Journal De Marche Du Sergent Fricasse De La 127e Demi Brigade
Chapter 14
[27: Le maréchal Soult servait alors comme colonel dans la division de notre sergent. Il dit aussi: «Nous souffrîmes beaucoup par le manque de subsistances, au point qu'on fut obligé de réduire la ration d'un tiers». (_Mémoires_, t. I, p. 200.)]
[28: Dépréciation inévitable par suite du cours forcé qui fit tirer de 1790 à 1796, pour _quarante-cinq milliards_ d'assignats. On sait que les vingt-quatre milliards encore en circulation lors de la liquidation définitive furent échangés contre _huit cent millions_ de biens nationaux.]
[29: Voir la note du 7 germinal.]
[30: Dans ses _Mémoires_ (tome I, page 287), le maréchal Soult accuse Pichegru «d'avoir laissé ses troupes à l'abandon, négligées et en proie à toutes sortes de privations pour mieux favoriser l'exécution du plan de trahison le plus odieux.» Il espérait ainsi désorganiser l'armée. En une autre occasion, Soult parle aussi des pommes de terre et en des termes fort curieux:
«L'armée n'avait d'autre ressource pour vivre, que les pommes de terre que l'on trouvait dans les champs. À chaque halte, à peine les faisceaux étaient-ils formés, que les soldats se dispersaient dans les environs pour aller déterrer les pommes de terre. Un champ était bientôt récolté, et le repas était bientôt préparé au feu du bivouac. Le silence durait tant que durait cette importante occupation: mais elle ne durait pas longtemps et les provisions étaient épuisées avant que la faim fût apaisée. L'inépuisable gaieté du soldat français revenait alors. Ne doutant de rien, parlant de tout, lançant des saillies originales et souvent même instructives, tel est le soldat français. Un soir, en parlant politique et des nouvelles de Paris, le propos était tombé sur les grands hommes qu'on avait fait entrer au Panthéon ou qu'on en avait successivement fait sortir, suivant l'esprit du jour et l'influence du parti régnant. «Qui va-t-on y mettre aujourd'hui? demanda quelqu'un. Parbleu, répondit son voisin, une pomme de terre.» Et tout le monde d'applaudir à cette saillie, qui avait plus de portée que l'intention de son auteur n'avait probablement voulu lui donner.» (SOULT.)]
[31: Le tambour battait comme d'habitude la distribution à l'heure dite, mais cette distribution se réduisait souvent à rien ou à peu de chose.]
[32: Cette adresse vigoureuse sous sa forme ampoulée, faisait allusion à la _journée du 1er prairial_ (20 mai 1795) qui avait vu la populace des faubourgs de Paris envahir la Convention nationale en tuant le député Feraud, aux cris de _du pain! la liberté des patriotes! la Constitution de 1793_! Quatorze députés Jacobins payèrent de leurs têtes cette insurrection, et, trois mois après, les clubs et sociétés populaires étaient dissous. Chaque insurrection parisienne plaçait nos généraux dans une situation difficile, comme le montre cette lettre du chef qui commandait alors l'armée de Rhin et Moselle; elle est conçue en termes vraiment patriotiques:
«_Le général en chef Jourdan au général de division Hatry_.
«Andernach, le 7 prairial an III.
«Je suis instruit, mon camarade, qu'il y a eu, le premier de ce mois, une insurrection à Paris, et que le peuple a occupé la salle de la Convention presqu'à onze heures du soir. Il paraît cependant qu'à cette heure la Convention a repris le cours de ses séances. Il faut que l'armée agisse dans cette circonstance comme elle a agi toutes les fois que de pareils événements ont eu lieu. C'est-à-dire, qu'étant placée sur la frontière pour combattre les ennemis du dehors, elle ne s'occupe point de ce qui se passe dans l'intérieur et qu'elle ait toujours la confiance de croire que les bons citoyens qui y sont, parviendront à faire taire les royalistes et les anarchistes.
