Journal De Marche Du Sergent Fricasse De La 127e Demi Brigade
Chapter 10
C'est sur les bords du Tessin que j'ai quitté avec regret mes compagnons de misère, mais ma blessure le demandait. J'ai laissé en partant, après trois batailles, un fourrier, un caporal et six fusiliers, dans une compagnie qui était, le 6 germinal, composée de cent dix hommes.
Notre armée de Mantoue est obligée, par une force supérieure d'ennemis, d'évacuer cette partie de l'Italie, et de se retirer sur les villes fortes du Piémont. Les hôpitaux n'étant plus assez considérables pour contenir tous les blessés, il faut donc rentrer en France.
Avant de quitter cette partie de l'Italie, je veux faire une petite description sur la situation des habitants et sur la fertilité des terres de cette contrée. Depuis le Mont-Cenis à Mantoue, c'est un terrain plat et sablonneux; il est planté de toutes sortes d'arbres, mais ce sont les mûriers qui dominent; la vigne y est très commune et est plantée au pied de tous ces arbres: elle produit d'excellents vins; on y voit dans aucunes contrées les vignes attachées au-dessus de fort gros arbres, et cette vigne rapporte une quantité considérable de raisins. Les habitants du pays coupent tous les ans les branches de ces arbres pour faire cuire leurs aliments.
Ils sèment sous ces vignes des grains de toutes sortes d'espèces qui y viennent encore assez bien par rapport aux arbres et aux vignes qui leur donnent de la fraîcheur, sans quoi ils ne pourraient rien récolter à cause de la grande chaleur du pays. Dans le Piémont et autres contrées, ils sèment beaucoup de riz qui fait une partie de leur nourriture qu'avec le vermicelle; enfin ils ne se nourrissent presque qu'avec des pâtes. L'occupation de ces habitants est en grande partie le commerce, et l'élevage des vers à soie qui leur fait avoir une grande quantité de manufactures. Il y a, dans cette partie de l'Italie, d'assez beaux sexes des deux côtés, mais extrêmement jaloux et traîtres. Il y a aussi de fortes rivières et des médiocres qui arrosent les plaines de riz. La construction des maisons est assez agréable, elles sont presque toutes voûtées, mais les vitres y sont rares, car à peine peut-on avoir des verres pour boire.
Dans cette contrée sont enfermés plusieurs petits États et républiques, ce qui fait qu'il y a plusieurs monnaies, mais qui ne valent pas celle de France, excepté celle du Piémont qui vaut mieux. Autrefois, ce pays était fort riche, mais il a eu affaire à plusieurs maîtres qui lui ont ôté toute sa richesse, et la guerre a achevé sa ruine.
Je ne ferai pas grande observation sur les endroits où j'ai passé, ayant évacué de Milan à Dijon.
Le 5 prairial, nous sommes arrivés à Dijon, lieu de destination pour les blessés; nous sommes entrés à l'hôpital militaire, tout nouvellement préparé pour recevoir les blessés qui arrivaient tous les jours en grand nombre.
Je suis resté onze jours à cet hôpital de Dijon, où ma plaie a été pansée deux fois par jour. Pendant ce temps, j'ai fait plusieurs demandes aux officiers de santé pour obtenir une convalescence. Comme je n'étais plus qu'à vingt-quatre heures de mon foyer et qu'il y avait sept ans que je n'étais rentré chez moi, je me suis vu avoir un peu d'espoir de revoir encore une fois mes père et mère, ainsi que mes autres parents. J'ai reçu des officiers de santé de l'hôpital militaire de Dijon, une convalescence de deux décades pour aller cicatriser ma plaie dans mes foyers; elle m'a été délivrée le 16 prairial. Je me suis rendu le 19 à Longchamp en passant par Langres; de là j'ai pris la traverse pour couper au plus court. Je suis donc arrivé la veille de la fête que l'on célébrait pour les plénipotentiaires qui avaient été égorgés à Rastadt.
