Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)

Part 31

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L'AUTEUR. Qu'à sa première entrée à la conduite souveraine des affaires publiques, il donne de si louables impressions de soi qu'il en soit estimé digne de gouverner, non un royaume seulement, mais suffisant de régir un empire, conservant en premier lieu par les voies de la douceur l'ancienne et vraie religion, et telle comme Dieu en a donné jadis la connoissance à nos prédécesseurs, les rois en étant les conservateurs et protecteurs, comme portant sur eux en terre le caractère de son image, et sans outrepasser les termes de la protection qu'il en prenne le soin lui-même, comme du premier chef des réglemens de l'État politique, à ce qu'elle soit maintenue en son entier, étant celle qui tient en sûreté la personne du prince, celle qui est le salut de l'État, et seule la seule cause de l'union des hommes. Et pour ce faire, qu'il nomme aux dignités des personnages de sainte vie et savoir excellent, afin que ceux qui seront sous leur charge vivant de même qu'eux, puissent être nourris continuellement de l'aliment de vie par leurs saintes admonitions et discours salutaires. Qu'il plante après, de même main, la main de la Justice, la fille aînée de la loi entre les lois humaines et celle qui fait régner les rois; sa serre est forte pour le maintien de cette autorité sur l'assurance du repos que les peuples y trouvent par la dispense égale qu'ils voient qu'elle rend du droit dû à chacun, et sans aucun égard de qualité, de grandeur, de richesse, et par icelle les plus grands retenus dans les bornes des lois, et les petits en sûreté dans leur franchise, contre l'injuste oppression d'une injuste puissance. Et comme il est ordonné de Dieu, souverain magistrat, qu'il ordonne sous lui un nombre suffisant de personnes connues par leur doctrine et bon sens naturel, par leur expérience et bonne conscience, aimant et recherchant plutôt la vérité que la subtilité, pour leur donner à faire cette distribution selon les lois et les coutumes des pays aux controverses dont ils seront les juges. Qu'il ne les force point au préjudice de l'équité, ce seroit faire force à soi-même; réserve lieu à son pouvoir en cas de crime seulement, pour le donner à sa miséricorde, selon la qualité, la personne et le temps, ne s'éloignant que le moins qu'il pourra des raisons de la loi. Ainsi rendant à Dieu ce qu'il lui doit, puis à son peuple la conservation où sa charge l'oblige, il ne faut point douter que Dieu n'ait soin de la sienne, et qu'il n'attire à soi et n'arrache l'amour, l'affection et la bienveillance du cœur de ses sujets, l'une des plus fermes attaches pour assurer sa souveraineté. Or notre petit Prince trouvera en ce royaume que la Religion et la Justice y ont reçu un fort solide fondement et ordre merveilleux par l'ardent zèle de piété et charité de nos prédécesseurs. Ce grand nombre de monastères que l'on y voit, en rendent témoignage, anciennement colléges par eux fondés pour y nourrir et élever comme des pépinières des hommes destinés pour enseigner la doctrine; puis ces grands Parlemens, auxquels souvent les étrangers ont tant déféré, qu'ils ont désiré d'être jugés par eux en leurs affaires plus douteuses, même en causes contre nos Rois, les préférant aux juges de leurs nations; après tant d'autres lieux particuliers, épars dans l'étendue de l'État, avec pouvoir inférieur et subalterne pour rendre la justice; et le royaume resplendissant de la clarté de ces deux luminaires, ne plus ne moins que ceux du ciel lorsqu'ils éclairent tout le monde. Mais il est advenu en ces derniers temps par une juste permission de Dieu, voulant punir l'iniquité des hommes, que le feu des guerres civiles s'y est allumé à diverses fois, le dévorant par toutes ses parties, et a duré si longuement que chacun y a vu l'impression d'un horrible désordre. Nous avons à louer Dieu de ce que, par sa grâce, Sa Majesté en a tranché le cours, y ayant trouvé l'eau beaucoup plus propre que le sang, et s'il lui plaît il parachèvera, en réduisant peu à peu par les mêmes remèdes tant de difformités à leur ancienne forme; si bien que tous ses peuples auront à l'en remercier, se voyant à leur aise, par son moyen, manger le pain en paix avec leurs familles, et plein de bienveillance, obligés a bénir et le père et le fils qu'elle leur