Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)
Part 10
_Le 17, dimanche._—La Reine le veut dissuader d'aller au ballet de M. de Vendôme, qui se devoit danser au Louvre, au-dessus de sa chambre, où logeoit Mme de Guiercheville, et pour ce qu'il n'aimoit pas à se parer en cérémonie, elle lui dit que s'il y veut aller, il faudra qu'il se pare: _Hé! Madame, ce ne seroit pas mon carême-prenant, ce seroit ma semaine sainte_. Il va au ballet.
_Le 26, mardi._—Il fait jouer dans sa chambre la tragédie de _Emon_, tirée de l'Arioste, par ses petits, la Reine présente.
_Le 28, jeudi._—Mené à deux heures en carrosse à la place Royale, chez le sieur d'Escure pour y voir rompre en lice.
_Le 1er mars, vendredi._—Faisant des figures de géométrie, il conteste contre M. de Fleurence, qui disoit que sa raison étoit juste: _Eh oui! juste comme monsieur de Souvré à tirer de la harquebuse, qui donne à deux pieds près du blanc_.
_Le 2, samedi._—La Reine l'envoie chercher pour aller à la comédie françoise.
_Le 3, dimanche._—Il est entretenu par M. de Nevers sur la guerre de Hongrie.
_Le 4, lundi._—La nuit précédente Mme la duchesse de Guise étoit accouchée de deux garçons enveloppés d'une même peau et n'ayant qu'un arrière-faix[149].
[149] Ces deux jumeaux moururent le 19 du même mois.
_Le 5, mardi._—Impatient de se lever pour aller à la chasse et dîner à Courbevoie, près du pont de Neuilly, maison du sieur de Serres, l'un de ses maîtres d'hôtel.
_Le 11, lundi._—Il va dehors, tire de cinquante pas à balle seule, au blanc fait d'un morceau de papier mis au gant du sieur Seton, exempt de la garde écossoise, tue dix ou douze petits oiseaux, vole et prend le héron.
_Le 12, mardi._—Mené au cabinet des livres, M. de Fleurence, son précepteur, le veut persuader de faire quelque figure de mathématique avant que de s'aller promener. Il promet de le faire au retour; et l'autre ne le voulant pas croire, le Roi lui dit: _Tendez la main_; il y frappe, disant: _Foi de gentilhomme, je le ferai_; c'est la première fois qu'il lui a ouï faire ce serment. Le chevalier de Souvré l'en reprend, disant: «Sire, vous n'êtes pas gentilhomme.» Le Roi répond en souriant: _Je ne suis pas gentilhomme!_—«Sire, vous êtes roi».—_Et les rois sont-ils pas gentilshommes!_
_Le 13, mercredi._—Comme il dînoit, le sieur de Loïnes, qui avoit les oiseaux de son cabinet, lui vient dire qu'il y avoit un homme qui avoit des pigeons, mais qu'il ne les lui vouloit pas bailler, et s'il lui plaisoit de commander à un archer de ses gardes pour les prendre. Il ne dit mot, et écoutoit quelques-uns qui lui disoient qu'il y falloit envoyer et que tout étoit à lui; quand il dit au sieur de Loïnes: _Prenez un archer_, que le Roi lui commanda, _et dites à cet homme qu'il m'apporte lui-même quatre pigeons; que je les lui paierai plus qu'ils ne valent_. Il y va, l'homme apporte ses pigeons; le Roi lui demande: _Combien voulez-vous de vos pigeons?_—«Sire, ils valent bien dix sols la pièce». _Tenez, velà un écu_: en deux demi écus. Il va à la comédie françoise, où il s'endormoit, ne se pouvoit éveiller tant qu'on le mit sur l'échafaud.
