Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)

Part 9

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_Le 9, mercredi._—Il battoit le tambour contre la table avec sa cuillère et sa fourchette; M. de Souvré l'en reprend; il s'en fâche, et lui dit: _Vous ne m'aimez pas tant comme fait Galaty_: c'étoit le colonel des Suisses, auquel il venoit de frapper dans les mains avant déjeuner sur la protestation qu'il lui faisoit de son affection.

_Le 14, lundi._—Vêtu de deuil[133], il s'en fâchoit, touché du souvenir du Roi son père. Il prie Dieu, ne déjeune point. Mme de Montglat lui racontoit des actions de son enfance, comme il fut sevré avec de la moutarde, ce qu'il disoit, et comme elle continuoit: _Parlons plus de cela, mamanga, parlons de mes harquebuses; qu'on me les apporte_, et envoye querir les moules et les clefs, et les lui montre toutes. Il n'aimoit nullement entendre parler de ses enfances. Il va à la place Royale, en carrosse, chez Chastillon, son topographe, où il s'amuse à diverses inventions[134].

[133] Pour l'anniversaire de la mort de son père.

[134] Nicolas de Châtillon, d'une famille noble de Champagne, encore existante, 1547-1616.—Il construisit la place Royale et acheva le Pont-Neuf.

_Le 20, dimanche._—M. de Villeroy prend congé de lui pour aller trouver MM. les prince de Condé et comte de Soissons. Il va chez la Reine; il demande quand il partira?—«Quand le Parlement aura fait ce que je leur ai commandé,» dit la Reine. Le Roi répond: _Madame, envoyez leur dire qu'ils s'assemblent, et me y envoyez; ils ne me refuseront point_.

_Le 23, mercredi._—Entré en carrosse, il est surpris de vents et d'éclairs, de tonnerre et de pluie, qui se continue jusqu'à Brie-Comte-Robert, où il arrive à sept heures; le carrossier voulant rentrer par la ville dans le château, le carrosse s'accroche par l'impériale contre les dents de fer de la herse, de telle façon qu'à grand'peine on l'en peut arracher; les bras du carrosse en furent tout rompus; cependant il pleuvoit extrêmement et fut-on contraint d'en faire sortir le Roi par le devant du carrosse, qui étoit accroché, et tous ceux qui étoient dedans en firent de même; c'étoient MM. de Vendôme, de Verneuil, le chevalier de Guise, le marquis de la Valette, M. de Souvré, le baron de Vitry, capitaine des gardes.

_Le 29, mardi._—Le marquis de Spinola arrive d'Espagne allant en Flandre[135].

[135] Frédéric Spinola, général de galères de Hollande, frère d'Ambroise, l'un des plus grands généraux de son temps: il mourut en 1630 au siége de Casal.

_Le 30, mercredi._—Il donne audience au marquis de Spinola. Il se fâche contre M. de Souvré, à cause d'une fraise empesée: il n'aimoit pas à être contraint en ses habits. Il fait des chaperons à ses pies-grièches avec du cuir rouge.

_Le 31, jeudi._—Le marquis de Spinola et le comte de Buquois[136] prennent congé de lui.

[136] Bucquoy est un bourg avec titre de comté en Artois, près de Bapaume.—Armand de Longueval, comte de Bucquoy, gagna avec le duc de Bavière la fameuse bataille de Prague, en 1620, contre les Bohémiens protestants révoltés. Le comte de Bucquoy était déjà passé, allant de Flandre en Espagne, en octobre 1611, et avait salué le Roi et la Reine.

_Le 2 juillet, lundi._—Ce jourd'hui, à sept heures du matin, part M. le connétable pour s'en aller en Languedoc. Le Roi court après les oiseaux à force et surtout après un auriol.