laissera pour les régir et conserver, et à lui la jouissance de la douceur des fruits de ses longues et laborieuses peines. C'est un grand dépôt qu'il recevra du Roi, et si paisible qu'il n'aura lors qu'à le contregarder et faire en sorte que, sans empêchement ne trouble aucun, il en demeure maître et possesseur tout le temps de sa vie, et le puisse remettre après en pareil état à la postérité que Dieu lui donnera. Et par ainsi, reconnoissant qu'il n'y a rien à quoi l'homme s'oblige plus naturellement qu'à aimer ceux qui l'aiment, et desquels il reçoit ou attend de l'honneur et du bien, il retiendra l'affection des peuples, leur faisant ressentir également les effets de la sienne par un doux traitement, mais toutes fois sans préjudicier à son autorité, tellement balancé de douceur et d'austérité, selon le temps et les occasions, qu'il en puisse être aimé et craint tout à la fois, ou du moins non haï, tenant pour véritable que leur nature est telle qu'elle ne peut souffrir la pleine liberté ni supporter l'extrême servitude; la fera paroître d'ailleurs, faisant si bien qu'aucune chose des nécessaires à la vie, ou pour autre besoin, ne leur défaille point, l'étendant même jusques à celle des honnêtes plaisirs. Et me semble que les Rois leurs aïeux, excellens politiques, y ont eu quelque égard, ayant institué par les meilleures villes des exercices, des jeux de prix et passetemps publics, pour arrêter et détourner leurs mauvaises pensées, en occupant honnêtement tant de troupes oisives aux jours que le repos leur est enjoint en leurs vacations, jugeant qu'il est nécessaire, pour emmieller le joug, de faire jouer les peuples, les amusant comme petits enfans avec des poupées. Les bienfaits ont un grand pouvoir pour retenir les hommes, leur naturel n'étant buté pour la plupart que sur l'utilité. Qu'il les oblige aussi par ces liens, bien souvent plus étroits que la force des armes, mais que ce soit selon les qualités, les conditions et degrés du mérite, afin que cette récompense rendue à la vertu serve d'exemple aux autres qui travaillent pour l'acquérir et pour la mériter par des voies louables; qu'il ne les donne point à tout chacun, les yeux bouchés, et de prodigue main, ains par mesure; l'État renverseroit plutôt pied contre mont que de penser en pouvoir assouvir la faim insatiable d'un nombre de particuliers. Que ses bienfaits se prennent de l'épargne qu'il fera de ses revenus et non du bien d'autrui; il feroit plus de mal-contens qu'il n'en contenteroit. Ne récompense également les bons et les mauvais; il n'y a rien de plus pernicieux en la conduite d'un État, étant trop raisonnable que ceux qui sont si différens en mœurs le soient pareillement en récompenses et en honneurs. Il n'y a point de peine à retenir et conserver les bons, mais il est impossible de bien garder ou gagner les méchans, d'autant que la vertu s'oblige de peu et rien ne peut apprivoiser le vice; et par ainsi ne les départe au préjudice des gens de bien, ce seroit faire effort à leur fidélité et leur donner envie de la changer selon l'occasion, ou par un désespoir de se précipiter à faire mal sous un tel prétexte, croyant qu'en ce faisant et y continuant, il voudroit encore leur arracher l'espérance. Que le département qui s'en fera soit fait en telle sorte que ceux qui recevront ses libéralités croient que ce sont effets de ses bonnes grâces et non indices de défiance et de crainte qu'il ait d'eux; car les méchans au lieu de s'obliger en deviendroient plus orgueilleux et plus superbes, ou dissimuleroient, et, jamais satisfaits, se tiendroient en devoir pour la commodité non par affection. Et, comme prince prudent et avisé, pense toujours par quels moyens il pourra faire naître et conserver des bons desirs aux cœurs de ses sujets, pour s'en pouvoir servir après facilement et fidèlement en toutes ses affaires. Rende donc le peuple content, fasse du bien à ceux qui le mériteront, aux Grands surtout, leur donnant des honneurs et des moyens pour les aider à maintenir avec splendeur leurs rangs et dignités. C'est d'où s'élèvent les maîtres vents qui meuvent les tempêtes sur le calme de cette mer par leurs souffles contraires, qui portent et perdent le prince et son État sur les bancs de la haine et du mépris. Or, des causes les plus puissantes de la haine des peuples qui les piquotent jour et nuit pour les porter à la vengeance