_Le 16, samedi._—Botté à une heure, mis en carrosse au-dessous de Montmartre, il y monte à cheval et fait voler ses oiseaux, va au moulin à vent, où il prend et jette les gants et les mouchoirs de chacun, et les voit emporter au vent. Il mange des œufs à la coque avec six apprêtes de pain, mange dans sa cuillère pour ce qu'en devisant il avoit froissé la coquille, dont il se prit à rire, disant: _Oh! oh! je rêve_.
_Le 26, mardi._—Il va à l'hôtel de Guise voir Mme de Guise en couches.
_Le 31, dimanche._—Il va jouer en la galerie, puis chez la Reine, après ensemble à la messe en Bourbon, et à la procession dans le Louvre.
_Le 2, avril, mardi._—Il va à deux heures chez la Reine; à deux heures et demie il va chez M. de Saint-Luc et de là à Saint-Eustache, où il tient son fils à baptême avec Madame; nommé Louis[150]. Goûté chez M. de Saint-Luc.
[150] Louis d'Espinay Saint-Luc, fils du maréchal de Saint-Luc et d'Henriette de Bassompierre, sa première femme, nommé à l'archevêché de Bordeaux, mort en 1644.
_Le 4, jeudi._—A neuf heures, en la grande salle, au sermon de M. Fenouillet, évêque de Montpellier, il lave les pieds aux pauvres; va à la messe en Bourbon; aux Feuillants, il entend Ténèbres.
_Le 7, dimanche._—Il va à la messe en Bourbon, confessé, communié, touché mil soixante-dix malades.
_Le 8, lundi._—A sept heures entré en carrosse, il va à Chantelou, la première fois, passant par le Bourg-la-Reine; il y fait acheter des échaudés encore tout chauds, en mange la moitié d'un.
_Le 11, jeudi._—Il va chez la Reine, la voit saigner, vient en carrosse à Conflans, où il a vu M. de Villeroy.
_Le 12, vendredi._—Il va aux Capucins, où M. de Razilly[151] lui présente huit Américains topinambous, qu'il amenoit de l'île de Maragnon, l'un desquels et des principaux du pays lui dit en son langage qu'ils étoient venus pour le remercier des prophètes (les Capucins) et des bons hommes qu'il leur avoit envoyés, qu'ils les défendroient bien contre leurs ennemis et pour le prier de leur en envoyer davantage.
[151] François de Rasilly, seigneur des Aumetz, gentilhomme ordinaire de la chambre, nommé lieutenant général au Brésil, colonie dont il essaya vainement la fondation avec ses deux frères, demeurés célèbres dans les annales de notre marine; il devint ensuite maréchal de camp et ambassadeur en Savoie. A son retour à Paris, il fut reçu magnifiquement. Ces Indiens furent baptisés; trois moururent au bout de peu de temps, François, Jacques et Antoine; trois autres survécurent, Louis-Marie, Louis-Henri et Louis-Jean. _Voy._ Les lettres de Malherbe du 15 avril au 23 juin 1613.
_Le 13, samedi._—Mené à Berny, maison de M. le Chevalier.
_Le 25, jeudi._—A sept heures et demie, mis en carrosse, il va à la messe aux Jésuites, en la rue Saint-Antoine et de là à Champs-sur-Marne, maison appartenant à M. Faure[152], maître d'hôtel du Roi, où il a dîné.
[152] Jean Faure, gouverneur de Mirambeau en Poitou, père de l'évêque d'Amiens (1653).
_Le 28, dimanche._—Mené au cabinet de la Reine, il fait jouer une comédie par ses enfants d'honneur; ce qui lui arrivoit souvent[153].
[153] Il ne se passe guère de jour où il n'assiste à une comédie, soit française, soit italienne, presque toujours chez la Reine, quelquefois ailleurs, et souvent il voit aussi danser un ballet. D'ordinaire pour l'endormir on faisait jouer du luth par Bailly.