_Le 4, mercredi._—Revenant de Fontainebleau, il s'amuse dans le parc à faire courir des cochons; il donne cinq écus à un paysan à qui ils étoient, pour ce qu'il disoit que son cochon se mourroit pour ce qu'il avoit été mordu à l'oreille. Quelqu'un lui dit que c'étoit trop: _Hé! c'est un pauvre homme; à cette heure qu'il a cinq écus, son cochon ne mourra plus_, dit le Roi se souriant.

_Le 13, vendredi._—Il va à Montfaucon pour voir éprouver des canons de nouvelle invention.

_Le 22, dimanche._—Mené en carrosse le long de la rivière; il avoit envie d'aller à pied et M. de Souvré ne le vouloit pas. Il avoit fait mettre une de ses guenons dans le carrosse; il commande à Bagauld, son artillier, de jeter des fusées. La guenon eut si grand peur, qu'elle remplit tout d'ordure et particulièrement sur le Roi, et lors chacun de sortir; l'on lave le Roi à la rivière, il fallut couper une manche de sa chemise tant elle étoit gâtée, et lui bien aise pour aller à pied, fait jeter des fusées contre les personnes qui passent au chemin à cheval.

_Le 27, vendredi._—M. le grand écuyer, lui donnant le bonsoir, lui demande permission d'aller le lendemain voir courir les chiens de M. de Vendôme; Le Roi lui dit: _Si vous avez envie d'aller à la chasse, les miens courront demain; je vous donne cet avis_.

_Le 31, mardi._—Mené à la chapelle Saint-Louis des Jésuites, au sermon du cardinal de Sourdis; puis à la plaine de Grenelle, où il monte à cheval, et revient à cheval.

_Le 1er août, mercredi._—Il dit à M. de Souvré qu'il étoit fête et qu'il ne falloit pas étudier: «Oui, sire, mais ce n'est pas fête d'apôtre.»—_Hé Mosseu de Souvré, excusez-moi, je m'en vas le vous montrer_, et il lui récite l'histoire de saint Pierre-aux-liens. M. de Souvré lui dit: «Vous l'avez apprinse dans la vie des Saints».—_Excusez-moi, je l'ai apprinse en l'Évangile._

_Le 2, jeudi._—Il va chez la Reine, qui prenoit médecine; il lui dit: _Courage, Madame; allons, Madame, courage; courage, Madame_, et disant courage, il remplissait toujours ses pochettes de dragées, et de cimires (_sic_) de melon, _courage, Madame; il faut qu'ouvrir la bouche bien grande et jeter dedans_.

_Le 5, dimanche._—Il va à Rueil, où il dîne chez le sieur de Mouisset[137].

[137] _Voy._ tome I, page 357, note 536.

_Le 9, jeudi._—Mme de Longueville prend congé de lui pour aller en voyage avec son mari, à Notre-Dame de Montagne, lui disant qu'elle faisoit beaucoup de miracles. Le Roi dit en souriant à M. de Longueville: _Elle feroit un grand miracle, si de fol que vous êtes, elle vous faisoit devenir sage_. Le Roi avoit opinion que M. de Longueville avoit l'esprit un peu gaillard.

_Le 13, lundi._—Mené en carrosse au pont Notre-Dame pour voir passer le duc de Pastrano, prince d'Evoly, ambassadeur d'Espagne, pour demander Madame en mariage.

_Le 16, jeudi._—A sept heures et demie il donne audience à don Diego de Selna, duc de Pastrano, qui le salue de la part du roi d'Espagne. Sa réponse fut: _Je remercie le Roi de sa bonne volonté, assurés-le que je l'honorerai toujours comme mon père et l'aimerai toujours comme mon frère_. L'on y avoit ajouté: «Et que j'userai de ses bons conseils», ce qu'il ne dit point, soit par oubli ou par dessein.

_Le 18, samedi._—Il entend la musique du duc de Pastrano, deux joueurs de guitare chantants et un autre qui chantoit. On lui présente de la part du duc de Pastrano vingt-quatre peaux de senteur et cinquante paires de gants. Peu de temps après, M. le comte de la Rochefoucauld, maître de sa garde-robe, lui dit qu'il falloit qu'il les fît garder pour en donner aux étrangers qui le viendroient voir: _Oh! non, ce sera pour en faire des colliers à mes chiens et des harnois à mes petits chevaux_.

