Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)

Part 25

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_Le 28, vendredi._—Le marquis de Spinola, allant de Flandre en Espagne, le vient saluer. Il se retire dans le carrosse du Roi comme il étoit venu.

_Le 29 janvier, samedi._—Éveillé à six heures après minuit, doucement levé, bon visage, gai, pissé jaune, assez peigné, vêtu, prié Dieu, altéré, ne veut point de bouillon, prend son julep d'eau d'orge et du jus de citron; va à la messe, se va promener à pied à la digue, revient à dix heures; dîné, deux pommes cuites sucrées, chapon pour potage et pain bouilli, veau bouilli, la moelle d'un os, potage simple confit et jus de citron, hachis de chapon avec pain émié, gelée, le dedans d'une tarte à la pomme; une poire confite, trois cornets d'oublie, pain assez, bu du vin clairet fort trempé, dragée de fenouil la petite cuillerée. Va à sa chambre, et à midi va à pied à la Malmète; revient à quatre heures, va en son cabinet; à six heures soupe, potage et hachis de chapon, et jus de veau, potage confit avec jus de veau, veau bouilli, la moëlle d'un os, les pilons[446].

[446] Nous avons reproduit cette dernière journée textuellement. Elle peut faire juger de ce qu'est le journal d'Héroard dans ses dernières années.

_Ici finit le journal de la vie active du Roi Louis treizième, exactement décrit et contenant six volumes, dont le présent est le dernier, depuis sa naissance jusqu'à ce jour, par Messire Jehan Hérouard, seigneur de Vaugrineuse, son premier médecin, qui fut saisi de maladie à Aitré, au camp devant la Rochelle, le samedi vingt-neuvième janvier mil six cent vingt-huit, et y décéda le huitième février en suivant, au service du Roi, son maître, à la santé duquel il s'étoit entièrement dédié, âgé de soixante-dix-huit ans, moins curieux de richesses que de gloire d'une incomparable affection et fidélité._

_Son corps repose dans l'église de Vaugrineuse._

APPENDICES.

I.

ÉPITRE DEDICATOIRE DE L'HIPPOSTOLOGIE[447].

[447] _Voy._ tome I, page 371.

AU ROI.

