Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)

Part 6

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[80] «Le Roi, avec une patience merveilleuse, a ce jourd'hui (jour de la Pentecôte) touché les malades, que l'on tient avoir été jusques au nombre de onze cents. La dernière fois qu'il toucha, pour éviter que quelque malheureux ne fît rien de mal à propos, les malades, à mesure qu'il les touchoit, étoient tenus par des archers qui étoient derrière eux; mais cette fois, pour ne faire paroître la défiance, on s'est contenté de leur faire joindre les mains. Il y avoit eu avis qu'avec cette occasion un coquin devoit entreprendre contre la personne du Roi; et l'avis venoit du sieur de Vouzay, lieutenant de M. de Châteauvieux à la Bastille; si bien que ce M. de Vouzay a toujours été derrière le Roi pour prendre garde s'il verroit quelque visage semblable à celui que l'on avoit dépeint. Tout s'est bien passé, grâce à Dieu. Leurs Majestés sont allées cette après-dînée voir les disputes des Jacobins, qui sont ici en nombre infini pour leur chapitre général.» (_Lettre de Malherbe_, du 22 mai.)

_Le 23, lundi._—Il va en carrosse aux Feuillants, après monte à cheval au Pont l'Évêque et va à Saint-Germain-en-Laye, y a dîné. A quatre heures il entre en carrosse, arrive à Paris à sept heures.

_Le 28, samedi, à Paris._—M. Des Yveteaux, son précepteur, lui racontoit comme, le jour précédent, en l'assemblée des Jacobins, la Sorbonne s'opposa contre un bachelier qui soutenoit que le pape étoit par dessus le concile, et dit qu'il y avoit grande apparence de croire, comme elle faisoit, que le concile étoit par dessus le pape: _Et moi non_, répond le Roi, _je crois que le pape est par dessus le concile_[81].

[81] «Depuis ce 15 jusqu'au 20, on ne disputa point, pour ce que tous n'étoient point arrivés. Le 20 on recommença, et continua-t-on jusques au dernier du mois, qui étoit le mardi, sans interruption que de deux jours, à cause des thèses: _An papa super concilium, aut concilium super papam?_» (_Journal de Lestoile._)

_Le 30, lundi, voyage._—A six heures trois quarts il entre en carrosse, part de Paris et arrive à Tigery à dix heures, y a dîné. Parti à trois heures et demie et arrivé à Fontainebleau à six heures et demie.

_Le 31, mardi, à Fontainebleau._—Mené à dix heures et demie à la chapelle de la salle du bal, il va chez la Reine.

_Le 1er juin, mercredi, à Fontainebleau._—Mis au lit, il s'amuse à se faire entretenir et à jouer d'une petite raquette avec de petites balles d'or.

_Le 2, jeudi._—A dîner il mange un peu d'un petit oiseau rôti, que son nain, Dumont, avoit tué le jour précédent. Mené promener au grand canal, il va voir la Reine puis M. de Souvré, malade d'une jambe, s'assied en une chaire près de lui et lui raconte tout ce qu'il sait.

_Le 5, dimanche, à Fontainebleau._—Mené promener vers le canal, ramené à huit heures et un quart; il sait que la Reine étoit à la fontaine du Tibre (l'on y faisoit de la musique), il y va, est ramené à neuf heures et un quart, s'amuse à jouer au trictrac.

_Le 6, lundi._—Il va sur le passage du cabinet à la galerie lambrissée, où il faisoit faire un four pour y faire cuire des confitures, s'amuse à le voir faire. A huit heures et demie il va voir M. de Souvré, malade.

_Le 8, mercredi._—Il y avoit plus de trois mois qu'il n'avoit plu; ce matin il plut un peu. Quelqu'un dit qu'à Paris l'on alloit descendre la châsse de Sainte-Geneviève.—_Pourquoi?_—«Pour faire venir la pluie.»—_Ho! astheure qu'il pleut_, dit le Roi en souriant. Après dîner il va chez la Reine, qui faisoit et s'amusoit à faire faire des parfums; il y travaille aussi.