_Le 21, mardi._—Il s'amuse à faire des bataillons de ses petits hommes de plomb; le sieur d'Auzeray, l'un de ses premiers valets de chambre, lui présente une chaise, lui demandant s'il se vouloit pas asseoir?—_Il faut pas être assis quand on est à la guerre et qu'on met des armées en bataille._ Il va en la galerie, d'où il voit, en la place, combattre des dogues avec un ours. Bu du vin clairet à son souper, pource qu'il y avoit des Espagnols.

_Le 22, mercredi._—Jamais oisif, étant sur ses affaires en son petit cabinet, il fait mettre une bougie allumée à la fenêtre, et tire d'une arbalète à argelet, et tire la bougie sans l'abattre.

_Le 24, vendredi._—Mené à Gentilly chez M. le président Chevalier, amusé diversement jusques à cinq heures et demie; il va en la chambre où M. le président Chevalier donnoit à souper à la campagne, et dit: _Monsieur de Souvré, je veux souper ici_. L'on fait retirer la viande déjà servie, et fait-on porter la sienne; il s'assied, fait asseoir M. de Souvré et autres qui y devoient manger. Le soir, M. de Souvré parloit au sieur d'Auzeray pour l'ordre de la chambre du lendemain, que le contrat du mariage du Roi se devoit signer. Le Roi lui demande: _Monsieur de Souvré, qui signera?_—«Sire, ce sera vous, vous serez marié demain ici, vous serez marié demain.» Le Roi, qui ne répondoit mot, dit brusquement et froidement: _Parlons pas de cela, parlons pas de cela_.

_Le 25, samedi._—A son lever exhorté sur Saint-Louis[138]. Il va en sa chambre, aide à la faire accommoder pour la cérémonie du soir. A cinq heures trois quarts, le duc de Pastrano arrive en sa chambre, où il l'attendoit, accompagné de la Reine, de Monsieur, de Madame Christine, du nonce, de MM. les princes du sang et officiers de la Cour; quand Madame signoit, le Roi la poussoit doucement du coude pour la faire faillir; il signe le contrat de mariage de Madame.

[138] Jour de la fête de Saint-Louis.

_Le 26, dimanche._—Mené chez la reine Marguerite, qui faisoit la collation et le bal pour le duc de Pastrano; le Roi y mangea peu et but un peu de vin. Il fit des merveilles à danser, encore que de sa nature il ne s'y plaise pas. Il se fit admirer dans toutes sortes d'actions.

_Le 28, mardi._—Il va en la galerie pour voir mettre le feu à une pyramide pleine de fusées, au manége de M. de Pluvinel, qui étoit une grande place où il l'avoit fait mettre avec prévoyance depuis le jour précédent, n'ayant point voulu qu'elle fût dans la cour du Louvre ni celle des cuisiniers, de peur de faire du mal, ni sur le quai, de peur du bois et du foin, comme plusieurs lui proposoient. Il va chez la Reine, où arrive le duc de Pastrano, accompagné de son oncle et du marquis de Treva, les entretient fort gentillement, et y est jusqu'à onze heures.

_Le 1er septembre, samedi._—Il commence à apprendre à jouer du luth par Ballard.

_Le 2, dimanche._—Mené en carrosse aux Bonshommes du bois de Vincennes, il y entend vêpres; après, ne pouvant monter à cheval à cause de la chaleur, il s'amuse dans le cloître, y languissant, voit un broc plein de vin et un autre d'eau, des verres portés par des hommes envoyés par les moines. Il prend le verre, fait verser du vin et de l'eau, en donne à M. de Souvré, à M. de la Curée, à M. l'évêque de Chartres, qui avoit dit vêpres, et à plusieurs autres gaiement et à la soldade pour se désennuyer; et lui a goûté.

