Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)

Part 8

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_Le 22, mardi._—Il donne audience à quatre ambassadeurs. A quatre heures il va à Notre-Dame, aux vêpres de la Sainte-Cécile. A six heures et un quart soupé; il va en sa chambre, commande à faire un lait d'amandes, va chez la Reine, à huit heures trois quarts est ramené, prie Dieu, me demande si le lait d'amandes étoit fait. Je lui dis que oui, mais que s'il lui plaisoit de le remettre au matin, à son réveil, il seroit meilleur, d'autant qu'il n'avoit pas trop mal soupé[116]: _Je n'ai point soupé ne trop, ne trop peu_.—«Il est vrai, Sire, mais il ne y a pas longtemps, et si d'aventure Votre Majesté a soif, elle peut boire à cette heure, et demain matin elle prendra un lait d'amandes frais, fait à son réveil; elle en faira ce qu'il lui plaira.» Il songe un peu: _Oui, je boirai astheure, et demain je le prendrai au saut du lit_[117]. Devêtu, mis au lit, musique; il envoie querir ses jouets, on continue la musique. M. le cardinal de Gonzague entre pour l'ouïr; il en est marri, et a la discrétion de ne se jouer point à ses jouets en sa présence. Comme il y eut quatre chansons de chantées, il commande de lui apporter les jouets aussitôt que M. le cardinal sera sorti, et fait semblant de dormir à neuf heures et demie; aussitôt on les lui apporte, et il dit: _Ho! mon Dieu, que je suis aise; je ne feus jamais si aise_, et il se met à promener son petit canon[118] sur la table que l'on approcha de son lit, et s'y amuse jusques à dix heures trois quarts.

[116] Voici le détail du souper du Roi tel que le donne Héroard: «L'eau rose des raisins de Corinthe; potage aux œufs et au jus de citron 20 (cuillerées); potage simple, 4; crêtes de poulet, 8; poulet bouilli, peu; veau bouilli, 4 (bouchées?); la moëlle d'un os; poulet rôti rissolé de pain, deux pilons et la moitié d'une aile; gelée, 13 (cuillerées); un cornet de sucre d'abricots; la moitié d'un marron au sucre et à l'eau rose; cerises confites, 4; pain peu; bu de la tisane; dragée de fenouil, assez.»

[117] Héroard a écrit en marge: «Son humeur quand on remet à sa discrétion.»

[118] Que le Roi avait fait lui-même ainsi que l'affût, dit Héroard aux 19 et 20 novembre précédents.

_Le 23, mercredi._—Il donne audience à cinq ambassadeurs sur le décès de Monsieur, son frère.

_Le 24, jeudi._—En l'habillant il va deçà, delà, joue du quillebouquet (_sic_), porte un chat-huant sur son poing, n'est jamais oisif et trouve toujours à quoi passer le temps.—Mis au lit, il se joue de son petit canon, puis fait apporter des noëls, chante et fait chanter tous ceux qui étoient autour de lui.

_Le 26, samedi._—Je lui dis le commandement que j'avois de la Reine d'aller à Saint-Germain-en-Laye pour faire venir ici Monsieur[119]; il en fut bien aise, et dit qu'il vouloit envoyer son attelage tiré par des dogues.

[119] _Voy._ la note [496] du 25 avril 1608.

_Le 27, dimanche._—Monsieur, frère du Roi, arrive à Paris à quatre heures; le Roi lui fait bonne chère.

_Le 28, lundi._—Mené en carrosse au collége de Sorbonne; c'est la première fois. M. de Harlay, abbé de Saint-Victor[120], âgé de vingt-quatre ans, présidoit le répondant Irlandois qui avoit été son précepteur en philosophie. Mis au lit à neuf heures et demie, il s'endort jusques à onze, qu'il se prend à dire tout haut, à demi endormi: _Ho! qu'il est beau, qu'il est beau le leurre, le leurre; Loïnes, Loïnes_; c'étoit un gentilhomme qui gardoit de ses émerillons[121].

