Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)
Part 16
_Le 18, vendredi._—Il va au Plessis, où, dans la basse-cour, il joue à la balle forcée, puis s'amuse à conduire son petit carrosse avec deux de ses six petits chevaux fauves, les fait tourner autour d'un puits couvert en ardoises et d'une grosse balle de plomb sur de vieilles charpenteries. En conduisant ce carrosse, il s'amuse à regarder le sieur de Liancourt, son premier écuyer, qui s'amusoit à en conduire un autre; la flèche va donner et heurter l'un des piliers de la charpenterie si fort qu'elle tombe et le comble sur un des chevaux qui étoit à droite, qui se trouva enseveli dessous, et le Roi se jeta dextrement au côté gauche du carrosse, si dextrement qu'il se garantit du danger avec la grâce de Dieu et fut recueilli par le capitaine la Tour, Corse de nation et l'un de ses ordinaires; car sans cela il se trouvoit dessous la ruine. Soudain, sans apparence d'étonnement, il se jeta à terre en disant: _Ce n'est rien_.
_Le 23, mercredi._—Il va au conseil, tenu sur la dernière résolution des articles de la conférence, portés et remportés par M. de Pontchartrain, secrétaire d'État. Le soir il s'amuse à faire et à écrire lui-même un rôle de capitaine de carabins.
_Le 24, jeudi._—Il va jouer au palemail, joue quatre parties contre M. le chevalier de Vendôme. Le soir il s'amuse à faire les exercices des gens de pied.
_Le 27, dimanche._—Entretenu avec M. d'Elbeuf, qui lui représentoit le contentement qu'il avoit à la guerre, et de se voir à la tête d'une armée de trente mille hommes, le Roi dit: _Oui pour un prince_. Il se parloit alors de la paix avec le prince de Condé.
_Le 5 avril, mardi._—Il va chez M. de Luynes, où dînoit M. de Souvré, y mange des poulets lardés, boit très-bien et à diverses fois de l'hypocras tout pur. Il retourne, après la chasse, en haut du château, à la chambre de M. de Luynes, où il a goûté, part d'Amboise et arrive à Tours à sept heures, chez la Reine sa mère.
_Le 7, jeudi._—Il fait cardinal de Lorraine l'archevêque de Reims[254].
[254] Louis de Lorraine, fils de Henri _le Balafré_, tué à Blois; né le 22 janvier 1575, archevêque de Reims après son oncle, mort le 21 juin 1621; il eut plusieurs enfants de Charlotte des Essarts, depuis femme du maréchal de l'Hôpital.
_Le 9, samedi, au Plessis._—Il achève son fort, et y fait venir des petits canons tirés par des chiens, l'un desquels fait difficulté de passer outre sur une planche qui faisoit du bruit. Il le bat rudement et en colère; l'ayant quitté, le reprend: le chien passe sans difficulté; lors il dit froidement et de façon sérieuse: _Voilà comme il faut traiter les opiniâtres et les méchants_, et, lui donnant du biscuit, _et récompenser les bons, les hommes aussi bien que les chiens_.
_Le 14, jeudi._—Sur les trois à quatre heures les Reines le viennent voir; il leur fait voir son fort, dont il n'avoit pas bougé, encore qu'il eût fort plu et grêlé, s'étant mis à couvert sous une table qu'il y avoit fait porter et élever. Son humeur étoit infatigable.
_Le 16, samedi._—Il va au conseil, donne audience à l'ambassadeur du duc de Neubourg, revient à son fort, fait toutes sortes d'exercices. La Reine sa mère y vient; il tire et salue à son arrivée, y donne lui-même le morion à M. le duc d'Elbeuf.
_Le 18, lundi._—A sept heures et demie soupé, et la Reine avec lui; c'est la première fois qu'ils ont mangé ensemble. Il ramène la Reine en sa chambre, revient en la sienne à huit heures trois quarts[255].
