Journal De Marche Du Sergent Fricasse De La 127e Demi Brigade
Chapter 1
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JOURNAL DE MARCHE DU SERGENT FRICASSE DE LA 127e DEMI-BRIGADE
1792-1802
Avec les uniformes des armées de Sambre-et-Meuse et Rhin-et-Moselle, fac-similés dessinés par P. Sellier d'après les gravures allemandes du temps.
PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS PAR LORÉDAN LARCHEY D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
PARIS
AUX FRAIS DE L'ÉDITEUR
1882
Authenticité de ce Journal. Ses enseignements et sa valeur morale.--Les armées de la République glorifiées par un Maréchal du premier Empire.--Pourquoi nous devons souhaiter la renaissance de leur esprit militaire.
Fricasse!
Comique est le nom, mais sérieuse est l'oeuvre, car elle se recommande par une sincérité rare. Et la sincérité est beaucoup à cette époque tourmentée de la première République où chaque écrivain se passionne en prenant parti pour ou contre l'ère nouvelle. Éloge enthousiaste ou réquisitoire indigne, il n'y a guère de milieu.
Le document, publié ici pour la première fois, présente du moins le mérite de ne connaître d'autre guerre que celle de l'extérieur, d'autres ennemis que ceux de la patrie. Il est authentique, et je tiens à la disposition des curieux son manuscrit original, qui est du temps, et qui me fut libéralement donné par mon ami Jules de Forge de Vesoul. C'est bien un journal de marche; chaque étape s'y trouve notée à son jour, chaque fait de guerre paraît à son heure.
En un temps où l'avancement était si rapide, il ne fut pas de plus humble carrière que celle de notre héros, et c'est précisément ce qui m'a intéressé dans une oeuvre que ne recommande, il faut le dire, aucune séduction littéraire; elle est simple comme le carnet d'un soldat citoyen qui remplit son devoir complètement et modestement. De 1792 à 1802, il fait campagne chaque année: avec l'armée de Sambre-et-Meuse, il protège nos places du Nord et fait son entrée à Bruxelles; avec l'armée de Rhin-et-Moselle, il pousse jusqu'à Munich et accomplit cette retraite devenue fameuse sous le nom de _retraite de Moreau_; avec l'armée d'Italie, il résiste dans Gênes jusqu'à la dernière extrémité. Reste le neuvième d'une compagnie de cent dix hommes détruite par la guerre, réduit par une blessure à regagner son village, il n'a ni un mot de plainte, ni un mouvement d'humeur ou d'ambition déçue. Il reste fier d'avoir servi son pays avec honneur et avec probité. J'insiste sur ce dernier mot, parce que plusieurs pages de son journal témoignent des plus nobles sentiments[1]. La partie descriptive n'en est pas bien riche, les développements et les réflexions ne sont jamais poussés loin, mais si l'esprit de l'auteur est borné, son âme apparaît grande et généreuse, on sent qu'il est honnête homme et bon Français. On oublie la sécheresse et la monotonie même du récit, parce qu'il vous fait sûrement connaître l'esprit du soldat et aussi les cruelles nécessités de la guerre.
Il est bon de savoir à quel prix on achète une victoire.
Certes, c'est déjà beaucoup que le courage de faire le coup de feu ou de se lancer sur l'ennemi baïonnette en avant. Mais que de soldats tombés sur la route avant de voir luire un jour de bataille! Combien de victimes obscures sont dévouées aux marches sans fin, aux misères du bivouac, aux privations des sièges, aux souffrances d'une campagne d'hiver où la maladie et la faim n'ont pas peur de votre fusil.
On ne saurait se faire idée de cela en voyant défiler un régiment ni en lisant un rapport officiel.