_Le 9, jeudi._—Après souper il va jouer en la galerie de la Reine, y entend la musique; M. de Vendôme revient d'Anet. Le Roi étant seul près de lui, l'on se prend à chanter une chanson d'un ballet du feu Roi, et à ces mots:

Dessous la loi D'un si grand Roi,

il se sépare de M. de Vendôme, se prend à pleurer et peu après le va rejoindre, qui pleuroit aussi.

_Le 10, vendredi._—Éveillé à quatre heures, il ne se vouloit plus rendormir, par appréhension que, le soir précédent, on lui avoit fait prendre que Mme de la Renouillère, décédée depuis sept ou huit jours, avoit été vue revenir à la chambre de la Reine; il se rendort jusques à huit heures et demie.—Après souper il va chez la Reine, joue à colin-maillard, y fait jouer la Reine et les princesses et dames.

_Le 17, vendredi._—Mené aux jardins, il tue un moineau, volant, d'un bâton qu'il tenoit en sa main; à quatre heures il entre en carrosse, est mené aux toiles; elles étoient tendues sur un morceau de méchant blé; le paysan à qui il étoit se vient plaindre à lui du dégât de son blé, qui pouvoit être de cinq ou six boisseaux. Il lui donne cinq écus gaiement et par compassion, et un écu à une femme qui lui apporta des cerises, lesquelles il ne mangea point.

_Le 19, dimanche._—Après souper mené chez la Reine, puis à la galerie, où il entend sa musique de la chambre et chapelle, celle de la Reine et celle de M. de Nevers.

_Le 20, lundi._—Éveillé à une heure après minuit: _Je ne puis dormir_, dit-il, _lisez, d'Heurle_ (son valet de chambre). Il se rendort et s'éveille à trois fois, fait lire encore, rêve en dormant: _Chantez_, et songe à la musique.—Après souper il va chez la Reine, et revient à la galerie lambrissée, où il voit jouer une tragédie françoise et une farce.

_Le 21, mardi._—Étudié, mené à la chasse; à cinq heures mené jouer au jeu de paume. Après souper il va en la galerie lambrissée, où il voit jouer une pastorele (_sic_) françoise et une farce.

_Le 22, mercredi._—Mené en carrosse sur la route de Moret, il met pied à terre et se joue sur le chemin et par les brossailles. Après souper il va en la galerie lambrissée, où il voit jouer une farce, puis va chez la Reine.

_Le 24, vendredi._—Après souper il est mené au jardin des fruitiers, où il court un lièvre avec ses petits chiens; ramené à huit heures et demie, il fait tirer des fusées en la cour du donjon, puis va chez la Reine, y joue à _je m'assieds_.

_Le 25, samedi._—Mené aux jardins, il leur va dire adieu[82]; M. de Souvré lui envoie dire qu'il donne sept ou huit écus au jardinier de la Reine, qui lui avoit donné des abricots et étoit pauvre: _Je lui en donne douze_, dit le Roi, et il les lui donne.

[82] Le Roi devait repartir le surlendemain pour Paris.

_Le 26, dimanche, à Fontainebleau._—Dévêtu, il se fait bailler son réveille-matin, le met à trois heures; je lui dis qu'il étoit bien matin, il le pousse jusques à la demie, et dit à M. d'Heurles: _D'Hurle ne y touchez pas, je vous le dis, mais je vous le dis_. Mis au lit, il se fait lire par M. de Préaux, et s'endort à dix heures.

