Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)
Part 3
_Le 29, mercredi, à Paris._—A neuf heures et un quart devêtu, mis au lit, il fait chanter le Bailly; il y avoit aussi un Espagnol qui chantoit et en espagnol. Mme de Guise lui dit qu'il commandât à Bailly de chanter en espagnol: _Non, il pourroit faillir; il faut que chacun chante en son langage._
_Le 30, jeudi, à Paris._—Il y avoit sur sa table de l'étude _Les emblêmes d'Horace_, imprimés à Anvers; il s'amuse à lire le privilége qui étoit en cet ordre: «Du Pape, du roi d'Espagne et du roi de France.» Il prend la plume et l'encre, et, sans dire mot, il efface tout couvert d'encre _le roi d'Espagne_, et entre deux, après _le Pape_, il écrit _le roi de France_[31], et, sans en faire semblant, quitte la plume. A trois heures goûté; mené en carrosse au bois de Vincennes, il va voir son bâtiment, chasse au parc.
[31] _Q. Horatii Flacci emblemata, imaginibus in æs incisis, notisque illustrata, studio Othonis Vœni.—Antuerpiæ_, 1607, in-4º. A la fin du livre, l'approbation donnée à Anvers le 15 mars 1607 est accompagnée de cette indication: _Privilegiis Pontifico, Cæsareo, Regum Hispaniæ et Galliœ, et Principium Belgii, cautum est, ne quis hæc emblemata aut alia ejusdem auctoris opera imitetur_. L'exemplaire conservé au cabinet des Estampes de la Bibliothèque Impériale (nº T a 11) est aux armes de Louis XIII et porte cette correction faite à l'encre: _Privilegiis Pontifico, Cæsareo, Regum Galliæ et Angliæ, Principium Belgii, etc_.
_Le 1er octobre, vendredi, à Paris._—A sept heures, déjeuné, étudié, écrit, tiré des armes, dansé; mené par la galerie aux Feuillants, ramené en carrosse à dix heures et demie chez la Reine. A onze heures, dîné, étudié, etc. A trois heures, goûté, mené en carrosse chez la reine Marguerite, ramené à six heures et demie.
_Le 2, samedi, voyage._—Éveillé à cinq heures, levé avec allégresse et impatience de partir pour aller à son sacre. A six heures et demie, déjeuné; botté à sept heures, il entend la messe en Bourbon. A sept heures trois quarts il entre en carrosse et part de Paris pour aller à Reims. Dîné à dix heures à Livry; peu après il monte à cheval, est allé à la chasse. A trois heures goûté à la campagne; arrivé à Fresne par les allées, il se y promène à pied et à cheval. La Reine, qui avoit dîné à Bondy, arrive à cinq heures et demie. A sept heures soupé; il s'amuse en son cabinet à peindre, fait lui-même ses couleurs sur le cuivre, peint sur la toile l'Avarice et la Prudence, vêtues, assez bien, y est attentif, fait toutes les actions que sauroit faire un peintre, à la fin serre lui-même ses couleurs et ses pinceaux.
_Le 3, dimanche, voyage._—A sept heures trois quarts il part de Fresne en carrosse et va à Meaux, c'est la première fois, où il a dîné. Peu après il monte à cheval, vient chassant par Trie-le-Port et arrive à quatre heures à Monceaux. Il se va promener par les allées dans l'étang vidé, va jusques à la bonde; M. de Souvré lui dit par diverses fois qu'il ne donnoit pas de louanges aux belles choses et mêmement à celles qu'il venoit de voir; se sentant pressé, il répond: _Mais, mousseu de Souvré, savez-vous pas bien que je suis pas grand parleur?_
_Le 4, lundi, à Monceaux._—A sept heures et demie déjeuné, étudié, etc. Mené à la chapelle puis au parc; mené à la chasse en carrosse.
_Le 5, mardi, à Monceaux._—A sept heures et demie déjeuné, étudié; son précepteur lui commença sa leçon par la louange des romans, et lui demanda s'il pensoit pas que la lecture des romans fût pas suffisante pour instruire un prince: _Non_, répond le Roi.
_Le 6, mercredi, à Monceaux._—En étudiant il s'amuse à dresser des escadrons en diverses sortes avec ses hommes de plomb, sur la table percée; son précepteur lui dit que, selon Platon, les dieux étoient par dessus les rois comme les rois étoient par dessus les hommes et les capitaines. Il répond soudain: _Oui, mais il n'y a qu'un Dieu, il y a plusieurs rois_. Mené en carrosse ouïr la messe aux Bonshommes, où lui sont offerts des raisins par eux; ramené à onze heures et demie, dîné; peu après il va jouer à la balle en la galerie.