_Le 8, samedi._—Mené à trois heures à vêpres à Saint-Germain-de-l'Auxerrois, il y reconnoît ma nièce du Val: _Velà madame Hérouard et sa nièce du Val_. Il voit que l'on la pressoit, s'écrie: _Hé mon Dieu, velà que l'on fera tomber la petite du Val!_ Il y avoit plus de quatre ans qu'il ne l'avoit vue. Il eut le soin de la faire mettre en sûreté.

_Le 9, dimanche._—A quatre heures, en sa chambre, accompagné de la Reine sa mère, le duc de Pastrano prend congé de Leurs Majestés pour s'en retourner en Espagne.

_Le 22, samedi._—A dix heures mené en carrosse à Notre-Dame; l'éjouissance étoit incroyable et les acclamations à haute voix.

_Le 23, dimanche._—Sur le point de prendre un clystère, il demande à prier Dieu; je lui demande ce qu'il avoit demandé à Dieu?—_Eh! que je n'aye point de mal._ Il prend le clystère.

_Le 28, vendredi._—Achevé une lettre pour le duc d'York, ne l'ayant point voulu remettre, quelque chose que lui en ait pu dire M. de Souvré.

_Le 29, samedi._—Mené à Argenteuil, il y voit des reliques, va à Sanois en la maison d'un banquier italien nommé Lumagne.

_Le 2 octobre, mardi._—M. le duc de Mayenne revient d'Espagne[139].

[139] Il y avait été envoyé pour conclure le double mariage de l'infant Philippe, depuis Philippe IV, avec Madame Élisabeth, et de Louis XIII avec Anne d'Autriche.

_Le 7, dimanche._—Il va à Saint-Cloud voir M. d'Épernon, malade chez M. de Gondi.

_Le 11, jeudi._—Il va chez la Reine, où se passoit le contrat de mariage de Mlle de Mayenne avec le duc de Sforce[140]. L'on ne faisoit que d'achever de lire le contrat lorsqu'il y arriva; on le lui présenta à signer; il ne le voulut jamais signer qu'il ne l'eût ouï lire, et de fait il fut lu du tout, puis signé.

[140] Renée de Lorraine, sœur de Henri, duc de Mayenne, mariée à Marie Sforce, duc d'Ognano, comte de Santa-Fiore, morte à Rome, le 23 septembre 1638.

_Le 12, vendredi._—Il reçoit fort bien M. le comte de Soissons revenant de Normandie.

_Le 15, lundi._—Levé en robe et en bottines; Madame le vient voir; Mlle de Vendôme et lui s'amusent à faire des confitures.

_Le 31, dimanche._—Il va dans son petit carrosse au parc; M. de Souvré étoit devant avec son petit-fils le chevalier de Malte[141], et il restoit en place. M. de Souvré lui demande qui lui plaisoit qui s'y mît. Le Roi ne répond pas: interrogé par plusieurs fois, même silence. M. de Souvré dit enfin: «Sire, voilà M. de la Force, capitaine de vos gardes, vous plaît-il qu'il s'y mette?»—Le Roi ne dit mot.—«Sire, les capitaines de vos gardes ont accoutumé d'y aller du temps du feu Roi votre père.»—_Ils l'ont accoutumé peu à peu; je leur en ferai peu à peu perdre la coutume._

[141] Jacques de Souvré, fils du marquis de Souvré, né en 1600, reçu chevalier de Malte en 1605: il demeura près du Roi jusqu'en 1628, qu'il alla à Malte. Général des galères de Louis XIV, grand prieur de France en 1667, mort le 22 mai 1670, à Paris, où il avait fait construire l'hôtel du Temple.

_Le 1er novembre, jeudi._—Il apprend le décès de M. le comte de Soissons, décédé le matin sur les trois heures, en sa maison de Blandy.