Le commissaire du pouvoir exécutif et le président m'ont fait l'honneur de me mettre de la cérémonie; ils m'ont rendu les honneurs en m'envoyant chercher par un détachement de la garde nationale; de suite on m'a offert une place d'honneur qui était à côté du président, que j'ai acceptée. Après la cérémonie, j'ai été admis au repas que les administrateurs se donnaient. J'ai été reçu avec toute la pompe et les honneurs dus à un défenseur qui n'avait jamais abandonné son drapeau.
Ma convalescence étant expirée et n'étant point en état d'aller rejoindre, je suis allé voir l'officier de santé du canton; ne trouvant pas mon bras assez bien rétabli, il me donna un délai de six décades, lesquelles étaient finies le 30 fructidor, j'ai demandé ma feuille de route pour aller rejoindre mon corps et partager avec mes anciens camarades, l'honneur que j'ai partagé déjà, l'espace de sept ans. J'espère que l'Être suprême bénira nos travaux pour le salut de toute la France[66].
Je suis parti de Longchamp le 1er vendémiaire an VIII de la République, pour aller rejoindre mon corps sur les frontières d'Italie.
Mon départ fut retardé d'un mois à Chaumont où je suis resté pour montrer l'exercice à une compagnie de conscrits de ce département. Après l'organisation de ce bataillon, j'ai repris ma route pour la frontière d'Italie. Je suis parti de Chaumont le 16 brumaire de l'an VIII, accompagné de mon jeune frère qui avait quitté le 9e chasseurs à cheval, pour venir prendre du service dans la 3e demi-brigade de ligne qui était en ce moment en Italie.
Nous avons fait la route assez agréablement de Chaumont à Aix en Provence. Je passerai sous silence les étonnements de mon frère pendant cette route, de se trouver dans une contrée si déserte et aussi peu fertile, sous les rochers de la Provence. J'en ferai une petite description.
Après avoir parcouru plusieurs contrées de la Provence, étant rendus à notre dépôt, à Aix, le 21 frimaire, nous avons été à trois lieues de là, sur la Durance, à un village nommé Peyrolles, jusqu'au 1er thermidor. Nous étions là pour faire rejoindre les conscrits et les réquisitionnaires; aussi pour y empêcher les assassinats que des bandes de brigands exerçaient souvent dans plusieurs de ces contrées; en un mot, ces bandes de scélérats portaient la désolation chez plusieurs pères de famille. Nous sommes partis d'Aix le 5 thermidor pour nous rendre dans une autre contrée de la Provence, une ville nommée Draguignan, où nous sommes arrivés le 9. Cette ville est située au milieu d'une plaine environnée de hautes montagnes; la contrée est charmante, on y voit une quantité prodigieuse d'oliviers; les coteaux qui environnent la ville forment un amphithéâtre planté d'oliviers qui forment une tapisserie, verte hiver comme été, ce qui réjouit la vue, et donne un beau coup d'oeil. La plaine qui environne la ville est plantée de vignes entre lesquelles on sème plusieurs sortes de grains et de légumes.
Les eaux y sont très bonnes, la contrée étant abreuvée par des fontaines venant des montagnes. La ville est fermée par une simple muraille, très haute; les rues sont d'une largeur proportionnée à leur longueur, mais bien mal entretenues comme propreté: on y laisse pourrir toutes sortes d'herbes venant des montagnes pour faire des engrais pour la terre. Dans la Provence, il y a très peu de _commodités_, ce qui fait qu'on jette toutes les ordures dans les rues; c'est ce qui rend le pays malsain; on y respire de mauvaises odeurs. On rapporte qu'ils ne se donnent pas l'aisance des _commodités_ à cause de la quantité des conduits de leurs fontaines qui traversent leurs habitations.--Les maisons sont d'une assez belle construction, hautes de trois étages, plus ou moins; les habitants sont grossiers naturellement et peu humains. (Qu'ils se le disent!) Ce qui fait remarquer leur peu d'humanité envers leurs concitoyens, c'est que dans ces contrées et même dans toute l'étendue de la Provence, il s'y produit une réelle quantité considérable de brigands qui ne cessent d'assassiner journellement les voyageurs sur les grandes routes. Je me suis laissé dire que cela s'était fait de tout temps, mais cependant pas aussi souvent que maintenant.