contre leurs souverains, c'est la cruauté, quand ils les voient, comme loups acharnés, prendre plaisir par trop souvent à répandre le sang, et possible innocent, sans distinction d'âge, de qualité, de mérite, de crime, par des assassinats, par des supplices nouveaux et peines recherchées. Puis l'extrême avarice, germaine de la cruauté, qui fait haïr mortellement le prince, s'il advient que la faim et désir de l'argent ait si fort enveloppé son âme, qu'il n'ait pour tout dessein en sa pensée que d'attirer sans cesse et sans nécessité et sans sujet celui de ses sujets c'est-à-dire sucer impitoyablement l'âme et le sang du peuple, auquel ôter ainsi l'argent et arracher la vie est une même chose. C'est d'où prennent leur origine les perfidies et trahisons, les hommes se persuadant qu'il n'est que d'en avoir à l'exemple du prince. Mais ainsi que la haine donne l'envie de se venger et s'accroît peu à peu, retenue à couvert par la seule crainte, le mépris plus puissant donne la hardiesse de l'entreprendre et de l'exécuter licentieusement et tout-à-coup, sans y appréhender ne du danger ne de l'empêchement, et lorsque les sujets reconnoissent le prince se porter envers eux trop mollement et par fainéantise mettre du tout entre les mains d'un serviteur particulier les nerfs de son autorité, ne demeurant souverain que de nom; ou pour ne tenir compte de châtier les crimes punissables, commis contre l'État ou les particuliers, non pas même les desseins faits contre sa personne; ou s'ils le voyent d'esprit pesant, de peu d'entendement, d'humeur muable et de légère foi, changeant à tout moment et à tout vent, et qu'il se sente importuné de donner audience, non-seulement aux affaires communes, ains s'en passer légèrement à celles d'importance, n'ayant souci pour tout que du présent et de couler tout doucement sa vie; et si par un malheur ou par sa propre faute, ce prince tombe en mauvaise fortune, il leur vient à mépris, les hommes ordinairement ne courant qu'à la bonne; s'il manque aussi d'enfans, les fermes bouleverts de la domination; s'il a mauvaise grâce en son parler et en sa contenance, et ses actions vulgaires; s'il est fort vieil, usé, cassé et maladif ou pour autres causes, méprisent sa personne et débauchent leurs volontés pour les soumettre à la puissance d'un autre souverain; mais ses mœurs dépravées par les voluptés, forment le comble de ce mépris, lors même qu'elles y fondent si avant qu'il en oublie Dieu, sa conscience et toutes ses affaires. Je veux croire toutesfois que notre petit Prince s'échappera facilement de ce naufrage, étant du tout porté de sa nature à la mansuétude, et produisant déjà des témoignages évidens d'un bon et fort entendement, si bien que vous n'aurez qu'à le conduire doucement sur cette inclination, entretenant en lui ce que vous y trouverez de bonté naturelle, qui se pourroit par nonchalance diminuer ou perdre, lui apprenant à cet effet qu'il n'y a rien tant éloigné du naturel de l'homme et du devoir d'un roi que d'aimer le carnage; que c'est le propre des lions, des tigres et des ours, et des bêtes plus cruelles. Qu'il y consente rarement et le plus tard qu'il pourra, lors seulement que pour l'exemple il en sera besoin ou y sera forcé par l'urgente nécessité du salut de la république. Quand il fera punir quelqu'un, que ce soit sans colère, sans desir de vengeance, ni autre passion qui lui puisse donner du repentir, considérant que ses sujets ce sont ses propres membres. Qu'il ne s'en éjouisse point et ne s'en moque point, la moindre contenance égaleroit les plus sauvages brutalités. Que les punitions se fassent selon les qualités des crimes et façons ordinaires des pays, et qu'elles soient égales contre ceux qui seront jugés également coupables; si ce n'est que pour en faire autrement il y eût quelque notable circonstance de l'âge, ou que dans le forfait il se trouvât quelqu'un enveloppé qui fût de noble sang ou de maison illustre, car il faut lors ou pardonner, ou modérer, ou diversifier la peine. Qu'il n'ordonne des peines et formes de supplices et jamais ne les voie exécuter; ce seroient des indices de passion s'il ne donnoit la grâce à l'heure même, due au criminel à la face du prince. Quand il faudra faire sentir du mal et châtier quelqu'un, laissera cette charge à ses officiers, mais retiendra pour lui tout seul celle des grâces, des récompenses et des