[255] Le Roi et la Reine mère vont à Amboise et à Blois, à cause de la maladie qui régnait à Tours.
_Le 20, mercredi._—Il va chez M. de Luynes, qui donne à dîner à la compagnie, y fait ripaille et donne sur l'hypocras assez mal trempé. A trois heures et demie il va au clos, où le sieur de Luynes donne la collation au Roi et à la Reine. Il va, il vient, il travaille fort, et passe trois fois la rivière à pied, sans s'essuyer ni sécher; le soir il s'amuse à faire jeter des fusées sur la terrasse par ses fenêtres.
_Le 21, jeudi._—Il arrive à Blois; à cinq heures la Reine arrive, et le vient voir dans sa chambre, accompagnée de la Reine sa mère.
_Le 28, jeudi._—Il entre dans une colère extrême de ce qu'on lui avoit dérobé sa linotte extrêmement brune, a opinion que c'étoient quelques Espagnoles qui étoient à la Reine; fait rouler son petit canon par le cabinet pour leur faire du bruit, et dit que, n'étoit la crainte d'éveiller la Reine sa mère, qu'il le tireroit contre la porte de la chambre, qui étoit celle même de son cabinet; envoie acheter un cadenas et l'attache à la porte.
_Le 29, vendredi._—Il va à l'assemblée à Burie, où il a dîné. Il se met à jouer aux cartes, à cause de la pluie et de la grêle.
_Le 1er mai, dimanche._—Il va à la chambre de la Reine sa mère, où messire Nicolas Brulart, fait chancelier de France par le feu Roi, remet les sceaux entre les mains du Roi[256]; il n'y avoit qu'eux trois, ayant fait sortir tous ceux qui étoient dedans.
[256] Il avait été fait garde des sceaux en décembre 1604, et devint chancelier, le 10 septembre 1607. Il les reprit le 23 janvier 1623 et les rendit le 2 janvier suivant. Il mourut au château de Sillery, près de Reims, le 1er octobre 1624. Il eut pour successeur Guillaume du Vair, qui ne garda les sceaux que peu de mois et devait ses disgrâces au maréchal d'Ancre.—On prétend qu'en rapportant les sceaux le chancelier Brulart fit pleurer le Roi, en lui exprimant ses regrets.
_Le 8, dimanche._—Il arrive à Fontainebleau à onze heures; à cinq heures la Reine arrive; il la reçoit, la mène en sa chambre et à la salle du bal.
_Le 16, lundi._—Il quitte Fontainebleau, dîne à Bourg-la-Reine, y trouve la Reine, s'habille, se pare; botté, il monte à cheval sur _Soleil_, son beau cheval et celui du feu Roi, voit un bataillon de dix mille hommes parisiens qui étoient venus au-devant pour le recevoir. M. de Liancourt, premier écuyer et gouverneur de Paris, et M. Miron, prévôt des marchands, lui disent seulement: «Que Sa Majesté soit la bien venue!» Il entre à Paris à sept heures et demie, va à Notre-Dame, où le clergé le reçoit et une partie du parlement; rend grâces à Dieu, remonte à cheval, arrive au Louvre à huit heures, chez la Reine sa mère. Le soir il fait sceller en sa présence la commission de garde des sceaux pour M. du Vair, et en reçoit le serment.
_Le 20, vendredi._—Il va courir un chevreuil aux Tuileries, avec ses petits chiens. A neuf heures le duc de Mayenne lui fait la révérence, la face pâle; les ducs de la Trémouille, de Bouillon présents. M. de Mayenne, portant la parole, lui dit: «Sire, nous venons nous jeter entre vos bras, suppliant très-humblement Votre Majesté de croire que nous sommes ses très-honorés, très-obéissants et très-fidèles sujets.»—_Venez, soyez les bienvenus, je suis bien aise de vous voir_; et soudain il change de propos en disant: _Je courrai un chevreuil_.