D'autres enseignements ressortent de notre journal. Il s'en dégage au plus haut degré l'expression de cette foi républicaine qui n'est pas encore admise sans réserve. Pour les besoins de certaines causes, on a contradictoirement exalté et ravalé les volontaires de notre première République. On verra que leur force morale fut à la hauteur de leurs souffrances, sinon de leur discipline. C'est déjà un point important acquis au débat qui n'est pas encore terminé, mais qui, pour l'honneur de nos armes, ne perd point à être approfondi. Je le constate sans esprit d'exclusion, car je suis de ceux qui ne voient ni tout en rose, ni tout en noir. Il semble que plus on creuse le passé, moins on devient absolu. En histoire, le bon et le mauvais restent aussi inséparables, dans les faits, que l'ombre et la lumière dans un paysage. On remarque seulement à certaines heures plus de lumière ou plus d'ombre, et c'est dans la mise en valeur de cette inégalité que se trouve la vérité du tableau.
Si nos volontaires de 1792 n'ont pas été aguerris du premier coup, ils ont donc montré vraiment l'esprit national, c'est-à-dire la volonté de faire respecter la France au péril de leurs vies, ce qui est la première qualité d'un soldat. Chez le nôtre, on constate aussi, et non sans une certaine surprise, que l'amour sincère de la République est empreint d'un sentiment religieux particulier et dont l'expression se trouve traduite au long dans une prière écrite à la fin de son oeuvre. Elle a été recueillie avec d'autant plus de soin que c'est un document unique en son genre. Je l'avais cru d'abord copiée sur quelque texte de l'église constitutionnelle, mais ses incorrections mêmes annoncent une oeuvre originale; elle surprend moins lorsqu'on se reporte à la jeunesse de l'auteur qui s'est passée dans le jardin d'un couvent.
* * * * *
Le _Journal de Fricasse_ a été publié avec tout le respect possible. J'ai retranché les répétitions et les mots inutiles, orthographiant à l'occasion, mais sans me permettre d'ajouter quoi que ce soit[2]. Pour mieux éclairer le texte, j'ai donné une suite de dessins d'uniformes rigoureusement exacts; ils sont placés à la fin de ce petit volume avec les éclaircissements nécessaires. Au point de vue militaire, je n'avais pas à me préoccuper de la discussion de faits, mais ce que j'ai lu des relations du temps m'a prouvé que l'auteur disait vrai sur la date et la nature des mouvements dont la portée lui échappe nécessairement. On sait que, excepté au grand état-major, c'est à l'armée qu'on est le moins renseigné sur la marche générale des opérations.
Toutes précises que paraissent les données de notre sergent, un contrôle était cependant nécessaire; il nous a été fourni surtout par les _mémoires_ d'un maréchal d'Empire qui ne saurait être suspect. Soult fut officier dans la même division que Fricasse; il appuie les détails donnés ici par ses propres affirmations, que nous avons fréquemment reproduites. À ce propos, on doit rendre hommage à la franchise avec laquelle le duc de Dalmatie paye son tribut d'admiration aux armées républicaines; il s'honore d'avoir partagé leur pauvreté, leur fierté, leur ardeur patriotique. Il déclare que le sort de la Pologne était réservé à la France républicaine si les engagements pris à Pilnitz avaient pu se réaliser.
«Mais les soldats français, dit-il, ne comptaient pas le nombre de leurs ennemis; ils avaient foi en leur propre valeur. Malgré les revers qu'ils éprouvèrent au commencement, les privations qu'ils eurent à supporter, le fréquent remplacement de leurs généraux, la profonde impression que devaient produire sur eux les cris des factions et les déchirements de l'intérieur, toujours au-dessus de leur fortune et de leur situation, ils ne virent que des devoirs à remplir; et, en attirant sur eux les dangers, ils détournèrent les regards du monde des scènes de désolation qui couvraient la surface de la France.»
Puis, parlant de la fortune contraire au début de nos armes, Soult ajoute: «Les Français payèrent leurs essais par des défaites et subirent les effets inévitables de l'inexpérience de leurs généraux, de l'indiscipline des troupes, des vices de leur organisation, de l'imprévoyance ou de la cupidité de l'administration, et de l'influence souvent malheureuse des représentants sur les armées. Ce fut un temps d'épreuves difficile à passer, mais quand l'armée en sortit, elle s'y était retrempée: les nouveaux chefs qui étaient destinés à fixer la victoire, sentaient sous le coup de ces revers leur intelligence se développer, méditaient sur les fautes qu'ils voyaient commettre et se formaient au milieu des rangs.»