_Le 7, jeudi, à Monceaux._—Mené en carrosse à la chasse du cerf, hors du bois il monte à cheval, le voit prendre dans la rivière.
_Le 8, vendredi, à Monceaux._—Il disoit à M. de Bellegarde, grand écuyer, qu'il avoit une arbalète: «Sire, dit-il, vous en tirez bien.»—_Non, je tire pas bien, mais peu à peu nous apprendrons._—Il avoit un jeune garçon nommé César qui avoit été laquais; il le fit cocher de son petit carrosse à bidets et l'aimoit, en parloit souvent. On lui demanda pourquoi il l'aimoit, il répond soudain: _Pource qu'il est homme de bien_. Mené au parc à cheval, il prend un chevreuil, fait ce qu'il peut pour faire ruer le petit mulet sur quoi étoit monté M. de Souvré, tâchant d'une houssine à atteindre la croupe. M. de Bonnivet le suivoit à cheval, et il n'y avoit autre que lui; le Roi se retournant lui dit: _Pourquoi allez-vous à cheval?_—«Sire, pource que je n'ai pas bonnes jambes.»—_Il ne faut donc pas que vous veniez ici après moi._
_Le 9, samedi, à Monceaux._—Mené à la messe en la galerie, il donne le bonjour à la Reine. A une heure et demie il entre en carrosse, va à l'abbaye de Jouarre contre son gré et bien forcé; M. de Souvré le y porta[32]; il faisoit fort mauvais temps de vent et de pluie. Ramené à cinq heures, il se va promener dans le parc, dans son petit carrosse à six bidets, que le sieur Constance, écuyer ordinaire, avoit fait couvrir; à cinq heures trois quarts il va chez la Reine. A huit heures et demie il étoit las; dévêtu, mis au lit, il ne veut pas que l'on ouvre le pied du lit quand il se couche, pour n'être vu du monde qui étoit en sa chambre, que l'on fait sortir.
[32] L'y décida.
_Le 10, dimanche, à Monceaux._—Il s'amuse à mettre en diverses figures de bataillons ses hommes de plomb sur la table percée, n'en peut partir.
_Le 11, lundi, voyage._—A sept heures déjeuné, mené à la messe, puis monté à cheval, mené à la Trousse, maison du capitaine de la porte; il y a dîné à dix heures trois quarts. A une heure il monte à cheval, et à quatre heures et demie arrive au château de Gandeleu. A six heures et demie soupé; il va chez la Reine. A huit heures et demie mis au lit, il se fâche de ce qu'il y avoit trop de monde en la chambre et dit: _On y laisse entrer toute sorte de personnes_.
_Le 12, mardi, voyage._—Mené à la messe, puis à huit heures il entre en carrosse et part de Gandeleu; il va au Buisson, maison de M. le vicomte d'Ouchy[33], près de Coincy. A une heure il part du Buisson, est mené en carrosse et arrive à quatre heures à Fère en Tardenois, est logé au bourg, chez le grenetier. Il s'en va au château, le visite tout, va au parc après les daims; ramené à six heures, il va au-devant de la Reine, qui arrivoit.
[33] Eustache de Conflans, chevalier d'honneur de la reine Marie de Médicis; mort en 1628.
_Le 13, mercredi, voyage._—Déjeuné, étudié, mené à la messe, puis en carrosse au parc, où il est mis à cheval, court les daims, en fait prendre un pour le faire nourrir. A une heure il part de Fère, entre en carrosse et arrive à Fismes à quatre heures, est débotté; demi-heure après M. de Souvré lui demande s'il vouloit aller se promener?—_Oui, mais je ne saurois aller à cheval sans bottes._—«Vous irez à pied, il fait beau aller.»—_Ho! non; velà qui seroit beau, j'irois à pied et l'on me suivroit à cheval!_—«Il faut reprendre la botte.»—_J'aime donc mieux que l'on me botte._ A cinq heures et un quart il monte à cheval, est promené dehors. A huit heures dévêtu, mis au lit, il dit à M. de Souvré, qui tenoit la bougie: _Mousseu de Souvré, sautez pour voir si le plancher branle_; il étoit pesant, et pour couvrir la raillerie il dit: _Si j'étois debout je sauterois, je le ferois bien branler._
_Le 14, jeudi, voyage._—Éveillé à cinq heures, doucement, il dit qu'il n'a point dormi, qu'il a entendu courir la poste toute la nuit, et les charretiers qui crioient: _Dia_. A sept heures et demie il entre en carrosse et part de Fismes, se trouve mal en chemin, a mal au cœur; ce dit, il s'appuye sur M. de Souvré. Il étoit légèrement vêtu, il faisoit bien froid et il avoit mal reposé la nuit. Il arrive à deux lieues de Reims à.....[34], où il a bien dîné; à une heure il entre en carrosse, et à une demi-lieue de la ville monte à cheval pour son entrée; et, après avoir entendu patiemment toutes les harangues, il entre à Reims, va à Notre-Dame environ les cinq heures trois quarts. On lui prend son cheval; c'étoit un barbe blanc, il le veut ravoir. A sept heures soupé.