_Le 27, lundi, voyage._—Éveillé à douze heures et demie après minuit, doucement, il demande: _Quelle heure est-il?_ C'étoit de soin qu'il avoit de se lever matin, pour partir de bon matin pour aller à Paris; il se fait montrer le réveille-matin pour voir si on l'abusoit de lui avoir dit qu'il n'étoit que douze heures et demie, se rendort à deux heures jusques à trois heures et demie; éveillé par le réveille-matin: _Ça, ça, debout, debout_. Levé, vêtu, à quatre heures et demie il va à la messe en bas, et à cinq monte en carrosse et part de Fontainebleau. Arrivé à Essonne à huit heures, _au Lion_, il voit un poulain de deux mois, demande s'il étoit à vendre. L'hôtesse lui dit qu'oui; enquis du prix (ce fut dix écus), il les donne. Quelqu'un lui dit que c'étoit trop: _C'est tout un, c'est tout un_; il aimoit naturellement à donner. Il veut aussi acheter un ânon et un jeune pourceau: _Nous mettrons tout ensemble_, dit-il en se jouant. Pendant son dîner il fait mener devant lui le poulain, lui fait donner de la paille, du foin, du pain, du lait, et commande à un des garçons de sa chambre de le mener à Corbeil, de le y embarquer et qu'il lui baillera de l'argent pour faire sa dépense et du poulain. Il va aux galeries, y fait monter l'ânon et monter dessus M. le chevalier de Vendôme, fouette l'ânon qui court, et quelque coup échappe sur le Chevalier. A trois heures goûté, monté en carrosse. Le baron de Vitry, sortant de l'hôtellerie, avoit pris des cerises et les mangeoit dans le carrosse; le Roi l'en reprend aigrement: _Comment, Vitry, voulez-vous faire des vilainies ici et gâter mon carrosse!_ Peu après M. de Vendôme se met à manger des abricots tirés de sa pochette: _Quoi, voulez-vous faire un cabaret de mon carrosse!_ Il arrive à Paris à six heures et demie, ne se veut point débotter pour souper.

_Le 28, mardi, à Paris._—Étudié, mené chez la Reine, puis à la chapelle de l'antichambre de la Reine.

_Le 29, mercredi._—Mené promener en la galerie, puis en carrosse à la première messe de M. de Champvallon, abbé de Saint-Victor à Paris et depuis archevêque de Rouen[83], qui fut chantée [en Sorbonne].

[83] François de Harlay, abbé de Saint-Victor, ne fut archevêque de Rouen qu'en octobre 1615. Quelques parties du Journal d'Héroard ont été recopiées par lui après coup (Ms. de la Bibliothèque impériale), ainsi que le prouve ce passage.

_Le 6 juillet, mercredi, à Paris._—Étudié, etc.; à trois heures et demie goûté, puis il va chez la Reine, lui demande congé d'aller à Saint-Germain-en-Laye, et dit avoir prié Mme de Guise de l'obtenir. La Reine lui répond: «Je le veux bien pour l'amour de vous; ce que je fairai pour vous, je ne le fairai pour personne; mais il faut que vous demeuriez ici demain pour répondre le cahier[84] de ceux de la Religion».—_Madame, vous le fairez bien sans moi; aussi je suis trop jeune._ Il va en Bourbon voir sa petite écurie.—Mis au lit, il se fait apporter ses montres et son réveille-matin pour les mettre à six heures, qu'il se vouloit lever pour aller à Saint-Germain voir Messieurs et Mesdames.

[84] Les cahiers de doléance de l'assemblée de Saumur.

_Le 7, jeudi._—Éveillé à six heures au son du réveille-matin, levé, etc., déjeuné, mené à la messe en Bourbon, puis à sept heures et demie il monte en carrosse et à cheval au delà du port de Neuilly, arrive à neuf heures et trois quarts à Saint-Germain; à quatre heures il part à cheval et arrive en carrosse à Paris à sept heures.

_Le 11, lundi._—A sept heures levé, il va voir mettre l'eau dans la cuve pour se baigner; à sept heures et demie baigné, il fait porter des petits bateaux, les fait voguer, les charge de roses rouges qui étoient éparses sur le bain. A sept heures trois quarts sorti du bain, mis au lit[85].

[85] Le Roi dîne au lit, y reste jusqu'à cinq heures et va seulement jouer en la galerie; il ne sort ni ce jour là ni le jour suivant, à cause du bain, qui est une exception dans ses habitudes.