«Nous avons juré de vivre libres et républicains, et nous maintiendrons notre serment, ou nous mourrons les armes à la main. Nous avons juré de combattre les ennemis du dehors, tant que la paix ne sera pas faite. Nous tiendrons pareillement notre serment, nous resterons à notre poste, et nous combattrons avec autant de valeur que la campagne dernière. Je suis persuadé que tels sont vos sentiments et ceux des troupes que vous commandez. Mais comme il est essentiel d'empêcher que des malintentionnés viennent répandre de fâcheuses nouvelles dans l'armée, comme il est essentiel de redoubler de surveillance, afin que l'ennemi ne puisse pas profiter du malheur de nos querelles intestines, il faut redoubler de zèle et d'activité, il faut que les militaires de tout grade soient toujours à leur poste, que le service des avant postes se fasse avec plus de surveillance que jamais, et que vous veillez à ce que les convois qui passeront dans l'arrondissement que vous commandez, soient bien escortés. J'espère que l'attitude de l'armée en imposera à tous les ennemis de la République.
«Je vous communiquerai journellement les suites des événements, et vous aurez à me faire part exactement des observations que vous ferez sur ce qui se passera dans les troupes que vous commandez.--Salut et fraternité.
«JOURDAN.»]
[33: _C'est-à-dire_ du Palatinat.]
[34: La division Poncet, dont notre sergent faisait partie, devait avec la division Marceau, rester en observation sur la rive gauche du Rhin.]
[35: Le 19 janvier 1793, les Autrichiens et non les Prussiens avaient en effet évacué le fort en faisant sauter les fortifications. C'est après la levée du blocus que le duc de Brunswick écrivit au roi de Prusse cette lettre fameuse par laquelle il demandait son rappel en disant: «Lorsqu'une grande nation, telle que la nation française, est conduite aux grandes actions par la terreur des supplices et par l'enthousiasme, une même volonté devrait présider à la _démarche_ des puissances coalisées.»]
[36: Le 23 thermidor de l'an IV doit concorder avec le 9 août 1795, et la fête de la Fédération était célébrée le 14 juillet. Il paraît y avoir une erreur de date.]
[37: Rien de plus capricieux que l'uniforme des armées de la République réduites à tout improviser avec les seules ressources des pays qu'elles traversaient. À une époque bien rapprochée, du reste, au siège de Paris en 1870, nous avons revu un bataillon mobilisé vêtu de capotes marron.]
[38: On sait que l'année républicaine, composée de douze mois égaux de trente jours, avait cinq jours dits _complémentaires_ pour les années ordinaires et six pour les années bissextiles.]
[39: 23 septembre 1796.]
[40: C'était avant 1777, l'électeur palatin du Rhin. Ce fut ensuite le duc de Bavière.]
[41: Une attaque du maréchal Clairfayt déterminait en ce moment la retraite de l'armée de Rhin-et-Moselle, placée par Pichegru dans des positions intenables, et la place de Mannheim, abandonnée à elle-même, se rendait quelques jours après. Les lignes devant Mayence étaient forcées.]
[42: Elle était double de la nôtre qui avait vu une de ses quatre divisions écrasée. Les trois autres se retirèrent avec peine en perdant presque toute leur artillerie.]
[43: Un armistice fut conclu quelques jours après fort à propos pour l'armée du Rhin-et-Moselle, très réduite en hommes et en chevaux.]
[44: En sept semaines, l'armée d'Italie avait conquis le Piémont, dicté la paix à la cour de Turin, occupé Vérone et Milan, investi Mantoue. Déconcertée, l'Autriche prit Wurmser et 56,000 hommes sur le Rhin, pour les opposer à Bonaparte, et nous allons voir l'armée de Rhin-et-Moselle en profiter pour reprendre l'offensive.]
[45: Pour mieux surprendre encore, Moreau faisait exécuter deux fausses attaques sur Spire et Mannheim. Pendant ce temps son aile droite, portée rapidement sur Strasbourg, passait heureusement le Rhin à la date du 24 juin 1796, sur un pont de bateaux préparé dans le plus grand secret.]
