Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)

Part 4

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_Le 15, lundi, à Paris._—A six heures et trois quarts déjeuné, étudié, écrit, dansé; il se ceint d'un cimeterre avec la ceinture à la Turque, faite d'un tissu et se panadoit; il se met en posture disant: _Je veux avoir ainsi ce cimeterre quand l'ambassadeur d'Espagne me viendra voir_. Il demande à jouer au volant en attendant son tireur d'armes. Mené en carrosse à la plaine de Grenelle, où il monte à cheval et court un lièvre; ramené à cinq heures, il joue à la poule, jeu de cartes, avec la Reine.

_Le 16, mardi, à Paris._—Mené en carrosse à Meudon, où il a dîné, au château; à une heure il va au parc courir un chevreuil. Ramené en carrosse, il va chez la Reine, et à six heures soupé. Il étoit las, à demi endormi; il avoit fait tout ce jour un grand brouillas (_sic_) et mouillant comme de la pluie. Le duc de Feria, ambassadeur extraordinaire d'Espagne, lui envoie deux pleins bassins de petits gants d'Espagne par des valets; il le remarqua, car aussitôt qu'ils furent sortis il dit: _Voyez quelles gens ce sont; ce sont des estafiers._

_Le 19, vendredi, à Paris._—Il fait chevalier de l'accolade l'ambassadeur de Venise, venu ambassadeur extraordinaire devers Sa Majesté, avec une incroyable adresse, en présence de la Reine, qui voulut y assister; ce fut le premier qu'il aye fait, qui s'en alla si content qu'il ne pouvoit faire partir sa vue de dessus lui. A huit heures dévêtu, mis au lit, il se fâche contre M. de Souvré et lui dit: _Vous ne m'aimez pas aujourd'hui, vous m'avez dit que j'étois un enfant._

_Le 20, samedi, à Paris._—Son précepteur lui demande: «Sire, sur quel prince ou roi commencerez-vous un jour à faire la guerre? Je sais bien que le Turc est infidèle, mais sur quel autre roi?»—_Je vous le dirai pas_, répond le Roi, gravement[40]; il mettoit en bataille ses hommes de plomb sur la table verte percée. Il s'amuse à courir après ses petits oiseaux, qu'il avoit mis dehors dans son cabinet des livres. A huit heures mené par la galerie aux Capucins et aux Tuileries; il voit courir deux loups qu'il avoit fait porter dans la carrière de l'écurie, puis un chevreuil dans le jardin. Ramené en carrosse chez la Reine à onze heures, puis dîné; il est mené en carrosse à la plaine de Grenelle, où il est monté à cheval pour courir le lièvre; il court beaucoup.

[40] Héroard dit: _Graviter, subito et aliud agens_.

_Le 21, dimanche, à Paris._—Mené en carrosse à vêpres pour la veille de la Sainte-Cécile. Il va chez la Reine, y joue à gillet, gagne six écus.

_Le 22, lundi, à Paris._—A sept heures déjeuné, étudié, écrit, tiré des armes, dansé; il se met en mauvaise humeur pour ce que M. de Souvré le vouloit mener à Notre-Dame; il ne vouloit pas, à cause, disoit-il, qu'il y auroit une grande messe. «Oui, Sire, lui dit M. de Souvré, mais il y aura de la musique, que vous aimez tant.»—_Oui, mais il y en a de deux sortes, il y en a une que j'aime point_; c'étoit le plain-chant. M. de la Noue, gentilhomme, heurta pour entrer, M. de Souvré commande de lui ouvrir la porte! _Hé! mousseu de Souvré, je vous prie que non._—«Pourquoi, Sire?»—_Pource qu'il me verroit en mauvaise humeur._ Enfin mené en la galerie, puis en carrosse à la messe à Notre-Dame, à son corps défendant. A trois heures, après avoir donné audience à l'ambassadeur de Mathias, roi de Hongrie, il est mené en carrosse à vêpres, aux Augustins.