_Le 22, dimanche._—Il va à la messe à Bourbon, revient en la grande galerie, où il touche mille soixante-six malades. La Reine le voit pour la première fois.
_Le 26, jeudi._—Il va à Issy, voir l'une des maisons de feu la reine Marguerite, qu'il avoit achetée.
_Le 29, dimanche._—Il va au sermon à Saint-Germain-l'Auxerrois, où il avoit fait présenter le pain bénit, le matin, à la première messe.
_Le 6 juin, lundi._—M. le maréchal d'Ancre arrive revenant d'Amiens, le salue; le Roi le fait mettre dans son carrosse à Neuilly, et arrive à Paris à sept heures chez la Reine sa mère; puis il va chez la Reine.
_Le 7, mardi._—Il donne audience à messieurs du parlement et à l'ambassadeur de Malte. Il va aux Tuileries, y court à pied un chevreuil, à outrance.
_Le 8, mercredi._—Il va chez la Reine sa mère, puis chez la Reine, enferme à la clef les femmes espagnoles, pour avoir, le soir précédent, ôté les clefs des coffres à Louise, fille de sa nourrice.
_Le 14._—A midi il donne audience à la cour de parlement, en corps, faisant plainte de ce que les prisons du grand Châtelet avoient été rompues par le comte de Vitry, capitaine des gardes, la nuit, et en avoit enlevé le sieur de Beauvau, accusé et convaincu de fausse monnoie[257].
[257] Le sieur de Beauvau était fils d'un gentilhomme lorrain, qui eut la tête tranchée aux grands jours, à Poitiers. Defontis, lieutenant criminel, le saisit et le mit au Châtelet; le Roi donna un ordre à M. de Vitry pour l'en retirer; le geolier refusa, et à minuit Vitry alla avec des gardes forcer l'entrée. Beauvau fut gracié, et le parlement en fut pour ses plaintes.
_Le 17, vendredi._—Il va à la foire du Landit, à Saint-Denis.
_Le 19, dimanche._—Il va à Saint-Germain-en-Laye; Monsieur, son frère, dîne avec lui. Il lui donne de ses viandes avec un soin et action de père.
_Le 20, lundi._—Il va au parc, et, à l'exemple de quelques-uns de ses petits gentilshommes, quitte son pourpoint, se coiffe de son mouchoir, débride et desselle son cheval, lui donne à manger du foin nouveau pris dans le pré, tout cela par galanterie.
_Le 26, dimanche._—Il reçoit en sa chambre, à cinq heures et demie, le comte d'Auvergne sortant des prisons de la Bastille après douze ans; le genou en terre, il lui demande pardon. Le Roi le veut faire lever, il ne veut point; le Roi lui dit: _Vous avez failli deux fois; je vous pardonne_; le comte lui demande une épée, le Roi la lui donne.
_Le 1er juillet, vendredi._—La Reine ce jour, pour la première fois, se fait servir à la françoise.
_Le 4, lundi._—Il va à la rue de Jouy, chez M. de Fourcy, intendant des bâtiments, où il a goûté; puis va à Saint-Gervais, où il a posé la première pierre du portail de l'église[258].
[258] Élevé sur les dessins de Salomon de Brosse, architecte général des bâtimens du Roi et de la Reine mère. C'est par erreur que l'on donne à cet architecte le prénom de Jacques.—_Voy._ A. JAL, _Dictionnaire critique de biographie et d'histoire_, page 285.
_Le 8, vendredi._—La Reine vient pour la première fois à Saint-Germain-en-Laye trouver le Roi, qui y étoit depuis le matin; elle étoit avec la Reine mère.
_Le 9, samedi._—Il mène la Reine aux grottes pour la première fois, y fait mouiller quelques Espagnoles et Espagnols. Il se va promener, fait jeter des fusées, va à la rivière; on le rencontre presque toujours courant sans se lasser; il avoit chaud et étoit sur les dents.