[34] Héroard a laissé ce nom en blanc.
_Le 15, vendredi, à Reims._—A sept heures et demie déjeuné, étudié; mené en carrosse à Saint-Remy, ramené à onze heures, il va chez la Reine, puis à onze heures et un quart dîné. A deux heures et demie mené à Saint-Pierre, où il a goûté; ramené à cinq heures, il va à vêpres à Notre-Dame. A huit heures trois quarts devêtu, mis au lit; l'on parloit d'une querelle qu'il y avoit entre quelques-uns de la musique et demandoit-on comment ils se battroient; il répond: _Il faut qu'ils se battent avec des luths_.
_Le 16, samedi, à Reims._—Il blâme Outrebon, l'un des musiciens de sa chambre; c'est celui qui le jour précédent avoit pris querelle contre Guédron, autre musicien et qui avoit montré à Outrebon: _Mais velà qui est beau! Outrebon qui se veut battre contre Guédron, et Guédron lui a montré tout ce qu'il sait_, et le trouvoit fort mauvais. Mené en carrosse à Saint-Nicaise, ramené à dix heures trois quarts. A trois heures mené en cérémonie à Notre-Dame pour ouïr vêpres et recevoir l'ordre de confirmation; il est confessé par le P. Coton, de la compagnie des Jésuites, puis à cinq heures et demie reçoit l'ordre de confirmation par M. le cardinal de Joyeuse. Ramené à six heures, il se joue à atteler ses petits gentilshommes l'un à la suite de l'autre et les touche devant soi[35].
[35] C'est-à-dire qu'il les touche du fouet en les conduisant.
_Le 17, dimanche, à Reims._—Éveillé à cinq heures, levé, mené et couché en son cabinet, dans son lit de parade, où MM. les pairs le sont venus trouver pour le mener à Notre-Dame pour le sacrer. Il entre en l'église à neuf heures et demie, est reçu par l'illustrissime François, cardinal de Joyeuse; MM. les princes de Condé, de Conty et comte de Soissons représentoient les ducs de Bourgogne, de Normandie et d'Aquitaine, MM. les ducs de Nevers, d'Elbeuf et d'Épernon les comtes de Flandre, de Champagne et de Toulouse. Sur les onze heures fut conduite la sainte ampoule par MM. les marquis de Sablé, baron de Biron, baron de Nangis et baron de Rabat, portée par Dom Lépagnol, grand prieur de Saint-Remy; sur midi, il reçoit l'onction, est conduit sur le pupitre. Les pairs le baisent par deux diverses fois; il donne un petit soufflet à M. d'Elbeuf, gaiement, et essuie sa joue. Il fut remarqué que, aux deux fois qu'il fut baisé par M. d'Épernon, il porta ses deux mains à sa couronne pour l'assurer en sa tête. Il va à l'offrande, communie; en marchant il tâchoit d'attraper la queue du manteau de M. de la Châtre, qui marchoit devant lui, faisant l'office de connétable. Il supporta fort vertueusement toute la fatigue de cette cérémonie qui se termina à deux heures et un quart. Ramené, on le vouloit faire reposer dans un lit; encore qu'il fût un peu las, il dit qu'il avoit faim. A deux heures et demie dîné de la viande de MM. de la ville, apprêtée et servie par ses officiers, M. le maréchal de Lavardin faisant la charge de grand maître; bu du vin blanc, il boit à la santé de MM. les pairs. Il va en sa chambre, se fait mettre au lit, se fait apporter sa table percée et s'amuse à dresser des bataillons avec ses hommes de plomb, puis à faire des engins de cartes. A six heures M. de Souvré le fait lever et vêtir un habillement neuf, dont il entre en mauvaise humeur et s'apaise à la fin. Mené chez la Reine; à huit heures et demie mis au lit.