SIRE,

L'histoire ancienne et l'ordinaire expérience nous apprend que jamais on n'a vu les arts ne les sciences être en valeur, sinon lorsque les rois en ont fait cas eux-mêmes, étant à cette occasion chacun aiguillonné du desir de bien faire et suivre la vertu pour complaire à son prince, se promettant par ce même moyen rendre immortel son nom à la postérité, et à la fin quelque honorable récompense acquise à son mérite. Pour preuve de ceci, c'est l'ordinaire de mettre en jeu le siècle heureux d'Auguste, qui de son temps a enfanté, comme d'une ventrée, un fort grand nombre de savans personnages, pour raison seulement qu'il se plaisoit aux choses vertueuses, et estimoit ceux qui par leur savoir, labeur et industrie, avoient réputation entre les hommes doctes. Notre histoire françoise nous en fournit encore plus en la personne de ce grand empereur et grand roi Charlemagne, qui n'a pas plus acquis d'honneur, de gloire et de louange par le nombre infini de ses conquêtes, que par la seule et insigne victoire qu'il eut en subjuguant l'extrême barbarie qui s'étoit engendrée sous la rouille des armes durant l'espace de plusieurs ans, par l'établissement de cette incomparable Université de Paris, l'un des trophées plus remarquables et plus entiers qui nous demeure de sa mémoire. Et sous le roi François, premier du nom, l'on a vu comme ressusciter et les arts et les lettres, après avoir croupi par tant de siècles sous les ténèbres de l'ignorance et presque anéanties pour le peu d'estime qu'en avoient fait les Rois ses devanciers; ayant laissé à tout le monde une marque certaine de ses bons mouvemens par la recherche et le ramas qu'il fit en divers lieux des hommes excellens en toute sorte de doctrine, et un exemple à tous ses successeurs pour les induire à suivre ou faire encore mieux en si belle entreprinse. Et pour cette raison, le feu roi Charles, lequel sur toutes choses prenoit un singulier plaisir à ce qui est de l'art vétérinaire, duquel le sujet principal est le corps du cheval, me commanda, quelques mois avant son décès, d'y employer une partie de mon étude, pour en dresser après quelque instruction aux maréchaux et autres qui travaillent, et sans raison et sans science, aux maladies des chevaux, au grand regret le plus souvent de ceux qui par leur ignorance perdent les leurs plus favoris. J'avois déjà conçu le gros de l'œuvre et fait dessein de l'ordre que je devois tenir pour élever cet édifice, quand il décéda; de telle sorte que je me vis frustré par son trépas de l'espérance que j'avois de rendre témoignage de mon ardent désir à satisfaire et obéir au vouloir de mon Roi. Mais le feu Roi me commanda de le poursuivre, de façon que dès lors j'en tirai les premiers traits par un recueil sommaire du nombre et de la figure des os du cheval, leur donnant noms françois pour, puis après, comme sur un premier crayon, représenter les vives couleurs, non-seulement par le discours entier de l'anatomie, mais aussi de tout l'art vétérinaire. C'est cette pièce, Sire, seule de reste du naufrage que les autres ont fait en cette ville durant ces derniers troubles, et réservée par ma bonne fortune à Votre Majesté, qui ne promet pas moins que vos prédécesseurs de faveur et de grâce à ceux qui, travaillant pour le public, s'efforceront en tout de faire choses qui vous soient agréables; et maintenant avec plus d'assurance sous l'abri de la paix tant honorable que la grâce de Dieu vous a donnée, ayant dompté, par le moyen de votre vertu seule et du tranchant de votre épée, ce monstre épouvantable de nos guerres civiles et rangé tellement à la raison la cause principale, que l'on peut dire avec vérité que, non la France seulement, mais tout le Monde entier est obligé de son repos à Votre Majesté, à laquelle j'apporte, avec tout le respect, l'honneur et révérence que je lui dois, ce peu de mon travail; petit de vrai pour être offert à si grand Roi, mais non par aventure du tout à rejeter, qui considérera l'utilité que le public peut rapporter d'un tel ouvrage, pour la perfection duquel la vie d'un seul homme à peine peut suffire. J'espère toutesfois d'en faire voir la besogne parfaite, avant tout autre qui jamais ait traité cette matière en ce royaume, ne possible ailleurs, selon l'ordre et la suite que je lui donnerai, avec l'aide de Dieu et sous le bon plaisir de Votre Majesté; et sinon tout, au moins une bonne partie, laquelle à mon avis pourra servir d'une ouverture à ceux qui après moi voudront conduire à chef une telle entreprinse. Or, Sire, ayant l'honneur et ce bonheur que d'être à vous, je ne vous puis offrir aucune chose dont le fonds ne soit votre, si est-ce que je m'estimerai des plus heureux, voyant ces premiers fruits venus de ma culture être reçus de vous d'aussi bon œil qu'en toute humilité je les présente, et autant agréables que de bon cœur je le desire:

_Car ce n'est peu de cas pouvoir plaire à son prince._

Dieu par sa sainte grâce, Sire, veuille en très-parfaite santé, très-longue et très-heureuse vie, continuer de plus en plus ses bénédictions sur Votre Majesté.

A Paris ce I jour de janvier M. D. XCIX.

Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle sujet et serviteur,

JEHAN HEROARD.

II.

DE L'INSTITUTION DU PRINCE[448].

[448] _Voy._ tome I, page 376. Ce livre a été traduit en latin sous ce titre: _De institutione principis. Liber singularis. Ex Gallico Joannis Heroardi, Ludovici XIII, filii Henrici Magni et Galliarum regis consiliarii et archiatri, in latinum vertit Joannes Degorris, consiliarius et medicus regius.—Ex typographia Rob. Stephani. M. DC. XVII._

ÉPITRE A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.