_Le 11, lundi._—Il va à l'assemblée à Joyenval, en passant par le bourg de Saint-Germain.
_Le 13, mercredi._—Il va à l'assemblée à Maisons, où il dîne, va courir un cerf à cheval, le réduit à non-plus, et s'il eût eu un cheval frais, il l'eût tué, l'ayant couru plus de trois cents pas l'épée à la main. Il court plus de trois heures, va aux toiles, va à Chambourcy, où il a goûté. Le soir il va chez la Reine sa mère.
_Le 15, vendredi._—LL. MM. quittent Saint-Germain.
_Le 18, lundi._—Il va au logis du sieur de Maisonnette, capitaine du jardin des Tuileries, où il fait la cuisine, va au conseil ensuite.
_Le 20, mercredi._—Ce jour, avant midi, le corps de Marguerite de Valois, dernière du nom, appelée la Reine Marguerite, fut enlevé de la chapelle qu'elle avoit fait édifier derrière sa maison, au faubourg Saint-Germain, sur la rivière, et porté à Saint-Denis, accompagné seulement de deux archers de la garde du corps du Roi. Les moines faisoient difficulté de le recevoir, craignant que ce ne fût une feinte, à cause du peu de compagnie; enfin il fut reçu et mis dans la chapelle des Valois, que la reine Catherine de Médicis a fait construire, où son corps a été mis, et celui du roi Henri III.
_Le 27, mercredi._—Le prince de Condé arrive à Paris après la paix; à six heures il arrive au Louvre; on ne l'attendoit que le jour suivant. Le Roi va chez la Reine mère, et il le trouve chez la Reine[259]. Le soir il va chez la Reine sa femme.
[259] Héroard a laissé ici une ligne en blanc.
_Le 28, jeudi._—Le Roi va chez la Reine mère, M. le Prince y vient; le Roi s'y trouve mal, étourdi par la grande chaleur qu'il faisoit dans la chambre de la Reine. A quatre heures il va chez la Reine sa femme, qui lui avoit préparé la collation, ne y touche point en tout; mais se couche et se repose. A quatre heures et demie il se trouve mieux, va aux Tuileries, y court un faon de biche avec ses petits chiens.
_Le 1er août, lundi._—Il va chez le Gaignier, faiseur de litière de la Reine, en la rue de la Croix du Tiroir, pour voir passer l'ambassadeur d'Angleterre; envoie querir des confitures sèches par le marquis de Mortemart, en a beaucoup mangé. A six heures trois quarts, milord de Haïes, ambassadeur d'Angleterre extraordinaire, arrive fort paré et bien accompagné, et, passant par le Pont-Neuf, va loger à l'hôtel de la reine Marguerite, au faubourg Saint-Germain.
_Le 7, dimanche._—Vêtu et paré à cinq heures, en sa chambre, il donne audience au milord de Haïes, ambassadeur pour se réjouir de son mariage[260].
[260] Jacques Hay, baron de Saley, comte de Carlisle; il venait aussi entretenir le Roi d'un projet de mariage entre le prince de Galles et Madame Christine.
_Le 9, mardi._—Il va au manége, où se trouve l'ambassadeur d'Angleterre.
_Le 1er septembre, jeudi._—Sur les onze heures, M. le prince de Condé fut arrêté en la chambre de la Reine mère, venant du conseil, par M. de Thémines, lui disant que c'étoit par commandement du Roi; sur ce que M. le Prince lui demanda s'il l'osoit bien entreprendre, il le mène en bas, au logement neuf, que la Reine mère avoit fait accommoder pour elle-même. Gardé par M. d'Elbène, commandant de la compagnie des chevau-légers de Monsieur, avec une douzaine de ses compagnons[261]. Le Roi ne veut pas dîner.