_Le 18, lundi, à Reims._—A huit heures et demie déjeuné, étudié; à dix heures et un quart il monte à cheval, vêtu de satin blanc en broderie d'argent, sur un cheval blanc, est mené à la messe à Saint-Remy. A trois heures trois quarts mené à Notre-Dame pour être fait chevalier du Saint-Esprit, il entend les vêpres; à cinq heures trois quarts il est fait chevalier par M. le cardinal de Joyeuse, puis fait chevalier M. le prince de Condé. Le cardinal de Joyeuse ne le voulut pas être après lui, bien qu'il eût été autrement résolu et qu'il l'eût consenti; il (le cardinal) eut dans l'église une longue conférence avec le cardinal de Gondi: l'on eut opinion qu'il lui avoit fait changer d'avis. Quand le Roi lui demanda pourquoi il le refusoit, il répondit d'autant qu'il étoit le premier prince de l'Église et qu'il plût à Sa Majesté de le conserver en son droit; le Roi lui dit: _Il faut parler à la Reine ma mère, je puis pas résoudre cela_; il ne fut pas fait chevalier. Le Roi reçoit les chevaliers gaiement; comme ils le vont baiser, il prend la barbe à M. le Grand en riant, en disant: _Velà un honnête homme_.
_Le 19, mardi, à Reims._—A huit heures et demie il entre en carrosse pour aller dîner à Cosson, maison du baron du Tour, à deux lieues de Reims; il monte à cheval, vole la perdrix, en prend six. Mis en carrosse, il revient à Reims à cinq heures trois quarts; amusé doucement chez la Reine jusques à huit heures et demie. Dévêtu, il feint de dormir pendant qu'on le devêtoit; mis au lit, comme M. de Souvré eût dit: «C'est à cette heure à bon escient qu'il dort,» il s'ébouffe de rire.
_Le 20, mercredi, voyage._—A sept heures déjeuné; il ne veut point aller à la messe à pied et dit: _Velà qui est beau que j'aille à pied par les rues!_ Et toutefois M. de Souvré insistant, il va à pied à la messe à Saint-Pierre pour favoriser l'abbesse. A huit heures et demie il part de Reims à cheval et s'en va dîner à quatre lieues de là, à Cormicy. A une heure et demie il monte à cheval et, chassant par le Pont-à-Vesle, arrive à quatre heures trois quarts à Saint-Marcoul[36], se va jouer sur le préau. A six heures et trois quarts soupé.
[36] Bourg de France en Picardie, au diocèse de Laon. «Il dépend de l'église de Saint-Remi de Reims: on tient que les rois de France y doivent faire un voyage aussitôt qu'ils sont sacrés et que c'est en ce lieu là qu'ils reçoivent le pouvoir de guérir des écrouelles.» (_Dictionnaire géographique_ de La Martinière.)
_Le 21, jeudi, à Saint-Marcoul._—Il va à confesse en son cabinet au P. Coton, jésuite, puis à huit heures et demie déjeuné. Il va à la messe et à dix heures un quart revient en la cour du logis où il y avoit neuf cents et tant de malades des écrouelles qu'il a touchés aussi sûrement et dextrement comme s'il s'y fût souvent exercé; il se repose quatre fois, mais peu, ne s'assit qu'une seule fois. Il blêmissoit un peu de travail, et ne le voulut jamais faire paroître, ne voulut pas prendre de l'écorce de citron. Il demande à un malade d'où il étoit, lui paroissant étranger; le malade répond: «De Lorraine.»—_Donnez-lui un quart d'écu._ C'étoit pour être étranger et qu'il avoit entendu que l'on en donnoit autant aux étrangers. A onze heures et demie parachevé; à onze et trois quarts dîné. Il monte à cheval, est mené à la chasse.
_Le 22, vendredi, voyage._—A huit heures et demie il monte à cheval, part de Saint-Marcoul et, par le Pont-à-Vesle, va dîner à Missy; à une heure il remonte à cheval et va chassant, arrive à cinq heures à Brene.