_Le 24, mercredi, à Paris._—Mené à la galerie et à la boutique d'un marchand qui avoit des besognes de la Chine; ramené à dix heures, il entend la messe en son cabinet, puis va au conseil et en sort à onze heures. A cinq heures il va en la galerie, y fait atteler ses dogues à son petit carrosse, et fait du carrossier[41]; il va chez la Reine, y joue au poirier, au grand cabinet.

[41] Contrefait le carrossier.

_Le 26, vendredi, à Paris._—Il s'amuse à peindre en étudiant.

_Le 27, samedi, à Paris._—Éveillé à deux heures après minuit, en sursaut, criant fort haut: _Madame de Guise!_ Il se rendort jusqu'à six heures trois quarts. A onze heures dîné, bu du vin blanc; peu après il demande encore à boire, puis dit tout à coup: _Non, non, j'en veux point_; il rêvoit quelquefois ainsi en mangeant. A trois heures goûté, mené en carrosse chez la reine Marguerite, joué, couru, sauté au jardin. Ramené à cinq heures, il va chez la Reine, revient en sa chambre, y voit jouer un Espagnol joueur de gobelets; il découvre une partie de ses jeux.

_Le 30, mardi, à Paris._—A onze heures dîné; tout le long du dîner et du souper il s'amuse à jouer du tambour avec son couteau et la queue de sa cuiller, battant sur la table, sur les vaisselles, sur l'assiette, sur le cadenat[42].

[42] Coffret d'or ou de vermeil, contenant le couteau, la cuiller, etc., qu'on servait à la table du Roi.

_Le 1er décembre, mercredi, à Paris._—A sept heures et demie, étudié, écrit, tiré des armes, dansé. A huit heures mené en la galerie, puis en la chambre d'un marchand qui avoit des marchandises de la Chine. A deux heures et demie mené en carrosse au bois de Vincennes; il faisoit grand froid. Il chasse au parc, à cheval, est ramené et a goûté en carrosse. Pendant son souper il me raconte comme il s'étoit échauffé, puis en revenant mis du long du carrosse[43]: _Je me suis couvert des mandilles de mes laquais, qui étoient doublées de frise; cela est chaud; j'étois si à mon aise!_

[43] Il s'était étendu dans le carrosse.

_Le 2, jeudi, à Paris._—A sept heures et un quart il part aux flambeaux, entre en carrosse, va aux Capucins, où il entend la messe, puis arrive à Ruel, où il a dîné à onze heures, y ayant donné à dîner à Madame, à Mme Christienne et à Mlle de Vendôme. Ramené en carrosse, il arrive à quatre heures et demie; à six heures et demie soupé. Il va en son cabinet, commande à l'huissier de ne laisser entrer personne sans lui demander son nom et le lui venir dire; il aimoit quelquefois être en particulier. Il se fait donner des cartes et des ciseaux dont il les coupe en diverses façons, va donner le bonsoir à la Reine.

_Le 3, vendredi, à Paris._—A sept heures trois quarts, déjeuné; il monte en son étude, se fait lire _la Gazette_ apportée de Rome, l'écoute attentivement, demande ce qu'il n'entend point. Il y avoit une clause parlant bien de Sa Majesté: comme il réussissoit; prompt; d'un esprit vif; amateur des armes et des lettres, et desireux de savoir toutes choses selon les occurrences et tout au grand contentement des gens de bien; son précepteur lui demanda s'il lui plaisoit qu'il la lût encore: _Non, non_, répond le Roi, témoignant (ce qui étoit de son naturel) de n'aimer pas la flatterie.

_Le 4, samedi, à Paris._—A trois heures goûté; mené à la galerie, là où l'on fait les doubles[44].

[44] Où l'on fabriquait les doubles louis.

_Le 5, dimanche, à Paris._—A dix heures trois quarts dîné; il va à la fenêtre pour voir entrer en garde les compagnies; à deux heures mené en carrosse aux Bonshommes, ramené de même.