[261] La Reine mère fit arrêter le prince de Condé parce qu'il continuait ses menées et menaçait de reprendre les armes.—_Voy._ tous les détails dans le Journal d'Arnauld d'Andilly, p. 194 et 195.—Ce jour-là le Roi reçut la cour souveraine, le prévôt des marchands et les ambassadeurs, pour leur expliquer la cause de cette mesure.
_Le 2, vendredi._—Il s'amuse à faire la garde lui-même, se couche sur la paillasse, s'endort. Descluseaux, qui faisoit le caporal, l'éveille, le tire par les pieds hors de la paillasse, le met en sentinelle, où il se rendort. Descluseaux le y trouve, le met en prison; ce fut en son lit.
_Le 7, mercredi._—A onze heures il monte à cheval, accompagné de la Reine sa mère, et va au Palais, où il parle en ces termes: _Messieurs, vous saurez par monsieur le garde des sceaux les raisons pour lesquelles je suis venu m'asseoir en ce lieu._—C'étoit sur l'emprisonnement de M. le Prince.
_Le 14, mercredi._—Il fait chevalier de l'accolade l'ambassadeur de Venise, qui prenoit congé pour s'en retourner.
_Le 27, mardi._—Il va chez la Reine sa mère, où il voit danser un ballet à la Reine.
_Le 8 octobre, samedi._—Ce matin courut un faux bruit que M. de Vendôme ou M. de Bouillon avoit été tué; quelqu'un le disant devant lui avec semblant de joie, le Roi dit froidement et sérieusement: _Je ne me réjouis pas de la mort d'autrui_.
_Le 16, dimanche._—Il va chez la Reine tout élangouri, va à la chapelle de la Tour, puis chez la Reine sa mère, revient à midi fort gai et tout changé, et me dit que la Reine sa mère lui avoit dit qu'il prendroit médecine demain matin, et qu'il y étoit tout résolu puisque c'étoit avec un lait d'amandes, comme j'avois accoutumé de les lui faire prendre, et qu'il y avoit quatre jours qu'il sentoit du mal, mais ne l'osoit dire, de peur de prendre une médecine noire.
_Le 19, mercredi._—Il va le soir à la comédie françoise.
_Le 22, samedi._—Il va chez la Reine sa mère, la trouve à table qui dînoit, y a mangé beaucoup de pain de Mlle de Vendôme, seul et avec de la bouillie de la Reine. Il va à la plaine de Grenelle, puis revient chez sa mère et chez la Reine.
_Le 27, jeudi._—Le soir il recorde son ballet[262].
[262] Même mention pour le jour suivant.
_Le 31, lundi._—Il étoit malade, dit qu'il sent ses pieds comme s'il les avoit enflés, se plaint de la colique; bu de l'eau cuite avec du julep rosat, mis une éponge abreuvée de décoction sur sa douleur. Un quart d'heure après je l'entends râler et ronfler fort haut, j'y accours; je le trouve la bouche en bas, contre son bras, je le lève, le porte en terre, et le doigt en la bouche pour lui ouvrir les dents, tant que le sieur de Piolive lui met le manche de son couteau en la bouche; perd les sens; vin, eau-de-vie, promené, eau-de-vie, toujours promené; l'accès dure environ un demi quart-d'heure; remis au lit; c'étoit une convulsion. A huit heures soupé en présence de la Reine sa mère.
_Le 1er novembre, mardi._—Il est saigné pour la première fois, à la basilique du bras droit, par Ménard, chirurgien de la Reine sa mère.
_Le 2, mercredi._—Il continue à se plaindre, est entretenu par des contes que lui fait sa nourrice, se fait changer de lit.
_Le 5, samedi._—Levé en robe et en bottines, il va faire lever M. de Luynes au cabinet, et se couche sur son matelas, où il s'amuse sans dormir jusques à près de trois heures, se plaint en se couchant, disant: _Je ne saurois dormir, je vois bien que je rêve_; soudain il s'endort jusques à une heure après minuit.