[120] _Voy._ la note [83] du 29 juin précédent.

[121] Charles d'Albert, seigneur de Luynes, depuis connétable de France. Né en 1578, il avait alors trente-trois ans.

_Le 29, mardi._—Étudié, etc.; mené chez la Reine, puis à la chapelle de l'antichambre de la Reine, où Mme de Lorraine lui dit adieu et part pour s'en retourner en Lorraine.

_Le 30, mercredi._—Mené en carrosse à vêpres, à Saint-Eustache, puis à la comédie en l'hôtel de Bourgogne.

_Le 1er décembre, jeudi, à Paris._—Mené en carrosse aux Tuileries, il y tire de la harquebuse et tue des petits oiseaux avec de la poudre de plomb[122].

[122] De la cendrée.

_Le 2, vendredi._—Étudié gaiement; quand M. Le Fèvre lui demandoit le cas d'un nom, il lui répondoit par les doigts, et ayant à répondre d'un ablatif, il montre la paume de la main, ne trouvant point de sixième doigt; dansé, tiré des armes.

_Le 3, samedi._—Il va à la galerie, où il travaille lui-même à un jeu de billard que l'on dressoit.—Mis au lit, il s'endort au jeu de l'épinette par le sieur de La Chapelle.

_Le 5, lundi._—Il va en la galerie, y joue au billard, va chez la Reine. Mesdames arrivent de Saint-Germain.

_Le 6, mardi._—Il fait apporter des livres de noëls, en chante; exhorté, mené par la galerie aux Feuillants, joué aux Tuileries, il y fait voler ses émerillons. Après dîner il va à la volerie, à la plaine de Grenelle.

_Le 8, jeudi._—Après souper il va en son cabinet, où M. le cardinal de Gonzague fait faire des pastilles fort odorantes; faut ouvrir les fenêtres; puis il va chez la Reine.

_Le 10, samedi._—Il va se promener chez les ouvriers de la galerie[123].

[123] Les ouvriers ou artistes, logés au-dessous de la galerie du Louvre.

_Le 16, vendredi._—M. le prince de Condé et M. de Nevers le viennent voir en son étude; M. de Nevers[124] se met à l'entretenir d'une certaine devise qu'il vouloit faire mettre sur quelque monnoie qu'il vouloit faire battre; le Roi l'écoute patiemment, et répond froidement: _Je veux pas qu'elle se dépende en France_. M. le Prince lui dit: «Sire, il faut que Monsieur de Nevers vous donne mille écus pour en avoir la permission;» le Roi lui répond sérieusement: _C'est pas à lui à me donner, c'est à moi à lui donner!_ Joué, à la galerie, au billard et à autres passetemps.

[124] Charles II de Gonzague, duc de Nevers, né en 1580, mort en 1631.

_Le 18, dimanche._—Il va au sermon en la salle du Louvre, et à vêpres en la chapelle de l'antichambre de la Reine.

_Le 20, mardi._—Mené à la galerie à cause du brouillard, il joue au billard, à barres, va chez la Reine, où il voit M. le prince de Condé parlant à elle avec action, dont elle rougissoit. Il part, et va dire à M. le chancelier: _Monseu le chancelier, velà monseu le Prince qui gourmande la Roine ma mère; il ne faut pas l'endurer, je le veux pas_.

_Le 22, jeudi._—Il ne désire point étudier les cartes des provinces d'Ortelius[125], M. de Souvré l'en presse: _Vous êtes en colère_.—«Je ne le suis point, mais, je vous prie, étudiez.»—_Vous êtes en colère; levez-vous_; il étoit assis.—«La Reine m'a permis de m'asseoir.»—_Je vous fairai bien lever_, dit le Roi, et il va prendre une chaise qu'il apporte lui-même tout contre M. de Souvré, s'assied, sautant dedans et disant ces mots: _Venez-vous maintenant accomparer à moi!_ M. de Souvré se lève, et lui, soudain et en riant, s'en va étudier ses cartes. Il y alla pource qu'il étoit contraint, et riant pource qu'il avoit fait lever M. de Souvré.