_Le 12 mai, dimanche, à Fontainebleau._—Étant au jardin des fruits, une gazelle vint droit à lui de course pour le heurter; le Roi porte promptement et à propos son chapeau au-devant du corps, qu'elle l'enfourna du haut jusques au fond; il est certain que sans cela elle lui donnoit dans le petit ventre et bien avant. Et Dieu en soit loué! Ce fut un grand hasard.
_Le 22, mercredi._—Monsieur et Mesdames arrivent à six heures pour souper.
_Le 23, jeudi._—Il va jouer à la paume; il pleuroit quand il perdoit: c'est qu'il n'aimoit pas à être vaincu.
_Le 24, vendredi._—Il dîne, et la Reine aussi, chez M. Zamet, boit du vin des Canaries, fort trempé, qu'il ne trouve pas bon.
_Le 25, samedi._—Il reçoit en présent par le sieur de Champvallon, de la part de M. et de Mme de Lorraine, un échiquier d'ambre jaune, venu du cabinet du duc de Juliers.
_Le 27, lundi._—Il va au jardin des Canaux, où il a touché quatre cent sept malades; sur le midi vient un grand orage de pluie; il étoit couvert de son parasol et ne laisse pas de continuer (il y en avoit près du quart), bien aise de patrouiller dans l'eau et du désordre. Changé de chemise et d'habit.
_Le 28, mardi._—Il va au conseil pour Mantoue[154], où la Reine prononce la résolution de guerre.—_Madame_, dit-il, _je suis bien aise, il faut faire la guerre_.
[154] François III, duc de Mantoue, étant mort le 22 décembre 1612, son frère, le cardinal Ferdinand, s'empara de la tutelle de sa nièce Marie: le duc de Savoie, aïeul de celle-ci, en profita pour réclamer le Montferrat; on prit les armes, et les hostilités durèrent jusqu'en 1617. Ferdinand demeura paisible souverain du duché usurpé, se fit relever de ses vœux, se maria deux fois et mourut en 1626 sans enfants. Son frère Vincent, cardinal lui-même, lui succéda.
_Le 6 juin, jeudi._—Il va au jardin; mené à la procession, à la messe dans la salle du Cheval, où tout étoit fermé, et y faisoit si grand chaud qu'il lui en prit une foiblesse; il ne laisse pas d'achever.
_Le 10, lundi._—Il part de Fontainebleau, dîne à Melun, attend Monsieur; la Reine le lui avoit donné à charge. Il dit qu'il a mal aux dents, ne se veut point coucher, prend du vinaigre et de l'eau tiède.
_Le 21, vendredi._—Il va aux Tuileries par la galerie, à cinq heures et un quart va jouer à la paume. Essuyé, bu de la tisane, changé de chemise; il monte à la chambre de M. de Châteauvieux pour voir jouer une belle partie à la paume.
_Le 24, lundi._—Il va en carrosse avec la Reine aux Capucins, pour faire baptiser trois Topinambous par M. l'évêque de Paris; ils furent nommés Louis.
_Le 2, mardi._—Arrive en la chambre de la Reine, pour épouser, M. de Montmorency, amiral de France[155].
[155] Il s'agit du mariage de Marie-Félice des Ursins, fille du duc de Bracciano, avec Henri de Montmorency, amiral, décapité à Toulouse, en 1632.
_Le 7, dimanche._—Il va chez la Reine à deux heures, entre en carrosse, va aux vêpres aux Chartreux, en part à quatre et va à Issy, à la maison de la reine Marguerite, s'amuse à pêcher et à se jouer de diverses façons. Ramené pour souper.
_Le 10, mercredi._—Il va à Grenelle, chez M. Leclerc, secrétaire du Roi, va à Gentilly en la maison de M. le président Chevalier.