bienfaits. Qu'il ne laisse accrocher son âme à la racine de l'avarice, et veillez y soigneusement; de son attouchement elle ternit le lustre des plus belles vertus et nobles actions, celles des princes mêmement avant qu'elles soient nées. Entre les maux dont elle est si fertile, c'est elle qui produit ces dangereuses plantes d'exactions et de nouvelles inventions, lesquelles à la longue séchant les pauvres peuples dessus le pied, les portent à la haine, et de la haine au désespoir, du désespoir à la rébellion. Il est vrai toutesfois que le repos des nations et des États ne pouvant subsister sans l'aide des finances, le commun instrument des affaires des hommes, c'est du devoir des peuples à les contribuer et à souffrir que la récolte s'en fasse dessus eux, par le commandement et sous l'aveu du prince souverain, qui doit aussi les imposer et faire recueillir à la mesure de leurs commodités, sans violence et sans déguisement; l'un seroit marque de cruauté et l'autre d'avarice. Qu'il tonde le troupeau sans l'écorcher, s'il veut que la toison revienne; que ses tributs soient modérés, assis également, et demandés à une seule fois, non imposés sur un fond déshonnête; se tienne aux anciens, évite les nouveaux, et de nom et d'effet, autant comme il pourra, et que la seule nécessité des affaires publiques lui en fasse la loi. Si elle est si grande qu'elle le force, pour le salut commun, d'avoir recours aux nouveautés et moyens extraordinaires, ayant fait reconnoître, non par prétextes déguisés, ains par causes notoires, le péril de l'État, c'est aux peuples alors à les donner à double main, au prince à les contraindre quand ils refuseront, sans en venir, s'il est possible, à cette extrémité de saisir le troupeau, ne le bœuf, ne la vache, ne d'enlever le couvert des maisons, ne se prendre aux personnes pour leur faire épouser l'effroi d'une triste prison, ou faire souffrir quelque peine. Il choisira des gens de bien pour les lever et recueillir, et pour les mettre après en son épargne, sous la clef de personnes fidèles; et que ce soit un réservoir pour subvenir aux soudaines émeutes et aux affaires de l'État; les dépense à propos et les ménage mieux que si c'étoit son bien particulier, se rendant libéral tant seulement du sien, mais chiche de celui de la république. Ainsi faisant il bâtira un autre trésor dans le cœur de ses sujets, qui ne tarira point, et se verra par ces moyens extrêmement puissant, pour autant que le prince qui a leur cœur est assuré d'en avoir à sa discrétion la bourse. Or, si la haine peut ébranler l'autorité d'un prince souverain, et le mépris a la force de le détruire entièrement, il doit bander continuellement les nerfs de son entendement à ce qu'il ne parte de lui aucune chose qui puisse donner prise à cet indubitable bouleverseur d'États. Et par ainsi qu'il se rende sévère et doux en sa façon de commander, penchant à la sévérité lors même que les peuples ravisés ou ramenés à leur devoir se ressentent encore de la licence prinse durant le cours de leurs débordemens, faisant état que pour ne vivre en crainte il leur en faut donner ou plus ou moins, en quel temps que ce soit, donnant ou ramenant la bride selon les circonstances et les diverses occasions, sans toutefois l'abandonner jamais pour la fier du tout ou à un seul ou à plusieurs. Qu'il règne seul, et seul, avec leurs avis, résolve ses affaires, tenant en main la balance et l'épée pour rendre la justice et se faire obéir et reconnoître seul et le maître et le Roi. Donne les charges d'importance auprès de sa personne aux plus fidèles, aux plus capables et anciens serviteurs, et celles de l'État aux Grands qui les mériteront, ne les attachant point comme héritages à la personne, mais à la vertu seule. Qu'il n'en rende vénale aucune que ce soit; il ne seroit jamais en sûreté, ses ennemis pouvant, sur cette planche d'or, trouver entrée dans les entrailles de son État, voire jusques au fond des lieux les plus privés où il fait sa demeure. Prête l'oreille favorable aux remontrances de ses sujets en général ou en particulier, comme ses propres affaires, l'ayant toujours tendue pour celles de l'État. Soit ferme en ses commandemens, et ne change légèrement les lois et les coutumes; étant des lois de même que des arbres, lesquels pour être changés et rechangés de lieu par trop souvent n'en rendent pas leur rapport meilleur. Tout