Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)
Part 26
L'AUTEUR. Il est vrai, et que ce soit par ceux-là même qui en ont le gouvernement, ou telle autre personne qui sache bien prononcer et bien écrire. Il faut en somme dresser toutes leurs actions à ce qu'elles approchent de la perfection, autant que l'imperfection de leur nature permettra d'y atteindre.
SOUVRÉ. Sachant lire et écrire, qu'en ferez-vous?
L'AUTEUR. Aussitôt qu'ils sauront tant soit peu lire, je suis d'avis qu'on les exerce dans les Proverbes choisis de Salomon; car s'instruisant à cette lecture, ils retiendront en la mémoire en même temps la substance de tant de beaux enseignemens qui seront mieux reçus et retenus par eux, quand ils sauront que c'est un grand et sage roi qui en est l'auteur. On peut faire de même, les mettant sur les autres livres historiaux contenus en la Bible, où ils liront avec plaisir et profit tout ensemble, s'égayant par l'histoire et s'instruisant en beaucoup de choses qui doivent être sues par des enfans chrétiens, tels que nous les voulons faire.
SOUVRÉ. Ne trouvez-vous pas bon qu'ils lisent d'autres livres? Car il me semble que la nature des enfans, comme elle est active et légère, est d'aimer la variété.
L'AUTEUR. Excusez-moi, je ne suis point si rude, moi qui conseille la douceur envers ce petit peuple. Bien je desire qu'ils n'en voient pas un d'où ils ne puissent tirer quelque profit, ou lire aucune chose qui ne soit véritable; comme sont en notre temps les Quatrains du sieur de Pibrac, puis certains auteurs qui ont écrit des petits contes sous des noms feints; mais qui portent leur sens moral, ayant eu intention, par cette façon d'écrire, d'enseigner plaisamment ce qu'ils ont su des bonnes mœurs. Tel a été, entre les autres, ce fort ancien Esope, duquel les fables si joliment écrites sont parvenues jusques à nous. Pour récréer ces esprits tendrelets, qu'on les leur donne à lire et puis à réciter par cœur, avec le sens couvert dessous le voile de la fable. Et tout ainsi comme l'on a de divers et honnêtes moyens pour réjouir et contenter ces jeunes âmes, il ne faut pas faire si peu de cas du corps, qui en est l'instrument, qu'il n'ait à part ses exercices et ses ébattemens, pour en user en temps et lieu; de peur que, par oisiveté, sa force et santé naturelle n'en diminue, s'abâtardisse et se rende inutile ou mal propre à la fin aux fonctions et de l'un et de l'autre. Et pour ce que les différences de passe-temps se doivent prendre de celles de la nature des enfans, de leurs conditions, des saisons et des lieux où ils font leur demeure, nous en laisserons faire à ceux qui en auront la charge, jugeant que s'ils les aiment comme je fais, il ne se passera aucune chose devant leurs yeux ni en l'entendement qui puisse être à propos pour élever cet édifice, qu'ils en perdent le temps ne l'occasion de satisfaire à leur devoir, et à celui qui nous est ordonné par la commune charité, qui s'étend principalement envers les plus infirmes. Voilà pourquoi je laisserai faire le demeurant aux femmes, me suffisant pour cette fois d'avoir tâché de satisfaire à votre desir, par la remarque en général de certains points communs, et nécessaires à faire apprendre soigneusement à toute sorte et condition d'enfans en leur enfance. Il y a quelque temps aussi que l'horloge a frappé sept heures; je vous supplie de trouver bon que je me rende à mon devoir, au lever de notre jeune Prince, avec l'honneur non espéré d'avoir si doucement passé une partie de cette matinée en votre compagnie. Et pour cette heure, laissons aux femmes à faire les enfans; quand cette Dame, gouvernante de Monseigneur le Dauphin, l'aura fait un enfant poli en la façon, ou encore meilleur que celle-là que j'ai naguère dite, ce sera à vous, Monsieur, d'un enfant fait en former un homme, et de cet homme Prince en façonner un Roi.
SOUVRÉ. C'est là où j'en voulois venir; mon intention n'a pas été d'en savoir davantage, bien de tirer votre discours à ce dernier sujet. Mais d'autant que l'heure vous presse, je ne veux point vous retenir plus longuement et divertir d'un service si nécessaire, pour satisfaire à ma curiosité. Je me départirai de vous pour ce matin, remportant le contentement d'avoir appris que Monseigneur le Dauphin est né fort sain, et de corps et d'entendement, et qu'il est pour être à l'avenir un Prince merveilleux par la bonté de sa nature et de la bonne nourriture. Adieu donc jusques à demain, car je ne vous en quitte pas.