_Le 13, samedi._—A huit heures il entre en carrosse, va à Roungy[156] pour les sources de la fontaine et le travail par où on la conduit à Paris, de là à Cachan, où il a dîné en la maison de M. le prince de Conty; monté à cheval, il va au parc, y court une biche, brosse hardiment, se jette en l'eau, bien avant; la biche prise, il lui donne la vie, disant: _On la courra une autre fois_. Il va à Arcueil chez Mme de Moisse, où il a soupé. Arrivé à huit heures et demie, il va chez la Reine et à la comédie françoise; ramené dans sa chambre, il prend la bougie et s'amuse à lire les billets qui étoient en une bergerie en tapisserie que l'on avoit, sur le jour, tendue en sa chambre[157]; il étoit si gai qu'il ne se pouvoit coucher.
[156] Rongy ou Rungis, dont les sources sont conduites à Paris par l'aqueduc d'Arcueil.
[157] Sur les tapisseries représentant des bergeries (entre autres celle des amours de Gombaut et Macée) se trouvaient des légendes ou inscriptions par fois très-libres, indiquant le sujet.
_Le 17, mercredi._—Il va en carrosse aux fontaines de Roungy, où arrive la Reine. Le Roi mit la première pierre à l'embouchure de l'aqueduc et cinq médailles d'or et d'argent, de sa face, avec cette lettre: _Ludovicus XIII Francorum et Navarræ rex christianissimus_, et au revers étoit un arc-en-ciel, la figure d'une femme assise en dessus représentant la Reine régente, sa mère, avec cette lettre: _Dat peccatum omnibus ather_. Il pleuvoit fort, et c'étoit sur les trois heures. Soupé à Gentilly, chez M. le président Chevalier.
_Le 21, dimanche._—En l'exhortation le sieur de Fleurence lui explique ce qu'antérieurement, en la loi mosaïque, signifioient les sacrifices du veau, du chevreau, de l'agneau, du gâteau, des colombes et des tourterelles.
_Le 27, samedi._—Il va à Bagnolet. Il s'amuse à imprimer de ses leçons aux presses d'imprimerie qu'y avoit le cardinal du Perron, à qui étoit la maison[158]. Il va à la comédie françoise.—M. l'amiral de Montmorency arrive en poste, lui quarantième, au Louvre.
[158] Malherbe parle de cette imprimerie du cardinal Du Perron dans sa lettre du 13 janvier 1614.
_Le 29, lundi._—Il se trouve au coucher de Mme Marie des Ursins avec l'amiral de Montmorency. Le petit Souvré, chevalier de Malte, s'étoit caché sous le lit et fut fouetté.
_Le 19 août, lundi._—Il part à cheval de Monceaux et tout le matin chasse aux perdreaux, part de Meaux, va à Fresne.
_Le 21, mercredi._—Il s'amuse à faire des cartes avec le compas de M. d'Épernon.
_Le 24, samedi, à Saint-Germain._—Il monte à cheval, court un cerf, le premier qu'il a tué, lui ayant donné un coup d'épée dans le cœur. Il fait porter le cerf dans la salle, de peur du serein, le fait dépouiller et en fait faire la curée.
_Le 28, mercredi._—Il voit jouer des artifices à feu sur la tour de Nesle, de la porte d'en face, et d'une tourelle dressée sur la muraille du parterre devant son cabinet, faits par Jumeau, l'un de ses artilleurs.
_Le 31, samedi._—Éveillé à une heure après minuit, en sursaut, et avant que de s'éveiller, il plaignoit, pleuroit, et disoit: _Eh mon Dieu! hé mon Dieu, prenez ces mille anneaux, prenez-en quarante pour la Reine, ma mère, et vingt pour moi_. Il s'éveille, et se rendort jusqu'à neuf heures et demie.
_Le 2 septembre, lundi._—A une heure dîné chez M. Zamet, la Reine aussi; il va en carrosse à la Roquette, où il a chassé, revient à six heures trois quarts chez le sieur d'Outreville, receveur général du clergé, où il a soupé. Il va en carrosse chez M. Phélypeaux[159], trésorier de l'Épargne, pour voir les artifices à feu qui furent faits dans l'île qui est tout devant la maison; il aimoit cette distraction.