_Le 7, mardi, à Paris._—Il va à la messe en la chapelle de l'antichambre de la Reine, puis va sur la balustre de la galerie voir passer les compagnies qui entroient et sortoient de garde. Étudié; mené en carrosse à la verrerie, il y fait plusieurs besognes.

_Le 8, mercredi, à Paris._—Mené en carrosse à vêpres, à Saint-Germain-de-l'Auxerrois.

_Le 10, vendredi, à Paris._—Il est mené chez la Reine, puis va à la messe à la chapelle de l'antichambre de la Reine. Joué en la galerie; il va chez le marchand qui a des besognes de la Chine. Il va donner le bonsoir à la Reine; mis au lit, il fait chanter des noëls.

_Le 11, samedi, à Paris._—Éveillé à cinq heures et demie, il se veut lever à toute force; M. de Souvré l'empêche; enfin, levé à sept heures, blême, le visage abattu, enrhumé. Étudié; mené par la galerie aux Feuillants, joué aux Tuileries, ramené en carrosse. Mené en carrosse à la Roquette, il monte à cheval, y court un cerf privé. Mis au lit il fait chanter des noëls.

_Le 12, dimanche, à Paris._—A sept heures et demie déjeuné; il monte au cabinet des livres, s'amuse à petites choses. A trois heures mené en carrosse aux Jésuites de Saint-Louis, au sermon et à vêpres. Ramené, il va chez la Reine; à six heures et un quart soupé. Peu après il s'endormoit sur sa chaise en attendant M. de Souvré; l'on prend la chaise à bras et on la fait sauter allant par la chambre; il dit _qu'il va à courbettes_.

_Le 13, lundi, à Paris._—Mené à la volerie, vers les Ternes; il y est monté à cheval, y a goûté à la campagne. Ramené en carrosse et à six heures soupé; peu après il s'endormoit, il est éveillé à poursuivre une chauve-souris qui étoit entrée dans sa chambre. Il va chez la Reine; mis au lit il fait chanter et chante des noëls.

_Le 14, mardi, à Paris._—Mené en carrosse au parc de l'hôtel de Luxembourg, au faubourg Saint-Germain, il y court un lièvre. A six heures et demie soupé, peu, par impatience de voir jouer des marionnettes. Il va chez la Reine.

_Le 15, mercredi, à Paris._—Éveillé à cinq heures, il est levé, gai et joyeux de ce qu'il lui avoit été permis de se lever, d'autant que sur l'empêchement il se fâchoit, il en pleuroit et disoit que l'on diroit qu'il est paresseux. A sept heures déjeuné, étudié; à dix heures mis en carrosse, botté, mené au bois de Boulogne courir le loup, il y en a pris deux. Ramené à cheval, il parle à tous ceux qu'il rencontre, demande qui ils sont, où ils vont, etc., comme faisoit le feu Roi. Il ne y eut jamais enfant qui eût tant d'actions de père qu'il en avoit du feu Roi.

_Le 17, vendredi, à Paris._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé; il va chez la Reine, qui étoit au conseil.

_Le 18, samedi, à Paris._—Il fait courir par ses petits chiens un lièvre dans sa chambre. Mené en carrosse au faubourg Saint-Germain, en l'hôtel de Luxembourg; il y monte à cheval, et court un lièvre dans le parc. A cinq heures il va chez la Reine aux fiançailles de M. de Guise et de Mme Henriette-Catherine de Joyeuse, fille de feu Henri de Joyeuse, dit _Père Ange_, capucin, et veuve de feu M. de Montpensier.

_Le 19, dimanche._—M. l'évêque de Bayonne[45], premier aumônier, le veut dissuader d'entendre au Louvre le sermon du P. Coton pour aller ouïr celui d'un jeune docteur à Saint-Paul, où il vouloit aussi aller ouïr vêpres et de là après aller à la Roquette. Il résiste tant qu'il peut, dit que _ces docteurs sont si longs_, jusques à ce que le dit sieur évêque lui eût promis qu'il seroit plus court de la moitié que celui du P. Coton. Alors il consent, et à deux heures est mené en carrosse à Saint-Paul; à l'entrée de la porte il dit à M. de Bayonne: _Souvenez-vous bien de ce que vous m'avez promis_. Il y entend le sermon et vêpres, puis est mené en carrosse à la Roquette, y monte à cheval, et court un cerf privé dans le parc, avec ses chiens.