L'AUTEUR. Puisque c'est par votre congé, je ne puis faire faute de m'en aller, vous suppliant de disposer de moi et de toutes mes heures ainsi qu'il vous plaira, après m'avoir permis de réserver celles que je dois au service de notre petit Prince.
Deuxième matinée.
Le matin ensuivant, sur les cinq à six heures, voici venir un honnête homme à moi, me dire de la part de M. de Souvré qu'il m'attendoit au même endroit où je l'avois vu le jour auparavant. Je pars pour y aller et, m'ayant apperçu de loin, il commença de me dire tout haut: Je vous attends ici en bonne dévotion, desireux de savoir quelque bonne nouvelle de la santé de notre petit maître, et de vous faire après quatre mots de prière. Disposez-vous à satisfaire maintenant et à l'un et à l'autre.
L'AUTEUR. Monsieur, excusez-moi si j'ai si longuement tardé; je ne m'étois pas préparé à ce voyage. Puis ayant cru, venant ici, que j'aurois à vous rendre compte de ce qui s'est passé en ces lieux d'où je viens, j'ai voulu faire un tour en la chambre de Monseigneur le Dauphin, et m'informer comme il s'étoit porté durant la nuit, où j'ai appris comme il avoit bien reposé; puis je l'ai vu dans son berceau, dormant d'un aussi doux repos que celui dont un jour il fera, par les labeurs du Roi son père, jouir la France sous la douceur de son empire. Quant à cette prière dont vous m'avez parlé, je la reçois pour un commandement; me voilà prêt d'y satisfaire en ce que je pourrai, et de vous servir par tout et à toutes les fois qu'il vous plaira de m'en mettre à l'épreuve.
SOUVRÉ. Je vous remercie pour les bonnes nouvelles et pour la bonne volonté dont vous me voulez obliger. Souvenez-vous que le jour précédent vous m'avez mis entre les mains un Prince né et enfant fait, pour en former un homme et façonner un Roi; et que m'étant enquis de vous de certains points propres et nécessaires pour instruire le premier âge, j'ai désiré d'en savoir quelque chose de plus; et dès hier même, sans le respect du service que vous devez à Monseigneur le Dauphin, je vous en eusse fait la prière. Or maintenant, puisqu'il vous reste un peu plus de loisir, je vous prie qu'il soit tout employé à cet ouvrage, et là-dessus obligez-moi de votre bon avis.
L'AUTEUR. Ce n'est pas jeu de petits enfans, ne mon gibier. Pardonnez-moi, Monsieur; vous me prenez possible pour un autre. Il me seroit fort malséant, à moi qui n'ai l'expérience ne le savoir en telles choses, de faire le docteur envers un personnage en qui le Roi a reconnu toutes les qualités et circonstances propres pour le savoir dextrement manier.
SOUVRÉ. Non certes, je le sens bien, ce n'est ici jeu de petits enfans. Plus j'en discours en mon entendement, plus je ressens la pesanteur et reconnois la grandeur de la charge.
L'AUTEUR. Ce n'est pas sans raison, car vous voilà maintenant responsable, non-seulement au Roi, mais à toute la France, en ce que les François tiennent toutes les espérances du repos et de l'aise de leur postérité, jointes inséparablement à la personne de ce Prince commis à votre prudhommie, pour en dresser un bon et sage Roi, et digne successeur aux vertus de son père. Il y faut un soin merveilleux: si un homme de condition privée n'oublie aucune chose pour faire bien nourrir et instruire son fils, né pour lui succéder tant seulement à quelque arpent de pré ou malotru demi-quartier d'une méchante vigne, de combien plus le gouverneur d'un Prince le doit-il surpasser en vigilance et industrie; et gouverneur d'un Prince à qui les lois et la nature donnent la succession du royaume de France? Royaume riche et opulent en toutes choses que l'on peut souhaiter pour l'usage des hommes; orné de tant de grandes et puissantes cités; plein de noblesse si valeureuse que le soleil n'en voit point de pareille et de peuple infini, et peuple si redouté qu'il a porté et planté son nom sur les bouts de la terre; et gouverneur d'un Prince auquel par aventure le ciel réserve la Monarchie, si l'on peut faire jugement véritable de l'avenir par la disposition et l'état présent des affaires du monde. Ne doutez point que les yeux d'un chacun, de quelque condition, âge ou sexe que ce puisse être, ne soient fichés entièrement sur vous comme des sentinelles, pour prendre garde en cette occasion jusques aux moindres de vos actions; voire les yeux des enfans innocens pendant à la mamelle, d'où ils semblent parler à vous ainsi: _Nous suçons cette douce liqueur pour donner nourriture et accroissance à notre petitesse, sous l'espoir que nous verrons reluire en sa saison ce bonheur-là qui se prépare maintenant par les mains de votre prudence. Que s'il en doit advenir autrement, que ce doux aliment, tout à l'heure présente, se convertisse en puante amertume et poison salutaire, pour nous porter, à l'instant de nos premiers jours, du berceau dans la bière, à celle fin de ne voir point le cours de notre vie accompagné sans fin d'une longue traînée de misères._ Bref ils vous rendent redevable du bien, et coupable du mal qui leur peut arriver de cette nourriture, croyant que de vous seul dépend et l'un et l'autre.