[159] Raymond Phélypeaux, seigneur d'Herbaut et de la Vrillière, né en 1560, trésorier des parties casuelles en 1591, de l'épargne en 1599, puis secrétaire d'État après son frère Paul Phélypeaux de Pontchartrain, en 1621, mort à Suze, le 2 mai 1629. Ce feu, qui représenta un char triomphant qui alla, de l'Arsenal, se poser quai des Célestins, fut fait par Morel, commissaire de l'artillerie, qui s'y défendit lui-même contre des assaillants. Malingre en donne la description. _Voy._ aussi la lettre de Malherbe du 6 septembre.
_Le 10, vendredi._—Pendant qu'on fait ses cheveux, il envoie querir une petite viole pour s'amuser, ne pouvant jamais rester oisif. Le soir il va chez la Reine, à la comédie des Italiens.
_Le 17, mardi._—Allant à Fontainebleau, il va à la messe au village; dîne à Chailly, passant par Essonne, se fait donner des petits pâtés qu'il voit à l'hôtellerie du Lion; il descend à pied la descente d'Essonne; il arrive à Fontainebleau à trois heures; la Reine arrive et le vient voir à huit heures et demie.
_Le 24, mardi._—Étudié; M. le chancelier y assiste, le Roi l'ayant envoyé querir pour cet effet. Le soir chez la Reine, puis à la comédie italienne.
_Le 29, dimanche._—En se levant il dit qu'il a chaud et toutefois qu'il tremble, c'étoit d'appréhension du fouet, sur ce que le jour précédent il avoit répondu à la Reine que de deux jours il ne la verroit point, à cause qu'elle ne lui avoit point voulu permettre d'aller voir le rut; pource que ses gendarmes et ses chevau-légers faisoient fuir les bêtes. Il en avoit demandé et obtenu pardon, mais il ne se tenoit point assuré; il va chez la Reine, et demande de nouveau pardon[160].
[160] Il est à remarquer combien malgré son âge on le traite toujours avec la même rigueur et comme il était resté aussi craintif que quand Mme de Montglat le fouettait.
_Le 9 octobre, mercredi._—M. de Courtenvaux, pour la première fois, donne la chemise au Roi comme premier gentilhomme de la chambre, à la survivance de son père.
_Le 16, mercredi._—Il va chez la Reine, qui partit pour aller à Paris y voir Monsieur, qui étoit malade, et lui entre en carrosse pour aller à l'assemblée à Blanchefort, où il a dîné.
_Le 17, jeudi._—Il va en son cabinet, écrit à la Reine à Paris par M. de Bonneuil, pour la première fois depuis qu'il est Roi. Il étudie. M. le chancelier, M. de Villeroy viennent le voir étudier; il leur montre la lettre qu'il a écrite à la Reine par leur avis, la souscrit: _Votre très-humble et très-obéissant fils.—Louis._ Il trouve son seing bien fait: _Voilà_, dit-il, _un bon Louis_.
_Le 19, samedi._—Il va en son cabinet, écrit à Paris, à la Reine, par M. le comte de Rocheguyon, puis s'en va au parc, à cheval et à pied.
_Le 20, dimanche._—Il va au-devant de la Reine, revenant de Paris.
_Le 31, jeudi._—A neuf heures un quart, il monte à cheval, va au parc dehors, y trouve un pauvre homme qui avoit fait une maison de gazon, et y logeoit avec sa vache, et vivoit du lait qu'il en tiroit et d'un peu de choux qu'il avoit semés; il vouloit s'étendre pour planter des arbres, quelques-uns l'empêchoient. Il s'arrêta et s'informa de la vie de ce pauvre homme, lui donna l'aumône, et commanda qu'on n'eût point à l'empêcher de planter, et avec passion. Il étoit extrêmement charitable.