changement est dangereux et ne le doit-on essayer qu'en choses qui seront reconnues notoirement mauvaises. Avant que de changer juge bien mûrement jusques aux plus petites circonstances des raisons des anciennes lois, les conférant aux siennes; que si elles balancent, en demeure à l'antiquité, ou si le mal est supportable et ne dit mot, de peur d'un plus grand, qu'il le laisse en repos et ne l'émeuve point, si ce n'est qu'un évident et très-grand avantage, ou une extrême nécessité de la chose publique, le forcent à ce faire: et encore alors, imitant la nature au change des saisons, que ce soit doucement, de temps en temps, et non à coup, courant aux deux extrémités. Donne à connoître à ses sujets, par son gouvernement, qu'il les aime et l'État pour l'amour d'eux, et n'a chère sa vie que pour leur conservation. Soit clairvoyant et pourvoyant à toutes ses affaires, craignant d'être surprins et méprisé, et que la perte et ce mépris ne lui fissent courir fortune en sa personne ou son État, ou tous les deux ensemble; elle en seroit beaucoup plus griève, advenant par sa faute. Et pour autant que les enfans ce sont les bastions royaux et les fermes courtines de la royale et souveraine autorité, il sera nécessaire, à mon avis, de marier ce Prince dans son adolescence, sous l'espérance que Dieu lui donnera une heureuse lignée, et se divertira d'infinies débauches par trop communes à cet âge; il nous fera, s'il lui plaît, cette grâce d'en voir Sa Majesté en la peine. Forme son port, sa contenance et son accueil de douceur et de gravité, l'un étant propre pour régner, et l'autre pour gagner et conserver les hommes, faisant si bien que la seule rencontre le rende vénérable et aimable à chacun. Quand il voudra la débander et prendre du relâche en son particulier, que ce soit entre peu de ses plus familiers, et toutesfois en sorte qu'il se souvienne qu'il est roi, et par ainsi doit mettre peine à ne dire, à ne faire aucune chose indigne d'une si grande dignité. Soit ferme en ses résolutions, sans varier légèrement, et toujours véritable; maintienne ce qu'il promettra, comme étant promis en parole de roi, et tel que l'on ajoute plus de foi à sa simple parole qu'aux sermens plus étroits et solennels des autres, et la conserve inviolablement en ses propres privées affaires, car le cœur et la bouche de la foi d'un prince souverain doivent tenir ensemble. Mais par malheur la nature des hommes se trouvant ennemie et si contraire à la vertu, qu'il n'est presque possible de l'ensuivre du tout aux affaires publiques, les princes sont aucunes fois contraints d'en relâcher, ayant connu par longue expérience qu'il est expédient, pour la garde et conduite de leurs États, de biaiser par fois; le nôtre le peut faire, mais pourtant que ce soit toujours pour une bonne fin, qui est à tenir sa personne assurée, maintenir et conserver l'État contre les ruses et les dissimulations de ses ennemis. Que si les artifices et les menées de telles gens lui donnent du sujet de leur rompre la foi, contrefasse l'aveugle et marchande longtemps auparavant que de le faire, pour se défendre seulement et non pour assaillir ne consentir jamais à l'exécution d'une méchanceté énorme et exécrable. Ne laisse toutesfois si avant accroître le mal pour fuir une guerre, laquelle il jugera ne pouvoir éviter avec le temps, ne même reculer sans un grand désavantage; en ce cas là s'il rompt la paix, la cause et la nécessité en justifient la rupture, ayant de droit et de nature à préférer la foi qu'il doit à la protection et défense de ses sujets; puis la guerre est juste laquelle est nécessaire. Mais tout ainsi que la chose du monde qui ravale plus bas l'autorité d'un roi et prince souverain, c'est sa mauvaise et vicieuse vie, il n'y a rien aussi qui l'élève plus haut qu'une vie contraire. Que notre petit Prince, donné du ciel pour commander à tant de milliers d'hommes, commence par soi-même, sachant que c'est du devoir d'un roi, non de se rendre esclave des délices et du plaisir, ains d'asservir sous la puissance de la raison ses folles, vaines et débordées passions, et, sous le joug des justes lois maintenir ses sujets en son obéissance. Et qu'il ne croie pas que le parfait contentement, le repos et l'honneur logent dedans l'oisiveté et l'ordure des voluptés, lesquelles à la vérité de premier abord nous appâtent d'une fausse douceur, mais qui nous