MONSEIGNEUR,

_Je rends grâces à Dieu de celle qu'il me fait que je puis voir ce premier jour de l'an borner si heureusement le cours de votre enfance, et commencer à vous mettre en dépôt entre les mains de la vertu, pour vous montrer et vous apprendre parfaitement à connoître ses voies; jour souhaité et qui remplit déjà toute la France d'espoir et d'allégresse, vous voyant, ce lui semble, renaissant à vous même, renaître encore une fois pour son salut et sa conservation. Ce desir naturel de savoir tout, qui est en vous, votre bon sens et ferme entendement reconnus de chacun, et ces germes de piété, d'équité, de prudence, de valeur et d'humanité, dont la nature a jeté la semence à pleine main dans le fond de votre âme, font croire assurément qu'il vous sera facile de satisfaire à cette espérance publique; et même quand en suite de ces bons mouvemens vous aurez à toute heure devant les yeux, pour le patron de votre vie, les actions vertueuses et faits illustres de Sa Majesté, qui se promet aussi de vous qu'à l'avenir vous serez le support de son âge, et à jamais, comme vous êtes maintenant, la joie de son cœur et sa consolation, l'une des fins plus desirées de ses travaux; et l'autre, de vous rendre si accompli qu'elle puisse recevoir ce contentement de se voir en ses jours bénite en sa postérité; et vous estimé, au jugement de tout le monde, un fils digne d'un si bon père, digne et capable successeur des triomphes et des vertus d'un si grand Roi. Sa Majesté vous a donné des personnages élus par elle-même pour vous servir en cette action; et si elle n'a point désagréable, ne vous aussi, le seul zèle de ceux qui tâcheront d'y prêter la main et de contribuer ce qu'ils auront de plus exquis des acquêts de leur industrie, j'oserai espérer que le mien ne sera pas désavoué, s'il est jugé par ses qualités, ainsi que la nature et le devoir les ont gravées bien avant en mon âme, depuis l'heure et le point de votre naissance jusques à ce jour d'hui, que j'ai eu ce bonheur de rendre à votre personne le très-humble service où je suis obligé par cette charge, dont il a plu au Roi d'honorer ma fidélité. Et si ce petit ouvrage, que je vous offre, peut trouver grâce devant vos yeux_, MONSEIGNEUR, _je vous supplie très-humblement de me faire l'honneur qu'il soit reçu de vous seulement pour un témoignage tissu par cette même affection qui m'a fait du tout employer le temps à ce que j'en ai dû à la conduite de votre santé, et puis le peu de reste à ce recueil de ce que j'ai pensé qui pourroit être à l'aventure aucunement utile pour avancer ces vertus héroïques qui font, en si bas âge, déjà reluire d'un si beau feu votre esprit excellent, estimant que de vous servir en cette façon c'étoit servir Sa Majesté, à laquelle, comme nés ses sujets, nous devons tous notre première obéissance_.

_Or_, MONSEIGNEUR, _je prie Dieu qu'il lui plaise de tellement bénir en vous ce jour de bon augure, que vous puissiez, croissant en âge, croître pareillement en toutes sortes de perfections, et vous donnant jusques au comble des largesses du ciel, de vous favoriser du cours d'une très longue et très heureuse vie, pour le bonheur de votre siècle, le bien de ce royaume, et l'assurance de l'empire chrétien_.

_A Paris, ce premier jour de janvier mil six cens neuf._

_Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur_,

HEROARD.

Première matinée.

Au temps que le Roi séjournoit à Saint-Germain-en-Laye, y prenant quelques jours de ceux-là qu'il employe continuellement aux plus grandes affaires de son État, pour les donner à sa santé, usant à cet effet, par l'avis de ses médecins, des eaux portées des fontaines de Pougues, il m'advint un matin de sortir plus tôt que je n'avois accoutumé, hors du vieil château, où je logeois à l'heure, pour m'en aller au parc prendre le frais de l'air, en attendant que Monseigneur le Dauphin fût éveillé. Or, comme je fus arrivé à la chapelle de cette belle et grande allée où est le jeu de pale-mail, j'avise le Roi qui avoit achevé de boire et commencé de se promener; moi, ne voulant être apperçu, desireux d'achever tout seul mon entreprise, je me glisse à travers le bois, sur la main droite, dans un sentier qui côtoyoit d'assez loin cette allée, où je pensois ne pouvoir être vu que des arbres et des oiseaux. Mais ainsi comme la solitude et le silence de ce chemin étroit, couvert de toutes parts, commençoit à ouvrir la porte de mon imagination et à l'attirer sur la variété des sujets de discours qui tombe d'ordinaire en celle des courtisans, j'entends sur ma main gauche je ne sais quelle voix qui sembloit s'adresser à moi, où, retournant ma face, je vois un chevalier des deux ordres du Roi, et m'étant approché plus près de lui, je reconnus que c'étoit M. de Souvré, lequel, m'appelant par mon nom: Où allez vous, dit-il, ainsi vous égarer, en fuyant la rencontre de tant de gens d'honneur qui eussent ce matin fort desiré la vôtre, pour entendre par votre bouche des nouvelles de Monseigneur le Dauphin? C'est ce desir qui m'a fait éloigner du Roi, qui se promène au pale-mail, pour vous trouver en tête, vous ayant apperçu de loin prendre parti vers cet endroit; je vous prie de m'en vouloir apprendre. Si en cela je romps ou retarde votre dessein, la qualité de mon desir me servira d'excuse.