[125] Abraham Ortelius, géographe; il s'agit sans doute de son livre sur la France, publié à Anvers, en 1594.

_Le 23, vendredi._—Il va à la plaine de Grenelle, à la volerie, et voit voler le milan, qui fut pris; c'est le premier qu'il a vu voler; la Reine y étoit.

_Le 24, samedi._—A neuf heures et un quart, pour se garder de dormir, il fait détacher l'une de ses guenons qui saute, qui court deçà, delà, par la chambre; puis va chez la Reine, entend les trois messes de minuit: c'est la première fois. A une heure après minuit déjeuné à la salle du bal: un morceau de saucisse; pain trempé dans de l'hypocras blanc, un peu, et autant dans du clairet.

_Le 25, dimanche._—Mené au sermon et à vêpres, à Saint-Jean en Grève.

_Le 26, lundi._—Exhorté à l'accoutumée par le sieur de Fleurence, lequel, lui parlant de l'excellence de l'Être, lui dit qu'on disputoit un problème aux Écoles à savoir s'il valoit mieux être et être damné, que de n'être point et être sauvé; le Roi répond soudain: _J'aimerois mieux n'être point_. Mené au sermon et à vêpres à Saint-Gervais.

_Le 27, mardi._—Exhorté à huit heures trois quarts; mené par la galerie aux Feuillants, il va au jardin des Tuileries, fait voler l'alouette par ses émerillons, voit voler le milan, delà l'eau et lui deçà, qui fut pris. A deux heures et demie mené en carrosse au Pré-aux-Clercs, où il monte à cheval et vole la corneille, jette son oiseau qui la prit.

_Le 28, mercredi._—Exhorté; M. de Fleurence lui discourant de ceux qui se mêlent de deviner, il demande: _Les faiseurs d'almanachs disent-ils vrai?_ M. de Fleurence ne répond à la demande.—_Mais quand ils disent que quelqu'un mourra?_ Il ne répond point encore, et le Roi ne demande plus rien. Mené à la plaine de Grenelle, pour la volerie pour corneille.

_Le 29, jeudi._—Mené à la verrerie, il fait faire des petites besognes.

_Le 30, vendredi._—Il étudie fort gaiement, examine lui-même sa leçon latine, s'interroge et se répond sans faillir, y prend plaisir pource qu'il entend ce qu'il sait et les raisons de ce que l'on lui demande, ce qu'il ne faisoit pas auparavant qu'il ne les savoit pas. Il n'aime pas à ignorer ne à le paroître; dansé, tiré des armes. Mené au bois de Vincennes à la volerie, il faisoit un grand froid; ramené à cinq heures, étudié fort bien, gaiement.

_Le 31, samedi._—Sur sa leçon, qui étoit que: _Justus princeps debet semper habere in promptu clementiam pro delinquentibus_, M. Le Fèvre, son précepteur, exagère cette vertu et la loue sur toutes, disant qu'un prince doit toujours pardonner; il répond: _Et monsieur de Vatan?_ (prisonnier à la Conciergerie, pour crime de lèse-majesté). M. Le Fèvre lui dit: «Sire, le prince doit toujours pardonner, mais il doit envoyer aux magistrats le jugement des crimes.» Il songe, et pour faire voir qu'il ne tenoit pas à lui que le sieur de Vastan[126] n'obtînt pardon, il appelle: _Monsieur de Souvré que je vous die un mot à l'oreille_, et il lui dit: _La Roine ma mère dit que si on lui pardonnoit, il y en auroit beaucoup d'autres qui voudroient faire de même_.—«Vraiment, Sire, lui dit M. de Souvré, voilà une parole fort notable.» Je demande à M. de Souvré, tout haut, si le Roi auroit agréable que je l'écrive en mon journal, il dit: _Monsieur de Souvré, dites-le lui à l'oreille_. Il fait paroître sa discrétion au secret.—Mené aux Augustins, à vêpres, puis au Palais, où il achète quantité de petites besognes d'argent.