[45] _Voy._ au 5 septembre précédent.

_Le 20, lundi, à Paris._—Mené par la galerie aux Feuillants; il se joue au jardin des Tuileries, où il se trouve un chien enragé, qui pilla plusieurs de ses chiens et entre autres son chien favori, _Gayan_, et celui qui avoit la charge de ses chiens. Il donne un grand coup de houssine à ce chien enragé, lequel peu après s'en venoit tout droit à lui sans qu'il fût arrêté par le sieur de Meurs, enseigne aux gardes écossois, qui l'arrêta avec son bâton et le vouloit tuer, si le Roi, par sa naturelle humanité, ne lui eût commandé de ne le faire pas. Ramené à dix heures et demie en carrosse chez lui, il raconte la déconvenue de ses chiens et supplie la Reine de les faire envoyer à la mer. Sa Majesté fait expédier à l'heure une ordonnance pour le veneur[46]; à onze heures il vient pour dîner, me fait l'honneur de m'en dire autant, mais la larme à l'œil, parlant de son veneur et de _Gayan_, disant: _Je voudrois ne avoir point mené Gayan aujourd'hui aux Tuileries_.

[46] Qui avait été mordu.

_Le 21, mardi, à Paris._—Mené à la salle, au sermon du P. Coton, puis aux Tuileries par la galerie.

_Le 22, mercredi, à Paris._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé; à deux heures goûté. Il est botté, entre en carrosse pour aller à la volerie; hors la ville, il monte à cheval, vole la corneille, en prend cinq, vole un chat-huant, qui fut pris.

_Le 23, jeudi, à Paris._—Mené en carrosse au bois de Madrid, il y est monté à cheval, chasse deux loups, vole une corneille, est ramené en carrosse. Il va chez la Reine; à six heures et demie, soupé; il se chauffe, et, de peur de s'endormir, se fait porter dans sa chambre, dans sa chaise, en faisant danser ceux qui le portoient.

_Le 26, dimanche, à Paris._—Il est mené en carrosse à Saint-Étienne du Mont, à vêpres, puis va au parc Sainte-Geneviève, où il court un lièvre avec ses petits chiens.

_Le 27, lundi, à Paris._—Son aumônier, Bologne, lui demandoit où il lui plaisoit d'entendre la messe. Il répond: _Aux Feuillants_. Il avoit neigé; il reconnoît que son aumônier se souriant, faisoit le rétif: _Ho! ho! mon aumônier, vous êtes paresseux, je le vois bien. Vous craignez la neige et moi je y prends plaisir._ Mené par la galerie aux Feuillants, couru au jardin des Tuileries; ramené en carrosse, il va chez la Reine. A deux heures mené en carrosse à Saint-Jean en Grève au sermon et à vêpres, puis chez M. de Roquelaure; il se joue au jardin, court par la neige, s'en joue.

_Le 28, mardi, à Paris._—Il est mené par la galerie aux Feuillants, puis passe le temps au jardin des Tuileries à coups de pelotes de neige.

_Le 30, jeudi, à Paris._—Il va chez la Reine, où, environ une heure, il blêmit fort et soudain, disant qu'il brûle à la gorge et au ventre, demande à se coucher. Mis au lit, il s'amuse à jouer aux cartes avec M. de Vendôme. Amusé à voir un joueur de gobelets, il se fait apprendre les tours. A cinq heures levé, mené chez la Reine, il se joue dans le grand cabinet avec ses petits, à la chaîne et à d'autres jeux; à six heures et un quart soupé. Étant sur sa chaise percée, il se fait mettre sa petite table sur un escabeau, devant, et joue aux cartes, au reversis, contre M. de Vendôme et M. son frère, le Chevalier. Il va chez la Reine, lui donne le bonsoir.