_Le 12 novembre, mardi._—Il va en son cabinet; il faisoit un très-mauvais temps de pluie; il dit: _Ah! que voilà un beau temps pour étudier; quand je n'aurois pas envie d'étudier, voilà un temps qui me la feroit venir. M. de Souvré, étudions, devenons savants._
_Le 19, mardi._—Il va chez la Reine, où M. le marquis d'Ancre prête le serment de maréchal de France, où il étoit parvenu deux jours auparavant, par la mort de M. de Fervaques. Il lui dit par discours qu'il avoit grand sujet d'être son serviteur, lui qui étoit étranger venu en France sans rien, où il avoit reçu tant de bienfaits de Sa Majesté et de la Reine, sa mère, que cela l'obligeoit à demeurer son serviteur tant qu'il vivroit, et qu'il seroit bien misérable s'il n'en ressentoit l'obligation. M. de Montmorency, amiral de France, prend congé du Roi pour aller en Languedoc voir M. le connétable, son père.
_Le 28, jeudi._—Il va en carrosse au faubourg Saint-Germain voir Monsieur, en l'hôtel du Luxembourg, puis chez la reine Marguerite.
_Le 8 décembre, dimanche._—Il va à la salle du conseil pour assister aux fiançailles du marquis de Sablé et de Mlle de Souvré[161], revient en courant pour ne point baiser Mme de Guémené, qui n'avoit plus vingt ans[162].
[161] Madeleine, fille du maréchal de Souvré, mariée à Philippe-Emmanuel de Laval-Bois-Dauphin, morte le 16 janvier 1678, à soixante-seize ans. C'est sa vie qu'a écrite M. Cousin.
[162] Madeleine de Lenoncourt, veuve de Louis de Rohan, duc de Montbazon, et première femme de Hercule de Rohan-Guémené, son frère; elle était fille de Henri de Lenoncourt et de Françoise de Laval-Bois-Dauphin.
ANNÉE 1614.
Les arquebuses du roi, ses étrennes.—L'émailleur et le tourneur du Roi.—Le Roi n'apprend plus le latin.—Chasses, comédies et ballets.—Affaire de M. de Livarot.—Le vin bourru.—Audience de M. de Thou.—Vers du Roi.—Incendie chez la reine Marguerite.—Mort du connétable de Montmorency.—Revue au Pré-aux-Clercs.—Affaires et paix des princes.—Le moine bourru.—Le Roi blessé au jeu de paume.—Mort du chevalier de Guise.—Baptême de Monsieur et de Madame Henriette.—Chasses à Saint-Germain.—Voyage du Roi.—Séjours à Orléans, à Blois, à Tours.—Les goinfres de la Cour.—Séjour à Poitiers.—Passage à Angers.—Séjour à Nantes.—États de Bretagne.—Arrivée de M. de Vendôme.—Retour par Angers.—Hommage d'un habitant de Malicorne.—Les ardents.—Séjour au Mans.—Visite du Roi à Vaugrigneuse, maison d'Héroard.—Rentrée à Paris.—Retour du prince de Condé.—Majorité du Roi.—Collation à Villiers-la-Garenne.—États-Généraux de Paris.—Maladie du Roi.—Affection croissante pour M. de Luynes.—L'ambassadeur de Savoie.—Adjudication d'un office en présence du Roi.
_Le 1er janvier, mercredi, à Paris._—Il va au cabinet, où il fait porter toutes ses harquebuses; il y en avoit quarante. La Reine lui fait apporter grande quantité et de diverses sortes de bagues, de diamants et de fort belles pièces, et à mesure qu'il ouvre les étuis, il dit: _Ha! Madame, velà qui est trop pour nous_; c'est qu'il eût mieux aimé trouver des bagues de moindre valeur et que c'eût été quelque figure.
_Le 2, jeudi._—Il s'amuse à faire travailler son émailleur.
_Le 3, vendredi._—On lui dit qu'il y avoit une médecine à lui donner, le voilà fâché. A sept heures et demie la Reine y vient; à neuf heures il prend la médecine, par crainte de la Reine, qui l'avoit menacé du fouet.