[46: Milanais d'origine et capitaine au service autrichien, Férino était venu offrir ses services à la Révolution française qui le fit lieutenant-colonel et général en 1792, général de division en 1793. L'empire le fit comte et sénateur; sa division comprenait au moment qui nous occupe, vingt-trois bataillons et dix-sept escadrons.]
[47: L'artillerie comptait en effet trente et une pièces, et les sacs de grains étaient au nombre de quarante mille.]
[48: Ce n'était pas un corps d'émigrés, mais six escadrons autrichiens détachés par le général Froelich.]
[49: Voir la note 38.]
[50: «Cette retraite est devenue célèbre; cependant il faut convenir qu'elle était loin d'offrir les mêmes difficultés que le retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse, avec laquelle Moreau eu mieux fait d'opérer sa jonction.» (SOULT.)]
[51: Voir la note 53 (siège de Kehl.)]
[52: Il s'agit ici du _craquelin_, petit gâteau ayant effectivement cette forme.]
[53: Rien n'est exagéré dans ce compte rendu de la situation. «Voulant rester à portée de l'Alsace pour profiter des intrigues que Pichegru continuait à ourdir, et pour lesquelles il était même revenu en personne à Strasbourg, les Autrichiens commencèrent par le siège de Kehl. Quelques travaux y avaient été faits pendant la campagne, et un camp retranché avait été établi en avant, mais tous ces ouvrages étaient simplement en terre et paraissaient peu susceptibles de tenir longtemps contre une attaque régulière. Néanmoins, la défense fut telle qu'elle résista à _quarante-sept jours_ de tranchée ouverte, pour ne laisser à l'ennemi que des monceaux de terre bouleversée. Il en fut de même à la tête du pont de Huningue dont les ouvrages étaient plus petits encore, et qui, attaquée depuis les premiers jours de novembre, ne fut évacuée que le 2 février suivant. Ces deux défenses mémorables ont été décrites dans des ouvrages spéciaux. (SOULT.)--Voir le n° III de notre Supplément.]
[54: Les généraux blessés furent au nombre de trois: Desaix, Duhesme et Jordy. Tous avaient payé de leur personne pour doubler l'élan des troupes dans ces deux belles journées. Arrivé de Paris la veille, le général en chef s'était jeté dans l'eau jusqu'à la ceinture pour aider, en tirant sur des cordages avec Desaix et son état-major, à dégager un bateau engravé. Duhesme avait eu la main percée d'une balle en battant sur une caisse de tambour avec le pommeau de son sabre pour ramener un bataillon à la charge.]
[55: Le seul général O'Reilli avait été fait prisonnier, mais le général Staray avait été tué, ce qui explique l'exagération apparente du chiffre.]
[56: Le fort fut enlevé par quelques dragons du 17e régiment qui passèrent le Kintzig; on était en train de le reconstruire sur un nouveau tracé.]
[57: Les intelligences de Pichegru avec l'ennemi avaient commencé en 1795, et ses fausses manoeuvres préméditées compromirent alors l'armée de Jourdan. Déporté en 1797, il s'évada pour s'allier ouvertement aux ennemis de la patrie, et revenir mourir honteusement à Paris. Le prix stipulé pour sa trahison comprenait une infinité d'articles: le gouvernement d'Alsace, le grade de maréchal, deux grands cordons, douze canons, le château de Chambord, la terre d'Arbois, un million d'argent et deux cent mille livres de rentes. En attendant la réalisation de ces promesses, le ministre anglais de Suisse lui faisait passer des subsides. Moreau, auquel on avait apporté la preuve écrite de ce pacte, fut accusé de l'avoir divulgué trop tard.]