À propos des remaniements que subit en 1794 la constitution de l'armée, le maréchal Soult entre dans des détails non moins attachants sur l'esprit de nos troupes d'alors; ils ne sauraient perdre à être médités de nouveau et peuvent en tout temps fournir un bel exemple.
«Les officiers donnaient l'exemple du dévouement. Le sac sur le dos, privés de solde, (car ce fut plus tard seulement, et lorsque les assignats eurent perdu toute leur valeur, qu'ils reçurent en argent, ainsi que les généraux, huit francs par mois), ils prenaient part aux distributions comme les soldats et recevaient des magasins les effets d'habillement qui leur étaient indispensables. On leur donnait un bon pour toucher un habit ou une paire de bottes. Cependant aucun ne songeait à se plaindre de cette détresse, ni à détourner ses regards du service qui était la seule étude et l'unique sujet d'émulation. Dans tous les rangs, on montrait le même zèle, le même empressement à aller au delà du devoir: si l'un se distinguait, l'autre cherchait à le surpasser par son courage, ses talents; c'était le seul moyen de parvenir; la médiocrité ne trouvait point à se faire recommander. Dans les états-majors, c'étaient des travaux incessants embrassant toutes les branches du service, et encore ils ne suffisaient pas; on voulait prendre part à tout ce qui se faisait. Je puis le dire, c'est l'époque de ma carrière où j'ai le plus travaillé et où les chefs m'ont paru le plus exigeants. Aussi, quoiqu'ils n'aient pas tous mérité d'être pris pour modèle, beaucoup d'officiers généraux, qui plus tard ont pu les surpasser, sont sortis de leur école. Dans les rangs des soldats, c'était le même dévouement, la même abnégation. Les conquérants de la Hollande traversaient, par dix-sept degrés de froid, les fleuves et les bras de mer gelés, et ils étaient presque nus: cependant ils se trouvaient dans le pays le plus riche de l'Europe; ils avaient devant les yeux toutes les séductions, mais la discipline ne souffrait pas la plus légère atteinte. Jamais les armées n'ont été plus obéissantes, ni animées de plus d'ardeur: c'est l'époque des guerres où il y a eu le plus de vertu parmi les troupes. J'ai souvent vu les soldats refuser avant le combat les distributions qu'on allait leur faire et s'écrier: Après la victoire on nous les donnera!»
Le journal de notre sergent porte bien l'empreinte de l'élan auquel un maréchal d'Empire a voulu rendre hommage. Rien qu'à ce titre, il mérite la confiance du lecteur qui cherche la vérité dans les faits; l'incorrection de leur exposé n'enlève rien à la grandeur du sentiment qui les domine. Puisse-t-il faire condamner par nos contemporains cet amour du bien-être à tout prix qui menace de fausser notre jugement des devoirs militaires! Qu'une guerre survienne, ce n'est qu'un concert de cris et de lamentations dans certains journaux, si les vivres n'arrivent pas à l'heure dite et si les malades manquent des premiers soins. Malheur très grand, sans doute, mais inévitable en campagne. Cependant c'est à qui les analysera de la façon la plus navrante pour donner de la couardise à toute une nation. J'ai lu en 1874 certains articles d'ambulanciers que je pourrais citer comme des modèles de ce genre anti-national au premier chef. En temps de paix, il se manifeste sous une autre forme. Des mères de volontaires écrivent aux journaux pour se plaindre des corvées imposées à leurs fils; certains volontaires eux-mêmes croient être des héros d'abnégation en livrant à la publicité le récit de leurs infortunes de caserne. Pendant l'automne de 1881, un journal n'a-t-il pas poussé la sensibilité jusqu'à s'attendrir sur la marche d'un régiment qui avait fait, _sous la pluie_, l'étape de Lagny à Courbevoie!--De tels articles sont à lire dans les réunions publiques où la désertion du drapeau est proclamée un devoir social. Dans une classe plus relevée, je pourrais citer plus d'un cas de désertion à l'étranger qui n'a pas été flétri comme il aurait dû l'être. En plein salon, n'ai-je pas entendu un écrivain de talent déclarer que le métier des armes était abject, et que les Français feraient bien mieux de prendre à leur solde une armée d'Allemands, que de se faire tuer bêtement par eux!
