre très violente. De soixante hommes que nous étions dans notre compagnie, nous sommes restés à deux qui n'ont pas été malades. La fièvre était mauvaise, car il y en a beaucoup qui en sont morts. Nous avons fait notre purgatoire dans cette place; nuit et jour nous étions tourmentés, il y avait des petites mouches que l'on nomme des _cousins_, qui nous faisaient bien de la peine, il y en avait si épais qu'on les aurait coupés avec des sabres; les puces et les poux n'y manquaient pas.

Étant dans cette place, nous avons fait la réjouissance de l'anniversaire de la Fédération. Le 23 thermidor[36], chaque pièce de canon a tiré trois coups, et chaque soldat de même. La réjouissance s'est faite de cette manière dans l'armée de Rhin et Moselle.

12 _fructidor_.--Sortis du fort; il est dans une île, et le Rhin passe tout autour. Les Prussiens avaient brûlé une partie du pont qui conduit à un petit fort qui est du côté de l'Alsace; il en porte le nom: ce pont traverse un bras du Rhin et conduit au grand fort: dans ce temps, pour y entrer, il n'y avait qu'un pont volant.

Sortant de cet endroit, nous avons été camper au camp près de Beinheim. Les gardes n'ont point été relevées en partant, à cause de la grande maladie; nous avons été relevés par un de nos bataillons.

14.--Nous sommes partis du camp pour nous rendre à Strasbourg. J'ai fait rencontre d'un vieux bourgeois qui m'arrête et me dit: «Mon ami, je ne peux m'empêcher de rire, vu le costume que la République vous donne, car vous ressemblez plutôt à un capucin qu'à un soldat.»

Je lui dis que l'habit ne faisait pas le moine et qu'il pouvait continuer sa promenade; qu'il ne serait plus si étonné, car il en verrait beaucoup de cette couleur. Il n'avait pas tout à fait tort, car je portais une capote couleur marron que j'avais reçue devant Cologne[37].

Nous avons été loger chez le bourgeois en arrivant. Le 15, nous sommes entrés dans la caserne de Finkmatt.

Partis de Strasbourg le 16; les gardes n'ont point été relevées en partant, car il n'y avait point de garnison.

16 et 17.--Nous avons logé à Plobsheim et à Rhinau, villages situés à un quart de lieue du Rhin, mais tout de même nos postes y étaient établis. C'est dans cet endroit que j'ai commencé à faire le service de sergent-major.

19.--Nous avons pris les armes pour recevoir notre nouvelle Constitution; on nous en a fait la lecture, et étant finie, tous ceux qui savaient signer ont été signer le procès-verbal, pour envoyer à la Convention, pour lui prouver le contentement que nous avions de l'ouvrage qu'ils venaient de nous achever. L'on est rentré de suite.

4 _complémentaire_[38].--Partis de Rhinau pour la Wantzenau, grand village situé sur la route de Strasbourg à Lauterbourg.

1 _vendémiaire_ an IV[39].--Partis de la Wantzenau pour nous rendre à Offendorf, à un quart de lieue du Rhin, sur la gauche de Strasbourg.

28.--Partis d'Offendorf pour Berg, village près de Lauterbourg, à une demi lieue.

2 _brumaire_.--Partis de Berg, pour Woerth, village sur le Rhin. Dans tous ces endroits, depuis la Wantzenau jusqu'à Mannheim, je reconnais que la guerre a bien causé de la misère dans tous les villages et bourgs; l'armée impériale et la nôtre n'ont cessé de se battre le long de ces bords. Les villages sont dévastés; une partie des habitants a émigré lorsque l'ennemi est venu dans les environs de Strasbourg.

3.--Partis de Woerth pour Spire, grande ville sur le bord du Rhin, dans le Palatinat. Cette ville n'est fermée que par de simples murs, mais cependant entourée de fossés remplis d'eau; c'est une ville très commerçante et environnée de grandes plaines. Notre logement dans cette ville était dans des maisons d'émigrés toutes dévastées; et, pour coucher, de la paille très courte. Nous sommes arrivés à dix heures du soir.

8.--Partis de Spire pour Otterstadt, toujours en descendant le Rhin.

12.--Partis de Otterstadt pour Waldsee, village anciennement fortifié; maintenant on y voit encore les anciens fossés, une partie du mur et le cintre des portes.

13.--Partis de Waldsee pour Muhlrhein, à une demi lieue sur la droite de Mannheim. Je suis allé voir cette ville; elle est peuplée, mais elle n'a pas beaucoup d'étendue; il y a de belles rues larges et très propres, et bien alignées; les maisons de toute beauté, hautes, mais pas plus l'une que l'autre; de chaque croisée on voit le rempart à chaque bout des rues, il n'y a point de carrefour.