[58: Le maréchal Soult dit beaucoup en peu de lignes sur les causes possibles de la mort trop subite de Hoche: «Cependant, l'esprit républicain était encore très vif dans les rangs de l'armée; aussi, quand la lutte fut engagée entre la majorité des conseils et celle du Directoire, celle-ci appela l'armée à son secours. On donna le mauvais exemple de faire faire des adresses par des corps de troupe. Le général Hoche fut à Paris, et l'on fit avancer deux divisions de Sambre-et-Meuse dans les environs de la capitale, sous le prétexte de les envoyer sur les côtes de l'Océan. Ce mouvement eut lieu à l'insu du directeur Carnot et du ministre de la guerre lui-même, du moins ce dernier en fit la déclaration. Le général Bonaparte fut plus circonspect que le général Hoche; il se borna à envoyer à Paris le général Augereau, qui fit le coup de main du 18 fructidor. Quant au général Hoche, il s'aperçut probablement au dernier moment, qu'il ne jouerait pas dans le coup d'État projeté le rôle qu'il croyait devoir lui revenir et qu'il y serait associé à des hommes avec lesquels il ne pouvait lui convenir d'être confondu. Il se hâta donc de rejoindre son armée, mais à peine était-il arrivé à son quartier général de Wetzlar, qu'une courte maladie, dont la nature parut assez extraordinaire, l'emporta, le 19 septembre (troisième jour complémentaire). Des bruits d'empoisonnement circulèrent d'abord: les soupçons se fondaient sur ce que le général Hoche était vraisemblablement dépositaire de secrets importants, et qu'il devait y avoir des personnes intéressées à ce qu'il cessât de leur porter ombrage par sa supériorité et l'ascendant qu'il exerçait sur son armée, voisine de la France. On ne peut pas admettre légèrement des soupçons d'une nature aussi grave, et il est plus que probable qu'ils n'avaient rien de fondé, cependant ils n'ont jamais été éclaircis. Quoi qu'il en soit, les plus sincères regrets l'accompagnèrent au tombeau et, pour en perpétuer le souvenir, l'armée fit élever un monument dans la plaine entre Coblentz et Andernach, où son corps fut déposé.
«Le général Hoche possédait les qualités qui constituent le grand capitaine, et il les faisait ressortir par les dons extérieurs les plus séduisants. Son port noble et majestueux, sa physionomie ouverte et prévenante, attiraient la confiance à la première vue, comme sur les champs de bataille, toute son attitude commandait l'admiration. Un coup d'oeil prompt et sûr, un caractère entreprenant qu'aucune difficulté n'était capable d'arrêter, des sentiments très élevés, et en même temps, une grande bonté, une sollicitude constante pour le soldat: il n'en fallait pas tant pour que l'armée aimât en lui un chef qui avait toujours été heureux, et qui avait la gloire d'avoir pacifié la Vendée. On lui a reproché l'ambition. Il n'avait que trente ans, lorsque la mort l'enleva à la France; à cet âge, à la tête d'une armée, avec la réputation dont il jouissait et le sentiment qu'il avait de sa propre valeur, il était bien difficile de se préserver de l'ambition, surtout lorsqu'il voyait s'élever à ses côtés des réputations qu'il se croyait capable d'égaler. Aussi je crois que si Hoche eût vécu, il eût prévenu le 18 brumaire, ou du moins qu'il eût pris le rôle de Pompée, lorsque le nouveau César vint s'emparer du pouvoir suprême.]
[59: C'est effectivement à cette date que fut signé le traité de Campo-Formio.]