Simple paradoxe, me dira-t-on. Mais il est des paradoxes aussi humiliants que des aveux. On a ridiculisé dans le _chauvinisme_ l'exagération enfantine du patriotisme; craignons le ridicule contraire qui serait infiniment plus dangereux.
Il est temps de mettre son orgueil à savoir souffrir. À ce prix seul, nous pouvons redevenir aussi forts que nos anciens.
JOURNAL DE MARCHE DU SERGENT FRICASSE
RECUEIL DES CAMPAGNES QUE J'AI FAITES AU SERVICE DE MA PATRIE.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE UNE ET INDIVISIBLE
Je suis né le 13 du mois de février 1773, dans le village nommé Autreville, à deux lieues de Chaumont en Bassigny, chef-lieu du département de la Haute-Marne. Je suis fils légitime de Nicolas Fricasse, jardinier, et d'Anne Corniot, de la dite paroisse. À peine étais-je au monde, mes parents ont été appelés pour être jardiniers chez le seigneur de Juzennecourt. C'est dans cet endroit que j'ai été élevé et que mes parents m'ont appris à connaître ce que devait savoir un honnête homme.
Puis, mon père fut cultiver les jardins des Bernardins de Clairvaux. Ce changement a fait beaucoup pour mon apprentissage. Mon père était un des maîtres, et avait sous sa conduite quatre garçons. Après trois ans, il est retourné reprendre son ménage, et on m'a confié le même emploi qu'avait mon père. Je n'oublierai jamais un moine nommé Le Boulanger; il était archiviste et sacristain en chef. Ce digne homme n'a cessé de me procurer l'occasion de m'instruire, mais l'idée n'y était pas, et je n'ai pas su en profiter. Il me disait souvent: «Vois un peu, tu sais déjà lire et écrire. Eh bien! je veux t'apprendre la géographie: elle est bien utile à une personne qui veut faire quelque voyage.» Dans ce temps, je ne croyais jamais le quitter et je pensais que son grand savoir me servirait sans apprendre. Ah! que j'ai bien connu mes fausses idées dans la suite!
Dans ces années, les États généraux se sont assemblés, et on a parlé de la suppression des couvents. Ceci a changé bien des idées, surtout dans le couvent où j'étais, qui était de quatre-vingt-dix religieux. Les voilà donc obligés de quitter, et moi aussi. Je suis entré jardinier chez le marquis de Messey, seigneur de Beaux-le-Châtel. Ce seigneur m'a donné beaucoup de louanges; s'il était content, je ne l'étais pas, car la terre de son jardin était trop aride, et j'avais grand'peine à la cultiver.
Comme il était premier capitaine d'un régiment de cavalerie française nommé Royal-Étranger, en garnison à Dôle en Franche-Comté, il part pour rejoindre son régiment avec toute sa famille, et nous laisse dans la maison avec un cocher et une servante. J'en reçus une lettre dans laquelle il me marquait d'avoir soin de son jardin et de ses arbres, et qu'à son retour il me récompenserait. Présent ou absent, cela ne m'empêchait pas de faire mon service. Après, j'ai été une infinité de temps sans recevoir de ses lettres; j'avais beau en attendre, car le marquis avait émigré avec toute sa maison qu'il avait à Dôle. Me voilà donc résolu de le quitter. On a vendu tous les biens aussitôt après mon départ.