_Le 31, vendredi, à Paris._—Mené en carrosse à la Roquette, où il a couru un cerf privé.

ANNÉE 1611.

Passetemps du Roi.—Peu de goût pour la danse.—Le gâteau des Rois.—Crainte de passer pour paresseux.—Querelle du comte de Soissons et du prince de Conty; insolence de celui-ci.—Tir à l'arbalète.—Le Roi en sentinelle.—Ignorance de l'évêque de Soissons.—Mot du Roi sur la démission de Sully.—Dîner à Ruel.—Les chiens pour larron.—La foire Saint-Germain tenue aux Tuileries.—Le comédien grimacier.—La compagnie de petits gentilshommes.—Préférence donnée aux tableaux sur les diamants.—Fiançailles de Mlle Ricassa; les fornicateurs.—Le peintre Bunel; portrait du Roi par Porbus.—Les dames rabattues.—Peu de goût du Roi pour l'étude.—Oiseaux dressés pour le vol.—Sauteurs et joueurs de marionnettes.—Goûter chez Concini.—Fiançailles de Mlle de Liancourt.—Plaisanterie sur Atlas.—Séjour à Saint-Germain.—Le Roi fouetté.—Retour à Paris.—Première pierre de l'église de Picpus.—Moquerie du Roi envers son précepteur.—Départ pour Fontainebleau.—La galiote du Roi.—Jalousie du Roi.—Les Égyptiens ou bohémiens.—Familiarité de Concini; pudeur du Roi.—Cérémonie du Jeudi saint.—Audience du marquis Spinola.—Pâques du Roi; il touche 660 malades.—Galère neuve du Roi.—Audience du parlement de Paris.—Le turc de M. de Guise.—Le Roi n'aime pas l'ail comme son père.—Congé de M. d'Épernon.—Moines de poterie.—Retour de Fontainebleau à Paris.—Crainte des esprits depuis la mort de Henri IV.—Souvenir de la promesse faite à un soldat.—Visite à M. et Mme Concini malades.—Fête de la Pentecôte; le Roi touche 1,100 malades.—Mot du Roi à Des Yveteaux.—Départ pour Fontainebleau.—Le nain Dumont.—Maladie de M. de Souvré.—La châsse de sainte Geneviève.—Chanson d'un ballet de Henri IV; pleurs du Roi et de M. de Vendôme.—Croyance aux esprits.—Le jeu de colin-maillard.—Compassion pour un paysan.—Tragédies et farces jouées à la Cour.—Générosité envers un jardinier.—Le réveille-matin.—Départ pour Paris; le Roi à l'hôtellerie d'Essone.—Réprimande au baron de Vitry et au chevalier de Vendôme.—Portrait en cire du Roi; sa générosité envers l'artiste.—Le jeu _Je vous prends en ce point_.—Des Yveteaux remplacé comme précepteur du Roi.—Séjour à Saint-Germain.—_La Bradamante_ jouée par les enfants de France.—Départ du chevalier de Vendôme.—Dîner chez M. de Frontenac.—Dispute avec M. de Souvré.—M. de Poutrincourt.—Retour à Paris.—Arrivée du nouveau précepteur Le Fèvre.—Fête de l'Assomption; le Roi touche 450 malades, en est incommodé.—Serment des échevins de Paris.—Première leçon de M. Le Fèvre.—Première commission donnée par le Roi.—Le Roi va à la comédie à l'Hôtel de Bourgogne.—Tours d'escamotage.—Le Roi fouetté.—Mort de la duchesse de Mantoue.—Un chameau dans la galerie du Louvre.—Dispute avec M. de Souvré; mot du Roi à son précepteur.—Anniversaire de la naissance du Roi.—Les ortolans des Tuileries.—Départ pour Fontainebleau.—Le royaume des sots.—Bonnet donné au cardinal de Bonzi.—Mme de Ragny et les guenons du Roi.—Arrivée du prince de Condé.—Les arquebuses du Roi; première arquebusade.—Dicton de Bourgogne sur les clystères.—Timothée, arquebusier de Rouen.—Adresse du Roi au tir.—Combat des dogues anglais contre un ours.—Arrivée de la duchesse de Lorraine.—Le jeu de remue-ménage.—Arrivée du cardinal de Gonzague.—Départ de Fontainebleau pour Paris.—Gasconnade de M. de Souvré.—Mort de la reine d'Espagne.—Une chèvre savante.—Mort de Monsieur, duc d'Orléans.—Le jeu de _quillebouquet_.—Le duc d'Anjou prend le titre de Monsieur.—Première mention du nom de Luynes.—Départ de la duchesse de Lorraine.—Comédies à l'Hôtel de Bourgogne.—Le jeu de billard.—Mots du Roi sur M. de Nevers et sur le prince de Condé.—Scène avec M. de Souvré.—Chasses au vol.—Les faiseurs d'almanachs.—Mot du Roi sur M. de Vastan; sa discrétion au secret.