_Le 4, dimanche._—Il ne se veut point lever pour ne prendre point un habit de deuil pour M. le comte de Soissons. Il le vouloit violet. Il va au sermon, et fait courir un marcassin par ses petits chiens[142].

[142] Le même jour mourut Nicolas Le Febvre, précepteur du Roi; il fut saisi d'un frisson dans le cabinet même du Roi, et ramené chez lui, y mourut presque aussitôt.

_Le 8, jeudi._—Éveillé doucement, son visage changé par une médecine qui lui a été présentée; la présence de la Reine par deux diverses fois; menaces de M. de Souvré, par l'espace de deux heures; on ne l'eût pu résoudre à la prendre, mais plutôt à endurer le fouet, et à dix heures trois quarts fouetté bien, sans larmes.

_Le 9, vendredi._—Éveillé doucement, résolu de prendre sa médecine; toutesfois depuis sept heures jusqu'à neuf heures et demie il a été comme le jour précédent; ni la force, ni la douceur n'y ont servi de rien, retenu seulement de l'appréhension du médicament, qui étoit d'une once de casse infuse, de deux drachmes de séné et quatre scrupules de rhubarbe, et demi-once de sirop de limon et décoction de chicorée blanche, oseille, buglosse, agrimoine, raisins de corinthe, linnières de fenouil, de citron et un peu de conserve de violette. Il l'a fallu tromper; ç'a été avec six onces de lait d'amandes et deux drachmes de diacarthami qu'il a prise, et en a demandé davantage. Le soir il prend sa robe et ses bottines, va en sa chambre voir jouer une comédie françoise et des farces.

_Le 11, dimanche._—Il va en la galerie à son lever; la Reine avoit commandé qu'on lui fît la mine pour n'avoir point voulu prendre sa médecine; il s'en aperçut ou il le sut, et s'adressant à Mlle de Vendôme, lui dit tout bas: _La Reine ma mère a commandé que l'on me fasse la mine, mais ils seroient bien tous étonnés si je la leur faisois_. Soudain il va à Mme la douairière de Guise: _Eh bien, madame de Guise, êtes-vous de celles qui me font la mine?_ et s'en va lui faisant la moue et le hausse-bec.

_Le 17, samedi._—A une heure mené en carrosse au pont de Neuilly, où il monte à cheval et court un lièvre avec les chiens de feu M. le comte de Soissons, qui lui furent donnés.

_Le 5 décembre, mercredi._—On lui présente une gelinotte de bois; il la repousse. Le sieur Parfait, contrôleur général, lui dit: «Sire, c'est une gelinotte de bois.»—_Quand elle seroit de fer, je n'en veux point._

_Le 9, dimanche._—Mené en carrosse au sermon et à vêpres à Saint-Germain-de-l'Auxerrois, pour tenir à baptême M. le comte de Soissons, âgé de sept ans, avec la Reine sa mère, en la chapelle de la maison du comte, baptisé par M. l'évêque de Paris.

_Le 10, lundi._—Il reçoit chez la Reine le serment de la charge de grand-maître de M. le comte de Soissons[143].

[143] «M. le comte fut baptisé dimanche dernier, habillé d'une robe blanche, et nommé Louis par le Roi, qui fut parrain, et la Reine marrine (_sic_). Le lendemain il prit le haut de chausses, et vint faire le serment de grand-maître en présence de la Reine, dans le cabinet du conseil.»—_Lettre de Malherbe_ du 15 décembre 1612.

_Le 16, dimanche._—Mené en carrosse à Saint-Benoît, où il entend le sermon et vêpres; il y blêmit, y rougit, se plaint du ventre; remis et ramené à quatre heures chez la Reine, où il reçoit des lettres de Malte de M. le chevalier de Vendôme, et un laneret, qu'il porte sur son poing, fort content.

_Le 18, mardi._—Il reçoit le serment de M. le comte de Soissons pour le gouvernement du Dauphiné.