L'AUTEUR. Monsieur, je ne m'étois pas ce jour d'hui promis tant de bonheur, comme j'en reçois à cette heure en votre compagnie, par ma bonne fortune, que je fuyois sans y penser, ainsi que vous pouvez connoître; et ne suis pas si mal appris de penser seulement que vous ayez besoin d'excuse en une chose qui dépend nuëment de mon devoir, puisque le Roi a fait choix de votre personne pour la conduite de son Dauphin, lorsque sortant du joug des lois de la nature, l'âge l'aura rendu capable de recevoir celui des bonnes mœurs et de la doctrine. Il a dormi de bon repos toute la nuit, au rapport de ses femmes de chambre, qui l'ont veillé. Je l'ai vu et laissé dormant fort doucement, il n'y a qu'une demi-heure.

SOUVRÉ. Mais dites-moi, je vous prie, si vous en avez le loisir, que jugez-vous de sa santé, et quelle est sa température? Pource que j'ai autrefois entendu des médecins, qui discouroient ensemble de la diversité des complexions des hommes, tenir pour maxime en leur art, que celles de l'esprit suivent celles du corps, et qu'il est impossible ou malaisé de les changer que par une longue, assiduelle et contraire habitude.

L'AUTEUR. Il est vrai, on le tient ainsi en la médecine; j'aurai, à mon avis, assez de temps pour y avoir là dessus peu de choses à dire. Il est né de complexion sanguine, mêlée de colère, le sang surmontant celle-ci, et d'un mélinge si proportionné qu'il nous fait espérer en lui, avec la santé, la longueur de la vie. Quant à l'extérieur, son corps est si parfaitement formé que si vous le considérez en toutes ses parties, du sommet de la tête jusques aux pieds, il ne s'en peut marquer aucune qui se démente; et, quant à moi, il faut que je confesse de n'avoir jamais vu un corps si accompli, y ayant reconnu et la vigueur de l'esprit et la force du corps, aller du pair ensemble.

SOUVRÉ. Je m'éjouis infiniment de l'assurance que je reçois de la santé et force naturelle d'une personne si nécessaire à cet État, dès l'heure et le moment de sa naissance, jugeant par tant de circonstances que Dieu le nous a donné tel pour s'en vouloir servir longtemps à l'avenir à notre bien, à la commune utilité et au repos de l'empire chrétien. Mais vous l'avez jugé colère, cela ne me contente point.

L'AUTEUR. Lorsque j'ai dit qu'il est de nature colère, j'en ai parlé en médecin, non en philosophe moral ou théologien. Les médecins considèrent quatre parties en la masse du sang: l'aqueuse, la mélancolique, la colérique, et celle-là qu'ils nomment proprement sang. De telle sorte qu'ayant jugé Monseigneur le Dauphin être sanguin, colère de sa température, j'ai voulu dire que le sang proprement dit surmonte en quantité les autres, et la colère après; et entendre par la colère, la partie de toutes la plus chaude, sèche et légère, laquelle donne de sa nature la promptitude, et aiguise le sang, tout ainsi que le sang sert de frein et de bride pour retenir, par une douce et modérée qualité, les bouillons effrénés de cette briève et ardente furie. Et par ainsi vous pouvez voir comme de cette couple de qualités d'humeurs si différentes, il en sort une complexion telle que l'on peut souhaiter pour l'entière santé d'un corps et la bonté d'un entendement; le sang se trouvant en la masse le maître seul de ses autres parties, ne faisant que des simples et des niais; l'humeur aqueuse seule, que des stupides et des lourdauds; la mélancolique, que des tristes et des sauvages, fuyant toute humaine société; et la colère que des fols, des furieux et des insensés. C'est pourquoi vous devez prendre à bien lorsque j'ai dit la colère avoir part en sa température.