_Le 1er janvier, samedi, à Paris._—Mené à la chapelle Saint-Louis des Jésuites, au sermon et à vêpres.

_Le 5, mercredi._—Monté au cabinet des livres, il s'amuse à tirer un petit canon lequel il a chargé lui-même de ses carreaux de velours et d'autres manteaux, se met seul dans le timon et tire. Écrit, dansé à regret; il n'aimoit pas la danse de son naturel, et si il faisoit bien; il le fait pour faire les révérences à M. de Souvré, qui le forçoit à les bien apprendre.—A quatre heures il va chez la Reine; il joue dans le grand cabinet, met deux flambeaux allumés au milieu de la place, et, allant à passades, passe entre deux avec M. le chevalier de Vendôme et trois ou quatre de ses petits gentilshommes. Il va dans le petit cabinet, où étoit la Reine, qui fit couper un gâteau des Rois; M. de Souvré, qui y étoit seul homme, fut le Roi. A six heures et demi soupé; il fait couper le gâteau des Rois; l'on demandoit l'endroit de la fève pour la lui faire tomber: _Non je veux pas, il le faut faire comme il viendra_; Dieu fut le roi[47].

[47] La part de Dieu ou des pauvres.

_Le 6, jeudi._—Étudié sans savoir qu'il fût fête. Mené en carrosse à Saint-Séverin, au sermon et à vêpres, puis au faubourg Saint-Germain, en l'hôtel de Luxembourg; il court dans le parc.

_Le 8, samedi._—Éveillé à sept heures, il se plaint, jusques à peu près des larmes, de ce qu'on l'avoit laissé dormir si tard[48]. _Hé quoi, l'on dira que je suis un paresseux; je me veux pas habiller en ma chambre, je veux pas que tant de monde me voie, l'on diroit que je suis paresseux._ Mené en carrosse à la plaine de Grenelle, il monte à cheval, vole la corneille; il faisoit froid, il met pied à terre, et chemine longtemps.

[48] Il se levait ordinairement à six heures.

_Le 9, dimanche._—Mené au sermon et à vêpres à Saint-Merry.

_Le 12, mercredi._—A cinq heures il va chez la Reine, où l'on étoit après pour accorder la querelle de M. le comte de Soissons, du jour précédent, avec M. le prince de Conty, sur la rencontre inopinée de leurs carrosses, et avec M. de Guise, qui avoit répondu pour ledit sieur prince son beau-frère; il écoute tout, retient tout, sait tout, n'en fait pas le semblant.