[126] «Il y a en Berry, écrit Malherbe à la date du 25 novembre 1611, une petite rumeur d'un nommé Vaten, qui, pource que l'on avoit pris quelques faux-sauniers en ses terres, a, par représailles, arrêté le fils de M. Robin (fermier général des gabelles) et le tient encore. Le conseil a donné arrêt contre lui, par lequel il est dit que sa maison sera rasée. Pour moi, je crois qu'il aura son pardon, pource que des principaux de la Reine sont ses parents.»—Florimond Vastan, seigneur du Puy, fut exécuté en Grève le 2 janvier 1612.

ANNÉE 1612.

Le Roi communie au jour de l'an.—Fête des Rois.—Son goût pour la chasse de plus en plus développé.—Vers du Roi.—Ballet des trois parties du monde.—Incendie au Louvre.—Sermon de M. de Richelieu.—Demande de la main de Madame pour le roi Philippe IV par l'ambassadeur d'Espagne.—Quintaine à la place Royale.—Mort du duc de Mantoue.—Le Roi visite assez fréquemment la reine Marguerite.—Voyage à Brie-Comte-Robert.—Accident.—Histoire d'une guenon.—Mot à madame de Longueville.—Le duc de Pastrano, ambassadeur d'Espagne.—Contrat de Madame.—Bal chez la reine Marguerite.—Fête à ce sujet.—Le Roi ne veut pas se mettre en deuil noir pour le comte de Soissons.—Le Roi fouetté.

_Le 1er janvier, dimanche._—Il ne veut point déjeuner, pource qu'il avoit à communier; exhorté, à neuf heures et demie mené à la messe à la chapelle de Bourbon; à dix heures trois quarts en la salle basse du Louvre, il touche deux cents malades. Mené en carrosse au sermon et aux vêpres à Saint-Louis, rue Saint-Antoine.

_Le 5, jeudi._—A six heures et un quart il va chez la Reine, fait couper devant lui le gâteau des rois; il est le roi; j'eus l'honneur d'en être.

_Le 7, samedi._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite et de là voir M. le prince de Conty, où il a goûté.

_Le 10, mardi._—En dînant M. de Marsilly[127], maître d'hôtel, disoit à M. le chevalier de Guise[128] que jamais hommes n'ont tant aimé les oiseaux que feu M. le cardinal, son oncle, tué à Blois, et feu M. le maréchal de Montmorency; le Roi dit soudain: _Oh! je ne leur en céderai rien. Je me lève à quatre heures pour les panser_.

[127] Claude de Poulet ou Paulet, vicomte de Marcilly, seigneur de Saint-Germain, capitaine des chevau-légers de la Reine, puis maréchal de camp; il commanda, en 1636, le secours de Dourlens.

[128] François-Alexandre-Paris, chevalier de Malte, fils de Henri Ier, duc de Guise, et de Catherine de Clèves, lieutenant général en Provence, tué le 1er juin 1614 d'un éclat de canon au château de Baux.

_Le 14, samedi._—En soupant il s'entretient de la volerie. M. de la Vieuville fils[129], grand fauconnier, lui racontoit qu'un jour, volant pour corneille, un faucon porte une corneille par terre, et qu'une autre corneille fondit sur le faucon qui avoit lié la première et la tenoit liée dessus; le Roi lui dit: _Que ne preniez-vous cette corneille en vie pour lui faire voler le faucon!_

[129] Charles Ier, fils de Robert, marquis de la Vieuville, et de Catherine d'O: il fut duc et pair, et mourut le 2 janvier 1653.

_Le 16, lundi._—Mené au Bourg, il prend un héron pour la première fois.