_Le 23, dimanche._—On lui met une emplâtre de diapalme sur la jambe droite sous le genou, enflé par une chute sur la robe de Mlle de Vendôme, garnie de jayet.

_Le 24, lundi._—Il va chez la Reine, en la salle, où il voit danser sur la corde une petite fille de cinq ans et d'une corde à l'autre.

_Le 31, lundi._—Il s'amuse à faire des gâteaux au beurre chez Madame et avec elle.

ANNÉE 1613.

Meurtre du baron de Lux.—Le Roi demande à sa mère la grâce d'une femme condamnée à mort.—Ballet de Mme de Guiercheville.—Tragédie d'_Emon_.—Les Rois sont gentilshommes.—Trait de justice du Roi.—Le Roi touche 1,070 malades.—Son goût pour la comédie.—Voyage autour de Paris.—Accident qu'une gazelle manque de causer.—Cadeau du duc de Lorraine.—Mariage de M. de Montmorency et de Marie des Ursins.—Pose de la première pierre de l'aqueduc de Roungy.—Passage à Essone.—Le Roi commence à aller aux assemblées.—Lettre à la Reine.—Le pauvre en sa maison de gazon.—Serment de M. d'Ancre comme maréchal.—Les sauvages de M. de Rasilly.

_Le 5 janvier, samedi._—Le baron de Lux tué par M. le chevalier de Guise à l'entrée de la rue de Grenelle[144]. Le Roi fait jouer une comédie françoise _De la Folie et de l'Amour aveugle_; il va en la salle de la comédie.

[144] Ce meurtre provoqua l'édit du 28 janvier 1613, renouvelant des peines sévères contre ceux qui se battaient en duel.—Edme de Malain, baron de Lux, fils de Joachim et de Marguerite d'Espinas, était conseiller d'État, lieutenant du Roi en Bourgogne, capitaine de cinquante hommes de son ordonnance: une lettre de Henri IV, alors roi de Navarre, à M. de Saint-Geniès, du 20 décembre 1585, porte en propres termes l'ordre de «tâcher de l'attraper et de s'en défaire». Il fut cependant assez en faveur sous son règne en France, et fut fait chevalier du Saint-Esprit en 1597. Henri III l'aimait beaucoup, et il fut un des membres du conseil dans lequel fut résolu le meurtre du duc de Guise à Blois. M. de Lux eut l'imprudence de le dire au fils du duc de Mayenne, en 1612; le chevalier de Guise le sut, et le tua le 5 janvier 1613, près de la barrière des Sergents. C'est à la suite de ces événements que le fils du baron de Lux appela M. de Guise en duel, et fut également tué.—_Voy._ les détails sur cette affaire dans les lettres de Malherbe.

_Le 11, vendredi._—Il va chez la Reine, où il la supplie pour la grâce d'une femme que, deux jours auparavant, il avoit rencontrée en revenant de la chasse, sur le pavé de Saint-Denis, condamnée à Senlis pour avoir fait mourir son enfant dont elle étoit grosse, laquelle s'étoit jetée à ses pieds, demandant grâce. Elle étoit appelante de la mort au Parlement, et laquelle le Roi avoit commandé qu'elle fût mise en un lieu particulier jusqu'à ce qu'il eût parlé à la Reine, n'ayant pas voulu qu'elle fût menée à la Conciergerie, disant: _Monsieur de Souvré, ceux du Parlement la fairoient mourir_. Il parle de cette femme, dit à M. de Souvré qu'il en parle à la Reine, autant à M. de Bassompierre, pour la disposer à la grâce, en dit des raisons: _Les preuves de la mort ne sont pas certaines, il étoit mort auparavant, elle n'a été condamnée que sur des conjectures_, et, se retournant à sa nourrice: _Doundoun, dites à la marquise d'Ancre qu'elle dispose la Reine ma mère à lui donner sa grâce_. Avec les sus raisons, et tout cela avec passion, et de l'inquiétude de peur que cette femme mourût; il demeure pensif, et soudain dit à M. de Souvré, quasi la larme à l'œil: _Ceci me met en peine_.