Le costume des hommes n'est pas bien différent de celui de notre pays: la mode est de porter presque tous des vestes; les femelles s'habillent presque comme ici, sinon que leurs jupes sont fendues par derrière; leur caractère n'est pas meilleur que celui des hommes.
La manière dont je dépeins la contrée de Draguignan servira de modèle pour toute la Provence plus ou moins fertile en aliments de tout genre. Je me rappelle que l'air de la campagne y est plus chaud que dans nos pays; les récoltes s'y font de meilleure heure qu'ici, mais aussi ils plantent tout l'été car la culture ne pourrait jamais alimenter la population retirée en ce pays. Le pain y est presque toujours à quatre et cinq sous la livre de quatre onces. Le vin y est à bon compte, mais les orages y sont fréquents; aussi leur terre cultivée est-elle souvent ravagée. Le grain qu'ils récoltent, ils le font fouler aux pieds des mulets et des boeufs pour en retirer les semences.
Je dirai que les maux que j'ai endurés depuis huit années de service militaire pour ma patrie, ont été marqués jour par jour par de nouveaux sacrifices que je ne peux oublier. Ces souffrances ont été renouvelées à plusieurs époques. Ainsi je vais, dans cette feuille, tracer une esquisse de ce qui s'est passé à Gênes pendant le blocus.
Je dirai donc que notre ennemi, voulant nous ôter tout espoir de retourner en Italie, a réuni de grandes forces pour investir Gênes et enfermer notre armée. Après plusieurs combats sanglants de part et d'autre, et à plusieurs reprises notre ennemi nous ayant forcé notre ligne sur Savone, il nous a coupé la communication que nous avions encore sur terre, et les Anglais croisant sur mer où l'on ne pouvait que difficilement passer, nous voilà donc obligés de nous retirer sous la ville de Gênes, en attendant quelques renforts qui n'arrivèrent pas assez tôt. Il faut donc comprendre la misère que nous avons souffert[67] dans ce blocus. Si les habitants de la nation doivent une reconnaissance à ses défenseurs, ils la doivent en particulier aux troupes qui composaient la garnison de Gênes, soit par leurs souffrances, soit par leur intrépidité à défendre la ville malgré le manque de nourriture. Un peu de pain fabriqué avec de la paille hachée, du son, du cacao, un peu de miel pour pouvoir lier ce mélange ensemble; et quand on le retirait du four tombait-il en poussière. La viande était du mulet bien maigre; les chiens et les chats faisaient nos meilleurs repas. Grâce au jus de Bacchus! sans cela nous serions tous restés pour otages sous les murs de Gênes. Si la ville a capitulé, c'est le défaut de vivres et la grande mortalité qui en a été la seule cause. Au moment de la capitulation, on recevait par homme six onces de cette mauvaise fabrication de pain, mais toujours une bouteille de vin.
La capitulation a été honorable pour nous; nous avons emmené autant d'artillerie qu'il nous a été possible, tous nos bagages et autres armements; tous nos malades et nos blessés ont été apportés en France sur les bâtiments anglais.
C'est après la fameuse bataille de Marengo que les Français sont rentrés à la ville de Gênes et qu'il y a eu une suspension d'armes, pour en venir à une conclusion de paix; de sorte que l'ennemi a eu la ville de Gênes trois jours en possession, puis elle a été rendue par arrangement avec six autres villes et forts.
Dans ce moment, étant revenus à Draguignan à notre dépôt, nous avons été envoyés à Digne, dans les Basses-Alpes, pour y prendre les eaux thermales où j'en ai fait usage sans en être soulagé, de sorte que j'ai été renvoyé dans mes foyers, le 5 vendémiaire an IX. Je suis arrivé à Longchamp-sur-Laujon le 29 vendémiaire.
PRIÈRE DU SOLDAT RÉPUBLICAIN
N. B. Cette prière termine le manuscrit, elle est aussi de la main de Fricasse. À première vue, elle nous avait paru l'extrait d'un sermon de prêtre constitutionnel, mais nous avons changé d'idée en voyant le tour incorrect de certaines phrases, lignes 16, 17, 23, et surtout les dernières lignes.