_Le 26, jeudi._—Chez la Reine, M. le prince de Condé lui dit à part qu'il ne crût pas qu'eux, qui étoient princes de son sang, eussent dessein de l'enlever, qu'ils n'en avoient point d'autres que d'exposer leur vie pour lui.—_Je ne m'en soucie pas!_—Le soir la Reine lui dit en se jouant, après souper: «Mon fils, je vous veux marier, le voulez-vous bien?»—_Je le veux bien, Madame._—«Mais vous ne sauriez pas faire des enfants.»—_Excusez-moi, Madame._—«Et comment le savez-vous?»—«_M. de Souvré me l'a apprins._»—Le jour il avoit été question au conseil de son mariage avec l'Infante.

_Le 27, vendredi._—Il étoit de fort gaie humeur, veut faire des vers, et fait ceux-ci:

Il est aujourd'hui vendredi, Dont je ne suis pas marry, Car je mangerai du ris En la ville de Paris.

J'ai vu un grenouillon Qui aiguisoit un jon Pour faire un bâton.

_Le 30, lundi._—Il donne audience à l'ambassadeur de Venise et à celui de Savoie, chez la Reine.

_Le 2 février, jeudi._—Il va en la galerie, où il donne audience au recteur de l'Université, qui lui apporte le cierge pour la procession et par occasion le remercie pour la justice qui lui avoit été rendue quelques jours auparavant par le Parlement contre les Jésuites.

_Le 7, mardi._—En soupant il s'entretient de la fauconnerie avec le sieur de Marsilly, qui racontoit au Roi qu'il avoit mis son fils au collége Montaigu, en la chambre du sieur Grassot, pour lui apprendre les sciences. Le Roi reprend: _Comment parlera-t-il à lui toute la nuit comme vous faites aux oiseaux!_

_Le 11, samedi._—Il demande à boire; le servant bronche en avançant le verre, et renverse de la tisane sur la main et le bras du Roi voulant prendre le verre; il s'en pique en souriant, et dit: _Je n'ai plus soif, vous m'avez rafraîchi_, et cache ainsi son déplaisir.

_Le 17, vendredi._—Il va chez la Reine, où il se joue à faire ses petits gentilshommes ambassadeurs de divers royaumes vers la Reine pour se réjouir du mariage du Roi et de l'Infante; il y en avoit des topinambours. En soupant l'on parloit de courir la bague et des bons coureurs; quelqu'un dit que les Gascons y étoient excellents et qu'ils couroient la bague dans le ventre de leur mère, il dit soudain: _Ils naissent la lance au poing_.

_Le 25, samedi._—Il est servi par M. du Maine, levé en robe, la Reine le vient voir; la reine Marguerite aussi; il étoit un peu malade.

_Le 27, lundi._—A deux heures il donne audience aux ambassadeurs d'Angleterre et de Saxe.

_Le 29, mercredi._—Levé bon visage, gai, étudié, puis il va chez la Reine; joue ensuite au billard, va à la volerie au bois de Vincennes, se traîne sur le ventre pour tirer aux oiseaux de vivier qui étoient dans une mare.

_Le 1er mars, jeudi._—Il voit danser le ballet de madame de Puisieux[130], où il y avoit neuf demoiselles qui représentoient les trois parties du monde.

[130] Madeleine de Neuville de Villeroy, première femme de Pierre Brulart, fils aîné du chancelier de Villeroy et appelé du vivant de son père, M. de Puisieux.

_Le 6, mardi._—Sur les deux heures il va chez la Reine, où il voit un carrousel. Un officier des siens, sommier d'échansonnerie, tombe du haut de la vieille montée, du côté du septentrion, et se tue, et le feu se met aux combles de la tour, du côté du Pont-Neuf, en la chambre de garçons de sa garde-robe. Le soir il voit danser un ballet à Madame Christine.