_Le 12, mardi._—Il va voir mettre l'eau dans son bain, en sa chambre, y entre à sept heures, éparpille les roses rouges sur l'eau, fait porter de ses petits bateaux, les charge de ses roses mouillées, dit que ce sont navires qui viennent des Indes, de Goa.

_Le 15, vendredi._—Étudié, etc.; à deux heures botté, il entre en carrosse, va à la chasse au parc du bois de Vincennes, y court un lièvre avec des chiens courants.

_Le 16, samedi._—Un certain peintre lui apporte un portrait de cire de son visage; le Roi lui demande: _Combien en voulez-vous?_—«Sire, il vaut bien deux pistoles.»—_En velà sept._—«Sire, ma pauvre femme est bien malade; s'il vous plaît de me donner quelque chose pour la faire assister?»—_Tenez, je vous donne tout ce que j'ai_, dit le Roi en vidant sa bourse; il y avoit encore sept pistoles.

_Le 19, mardi._—Mené en carrosse, puis monté à cheval, il va au derrière de Montmartre voler le perdreau et courir le lièvre.

_Le 21, jeudi._—Mené au jeu de paume couvert, en la rue de Grenelle. Étudié, etc., goûté, mené à la blanque au bout du Pont-Neuf, il tire une aiguière d'argent.

_Le 22, vendredi._—Il joue en soupant à _Je vous prends en ce point_, avec ses gentilshommes servants et autres de ses officiers, et à la fin _Je vous prends tous en ce point_, M. d'Elbeuf le y prend en buvant; un de ses petits gentilshommes l'en ôta[86].

[86] Les enfants disent aujourd'hui _jouer à la position_, parce que la règle est de garder la position dans laquelle on est surpris.

_Le 25, lundi, à Paris._—A dix heures et demie il va chez la Reine, où elle lui dit qu'elle lui ôte M. Des Yveteaux, son précepteur, pour lui donner M. Le Fèvre. Mené en carrosse à vêpres à Saint-Victor, puis au jardin de M. Voisin.—Dévêtu, mis au lit, M. Des Yveteaux vient prendre congé de lui; il en a du déplaisir, et l'ayant supplié de lui donner quelque bague, lui dit qu'il le faut savoir de M. de Souvré[87].

[87] «M. Le Fèvre fut en ce temps fait précepteur du Roi, et M. Des Yveteaux, que le Roi aimoit, congédié pour avoir babillé entre autres de M. d'Ancre et dit que si le Roi pouvoit une fois être majeur, il leur donneroit gens en tête qui auroient plume et poil.» (_Journal de Lestoile._)

_Le 26, mardi._—A deux heures il entre en carrosse pour aller à Saint-Germain-en-Laye, arrive à cinq heures. Après souper il va chez la Reine.

_Le 27, mercredi, à Saint-Germain._—Étudié, etc.; mené au parc, il va chez la Reine, puis à la chapelle des Grottes. A deux heures mené à la chasse, par la Muette, monté à cheval au bois.

_Le 28, jeudi._—Il écrit à M. de Villeroy pour le prier de faire en sorte que M. Le Fèvre, retenu pour être son précepteur, ne vienne point pendant qu'il sera à Saint-Germain. Étudié, etc.; il va promener, à la messe, chez la Reine, qui lui parle de M. Des Yveteaux et lui demande ce qu'il avoit dit en prenant congé de lui: _Il étoit bien en colère; il me dit qu'il en avoit eu la peine et un autre en auroit l'honneur_.

_Le 29, vendredi._—A six heures il va chez la Reine, où il voit achever _la Bradamante_[88], représentée par Madame et autres; à sept heures et un quart soupé.

[88] Tragédie de Garnier. _Voy._ au 27 avril 1609 et au 2 août suivant.