saoulent tout aussitôt de telle sorte qu'elles nous font enfin ouvrir de toutes parts de repentance et de douleur, qui nous poursuivent inséparablement jusques dedans la sépulture; les quête seulement dans les buissons pénibles de la vertu. C'est là et non ailleurs que les plaisirs solides sont à la reposée; qu'il ne se flatte et ne s'excuse point à prendre cette peine, la chasse le mérite bien. Et certes j'estimerois les hommes malheureux si, ayant inventé tant de divers moyens à dompter la fierté des plus sauvages animaux pour s'en servir après, ils s'oublioient eux-mêmes, en se montrant rétifs et moins industrieux à maîtriser les amorces du vice, pour donner lieu à l'excellence et à l'usage de la vertu. En usant de cette façon, quelque défaut qui se trouve en son corps, il acquerra la réputation d'un prince très-prudent, l'amitié de son peuple, et une telle autorité que son nom seul sera si redoutable à tous ses ennemis découverts et couverts, que le plus grand, le plus conjuré d'entre-eux n'osera pas seulement entreprendre de penser à lui nuire et l'offenser ouvertement, ne l'essayer par trahisons ou conjurations et secrètes menées faites sur son État ou sur sa vie. Mais ce n'est pas assez d'avoir prévu et donné ordre, en temps de paix, au dedans de l'État, pour l'assurance du repos de son peuple et le maintien de son autorité; car il faut que le prince, obligé de veiller pour la garde de ses sujets pendant qu'ils se reposent, comme élevé sur une haute tour, fasse la ronde de ses yeux sur les États des princes étrangers et surtout des voisins, pour en avoir la connoissance de même que du sien et en apprendre la nature des nations, l'humeur des princes dominans et de ceux qui feront leurs affaires, afin de s'assurer contre les entreprises et les dangers du dehors. Qu'il tienne à cette occasion, auprès des rois et autres princes éloignés ou voisins, et près de chacun selon sa qualité, des fidèles agens et bons ambassadeurs qui fassent sourdement et curieusement cette recherche, pour en être par eux instruit, suivant les occurrences qui s'offriront durant le temps de leur légation, et puis à leur retour pour lui en faire le rapport si particulier qu'il y puisse fonder un jugement certain sur les expédiens qu'il devra suivre pour durer avec eux, par leur moyen, en bonne intelligence, ou pour se préparer ou se défendre contre leurs machinations. Et pource que ces charges sont des plus importantes, et de plus grand poids qu'aucunes de l'État, entretiendra près d'eux des jeunes hommes d'honnête lieu, gentilshommes et autres reconnus propres, qui se puissent instruire pour y servir à l'avenir, et devenir capables de succéder à ceux qui les précéderont. Et pour autant qu'il n'y a point de plus utile ne meilleure machine pour assurer la domination d'un prince souverain, comme est le nombre de bons amis, qu'il se maintienne en bonne paix avec les rois et princes ses égaux, s'il y en a, s'efforçant de les vaincre en courtoisie convenable à sa dignité; retienne l'amitié de ses inférieurs par sa protection et gratification, mais que ce soit en sorte qu'il semble que c'est eux qui lui sont asservis et non lui leur tributaire. Or, s'il advient que les peuples, lassés de la douceur d'une profonde paix, méconnoissant la bonté de leur prince, et méprisant ses équitables lois, faites pour leur servir d'une règle à bien faire et non de piéges dressés à dessein de les y attraper, comme bêtes échappées se précipitent aux conspirations, aux trahisons, aux factions, séditions, et aux révoltes générales, et que la révérence des lois divines, le respect des humaines et la sacrée majesté de leur Roi ne les retienne plus; ou si les princes étrangers, abusant de sa courtoisie, faveur et libéralité, ne laissent d'entreprendre ou contre lui ou contre ses sujets, il faut venir aux armes pour châtier et ranger les premiers, et faire ressentir les autres de leur discourtoisie et déloyale ingratitude. Ceci dépend de la prudence militaire, la partie de toutes la plus royale en la conduite d'un État, laquelle notre petit Prince doit savoir pour être également instruit aux moyens de la guerre comme en ceux de la paix. C'est une science qu'il apprendra parfaitement de Sa Majesté, qui l'a acquise au péril de sa vie exposée, cent mille fois, desireux de savoir le métier de soldat et de bon capitaine, premier que d'être roi.