_Le 7, mercredi._—En s'éveillant il dit qu'il a songé toute la nuit au feu, qu'il aidoit à l'éteindre et qu'il voyoit rompre des lances, comme il avoit fait au carrousel, la veille. Étudié; il n'a point déjeuné; son précepteur, M. Le Fèvre, n'y étoit point. M. le marquis d'Ancre lui dit que le sieur de Fleurence, sous-précepteur, n'étoit jamais malade, comme étoit quelquefois M. Le Fèvre, et qu'il falloit que je fisse prendre une médecine au sieur de Fleurence; le Roi dit: _Il faut donc que ce soit le jour que monsieur Le Fèvre sera malade_.

_Le 9, vendredi._—Il se fait lire un livre de raillerie intitulé: _Le voyage de maître Guillaume en l'autre monde vers Henry le Grand_.

_Le 17, samedi._—M. le grand écuyer arrive, revenant de son gouvernement de Bourgogne; le Roi lui fait bonne chère avec transport.

_Le 18, dimanche._—Il va à Saint-André des Ards, au sermon de M. de Richelieu, évêque de Luçon, puis à l'hôtel et parc du Luxembourg.

_Le 26, samedi._—Devant la Reine et Mesdames, l'ambassadeur d'Espagne demande Madame en mariage pour le Roi son maître, parlant à la Reine, puis à Madame, le genou en terre, en mêmes et semblables termes: «Madame, l'honneur que j'ai reçu du Roi mon Seigneur, au commandement qu'il m'a donné de recevoir de sa part les assurances de vos bonnes volontés, surpasse de beaucoup tout ce que je pourrois espérer au monde, et celui que vous lui faites est le plus grand bien, plus grand contentement, plus grande félicité et la plus grande joie qui peut arriver à l'Espagne. La gloire ne m'en est point due, mais il la faut transporter au Saint-Esprit, qui a présidé en vos conseils.»

_Le 3 avril, mardi._—En soupant je lui dis la première nouvelle que madame de Guise étoit accouchée d'un fils[131]. M. de la Curée me l'envoya dire pour le lui dire; il fait contenance d'en être joyeux et envoya bien peu après le faire dire de sa part à M. de Souvré par M. de Humières; il me demande s'il y avoit bien neuf mois.

[131] François de Lorraine, prince de Joinville, né le 3 avril 1612, mort sans alliance, le 7 novembre 1639.

_Le 5, jeudi._—A une heure après midi il arrive en carrosse à la place Royale, posé sur l'échafaud dressé devant la Quintaine pour voir les entrées des tenants et assaillants, faites pour les réjouissances de son mariage; il y a goûté, à quatre heures.

_Le 6, vendredi._—Mené à la place Royale, comme le jour précédent.

_Le 7, samedi._—A une heure trois quarts à la place Royale, il voit courir la bague.

_Le 10, mardi._—A trois heures et demie il va chez la Reine, où il donne audience au sieur Carlo di Rossi, venant de la part du duc de Mantoue annoncer le décès de son père.

_Le 12, jeudi._—En lui donnant sa chemise à son coucher, on voit que sa poitrine, son ventre, son dos, se trouvent couverts par-ci par-là de pustules rouges de petite vérole.

_Le 14, samedi._—Fort gai; il s'amuse à tailler des doublures de toile pour les chausses de son Robert[132], les coud, et lui taille aussi des manches de taffetas, se fait jouer du luth par le Bailly, joue lui-même dessus; il étoit au lit.

[132] Son singe.

_Le 15, dimanche._—Il prend plaisir à voir sauter son Robert tenant un petit chien, lui fait donner à dîner de ce qu'il lui avoit fait préparer lui-même dans ses plats d'ivoire; il taille des habits pour son Robert, y travaille lui-même, il les dessine. A neuf heures un quart levé, il fait le Pantalon par la chambre; l'on faisoit son lit, il saute dessus pour faire recommencer, mais c'étoit pour donner le temps à ceux qui travailloient à l'habit de Robert, et le finir.