SOUVRÉ. Tout ce que vous venez de dire, je le tiens véritable et reconnois combien il importe à cet État d'avoir un Roi qui soit capable de le bien gouverner et réparer les brèches que les guerres civiles y ont ouvertes de toutes parts; si d'aventure la longue vie que nous espérons et desirons tous au Roi son père, ne lui donne le loisir de les refaire, et lui laisser après, par son décès, le corps de ce royaume remis en son entier. C'est cette importance qui me rendra plus vigilant et soigneux en la charge. Mais revenons au point, et me dites, je vous prie, quel seroit votre avis sur l'institution de notre jeune Prince, sans plus vous excuser disant que ce n'est point votre gibier et que vous êtes peu versé aux affaires du monde; car le corps d'un État ayant fort grande convenance avec celui de l'homme, j'estime que ceux de votre profession se peuvent rendre des plus capables pour y servir, quand il advient qu'ils se rencontrent de bonnes mœurs, issus d'honnête lieu, institués aux bonnes lettres, ayant de leur nature le timbre bon, et passé leur première jeunesse à la suite des Grands et de la Cour. J'en ai connu autrefois un près du feu Roi, comme un autre Nicomachus, ami fort familier et médecin de Philippe de Macédoine, père d'Alexandre le Grand. Il est possible de vos amis, mais il faut avouer que c'est un patronnage doué de très-grandes parties pour mériter à servir près d'un Roi. Or vous, ayant vécu par l'espace de tant d'années auprès des Grands et servi chez les Rois, et conversé avec aucuns de ceux qui, en ces temps, ont eu du maniement aux plus grandes affaires, il sera vraisemblable que vous aurez pu faire profit de plusieurs choses remarquables qui nous pourront beaucoup servir à cet ouvrage.
L'AUTEUR. Vous obligez infiniment ceux de cette profession pour l'honneur qu'ils reçoivent par votre jugement, qui leur sera un préjugé contre certains empiriques d'État, qui les méprisent de telle sorte, qu'à leur opinion ils ne sont bons qu'à l'exercice seul de leur vocation. Car il est bien certain que tout ainsi comme le corps humain est composé de contraires humeurs et de parties, les unes simples et les autres mêlées, les unes principales, les autres subalternes, et que de la légitime composition d'icelles s'engendre la santé du corps, et que celle-ci venant à se démentir de cette intégrité s'ensuit soudain la maladie, accompagnée de divers accidens, selon la qualité ou grandeur de la cause: on voit pareillement que le corps d'un État, quelque forme qu'il ait prinse, est composé de même sorte et se conserve en son entier par une exacte observation des bonnes et diverses lois, et déchoit aussitôt que par ambition, par avarice ou prodigalité, ou par quelque autre pareille cause, l'on reconnoît leur force défaillir et flétrir leur vigueur, et s'en aller en décadence selon l'effort foible ou puissant d'icelle. Par cette nuë conférence chacun pourra juger si ceux de cette profession, étant tels que vous avez dit, peuvent être tenus si peu capables d'être appelés aux charges de ce corps politique, quand ils seront instruits tant seulement des formes ordinaires et du biais qu'on prend pour traiter les affaires; puisqu'ils savent déjà avec quel artifice il faut garder et maintenir le corps en parfaite santé, de quelle prévoyance il faut user pour détourner de loin le mal qui le menace, et, quand il est venu, les moyens de parer à la furie et violence des accidens qui lui font compagnie, et de les mignarder, gagnant le temps pour empoigner l'occasion après de se prendre à la cause; et à la fin, avec quelle prudence, discrétion, douceur et patience, il faut refaire et relever cette pauvre carcasse abattue et fondue par les efforts des tempêtes passées.