_Le 9, mercredi._—Levé en robe, il promène un peu. Remis au lit, il s'amuse à écrire lui-même le ragoût des mauvais bouffons de la cour.
_Le 10, jeudi._—Sa première sortie; il va par la galerie aux Tuileries, puis chez la Reine et chez la Reine sa mère; va en son cabinet des armes.
_Le 22, samedi._—Il va en la grande galerie, accompagné d'un exempt des gardes, du sieur de Mataret, gouverneur de la ville et château de Foix, et d'un autre. Regardant à tout s'il étoit suivi, il se met assez avant en l'une des fenêtres qui regardoit sur la rivière, quand le maréchal d'Ancre entra, accompagné de plus de cent personnes, et s'arrêta aussi à une des fenêtres sans aller vers le Roi, se faisant faire la cour par tous, tête nue; mais il savoit bien que le Roi étoit là, car on lui avoit dit, l'ayant demandé en la chambre. Il s'en va aux Tuileries, le cœur plein de déplaisir.
_Le 27, dimanche._—Il monte en la chambre du sieur de Luynes, où il s'habilla de l'habit et pantalon qu'il devoit porter à son ballet. Ce ballet fut le premier qu'il dansa étant Roi. A six heures un quart il soupe avec les onze qui étoient de son ballet avec lui. Il se met au milieu de la table. Il s'amuse à railler premièrement à table avec la compagnie, peu après se met sur le lit où il s'endort doucement environ deux heures. Éveillé en sursaut, en colère, demandant son épée pour combattre Abimélech, et crioit: _Ça, ça! Abimelech_;[263] il se prit à rire. Dansé à onze heures trois quarts son ballet, sa musique s'étant fait attendre deux heures, ce dont il étoit fort fâché. L'entrée étoit de Pantalon; il en étoit. Il dansa son ballet extrêmement bien, alla prendre la Reine, la mena danser aux branles et se retira à deux heures et demie après minuit.
[263] En rêvant à Abimélech, le Juge féroce d'Israël, le Roi est peut-être encore sous l'impression du _déplaisir_ que lui a laissée, quelques jours avant, l'insolence du maréchal d'Ancre.
_Le 2 décembre, vendredi._—Il va chez la Reine à sept heures du soir, et y joue à divers jeux jusqu'à neuf; il chante souvent des psaumes le soir.
_Le 5, lundi._—Il va à la chasse aux plaines du Roule, où il monte à cheval; vole le cochevis qui se sauve dans un grenier, où il monte par une échelle et sa troupe aussi, y font des embûches, et prennent l'oiseau qui se sauve dans son chapeau. Il revient chez la Reine et chez sa mère. Le soir il va encore chez la Reine; en se couchant il chante des Noëls.
_Le 12, lundi._—Il va chez la Reine et chez la Reine sa mère, fort blême, revient et me dit qu'il avoit failli à tomber chez sa mère, s'il ne se fût appuyé.
_Le 15, jeudi._—Il entre en carrosse et s'en va aux Ternes, qu'il avoit achetés. Le soir il revient en sa chambre où il fait danser un ballet que la Reine faisoit faire à ses filles. Il va chez la Reine sa mère, où il voit encore danser.
_Le 18, dimanche._—Il va à Courcelles, près du pont de Neuilly, qu'il vouloit acheter du sieur Galand, avocat au parlement.
_Le 19, lundi._—Impatient pour aller à Courcelles, il y fait porter des mousquets pour un fort qu'il y vouloit faire bâtir; il fut d'abord en toile cirée et en bois.
_Le 20, mardi._—Il vient dans la galerie, ayant mandé à venir tous les colonels, capitaines, lieutenants, enseignes et quarteniers pour les assurer de sa volonté, contraire à ce que, par bruit commun, on leur faisoit croire qu'il les vouloit désarmer; il va chez la Reine après.