SOUVRÉ. Me voilà plus satisfait que je n'étois, en ce que vous me faites voir tout le contraire de ce que je tenois pour imperfection, n'ayant représenté le naturel d'un Prince qui doit être doux et capable de recevoir avec facilité les impressions telles qu'on lui voudra donner en son bas âge, pour être à l'avenir, étant homme parfait, et lors le sang se ressentant un peu de la mélancolie, un Prince bon et doux, sage, prudent et courageux ensemble, ayant fortifié sa bonté naturelle par bons et saints enseignemens. C'est en quoi je joindrai à l'honneur que je tiens du Roi, de m'en donner la direction durant sa première jeunesse, la grâce spéciale que je reçois de Dieu, d'avoir à cultiver une si bonne terre, j'espère qu'il m'y assistera de telle sorte que tout le monde connoîtra par mes déportemens que Sa Majesté ne s'est point abusée d'avoir sû faire élection de ma fidélité, et reconnoître que j'ai pu la servir en une charge de si grande importance. Vous direz que je suis trop curieux de demander à quel âge il sera sevré, et toutes fois je vous prie de me le dire, et ce que vous en pensez, pour autant que je crois que votre opinion pourra être reçue parmi celle des autres.

L'AUTEUR. J'estime que vingt mois ou deux ans au plus suffiront pour le lait; son corps étant d'une telle venue que ce temps-là passé, il ne feroit que se fondre et s'amaigrir, ayant besoin alors d'une plus forte et plus solide nourriture.

SOUVRÉ. Quand il sera sevré, pensez-vous qu'il demeure longtemps entre les mains des femmes?

L'AUTEUR. Je n'en sais rien; c'est chose qui dépend du bon plaisir du Roi.

SOUVRÉ. Mais quel en seroit votre avis?

L'AUTEUR. L'âge à deux ans est par trop tendre pour lui ôter les femmes, qui se connoissent mieux et sont beaucoup plus propres que les hommes à traiter les enfans; voilà pourquoi il seroit nécessaire, ce me semble, de l'en faire servir encore; et ayant dit ci-dessus que le corps et l'esprit sont en lui d'une force égale, qu'il fût aussi donné à ce dernier un aliment de sa portée, mettant auprès de sa personne une Dame honorable et de qualité, instruite à la vertu, nourrie aux bienséances de la Cour, et entendue aux autres qui s'observent entre les Grands, et suffisante pour lui donner les premières façons jusques à l'âge de six ans, car lors, ou je m'abuse extrêmement, vous lui ferez goûter aisément les vôtres, se trouvant plus propre et la cire assez molle pour les recevoir telles que bon vous semblera.

SOUVRÉ. Jugez-vous qu'à cet âge-là il soit d'entendement capable et de corps assez fort pour supporter la peine et se donner la patience qu'il faut avoir à recevoir l'instruction? Pour ce que j'ai toujours ouï dire qu'il n'y falloit contraindre les enfans paravant l'âge de sept ans.

L'AUTEUR. Il n'est pas nécessaire de se tenir précisément à ce terme-là; la capacité qui se trouve aux enfans en doit faire la règle. Monseigneur le Dauphin à l'âge de six ans sera plus avancé que plusieurs autres ne seront pas à sept, ne possible à huit. C'est une opinion des folles mères, qui perdent leurs enfans en craignant de les perdre, sous excuse de leur foiblesse; j'estime que dès lors qu'un enfant sait parler, connoître et discerner tout ce que l'on lui montre, il est capable d'instruction, et pourtant il lui faut alors en premier lieu industrieusement apprendre à craindre et obéir; car par l'obéissance on lui fera goûter avec plaisir la douceur des enseignemens dont on voudra l'accompagner pour le conduire à la vertu, et plus facilement on le détournera des choses contraires. Ce sera du devoir de cette Dame qui aura charge de sa première enfance.