SOUVRÉ. Je suis fort aise d'avoir entendu de vous ce que j'ai cru, il y a fort longtemps, et reconnu l'honneur que peuvent mériter des hommes à qui Dieu a donné la science du ciel pour l'employer à la conservation de son chef-d'œuvre, qu'il leur a mis entre les mains, et qui sont réputés être des plus savans entre les hommes doctes. Mais revenons à nos premiers propos, employant le peu de temps que nous avons de reste à ce sujet où je desire vous engager. Et pour vous ôter toute sorte d'excuse et arrêter les termes de ce discours, je me veux obliger à vous demander ce que j'en veux savoir; vous ne pourrez honnêtement refuser de répondre et à m'en dire votre avis. Dites-moi donc, je vous prie, de combien et de quelles personnes vous pensez qu'il sera besoin pour instruire ce Prince.
L'AUTEUR. Vous me serrez maintenant de si près que je ne puis plus échapper, et de courir fortune de mon honneur, j'en estimerai moindre la perte puisque c'est pour vous obéir. Il me semble que pour cette instruction il y en faut deux: un gouverneur et un précepteur, qui ayent pour ce regard une mutuelle et réciproque intelligence, et que, concurrens en dessein, ils le soient aussi en moyens pour parvenir au but de leurs intentions.
SOUVRÉ. Quel doit être ce gouverneur, et quel le précepteur?
L'AUTEUR. Je n'ai que faire de vous décrire le premier, étant si naïvement réprésenté dans votre personne, de laquelle Sa Majesté faisant élection pour gouverner cette province, a fait choix d'un personnage extrait d'une ancienne noblesse, honoré de qualités acquises par la vertu et services recommandables faits à cette couronne; d'un homme de bien, sage, prudent, de douce humeur et agréable compagnie; d'un âge vénérable; considéré en ses actions, amateur du bien et ennemi du vice; doué de sa nature d'une douce sévérité, et qui saura très-bien prendre à propos le temps pour reprendre ce jeune Prince sans le blâmer, et le louer sans apparence de flatterie; se faire aimer et respecter de lui par le respect de ses bonnes mœurs et de sa bonne vie. Quant à l'autre, il me seroit plus malaisé de le trouver que de le peindre. Je desire pour cette charge un homme mûr d'âge et de sens, de bonne vie et louable réputation; un homme sans reproche et droit en ses actions, d'honnête extraction, instruit aux bonnes lettres, l'esprit poli, de courage élevé, sans vanité, non pédant, et qui ait autre dessein que de voler pour bénéfice dessus les mares de la Cour, ayant rendu infâme son savoir et sa plume pour en avoir servi aux ministres de l'impudicité; qui soit d'une agréable conversation, de bon et ferme entendement; industrieux, après avoir bien su connoître le naturel, l'inclination et la portée de l'esprit de ce Prince, à lui faire goûter la douceur des semences de la piété, des bonnes mœurs et de la doctrine; ayant fait naître dextrement en son âme le desir d'apprendre et de bien retenir ce qu'il jugera propre; et en somme de telle vie qu'elle prêche à l'égal de ses enseignemens.
SOUVRÉ. Quelles sont les fonctions et de l'un et de l'autre?