_Le 13, jeudi._—A onze heures et demie dîné; il sort de la table par impatience d'aller voir sortir et entrer les gardes, et aima mieux se hâter que de les faire attendre, car on lui demanda s'il le vouloit.—Après souper il va chez la Reine, qui étoit en son petit cabinet, en peine pour accommoder la querelle de M. le comte de Soissons avec M. de Guise; M. le prince de Condé y entre brusquement, sans aucun respect, et se couvre tout aussitôt sans saluer le Roi autrement, et s'assied; il parle assis à M. de Bouillon. Le Roi va à M. de Souvré: _Mousseu de Souvré, voyez, voyez Mousseu le Prince; il est assis devant moi, il est insolent._—«Sire, c'est qu'il parle à M. de Bouillon, et ne vous voit pas.»—_Je m'en vas mettre près de lui pour voir s'il se lèvera_; il s'approche près, puis encore plus près, et ne se levant point, le Roi va à M. de Souvré: _Mousseu de Souvré, avous pas vu qu'il s'est pas levé; il est bien insolent._

_Le 15, samedi._—Éveillé à sept heures et demie, il se plaint de ce que l'on l'a laissé dormir si tard, en vient presque aux larmes, disant que tout le monde dira qu'il est paresseux.

_Le 16, dimanche._—Il monte au cabinet des livres, tire au blanc avec une arbalète à argelet (_sic_), tire droit et avec jugement. Mené jouer à la galerie, à cause de la neige, et à la messe en Bourbon. A deux heures mené en carrosse avec la Reine au parc de Madrid.

_Le 19, mercredi._—Étudié, etc.[49]; il se joue en la galerie, fait voler le moineau par un perroquet jaune qui étoit à lui.

[49] Le Roi étudie deux fois par jour: après son déjeûner, de huit à neuf heures, et après son dîner, de midi à une heure.

_Le 20, jeudi._—A deux heures mené en carrosse chez la reine Marguerite.

_Le 21, vendredi._—Mené par la galerie aux Feuillants; il geloit fort et faisoit grand froid; avant que de sortir de son cabinet, il tira de six pas d'une arbalète à argelet, contre un petit oiseau, qu'il tua, l'ayant frappé au milieu de la poitrine; il tiroit justement et avec jugement.

_Le 22, samedi._—Il s'amuse (pendant son dîner) à voir sauter une fille de cinq ans[50]. Mené en carrosse au parc de Madrid, où il a vu pour la première fois faire la monstre à sa compagnie de gendarmes, qu'il avoit étant Dauphin et laquelle fut entretenue.

[50] Une faiseuse de tours.

_Le 23, dimanche._—Après déjeuner il monte au cabinet des livres, prend un bâton, se fait mettre en sentinelle par le jeune Loménie, qu'il fait caporal, fait demander à M. de la Curée par M. de Préaux s'il connoît point ce soldat. M. de la Curée répond que non.—«Il a été aux guerres de Flandres,» dit M. de Préaux.—«Il a bonne mine,» répond M. de la Curée, puis adressant la parole au sentinelle: «Mon compagnon, d'où êtes-vous?»—_De Gâtinois_, répond le Roi.—«Comment vous appelez-vous?»—_Capitaine Louis._—«Vous êtes bien habillé; il y a quelque sergent qui est votre camarade, qui vous fournit ce qu'il vous faut?»—_Oui._—A trois heures et demie il va voir passer la compagnie de gendarmes allant en garnison à Saint-Denis.

_Le 25, mardi._—A huit heures et demie mis en carrosse pour aller à la volerie au Bourget, où pour la première fois il a dîné; il faisoit brouillard et grand froid; à une heure il monte à cheval, vole pour héron et pour rivière. Ramené à quatre heures trois quarts, il va chez la Reine.

_Le 27, jeudi._—Étudié, etc.; M. l'évêque de Soissons, de la maison des Hennequins à Paris[51], le vient voir; l'on disoit qu'il ne savoit pas beaucoup. Le précepteur du Roi le lui dit à l'oreille, et l'induit à faire prendre un livre latin, et, le lui présentant lui-même, lui en demander l'interprétation; il se y laisse aller.

[51] Jérôme Hennequin, évêque de Soissons de 1585 à 1619.