_Le 30, samedi._—Éveillé à trois heures après minuit en crainte du fouet, pour s'être, le jour précédent, opiniâtré contre M. de Souvré, sur la réponse qu'il avoit à faire aux députés de ceux de la Religion assemblés à Saumur. M. d'Heurles, valet de chambre, l'assure que M. de Souvré ne s'en ressouvient point.—_M'en asseurez-vous?_—«Oui, Sire»; là-dessus il s'endort jusques à sept heures.

_Le 31, dimanche._—Il se fait apporter ses arbalètes et va au parc, y tire à des oiseaux, puis, monté sur un petit bidet, il va au galop; M. de Frontenac, son premier maître d'hôtel et capitaine de Saint-Germain, le mène à la chasse, lui fait voir des chevreuils.

_Le 1er août, lundi, à Saint-Germain._—Monté à cheval, mené au parc, à la chasse, il ne veut jamais permettre que M. d'Aiguillon le suivît à cheval; il fut contraint de renvoyer son cheval et de s'en retourner; le Roi n'est suivi à cheval que de M. de Souvré et de M. de Pluvinel. Joué, étudié, etc.; goûté, mené en carrosse aux toiles, il prend un grand sanglier. Après souper il va sur la terrasse, fait jeter des fusées, va chez la Reine, revient à huit heures et demie, se moque de M. de Verneuil, qui avoit été à la chasse: _Mon frère de Verneuil, qui a mis la main à l'épée d'une lieue loin et crioit à mon sanglier: A moi, sanglier, je te tuerai!_

_Le 2, mardi._—A trois heures mené en carrosse au vieux château, en la salle du bal, où, en sa présence, celle de la Reine, des princes, princesses et seigneurs, de M. le chancelier et président Jeannin, a été représentée sur le théâtre tout accommodé la tragi-comédie de _Bradamante_ par ces personnages: Madame représentoit _Marphise_;—Mme Christienne, _Léonor_, fille de Charlemagne;—_Bradamante_, Mlle de Vendôme;—le baron de Palueau, _Charlemagne_;—Mlle de Renel, _Aimon_;—Mlle de Vitry, _Béatrix_;—Françoise Lecœur, _Nimes_, duc de Bavière;—M. d'Aubasine, _Léon_;—Mlle d'Harambure, _Renaud_;—Nicole Du Tost, _Roger_;—Mlle de Frontenac, _Basile_, duc d'Athènes;—Barbe Talon, _la Roque_;—Mlle Mercier la petite, _l'ambassadeur de Bulgarie_;—Mlle de Verneuil, _l'ambassadeur de Grèce_;—Mlle Sauvat, _Hypalque_;—Mlle de Frontenac la petite, _Mélisse_[89].

[89] _Voy._ la lettre de Malherbe du 4 août 1611.

_Le 3, mercredi._—Étudié, etc.; il s'amuse à faire prendre feu à un pistolet et refusoit à danser; M. de Souvré l'en presse: _Ce sera donc à la charge que je tirerai encore un coup_. Il se joue en la galerie, à cause de la pluie et du tonnerre.

_Le 4, jeudi._—Il fait apporter ses marmousets d'argent, les range sur son lit[90], dit que c'est la foire Saint-Germain, que ce sont marchandises qui viennent d'Allemagne, de la Chine. Étudié contre son intention, en est en colère contre M. de Souvré. Environ une heure arrive M. le chevalier de Vendôme, pleurant, se jeter à genoux devant le Roi, et qui venoit d'en faire autant à la Reine, la suppliant qu'il mourût aux pieds du Roi et des siens, et de n'aller point à Malte: «Ha! Sire, lui dit-il, ayez pitié de moi; la Reine me veut ôter d'auprès de Votre Majesté pour m'envoyer à Malte!»—_Hé! qu'avez vous fait à la Reine ma mère?_—«Rien, sire.»—_Quoi! irez-vous toujours sur la mer?_—«Oui, sire.»—_Gardez-vous bien et soyez le plus fort quand vous irez à la guerre, et écrivez-moi souvent._ C'étoit une grande pitié de ouïr ses plaintes et ses larmes pour l'amitié qu'il lui portoit et l'appeloit: _Zagaye_ (sic): _on me le veut ôter pource que je l'aime_. On ne le pouvoit apaiser; la Reine y arrive, il redouble ses pleurs; elle tâche de le divertir. Sur les deux heures M. le Chevalier dit adieu, les plaintes redoublent; la Reine fait ce qui se peut pour l'apaiser et le divertir; on met tout à l'heure le Chevalier en carrosse, et il est conduit à Paris.—Après souper la nourrice du Roi lui fait des contes; il y prend plaisir.