_Le 22, jeudi._—Impatient pour aller à sa maison de Courcelles, à midi il entre en carrosse. Arrivé à Courcelles, il monte sur la butte, où il avoit fait un fort; il n'y avoit que la charpenterie qu'il avoit fait couvrir d'une toile cirée, en attendant l'ardoise. Il s'arme d'un corselet et d'un morion, et d'une pique. La Reine y étoit venue; elle y monte et le trouve en faction; il lui donne la collation après lui avoir fait voir tout l'ordre de la garde du fort, revient à cinq heures à cheval chez la Reine sa mère.
_Le 23, vendredi._—Il monte au cabinet des armes, où il s'amuse à des modèles de quelques machines pour tirer et pour hausser, que l'on y montroit. Il va après chez la Reine sa mère, où il donne audience à un Turc portant des lettres du Grand-Seigneur pour demander la justice des Morisques Gravatins chassés d'Espagne, qui furent volés et fort maltraités, passant par la France. Ce Turc étoit natif de Valence en Espagne et renégat. Le soir il apprend son ballet pour danser au jour de carême-prenant.
_Le 24, samedi._—Confessé par le P. Coton, à onze trois quarts il va à la chapelle de la Tour, où il entendit les trois messes et communia.
_Le 26, lundi._—Il va encore à Courcelles, s'amuse avec ses petits gentilshommes à faire la garde du fort, y a goûté, revient chez la Reine.
_Le 27, mardi._—Il s'amuse à chanter en concert et avec les régales, sur lesquelles jouoit le sieur de la Chapelle.
_Le 29, jeudi._—Il va chez la Reine, puis chez la Reine sa mère, entre en carrosse à douze heures et demie, et va à Courcelles, où il fait ses exercices. Il y a goûté, va sur le bord de la rivière à pied, tire à des oies avec un canon sur une fourchette, en tue une, en blesse une autre, va à pied au long de l'eau, tire sur des pigeons, en tue et continue au long de la muraille jusques aux vignes, où il monte à cheval et s'en revient.
ANNÉE 1617.
Ballets.—Chasses.—Mariage de Mlle de Soissons avec M. de Longueville.—Baptême de Mlle de Pluvinel.—Retour du chancelier de Sillery.—Jeux militaires du Roi.—Meurtre du maréchal d'Ancre.—La Reine mère.—Courses à Saint-Germain et à Fontainebleau.—Mort de la maréchale d'Ancre.—Portrait du Roi par Fernand.—Nombreuses courses du Roi aux environs de Paris.—Il touche par grâce quatre Espagnols.—Mariage de M. de Luynes.—Le prince de Condé sort de prison.—Départ pour Rouen.—Mantes.—Gaillon.—Pont-de-l'Arche.—Entrée à Rouen.—Dieppe.—L'hôtesse de l'Écu de Bretagne.—Retour à Rouen.—Mort de M. de Villeroy.—Réception des cours souveraines.—Assemblée des Notables.—Retour à Saint-Germain.
_Le 1er janvier, dimanche._—Confessé, communié, touché quatre cent six malades.
_Le 4, mercredi._—Il va chez la Reine, y recorde son ballet.
_Le 12, jeudi._—Vêtu de son habit de ratine et de sa robe, il s'amuse à dresser une batterie de petits canons qu'il avoit lui-même fondus à sa forge, dresse la garde autour des canons et fait tout ainsi que s'il eût été à une armée.
_Le 15, dimanche._—Paré pour aller au bal chez la Reine sa mère, il y descend à neuf heures et demie, où il y eut bal et y dansa, et revint à deux heures après minuit.
_Le 19, jeudi._—Il recorde son ballet deux fois dans la journée. Entretenu le soir en se couchant, il dit qu'il n'aime plus la chasse; les deux jours précédents, il n'y avoit point eu de plaisir. Il faisoit mauvais temps.
_Le 22, dimanche._—A neuf heures et demie il va chez la Reine sa mère, pour y voir le ballet de M. le comte d'Auvergne, en revient à une heure et demie après minuit.