Sortant de cette maison, je savais déjà où était ma place: j'avais été prévenu d'avance par le maître et la maîtresse. Ces aimables gens étaient venus voir le jardin, mais je n'avais pu leur promettre que pour la fin de la campagne. Me voilà entré au service du citoyen Quilliard, de Ville-sur-Laujeon (avant la Révolution, Château-Villain)[3]. C'était des gens vertueux, des coeurs remplis d'humanité; leur bon caractère était peint sur leur visage. Tout cela me faisait croire que je ne pouvais passer que des jours heureux au service de ces généreux citoyens. Après l'ouvrage du jardin, venaient les parties de chasse que le maître de la maison faisait presque tous les jours avec plusieurs bourgeois de la ville; c'était le plus souvent pourchasser les grandes bêtes, cerfs, chevreuils et sangliers, dans les forêts immenses que le duc de Penthièvre avait dans les environs.
Je me voyais chéri de mes maîtres, mais aussi je faisais en sorte de l'être toujours et de mériter leur confiance, lorsqu'il a été requis un bataillon dans le département. En ce temps le citoyen Quilliard commandait la garde nationale du canton; il donne ordre que toutes les communes se rassemblent au chef-lieu le 24 août 1792. Le 24 au matin, il nous dit:
«Vous savez sans doute la besogne que j'ai à remplir: il nous faut plusieurs volontaires, ceux qui veulent quitter mon service sont libres. Si toutefois il ne se trouvait pas assez de volontaires, tous les pères de famille et les garçons seront obligés de tirer au sort. Si ce n'est pas votre dessein de partir, hé bien! mes amis, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous rendre service en en faisant partir d'autres à votre place.»
Nous voilà donc à la ville où tous les villages du canton étaient rassemblés. En premier lieu, il ne se trouvait guère de volontaires; il était une heure de l'après-midi que plusieurs compagnies de garde nationale, composées de cent soixante hommes, n'avaient pas encore fourni l'homme qu'il leur fallait[4]. Dans le nombre, se trouvait la mienne, et je me trouvais rempli d'un désir depuis longtemps. Combien de fois j'avais entendu, par les papiers[5], la nouvelle que notre armée française avait été repoussée et battue partout! je brûlais d'impatience de voir par moi-même des choses qu'il m'était impossible de croire. Vous direz que c'était l'innocence qui me faisait penser ainsi, mais je me disais souvent en moi-même: «Est-il donc possible que je n'entende dire que des malheurs?... Oui! il me semblait que, si j'avais été présent, le mal n'aurait pas été si grand. Je ne me serais pas dit meilleur soldat que mes compatriotes, mais je me sentais du courage et je pensais que, avec du courage, on vient à bout de bien des choses.»
En ce moment, pour remplir mon devoir, je me suis présenté à la tête de la compagnie; je leur ai demandé s'ils me trouvaient bon pour entrer dans ce bataillon. Les cris de toutes parts se sont fait entendre: «Oui! nous n'en pouvons pas trouver un meilleur que vous!»
Me voilà donc enregistré par le capitaine et le juge de paix, sans avoir prévenu mon maître de mon sentiment, dans le moment qu'il s'offrait à me rendre service. Je conviens que ce n'était pas bien fait de ma part, mais j'étais timide. La timidité et la jeunesse empêchent quelquefois de dire sa façon de penser.
C'est huit jours après, le 24 août, que j'ai quitté la maison; j'ai été dire adieu à mon père et à ma mère. Ceci m'a bien attendri de voir verser des pleurs à toute la famille sur mon éloignement sans leur aveu. Depuis ce moment, je voyage. Le lecteur pensera si j'ai bien ou mal fait.
Mon bataillon était requis par le général Biron; son titre était _Premier bataillon de grenadiers et chasseurs de la Haute-Marne_.
L'ordre du départ est enfin arrivé; le 2 septembre, je me suis rendu à Chaumont, chef-lieu du département. Nous y avons nommé des officiers provisoires qui nous ont montré les premiers principes de l'école du soldat sans armes. Les noms de ces officiers étaient: Ruel, capitaine, Barthélemy, lieutenant; Lemoine, sergent major; tous trois habitants de la ville. L'ordre de former le bataillon venu, nous sommes partis le 5 octobre pour Saint-Dizier. En y allant, nous avons logé à Joinville; l'étape nous était fournie ainsi que le logement.