[90] Le Roi a une tumeur qui l'empêche de se lever.

_Le 5, vendredi._—Mené à la chasse du cerf en carrosse, monté à cheval au laisse-courre; la Reine y va aussi. Ramené à six heures et demie, la Reine revenant, treuve Monsieur au palemail, au droit de la chapelle, le monte à cheval devant elle, et le mène jusqu'au bâtiment neuf; le Roi marchoit à son côté. Il s'amuse à acheter des petits couteaux d'un petit mercier, pour les donner aux femmes et filles de la Reine.

_Le 6, samedi._—Le Buisson, qui avoit ses oiseaux pour les champs, lui apporte deux perdreaux et les veut bailler à M. de Souvré; il les prend et les met à sa ceinture disant: _Je les veux donner à la Reine, ma mère; c'est que vous les voulez manger_. M. de Souvré se retire pour s'asseoir (_sic_): _Ho! velà mousseu de Souvré qui va dire au Buisson qu'i les y apporte une autre fois, et non pas à moi_, dit le Roi, et en mangeant ses cerises, il lui en tiroit les noyaux. A sept heures soupé; parlant à un de ses officiers, il lui dit: _Je vous vis tous l'autre soir après un mort; qui étoit-ce?_—«C'étoit, sire, un délivreur de vin.»—_Comment s'appeloit-il?_—«Toussaint.»—Le Roi s'adressant à un de ses pâtissiers, qui étoit présent, lui dit: _Vous ne y étiez pas_; il l'avoua.

_Le 7, dimanche._—A midi il va chez M. de Frontenac, son premier maître d'hôtel et capitaine du château de Saint-Germain; il y a dîné avec la Reine, Madame, Mme la princesse de Conty, Mme la comtesse de Soissons, Mme la duchesse de Guise, Mme la douairière de Guise, Mlle de Vendôme, Mme la marquise de Guiercheville, Mme la comtesse de la Rochefoucauld, Mme de Ragny, Mme de Frontenac. Il avoit une grande impatience pour être si longtemps à table, mais le respect de la Reine le retenoit; il disoit: _Je ne mange rien; puisque je ne mange point, il faut boire_. Il boit de la tisane, puis demande à la Reine: _Madame, vous plaît-il que j'alle là-haut jouer de l'épinette de madame de Frontenac_. Enfin, comme la Reine eut achevé, il dit: _Madame, je suis prêt_; la Reine se lève, il saute à bas; peu après il va en la grande salle du château, avec la Reine et sa suite, pour y voir jouer une farce par des valets de Messieurs.

_Le 9, mardi._—M. de Fleurence le fait étudier en attendant M. Le Fèvre.

_Le 10, mercredi, à Saint-Germain._—Après déjeuner, il entre en son cabinet, on lui discourt; M. de Souvré étoit assis sur un bahut, le Roi se va asseoir près de lui; c'étoit pour le faire lever. M. de Souvré se lève, le Roi se va remettre en sa chaise, M. de Souvré se rassied. Il se va asseoir près de lui; M. de Souvré lui dit alors: «Vous êtes revenu ici vous asseoir pour me faire lever, mais je ne me lèverai pas pour tout cela.»—_Vous ne devez point faire de comparaison avec moi_, lui répond le Roi. Repris par M. de Souvré de ce qu'il s'amusoit à des jouets d'enfant, il lui promet de ne le faire plus et va fouiller dans ses coffres lui-même, les met à part, et commande à M. d'Heurles, l'un de ses premiers valets de chambre, de les porter à Monsieur, son frère. Il va chez la Reine, où il rencontre le sieur de Poutrincourt[91], qui racontoit nouvelles du Port Royal, où il se tenoit en Canada.