[60: Une entrée des troupes françaises à Zurich avait été précédée d'une proclamation qui promettait que rien ne serait demandé pour l'entretien des troupes, dont la solde et les subsides étaient, disait-elle, assurés par les convois de France. Une fois en ville, il fallut cependant faire des demandes de vivres; elles furent justifiées par l'excuse que les convois étaient malheureusement en retard; on fit la promesse de les rendre en nature, à l'arrivée des convois, ou de les rembourser avec les premiers fonds que le Directoire enverrait. L'agent du Directoire sanctionnait par sa présence cet engagement. Quelques jours après, un arrêté impose à la ville de Zurich une contribution extraordinaire de guerre payable dans un très court délai: l'abus de la force était la seule raison à donner d'un pareil manque de foi. Une députation de notables se rend auprès du général commandant, pour lui faire des représentations. Le général était d'autant plus embarrassé de répondre qu'il n'était lui-même pas coupable; il n'avait agi que d'après des ordres. Il cherchait comme la première fois, à trouver des excuses dans le retard des convois attendus de France, dans les besoins pressants de l'armée, lorsque l'orateur de la députation le tira d'embarras: «Général, lui dit-il, nous ne sommes pas venus pour vous reprocher d'avoir oublié vos engagements que sans doute on vous a obligé à violer, ni pour nous plaindre que la contribution soit trop forte, mais pour vous dire, au contraire,_ que nous pouvons payer davantage, et pour vous prier de nous le demander_.»
Puis, lui saisissant vivement la main: «_Quand vous nous aurez pris_, ajouta-t-il, _des richesses qui ont aguerri votre courage et dont nos ancêtres savaient se passer, nous reviendrons dignes d'eux, nous reviendrons Suisses_.»
Nous donnons d'après les _Mémoires_ du maréchal Soult (comme toujours) ce beau trait qui est à méditer en tout temps et en tous pays.]
[61: Il a une longueur de 1800 pieds.]
[62: À l'armée, la prison est ainsi nommée parce qu'on n'y laisse pas pénétrer le jour.]
[63: Le 16 germinal correspond au 5 avril 1799. Le maréchal Soult résume ainsi cette suite de revers due à l'incapacité du général Scherer: «Le général Scherer partait des places de Mantoue et de Peschiara, sur la ligne du Mincio: il commença ses opérations, le 26 mars, pour forcer la ligne de l'Adige. Il opérait aux trois colonnes: celle de gauche, commandée par le général Moreau, avançait. Elle passa l'Adige au-dessus de Vérone, coupant la droite de l'armée autrichienne, et elle était à même de poursuivre ses succès vers Vienne si elle avait été soutenue; mais les autres divisions du centre et de la droite, que le général Scherer commandait en personne, se firent battre par l'ennemi. Cependant, le succès que venait de remporter le général Moreau suffisait pour que le restant de l'armée pût s'appuyer sur lui, le rejoindre, marcher sur Vienne, rejeter les Autrichiens sur la Brenta et les séparer des places de Vérone et de Legnago. Le général Moreau donnait ce conseil au général Scherer; mais, au lieu de le suivre, celui-ci eut la singulière idée de rappeler le général Moreau sur la rive droite de l'Adige, pour recommencer par sa droite la même opération, quatre jours après. Cette fois la leçon fut plus sévère: on y perdit une partie de la division Serurier, qu'une nuit de faux mouvements compromit sur la rive gauche de l'Adige, et qui, entourée par des forces supérieures, finit par être accablée.
«Enfin une troisième tentative, faite le 6 avril, fut encore moins heureuse. Malgré des succès, d'abord remportés au centre par le général Moreau, la droite de l'armée fut tournée, à la fin de la journée, par une manoeuvre habile du général Kray. Il y avait tant d'incohérence dans tous les mouvements, que cet échec ne put être réparé: le désordre vint s'y joindre et l'armée entière précipita sa retraite, non pas seulement derrière le Mincio où le général Scherer aurait pu tenir, à l'appui des places de Peschiera et de Mantoue, mais derrière l'Adda.
«La journée de Magnano décida du sort de l'Italie. Dix jours avaient suffi pour réduire l'armée à moins de trente mille combattants, pendant que d'un autre côté, toutes les troupes éparpillées depuis le Pô jusqu'à Naples, étaient non seulement trop éloignées pour lui amener des renforts en temps utile, mais se trouvaient elles-mêmes de jour en jour plus compromises. En même temps l'armée ennemie avait remplacé toutes ses pertes et elle acquérait une supériorité de plus en plus grande par les renforts qu'elle recevait à tout instant; elle était, en outre, à la veille d'être rejointe par l'armée russe, qui arriva sur l'Adige, le 15 avril.