À Saint-Dizier, on nous a fait prendre des cantonnements dans les environs, en attendant l'organisation. Je me suis trouvé dans la partie envoyée à Louvemont; dans ces cantonnements, nos officiers de route nous ont montré le maniement des armes.
Parti de Louvemont le 2 novembre, pour retourner à Saint-Dizier, pour notre organisation. C'est dans ce moment que mes compagnons m'ont honoré du grade de caporal dans la sixième compagnie; j'avais pour capitaine Lemoine; pour lieutenant, Mongis; pour sous-lieutenant, Thiébault.
Après que le bataillon a été organisé, on nous a fait cantonner de rechef; mais nos nouveaux cantonnements étaient à trois ou quatre lieues plus loin de Saint-Dizier où notre état-major est toujours resté. Deux villages étaient destinés à notre compagnie: Chamouilley, où le capitaine est resté avec la première section, et Bienville où j'étais avec les lieutenants: ces villages sont situés sur la Marne. Nous ne touchions aucun vivre; on donnait à un caporal vingt-trois sols huit deniers en papier par jour (pendant quelque temps, c'était six sols trois deniers en argent, et dix-huit sols en papier); un soldat avait quinze sols trois deniers par jour, tout compris. Avec ce prêt, nous étions obligés d'acheter tout ce qui nous était nécessaire. Les vivres n'étaient pas chers dans ce moment-là; nous pouvions vivre raisonnablement.
Nous sommes sortis le 21 janvier de ces cantonnements pour rejoindre la première section, et pour nous disposer à célébrer la bénédiction de notre drapeau, à Saint-Dizier.
Un jour après notre arrivée (le 24), on a donc assemblé le bataillon et on nous a conduits à l'église paroissiale de l'endroit. La bénédiction a été faite par notre aumônier: après, on a fait faire le serment de fidélité à tout le bataillon devant le drapeau. Le drapeau avait pour emblème une épée surmontée d'un bonnet de liberté, et pour devise: _Huit cents têtes dans un bonnet_.
Dans ce même moment, on a distribué à chaque compagnie un fanion sur lequel était son numéro. Comme tout le bataillon ne pouvait rester à la ville, car c'était un lieu de passage, on nous a envoyés reprendre nos cantonnements. La seconde section, dont je faisais partie, avait eu des difficultés avec des laboureurs de l'endroit qui ne voulaient pas nous vendre du bled pour du papier. Pour éviter tout différend, on nous a donné un autre village appelé Narcy, à une demi-lieue de la Marne. Nous avons achevé d'y passer l'hiver.
Notre état major a changé pour aller dans une autre ville nommée Vassy. Dans ce moment, nous avons changé de cantonnement. C'était le 15 mars; nous étions dans les environs de la ville, nous avions pour la compagnie deux villages qui se nommaient Brousseval et Domblain, où nous avons reçu notre habillement complet. Notre chef de bataillon, nommé Deprée, faisait souvent rassembler les compagnies pour faire la manoeuvre. Comme nous étions au printemps, plusieurs fois il nous faisait lever dès la petite pointe du jour, prendre les armes et mettre le sac au dos; il nous menait à deux ou trois lieues à la promenade militaire. Tout cela se faisait en attendant l'heure du départ.
Je ne ferai point de grandes observations sur les pays où nous avons resté. C'est un pays où le monde est très affable; il produit du pain, du vin et une infinité d'autres denrées; chaque particulier y vit content de son labeur. Nous avons quitté ces contrées pour aller à Metz, le 12 avril, par Bar-sur-Ornain, Saint Mihiel, Pont-à-Mousson.
Metz est une ville de guerre très fortifiée, et, dans ce temps-là, on augmentait encore ses fortifications. Nous avons fait le service de cette place pendant trois mois et demi, et logé au quartier Chambière avec le régiment de Suède. Nous avons été exercés à faire les différents feux.
Nous sommes partis, le 17 août, de Metz pour Maubeuge où était une partie de l'armée du Nord.