SOUVRÉ. Que lui peut-elle apprendre en ce commencement?

L'AUTEUR. La pâte de cet âge est si maniable qu'elle prendra toutes et telles formes qu'il lui plaira; mais pour ce que naturellement nos inclinations nous font pencher au vice plutôt qu'à la vertu, elle le doit sur toutes choses duire à fort aimer ce que l'on nomme Bien, et avoir en horreur pareillement ce qu'on appelle Mal; et lui donner la teinture si bonne de ce premier que les impurités de l'autre ne la puissent déteindre.

SOUVRÉ. Par quelle voie?

L'AUTEUR. Il faut, ce dit-on, bégayer avec les petits enfans, c'est-à-dire s'accommoder à la délicatesse de leur âge, et les instituer plutôt par la voie de la douceur et de la patience que par celle de la rigueur et précipitation, car ici:

_Patience Passe science_;

récompensant à propos le bien fait par quelque libéralité conforme à son mérite, et châtiant le mal en telle sorte qu'elle leur donne une petite honnête honte de l'avoir fait; plutôt que trop de crainte du châtiment. Après, comme en jouant, il faut élever ces esprits plus haut, leur faisant admirer les choses qui surpassent nos sens, parlant souvent à eux de Dieu, et, leur montrant le ciel, leur faire entendre que c'est lui qui l'a fait, et créé toutes les choses qui se présentent à leurs yeux, et tout par le menu. Que Dieu est tout bon, tout sage, le père, le maître et le roi de tout ce qui se voit au ciel et sur la terre; qu'il nous a mis trétous au monde pour l'honorer et le servir selon sa volonté et non à notre fantasie; nous y laisse tant qu'il lui plaît, nous en retire quand bon lui semble; qu'il aime et donne tout aux bons enfans et bien obéissans, et à la fin les met en paradis, où il les loge avec les anges; châtie les mauvais et désobéissans, et s'ils ne veulent s'amender, après la mort les envoie en enfer avec les diables, qui les tourmentent éternellement. Que le ciel, où ils voyent le soleil, la lune et les étoiles, est la maison et le palais où Dieu habite; et que Dieu est si grand et notre esprit si petit qu'il ne sauroit comprendre sa grandeur; qu'il est immortel et que le monde doit finir. L'admiration de telles ou semblables choses engendrera en leur entendement une certaine crainte, laquelle peu à peu fera prendre racine à ces premières graines de piété que vous aurez semé en cette nouvelle terre; si bien qu'en peu de temps elle se verra forte pour se parer contre l'injure et l'inclémence des saisons, c'est-à-dire contre les vices et la corruption naturelle des hommes. Il importe beaucoup à ce que les vaisseaux encore neufs soient abreuvés tout du commencement d'agréables liqueurs et de suave odeur, d'autant que les premières impressions y demeurent aussi longtemps comme ils ont de durée; mais plus encore faut-il avoir ce soin quand c'est pour élever les jeunes princes, donnés du ciel pour servir de lumière et commander dessus toute la terre.

SOUVRÉ. A ce que je puis voir, vous voulez de bonne heure en faire des théologiens?

L'AUTEUR. Oui; il est bien raisonnable qu'ils connoissent et reconnoissent tout le premier celui qui leur donne la vie et la possession de tout cet univers fait et formé pour eux. Et pour ce faire il me semble à propos de leur dresser certaine forme de prières, pour les dire soir et matin, afin d'apprendre, par cette accoutumance, à se ressouvenir de l'hommage qui lui est dû par eux, comme à leur Seigneur dominant, et de les instruire en la créance qu'il faut avoir de lui et de celle qu'ils ont à retenir de ses commandemens; à celle fin qu'étant ainsi appris ils ne se puissent égarer de cette droite voie, laquelle conduit les hommes à la vie éternelle.

SOUVRÉ. Ne faut-il pas en même temps leur apprendre à lire et à écrire?