Elle peut parfaitement être l'oeuvre d'un sergent, et surtout d'un sergent qui a débuté au couvent comme jardinier. On doit reconnaître qu'il y a dans le second paragraphe une pensée juste et noble.
PRIÈRE DU SOLDAT RÉPUBLICAIN FRANÇAIS
Dieu de toute justice, être éternel et suprême souverain, arbitre de la destinée de tous les hommes, toi qui es l'auteur de tous biens et de toute justice, pourrais-tu rejeter la prière de l'homme vertueux qui ne te demande que justice et liberté?
Ah! si notre cause est injuste, ne la défends pas! La prière de l'impie est un second péché, c'est t'outrager toi-même que de te demander ce qui n'est pas conforme à ta volonté sainte.
Mais nous te demandons que la puissance dont tu nous as revêtus soit conforme à ta volonté. Prends sous ta protection sainte une nation généreuse qui ne combat que pour l'égalité. Ôte à nos ennemis détestables la force criminelle de nous nuire; brise les fers des despotes orgueilleux qui veulent nous les forger. Bénis le drapeau de l'union sous lequel nous voulons tous nous réunir pour obtenir notre indépendance. Bénis les généreux citoyens qui exposent leur vie et leur fortune pour défendre leur patrie. Bénis les mères respectables de ces vertueux enfants de la patrie qui te prient de leur accorder victoire. Ouvre les yeux de ceux qui sont égarés dans nos foyers afin qu'ils rentrent à la raison, pour jouir avec nous des précieux fruits de l'égalité et de la liberté, et chanter avec nous les cantiques et les louanges dédiés à l'Être suprême.
Nous adorons Dieu chacun à notre manière, sous la protection des lois et sous la surveillance de l'autorité constituée, et nous n'en sommes que meilleurs Républicains.
SUPPLÉMENT
I
LA LEVÉE EN MASSE
Extrait des _Mémoires sur Carnot_
Le projet d'une levée en masse avait fait hésiter d'abord la Convention: il l'étonnait par sa hardiesse; elle le renvoya à l'examen du Comité de salut public. C'était le 12 août. Le 14, Carnot fut adjoint au comité; le 16 le décret fut rendu au milieu des acclamations universelles; le 23, une loi organisa en ces termes la _réquisition permanente de tout les Français pour la défense de la patrie_:
«Les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux; les enfants mettront le vieux linge en charpie; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l'unité de la République;
«Les maisons nationales seront converties en casernes, les places publiques en ateliers d'armes; le sol des caves sera lessivé pour en extraire le salpêtre;
«Les armes de calibre seront exclusivement remises à ceux qui marcheront à l'ennemi: le service de l'intérieur se fera avec des fusils de chasse et l'arme blanche;
«Les chevaux de selle sont requis pour compléter les corps de cavalerie; les chevaux de trait et autres que ceux employés à l'agriculture conduiront l'artillerie et les vivres.
«Le Comité de salut public est chargé de prendre les mesures nécessaires pour établir sans délai une fabrication extraordinaire d'armes de tous genres, qui réponde à l'élan et à l'énergie du peuple français.»
La France offrit bientôt à ses adversaires le tableau que Barère avait ainsi tracé d'avance.
À Valmy, à Jemmapes encore, l'armée régulière avait joué l'unique rôle; mais, à dater du temps que nous racontons, elle fut absorbée par la multitude des volontaires et des réquisitionnaires. Désormais la République sera moins servie sur les champs de bataille par des militaires de profession que par des citoyens destinés à quitter l'uniforme après l'accomplissement de leur croisade: grand exemple qui révéla aux Français leur aptitude à acquérir promptement les qualités du soldat. Ce n'est pas que, dans les premiers moments, ces conscrits qui ne savaient pas tenir leur arme, qui s'élançaient follement et se débandaient au moindre choc, ne donnassent de la tablature aux généraux; la correspondance des représentants est toute semée de plaintes et d'inquiétude à leur sujet; mais leur noviciat ne fut pas long: «Dès la fin d'août, dit Jomini, les effets de la nouvelle levée se firent sentir; le déblocus de Dunkerque et celui de Maubeuge en furent les premiers résultats, et la grande réquisition acheva de nous assurer la supériorité.»