[91] Jean de Biencourt, seigneur de Poutrincourt, avait obtenu par lettres patentes la propriété de Port-Royal en Acadie (aujourd'hui Annapolis). De retour en France en 1611, il fut tué le 5 décembre 1615 en défendant pour le Roi Méry-sur-Seine, dont il était gouverneur.

_Le 11, jeudi._—A trois heures et demie il entre en carrosse, part de Saint-Germain et arrive à Paris à six heures. Après souper il va chez la Reine.

_Le 12, vendredi, à Paris._—Il va chez la Reine, et en montant au petit cabinet se heurte au genou contre une marche; peu après M. le chancelier emmène et présente M. Le Fèvre à la Reine pour être précepteur du Roi; sur ce la Reine le présente au Roi, disant ces mots: «Mon fils, velà monsieur Le Fèvre, que je vous donne pour votre précepteur.»—_Madame, j'en suis bien aise._—«Il faut que vous lui obéissiez, et faire tout ce qu'il vous dira.»—_Je le fairai aussi, Madame._—«C'est un fort homme de bien et bien savant; il faudra bien apprendre.»—_Je le fairai aussi, Madame._ M. le chancelier, prenant la parole, en dit beaucoup de bien, et ayant parlé de le loger où souloit loger M. Des Yveteaux, le Roi dit: _Non, non; il seroit pas bien, il faut monter trop haut. Il faut le loger à la chambre où souloit loger mon frère de Verneuil, dans la tour._ M. Le Fèvre entend donner leçon au Roi par M. de Fleurence pour essayer à reconnoître sa portée[92].

[92] _Voy._ la lettre de Malherbe du 14 août 1611.

_Le 15, lundi._—Confessé par le P. Coton, jésuite; à neuf heures et un quart mené en carrosse aux Augustins, où il a ouï la messe, communié et à onze heures, dans le cloître, touché quatre cent cinquante malades. Il se treuve foible; il faisoit une extrême chaleur; lavé les mains avec du vin pur et senti du vin, il revient à lui. Ramené à onze heures et demie; dîné; peu après, pour le délasser, dévêtu, mis au lit. A une heure et demie levé, vêtu, mené en carrosse au sermon à Saint-André-des-Arcs, puis à vêpres aux Cordeliers[93]. Ramené à cinq heures, devêtu, mis au lit, soupé; il se joue doucement, fait fermer les fenêtres et fait poursuivre des chauves-souris qui étoient entrées. On veut lui persuader de coucher en la grande chambre, lui représentant que couchant dans son cabinet, faisant si chaud, il seroit en danger de pleurésie, de fièvre continue, ou d'une grande maladie; il n'avoit point voulu coucher dans la grande chambre depuis la mort du Roi, où il l'avoit ainsi vu, et l'appréhension lui en étoit toujours demeurée.

[93] «Le lundi 15, le Roi aux Augustins touche les malades; le comte de Soissons et le cardinal Du Perron y sont. Le père Cotton tient le Roi une heure à confesse, et au sortir de là le Roi fut mis au lit, tant il étoit las; l'après-dînée il retourne à Saint-André ouïr le sermon de l'abbé de Bourgueil, dort tout du long. M. de Souvré l'éveille, mais pour néant, et demande s'il n'y a pas moyen de faire porter son lit au sermon.» (_Journal de Lestoile._)

_Le 17, mercredi._—Après dîner, il va chez la Reine, revient en sa chambre; les nouveaux échevins lui prêtent le serment. Il monte au cabinet des livres; à trois heures goûté. M. Le Fèvre lui donne la première leçon sur l'institution de l'empereur Basile[94].