_Le 12, samedi._—Le matin il va chez la Reine, et demande la grâce pour cette femme; il n'oublie pas à s'en ressouvenir; il raconte les mêmes choses que dessus pour sa justification.

_Le 25, vendredi._—En soupant il raille M. de Souvré, qui le pressoit de manger de quelque sauce: _Ho! ce sont des sauces à la Souvré; allez-vous-en chez un rôtisseur, il vous dira: Monsieur, c'est une sauce à la Souvré_.

_Le 26, samedi._—Il entre en mauvaise humeur avec M. de Souvré, dit qu'il est en colère, prie M. le duc de Bouillon, maréchal de France[145], de traiter l'accord et de faire lever la main et jurer à M. de Souvré qu'il se mettra plus en colère et qu'il oublie tout le passé. M. de Bouillon le fait, et en cette sorte: «Monsieur de Souvré, levez la main: vous promettez de ne jamais vous mettre en colère tant que le roi fera bien?»—«Oui.»—«Et vous, sire, levez la main: vous promettez de faire toujours bien?»—_Oui._

[145] Henri de la Tour de Turenne, duc de Bouillon par son mariage avec Charlotte de la Marck, héritière de cette maison, mort le 25 mars 1623.

_Le 29, mardi._—Parlant de la jupe de chasse d'un de ses gentilshommes servants, qui étoit rouge (la jupe), il dit: _Il y a cinquante ans qu'elle est faite; c'est la jupe d'un vieux cocher de monsieur le maréchal de Fervaques_. Il s'amuse souvent chez Madame à faire des laits d'amandes, des massepains.

_Le 2 février, samedi._—M. de Souvré lui parloit d'aller au sermon dans l'après-dînée; il y résistoit, et me fait l'honneur de me demander s'il étoit pas vrai que lorsqu'on avoit mal aux dents il ne falloit pas aller au sermon? M. de Souvré lui parle d'un prédicateur, nommé Valadier[146], qui autrefois avoit été jésuite; il y songe un peu, et dit soudain: _Non, monsieur de Souvré, je ne veux point aller à Valadier; il ne fait que crier contre Pouillan et contre Beringuan et les Huguenots_. Beringhen étoit l'un de ses premiers valets de chambre, et Pouillan, nommé Mont-Pouillant[147], l'un de ses enfants d'honneur, huguenots.

[146] Pierre Valladier, nommé prédicateur du roi le 26 octobre 1608; il prêcha l'avent de 1612 à Saint-Médéric, et en réunit les sermons en un ouvrage: _La sainte philosophie de l'âme_, publié l'année suivante.

[147] Jean de Caumont, marquis de Montpouillan, fils du duc de la Force et de Charlotte de Gontaut, favori de Louis XIII, puis rallié au parti protestant, dont son père était le chef, et tué au siége de Tonneins.

_Le 4, lundi._—M. de Souvré lui avoit fort loué le cidre dont M. le cardinal du Perron lui avoit envoyé une bouteille[148]; il en veut tâter; il en goûte dans un verre une gorgée et demie pour la première fois, et commande qu'on lui en serve à son dîner.

[148] On lit dans le _Perroniana_: «Le _citre_ est un excellent brûvage, sain et délicieux; on m'en a envoyé de la basse Normandie, en bouteilles, qui est le plus excellent que j'aie jamais bû. Il passe en délices tous les vins et tous les muscats.»

_Le 11, lundi._—Il assiste au conseil chez la Reine, où il n'y avoit que M. le chancelier de Villeroy et le président Jeannin avec la Reine; il y opina, dont la Reine l'exempta de l'étude.

_Le 12, mardi._—Il monte à neuf heures en la chambre de la marquise de Guiercheville, au-dessus de la sienne, où il voit danser le ballet des joueurs de courte-boule, par M. le baron de Palluau.