Il faut ajouter que cette grande réquisition rencontra moins de difficultés que le recrutement de trois cent mille hommes au mois de mars précédent. Le mouvement révolutionnaire s'était étendu, et l'idée républicaine que tout citoyen doit le service à son pays avait gagné les esprits.
Toutefois, ce n'est pas avec des bandes tumultueuses que la France aurait vaincu l'Europe; il fallait que la nation se transformât en armée.
C'est alors que se déploya surtout l'activité de Carnot.
Il s'agissait d'organiser, selon le principe d'unité, une multitude aussi peu homogène dans ses éléments que dans sa constitution.
Elle se composait d'anciens soldats et de conscrits amenés, soit par la levée des trois cent mille hommes, soit par la levée en masse, sans compter les engagés volontaires de toutes les dates, les débris des compagnies franches et les étrangers.
Certains corps étaient restés comme avant la Révolution, tandis que plusieurs généraux avaient formé les leurs en demi-brigade selon le mode nouveau; puis il existait des légions françaises ou étrangères, mélange de toutes armes. Il y avait des bataillons aguerris, expérimentés, d'autres entièrement novices; il y avait des différences considérables d'effectif entre les corps de même espèce; il y avait des grades irrégulièrement acquis et en nombre exagéré; des soldats incorporés à la hâte, sans qu'ils fussent aptes au service; les états manquaient à peu près complètement. Quant à l'irrégularité des fournitures et de la comptabilité, on aurait de la peine à s'imaginer ce qu'elle était.
Par quel moyen ce chaos fut-il débrouillé? c'est ce que nous ne pourrions dire sans surcharger une simple biographie de détails qui appartiennent à l'histoire générale de l'armée française.
Ce qui est certain, c'est que cette armée ne tarda pas à devenir la plus homogène de l'Europe.
Effacer toute distinction extérieure fut un des premiers objets de sollicitude. La troupe de ligne avait en grande partie conservé l'ancien uniforme blanc, tandis que les nouveaux arrivés portaient l'habit national: source féconde en mésintelligence. Dès le 29 août, un arrêté prescrivit l'unité du costume.
L'arme du génie reçut une organisation nouvelle, dont Carnot s'occupa tout spécialement. Les nombreuses compagnies de canonniers volontaires, qui s'étaient formées et remarquablement bien exercées, furent incorporées dans l'artillerie. On réussit même à improviser une cavalerie. La disette des chevaux était extrême: des achats faits dans toutes les contrées étrangères où nos agents purent pénétrer, une levée extraordinaire dans les cantons et les arrondissements de la République, et des dons spontanés nombreux, permirent de mettre en ligne des cavaliers capables de se mesurer avec les formidables escadrons des coalisés.
En février 1792, la France n'avait qu'un effectif de 228,000 hommes (204,000 sous les armes); avant le mois de mai, grâce à l'activité déployée, elle comptait 471,000 soldats (présents 397,000); au 15 juillet 479,000, si l'on s'en rapporte à une note de Saint-Just, conservée pour sa propre instruction, et dont nous possédons l'autographe. Le tableau officiel que nous consultons présente un chiffre qui s'en éloigne peu, 483,000 (inscrits, 599,000).
En décembre, l'effectif de l'armée s'élevait à 628,000 hommes (présents sous les drapeaux, 554,000). Ce nombre alla croissant jusqu'à 1,026,000 (732,000 sur terrain du combat en septembre 1794). Il n'y a pas de raison sérieuse pour contester ces états, publiés à une époque où l'exagération ne pouvait profiter de rien (1797). Cependant on a dit que les phalanges républicaines n'avaient jamais compté au delà de 600,000 hommes, un écrivain les a réduites à 500,000, un autre à 400,000, en ajoutant qu'ils n'étaient ni armés, ni nourris, ni vêtus. Espère-t-on, par de telles assertions, rabaisser le mérite des dictateurs révolutionnaires? on l'élève au contraire. Moins on leur supposera de ressources entre les mains, plus admirable apparaîtra le résultat obtenu: la coalition vaincue ne doit pas de reconnaissance aux auteurs des nouveaux calculs.