_Le 23, samedi, voyage._—A sept heures et un quart déjeuné; il va à la messe à l'abbaye, puis, à huit heures part de Brene, entre en carrosse, va à Auchy-la-Ville, où il arrive à dix heures trois quarts; à onze heures il y a dîné. Peu après il entre en carrosse, et à quatre heures et demie arrive à la Ferté-Milon; il va aussitôt aux jardins. Il s'amuse à faire des paniers de menu jonc, en fait faire à M. le Grand.
_Le 24, dimanche, voyage._—Il va à la messe à la petite chapelle de la maison qui étoit à M. le marquis de Noirmoustier, puis, à huit heures et un quart, part de la Ferté-Milon en carrosse et va à Tresmes, maison de M. de Gesvres, secrétaire d'État, où il arrive à dix heures trois quarts. Il va aux jardins, aux allées; à une heure trois quarts il monte à cheval, et par le bac de Tancrou arrive à quatre heures à Monceaux.
_Le 25, lundi, à Monceaux._—Déjeuné, étudié, mené à la messe à la chapelle, puis au parc. Mené en carrosse à la garenne, il passe le bac à Trie-le-Port, monte à cheval, voit prendre un loup et une louve.
_Le 26, mardi, à Monceaux._—Dîné avec impatience pour la chasse; à une heure il part en carrosse avec la Reine pour aller à la chasse du cerf.
_Le 27, mercredi, à Monceaux._—A dix heures et demie dîné, joué, étudié; à deux heures il entre en carrosse avec la Reine, est mené à la volerie, où il monte à cheval.
_Le 28, jeudi, à Monceaux._—Mené en carrosse ouïr la messe aux Bonshommes. A une heure il entre en carrosse avec la Reine pour aller à la chasse du cerf; il faisoit grand froid.
_Le 29, vendredi, voyage._—A huit heures il monte à cheval et va dîner à Meaux. A une heure il monte à cheval, va à la chasse au loup, et à quatre heures trois quarts arrive à Fresne; débotté, il va aux jardins. A cinq heures et demie il va au-devant de la Reine, monte en sa chambre, joue avec elle; elle lui prête de l'argent et lui en donne le gain pour le donner aux pauvres. Il gagne cinquante écus, les prend, dit que son souper est sur la table et s'en va[37], son argent dans un mouchoir; il arrive en sa chambre, montre son gain, s'en réjouit, et dit que c'est pour donner aux pauvres.
[37] Héroard a mis en note en marge: «Coupe-queue au jeu»; c'est ce que l'on a nommé depuis: faire Charlemagne, se retirer du jeu avec tout son gain.
_Le 30, samedi, voyage._—Il est mené à la chapelle, puis entre en carrosse et, par Mongeay, est mené au bois de Vincennes. A deux heures il entre en carrosse jusques à Piquepusse, où il trouve ses grands chevaux, monte à cheval et arrive à cinq heures à la porte Saint-Antoine. Le prévôt des marchands et tous les officiers de la Ville furent au-devant de lui; il fut tiré cent canonnades de cent canons, que M. de Sully avoit fait mettre sur les remparts. Il arrive à sept heures au Louvre, est débotté, dévêtu, se fait mettre au lit. Soupé; il se lève, prend sa robe et ses bottines et se va coucher en la chambre de la Reine, où il souloit coucher depuis la mort du Roi.
_Le 31, dimanche, à Paris._—A huit heures déjeuné; mené par la galerie aux Feuillants et joué aux Tuileries; ramené en carrosse à dix heures trois quarts, il va en la galerie où étoit la Reine et, à onze heures et un quart les députés de la cour de Parlement, MM. les présidents de Blancmesnil (qui porta la parole) et Molé, avec quatre conseillers, le vinrent saluer; et aussitôt MM. des Comptes firent de même. M. Nicolaï, premier président, porta la parole, accompagné de M. le président de l'Aubespine. Mené à vêpres à Saint-Germain-des-Prés, puis mené aux Tuileries; ramené à cinq heures et demie, il va chez la Reine, où il fait la guerre à M. de Courtenvaux, nouvellement marié, auquel il veut faire baiser sa femme[38] en présence de la Reine et lui dit: _Non, je croirai pas que vous soyez marié, que je ne vous aie vu baiser votre femme._
[38] Catherine de Neufville, qui avait épousé, par contrat du 3 mai 1610, Jean de Souvré, marquis de Courtenvaux, fils du gouverneur de Louis XIII. Elle fut depuis dame d'atours de la reine Anne d'Autriche, et mourut en 1657.