_Le 17, mardi._—Il s'amuse à battre du tabar, puis à faire l'habit de Robert, y coud lui-même du passement, y fait travailler Archambaud, l'un de ses tailleurs, qu'il avoit envoyé querir, et l'attendoit avec impatience, et lui disoit qu'il ne seroit plus tailleur des magots; il se prend à le gausser doucement, lui reprochant qu'il étoit encore couché avec sa femme. Ensuite il joue à l'oie. Il eut opinion que M. de Marsilly lui racontoit quelque chose de non véritable: _Ah! Marsilly, l'Écriture dit que Omnis homo mendax, et je vous assure que vous l'êtes grandement_.

_Le 19, jeudi._—Il charge ses coffres sur des dogues, les fait aller, se fait appeler Monsieur par Descluseaux, fait armer huit ou dix de ses petits de ses harquebuses et de tronçons de pique; il est mousquetaire. L'on parloit d'oiseaux; le jeune de Loïnes, qui avoit ceux de son cabinet, dit que M. le marquis de Rosny en avoit un très-bon, et qu'il le vouloit donner à Sa Majesté, mais qu'il le gardoit: _Oui, il me le veut donner, mais il le garde_, dit le Roi.

_Le 19, jeudi._—Levé en robe, la Reine le vient voir. S'en retournant, elle dit: «Demain vous n'aurez point de sermon.» M. de Souvré répond que M. de Fleurence lui en fera un. La Reine sort, et n'entend point ces paroles qu'il dit: _Oui, Fleurence me dira encore des sottises_. Fleurence répond: «Sire, j'aime mieux que vous me haïez homme de bien que si vous m'aimiez méchant; je gagnerai aussi bien ma vie en Turquie qu'auprès de Votre Majesté.» Tancé aigrement par M. de Souvré, enfin il s'apaise, ayant assurance de lui qu'il n'en parleroit point à la Reine.

_Le 22, dimanche._—Mené chez la Reine, elle dînoit. Quelqu'un lui vint dire que M. l'évêque de Luçon ne prêcheroit pas, et s'il lui plaisoit que l'on avertît le père Coton. La Reine répond: «Oui, mais il n'est pas préparé.»—_J'en suis bien aise_, dit le Roi, _il ne sera pas si long_. Il chante à la chapelle, et se fait entendre par-dessus tous.

_Le 23, lundi._—M. de Fleurence, par discours, récite l'histoire de Silène, premier législateur des Locriens, qui avoit fait une loi que les adultères auroient les yeux crevés. Son fils le premier enfreint la loi; le peuple pour l'amour du père le veut dispenser de la peine. Il y résiste; mais à la fin, éprouvant leur bonne volonté, veut que ce soit à la charge que son fils auroit l'œil droit crevé et lui le gauche. Le Roi demande à Fleurence: _Savez-vous bien pourquoi il se fit crever l'œil gauche._—«Non Sire».—_Afin de mieux tirer de la harquebuse._

_Le 24 mardi._—Il va chez la Reine, et avoit envie de s'en aller à la galerie; il en presse M. de Souvré, qui, causant avec la Reine, faisoit la sourde oreille. Le Roi va dire à Mme la marquise d'Ancre: _Velà Monsieur de Souvré qui fait premièrement ses affaires, puis il pensera aux miennes_.

_Le 26, jeudi._—Il étoit toujours malade, mais gai; il joue à l'oie avec MM. de Vendôme, le grand écuyer, et d'Épernon; la Reine lui donne un petit coffre de jaspe pour présent, qu'elle lui avoit promis s'il prenoit sa médecine.

_Le 29, dimanche._—Il va à la messe à Bourbon, confessé, communié. Au sermon en la salle, le père Coton fut court, le Roi lui en faisoit signe, claquant des mains, mais bas.

_Le 30, lundi._—Il part en carrosse, va à la place Royale pour y voir courir la bague, dont la course avoit été remise. M. de Rouillat, gentilhomme gascon, la gagne; il étoit neveu de M. d'Épernon.

_Le 3 mai, jeudi._—Mené à Issy, au jardin de la reine Marguerite, il pêche à la ligne.