«L'exaspération de l'armée dont le courage avait été si mal employé était au comble, et elle eût produit des actes d'indiscipline et de désobéissance, si le général Scherer fût resté. Il le comprit, il partit pour Milan sous prétexte de diriger les levées extraordinaires qu'on y faisait, et ne revint plus. Il avait remis, avant son départ, le commandement au général Moreau.»]
[64: L'armée russe avait fait sa jonction.]
[65: Il s'agit ici du passage de l'Adda sur la droite de l'armée de Berthier qui s'était portée vers le point oriental du lac de Côme, et qui isola la division Serrurier du restant de l'armée. L'attaque générale de l'ennemi triompha sur les autres points, et l'armée française se vit réduite à la retraite après avoir perdu le tiers de son effectif et une centaine de canons.]
[66: Comme complément de cette invocation, voir la prière à la fin du journal.]
[67: «Le tableau de la situation de Gênes dans les derniers jours du siège a déjà été tracé tant de fois et est devenu si célèbre, dit le maréchal Soult, que je puis me borner ici à le rappeler. Les horreurs de la faim, dans une ville de cent soixante mille âmes, dépassent tout ce que l'imagination peut se représenter de plus hideux. On avait dévoré tous les animaux jusqu'aux chiens et aux rats; on fabriquait, sous le nom de pain, une composition d'amandes, de grains de lin, de son et de cacao, qu'on a comparée à de la tourbe imbibée d'huile, et que les chiens mêmes ne pouvaient pas supporter; la ration consistait en deux onces de cet affreux mélange. Enfin, le 15 prairial (le 4 juin), il n'en restait plus une once pour chacun; il ne restait plus quoi que ce fût, qui pût être mangé, pas même la nourriture la plus immonde. Il n'en restait pas plus pour l'armée que pour les habitants qui, tous les jours, mouraient par centaines. L'armée, si on pouvait encore lui donner ce nom, ne comptait pas trois mille hommes en état de tenir un fusil, car leur faire faire le moindre mouvement, était absolument impossible; les sentinelles ne pouvaient faire leur faction qu'assises. Le lendemain, elles n'auraient pas pu le faire, tous soldats et habitants, seraient morts d'inanition.
«Ce fut ce jour-là seulement que le général Masséna consentit à écouter les propositions qui lui étaient faites depuis plusieurs jours par les généraux ennemis, dans les termes les plus honorables. La conférence entre le général Masséna, les généraux autrichiens Ott et Saint-Julien et l'amiral Keith commandant l'escadre anglaise, se tint au milieu du pont de Cornigliano, sur le Bisague, et le général Masséna y apporta toute la fermeté de son caractère. Il commença par ne pas vouloir admettre l'emploi du mot de _capitulation_, et la seule expression à laquelle il consentit, fut celle de _négociation pour l'évacuation de Gênes_. L'armée sortit librement de Gênes avec armes et bagages, pour rentrer en France, sans engager sa parole: huit mille hommes prendraient la route de terre; le surplus, ainsi que les hôpitaux, le matériel et tout ce qui appartenait à l'armée, serait transporté par mer à Antibes. Cette clause de la marche, par terre, de huit mille hommes, fut sur le point de faire rompre la négociation. Le général Ott ne voulait pas y consentir, afin de retarder la réunion de cette colonne à l'armée française. Le général Masséna rompit la conférence: «À demain, messieurs,» leur dit-il. Cependant, il savait bien qu'il serait hors d'état d'accomplir sa menace. Cette fermeté réussit, mais le général Masséna était surtout secondé par les ordres pressants que le général Ott venait de recevoir du général Mélas, et qui lui prescrivait de ne pas perdre un instant pour lever le siège et pour conduire son corps d'armée à Alexandrie.»]
[68: Bibl. Nat. Estampes OA, 105 O.]