_Le 1er novembre, lundi, à Paris._—A neuf heures mené en carrosse à la messe, à Notre-Dame, ramené à midi; à deux heures mené en carrosse au sermon et à vêpres à Saint-Eustache puis aux Tuileries.
_Le 2, mardi, à Paris._—Éveillé à cinq heures il se fait entretenir tout bas, de peur d'éveiller la Reine, par Catherine, femme de chambre, jusques à six heures. Il donne le bonjour à la Reine, va en sa chambre, entretient sérieusement M. le comte Henri de Nassau, frère du prince Maurice, de la chasse, des lieux où il y a plaisir à la chasse, comme Saint-Germain. Mené en carrosse à trois heures chez la reine Marguerite.
_Le 3, mercredi, à Paris._—A sept heures mis en carrosse, mené à la messe aux Feuillants puis à Ruel, où il arrive à dix heures; Messieurs, ses frères, et Mesdames, ses sœurs, y arrivent, et à onze heures ont dîné avec lui. A trois heures remis en carrosse, Messieurs et Mesdames retournent à Saint-Germain et lui à Paris; il y arrive à cinq heures et demie.
_Le 4, jeudi, à Paris._—A six heures trois quarts déjeuné, écrit, tiré des armes, dansé; son précepteur étoit malade.
_Le 6, samedi, à Paris._—A trois heures et demie il donne audience au clarissime Vénier, ambassadeur extraordinaire de Venise, pour le compliment de son avénement à la couronne; il va en la galerie, où il se met dans son petit carrosse et le fait tirer par deux de ses dogues.
_Le 7, dimanche, à Paris._—Mené par la galerie aux Tuileries, où il fait courir un loup qui se jeta dans l'étang, où il fut pris.
_Le 8, lundi, à Paris._—Il va en la galerie donner le bonjour à la Reine; on lui présente un caméléon. A onze heures trois quarts dîné; il dit qu'il aimera à bâtir, voyant de la table travailler les ouvriers qui couvroient le pavillon des Tuileries du côté de la rivière.
_Le 9, mardi, à Paris._—A sept heures et demie il entre en carrosse pour aller à la chasse au loup, à Colombes, où il a dîné à onze heures. Une heure après il monte à cheval, va courir le loup, le prend, en court un autre, qui se sauve; ramené et arrivé au Louvre à trois heures et demie. A six heures et trois quarts soupé; il me dit qu'il n'a pas envie de manger et qu'il voudroit bien avoir un lait d'amandes; il étoit las et avoit envie de dormir. Il monte en son cabinet des livres pour se y jouer avec des petits hommes du palais que M. le marquis d'Ancre lui avoit donnés, mais il défend de dire que ce fût pour cela; il y fait monter sa musique de luths, et les fait jouer pendant qu'il se joue, _quasi aliud agens_. A huit heures trois quarts il va donner le bonsoir à la Reine.
_Le 10, mercredi, à Paris._—Mené par la galerie aux Feuillants, il court et prend un chevreuil porté aux Tuileries.
_Le 11, jeudi, à Paris._—A trois heures mené en carrosse à l'Arsenal, il se joue et court beaucoup au jardin.
_Le 12, vendredi, à Paris._—A deux heures mené en carrosse à la Roquette, où il a couru un cerf qu'il y faisoit nourrir; ramené à cinq heures, et à six heures soupé. Il va chez la Reine, est amusé jusques à huit heures et un quart, a envie de dormir, donne le bonsoir à la Reine et va en sa chambre, où il est dévêtu, puis en son cabinet joignant la chambre de la Reine, où il a couché. Amusé pour l'empêcher de dormir, il prie Dieu, fait jouer de l'épinette La Chapelle, excellent joueur qui étoit à lui, fait chanter le Bailly et jouer du luth.
_Le 14, dimanche, à Paris._—Éveillé à six heures, levé, vêtu, il donne lui-même à manger à ses petits oiseaux; à sept heures et demie déjeuné; il va en la galerie, où il se joue, fait tirer son petit carrosse par ses chiens, lui dedans. A huit heures mis au lit; il demande à jouer et sa musique de peur de s'endormir si tôt; joué à gillet[39], aux cartes, et en jouant il commandoit à sa musique. Quand ils cessoient: _Chantez, chantez_, disoit-il, ainsi que souloit faire le feu Roi son père, duquel il avoit toutes les mêmes actions.
[39] Les règles de ce jeu de cartes sont encore indiquées dans l'_Académie universelle des jeux_, édition de 1730, page 333.