«Rien ne peut effacer cette vérité historique, que la Convention a trouvé l'ennemi à trente lieues de Paris, et qu'on a dû à ses prodigieux efforts de conclure la paix à trente lieues de Vienne.» C'est Benjamin Constant qui dit cela: Benjamin Constant est un esprit de 1791; partisan des principes, il est généralement peu admirateur des faits de la Révolution.
II
LEVÉE DU BLOCUS DE MAUBEUGE ET COMBAT DE WATIGNIES
Extrait des _Mémoires sur Carnot_
Des nouvelles alarmantes arrivaient du Nord.
Malgré la victoire d'Hondschoote, qui promettait de donner aux armées françaises une prépondérance décisive, mais dont le général Houchard n'avait pas su tirer parti, la situation faite par Norwinde avait peu changé. Le Quesnoy était dans les mains des coalisés; maîtres déjà de Valenciennes et de Condé, ils possédaient l'Escaut; leur ambition allait maintenant à dominer également la Sambre, en s'emparant de Maubeuge, qui serait devenue leur base d'opérations. Cette place tombée, rien n'arrêtait sérieusement leur marche vers la capitale.
Le 29 septembre, le prince de Cobourg força le passage de la rivière par six colonnes, investit Maubeuge, et porta son armée d'observation sur Avesnes et Landrecies.
La place de Maubeuge, assez médiocre, était couverte par un camp retranché, avantageusement situé, où venaient de se rallier vingt mille hommes, qui se trouvèrent bloqués du même coup. Peut-être le général autrichien avait-il commis une imprudence en laissant se grouper cette force imposante dont il ne pouvait prévoir la malheureuse immobilité. Mais il n'ignorait pas que les approvisionnements de la ville seraient bientôt insuffisants pour des bouches aussi nombreuses. Les troupes, en effet, furent d'abord réduites à la demi-ration: au bout de peu de jours la disette était complète. Des maladies éclatèrent, et les hôpitaux ne pouvant plus contenir les malades, il fallut les déposer sous les hangars des faubourgs. Cependant les assiégeants élevaient des travaux formidables, trois batteries de vingt pièces de 24, et le cercle de leurs canons se resserrait tellement que les boulets passaient en sifflant au-dessus du camp retranché, pour aller porter la mort et la destruction dans la ville. Beaucoup d'habitants des environs s'y étaient réfugiés, et ils augmentaient les alarmes, en racontant le pillage de leurs fermes et l'incendie de leurs demeures.
Trois commissaires de la Convention s'efforçaient de soutenir les courages. Ils voulurent faire connaître au gouvernement la situation critique de Maubeuge: l'un deux, Drouet, dès les premiers moments du blocus, tenta, avec plus d'audace que de prudence, de franchir les lignes ennemies: il fut pris et alla expier dans les cachots le souvenir de Varennes. Quelques jours après, treize dragons se dévouèrent; ils traversèrent la Sambre à la nage et parvinrent à gagner Philippeville.
Mais la République n'avait pas attendu cet appel de détresse pour secourir ses enfants, les sauveurs approchaient. Dans la soirée du 14 au 15 octobre, les assiégés entendirent, à travers le feu des Autrichiens, une canonnade plus lointaine. Ils n'osaient pas encore se livrer à la joie, les uns craignant que ce bruit n'annonçât le bombardement d'Avesnes, d'autres redoutant un piège de l'ennemi pour attirer nos soldats hors du camp et les mettre aux prises avec une armée qui les écraserait de sa supériorité. Au milieu de ces incertitudes, les défenseurs de Maubeuge demeurèrent inactifs, et ne secondèrent pas, comme ils l'auraient pu faire, les efforts de leurs libérateurs.
Car cette canonnade était bien celle de l'armée française, qui arrivait au secours de la ville.