L'AUTEUR. Pour celle qui vous touche, je serois trop outrecuidé de présumer la vous pouvoir apprendre; et si par aventure vous en reconnoissez aucune pièce parmi les propos que nous aurons ensemble, je vous supplie de le donner à la suite de nos discours plutôt qu'à mon intention; car vous savez trop mieux que moi que la fonction du gouverneur d'un prince est en la conduite de la personne; et comme un bon pilote à conduire la barque, ayant son œil toujours veillant, non-seulement sur lui, mais encore autant ou plus soigneusement sur ceux à qui Sa Majesté aura fait l'honneur d'en approcher, ou à servir auprès de sa personne, à ce que chacun se maintenant sous cette crainte en son devoir, il ne voie, il n'entende et ne fasse chose quelconque qui puisse tant soit peu laisser de la noirceur du vice sur cette carte blanche. Les enfans, à ces premiers âges ici, pour n'avoir pas assez de jugement pour discerner exactement le bien et le mal, pensent que tout cela qu'ils voient qui se fait, oyent qui se dit, est bien fait et bien dit; et apprennent, par coutume et imitation, autant ou plus que par enseignemens. De faire cas du précepteur, qui de soi-même étant recommandable, est comme l'un des outils principaux de cette nourriture; d'autant que ce respect d'honneur fera que le jeune Prince en concevra meilleure opinion et recevra de lui plus volontiers l'instruction des mœurs et de la doctrine, en laquelle consiste sa fonction. En outre vous savez que le gouverneur est en cette charge comme le maître de la maison, qui se réserve, pour sa part du ménage, le jardin et les arbres, ayant le soin et le couteau en main pour y enter du meilleur plant qu'il puisse recouvrer, et la sarpette au poing afin d'en ébrancher les sions superflus, lesquels les empêchant de croître et de se fortifier, détourneroient ou feroient avorter l'espérance conçue d'en recueillir un jour de très-bons fruits. Il élève des palissades pour les mettre à couvert des mauvais vents, jusques à ce qu'ils soient parvenus à leur juste grandeur, ayant alors la force d'y résister eux-mêmes. Ainsi c'est à lui qu'appartient la polissure des actions du Prince, et à prendre soigneuse garde qu'en aucune façon elles ne se démentent de la vertu, jusques aux moindres contenances que doit avoir, et bienséances que doit savoir un Prince, pour s'en servir selon les qualités, grades, conditions, mérites, nations et autres circonstances des temps, des lieux et des personnes. Et pour ce, il doit, avec un soin extrême, tellement remparer par vertueux exemples et saints enseignemens, et si bien, que l'orage et la violence des mauvais vents des voluptés ne le puissent abattre, et que les vents coulis de la flatterie n'aient point le pouvoir de le gâter et corrompre en sa sève. Le précepteur en cette œconomie fera comme le laboureur qui, ayant défriché et reconnu la nature de cette terre, lui donnera toutes ses façons et chacune en sa saison, pour la couvrir après de semence de sa portée; et l'un et l'autre trouvera en la personne de ce Prince, selon mon jugement, une terre fertile et fort aisée à manier, et par ainsi de plus grand soin; pource que plus la terre est bonne, plus est elle sujette à produire des ronces et des mauvaises herbes quand elle est négligée. Je lui fais offre d'un journal d'où il pourra tirer, fil après autre, des conjectures évidentes des complexions et des inclinations de notre jeune Prince; et, si l'affection se pouvoit transporter, je lui en fournirois à suffisance et autant que nul autre; voire de cette tendre et cordiale passion que naturellement les pères ont pour leurs propres enfans.
SOUVRÉ. Il est vraisemblable que votre affection n'est point commune, vu l'honneur que vous avez eu de le servir assiduellement depuis l'heure de sa naissance, et employé tout votre temps à reconnoître la nature de ce beau corps et les dispositions d'une âme si gentille; ce seroient deux grands avantages s'ils se pouvoient trouver en celui qui doit être appelé pour faire cette charge. Mais je vous prie de commencer et me dites ce qui se doit apprendre à Monseigneur le Dauphin, et quel ordre il y faut tenir, sans plus nous écarter hors de cette carrière, si ce n'est que le peu de temps qui nous reste vous dût empêcher d'assister à son lever et nous faire remettre la partie à demain, comme il me semble être plus à propos de le faire ainsi. Pour cet effet je vous attendrai en mon logis un peu plus matin; nous aurons ce faisant plus de loisir d'en discourir et de jouir plus longuement du plaisir de la matinée. Adieu, bonjour; vous allez voir si Monseigneur le Dauphin est éveillé, et moi trouver le Roi, qui est encore au promenoir.
L'AUTEUR. L'heure de son réveil approche voirement; je m'en irai donc à son lever par votre congé, et demain je serai chez vous de meilleure heure.
Troisième matinée.
Le jour ne faisoit que de poindre lorsque, m'éveillant en sursaut, il me souvint de l'assignation que M. de Souvré m'avoit donnée; si bien qu'étant prêt je pars pour y comparoître et, arrivé en son logis, je le rencontre sur le point de sortir, n'attendant que ma venue.
SOUVRÉ. Vous êtes homme de promesse, à ce que je puis voir. Allons dans la forêt; nous y serons plus à couvert des fâcheuses rencontres des fainéans de cette Cour. Que vous en semble?
L'AUTEUR. Je n'avois garde de faillir à me trouver ici, puisque vous me l'aviez commandé, et crois que vous avez très-bien jugé du lieu pour employer sans destourbier le meilleur de la matinée.
SOUVRÉ. Entrons dans cette route qui côtoie le grand chemin. Voici place marchande; étalez votre marchandise. J'écouterai fort volontiers, avec cette réserve de pouvoir rompre aucune fois votre discours, pour vous interroger selon les occurrences.