_Le 4, samedi._—Il va en sa chambre faire travailler son émailleur.
_Le 5, dimanche._—A son souper il fait couper le gâteau des Rois; il est le roi, en fait donner aux sieurs de Souvré, de Courtenvaux, de la Curée et de Tresmes.
_Le 7, mardi._—Il étudie en l'histoire, n'apprend plus le latin[163].
[163] «Sa Majesté est hors du latin», écrit Malherbe à la date du 16 janvier.
_Le 8, mercredi._—M. de Souvré lui fait prendre une jupe de chasse, fourrée de martre; il la prend à regret, disant que tous ceux qui le verront se moqueront de lui, qu'il est habillé en paysan. Il conteste jusques à une heure et demie, entre en carrosse et va voler le milan à la plaine de Grenelle, où il monte à cheval, prend le milan.
_Le 10, vendredi._—Il va chez la Reine puis au cabinet des livres, où il fait venir un jeune homme allemand, excellent tourneur, fait dresser un tour, y travaille.
_Le 12, dimanche._—A neuf heures il monte à la chambre de Mme la marquise de Guiercheville, au-dessus de la sienne, et la Reine aussi, où ils voient danser un ballet[164].
[164] «Il y eut hier un ballet au Louvre, en la salle de Mme de Guiercheville; mais ce ne furent que quelques domestiques du Roi.» (_Lettre de Malherbe_ du 13 janvier 1614.)
_Le 13, lundi._—Il entre en carrosse, va à la chasse à la plaine de Grenelle, où il monte à cheval; la Reine y vient, il vole de ses émerillons, et fait tout ce qu'il peut pour donner du plaisir à la Reine, et tant que ses émerillons en devinrent rebutés; ce dont il fut extrêmement marri, n'eût été que c'étoit pour donner du plaisir à la Reine.
_Le 15, mercredi._—Il va à la comédie italienne.
_Le 21, mardi._—Il va en son cabinet, puis chez la Reine et à la comédie italienne.
_Le 23, jeudi._—Il va chez la Reine et, à dix heures, en la salle du ballet, en revient à deux heures et demie après minuit[165].
[165] «Nous vîmes jeudi au soir le ballet attendu si longtemps, duquel la vue ne répondit pas à la dépense qui en avoit été faite, que l'on estime à plus de dix mille écus... Je ne vous en dirai autre chose, sinon que ce fut un désordre le plus grand du monde, de quoi toutefois les balletants ont occasion de remercier Dieu, car toute l'invention n'en valant guère l'argent, la faute du mal est rejetée sur le peu de place qu'il y avoit pour le danser. M. de Plainville, capitaine des gardes, ne voulant désobliger personne, laissa entrer tout ce qui se présenta, et se trouva l'enceinte des barrières si pleine, qu'un seul homme eût eu de la peine à y passer. La Reine à son arrivée, voyant cette multitude, se mit en la plus grande colère où je la vis jamais, et s'en retourna, résolue qu'il ne seroit point dansé: là-dessus on fit retirer et coucher le Roi. Toutefois pour ce qu'à quelques-uns il fut dit à l'oreille que cette retraite n'étoit que pour faire sortir le monde, et que s'il se trouvoit place, on le danseroit; peu de gens prirent l'alarme, et fallut qu'à la fin les archers dissent tout haut que tout le monde sortît et que le Roi étoit au lit. Cela ayant fait faire quelque place, mais bien éloignée de ce qu'il eût fallu pour tant de danseurs et de machines, la Reine revint, et le Roi aussi, qui étoit déjà couché, et alors le ballet fut donné tellement quellement, et non comme il est décrit dans le discours qui s'en est imprimé.» (_Lettre de Malherbe_ du dimanche 26 janvier.) Cette lettre porte par erreur la date du dimanche 27e de janvier.
_Le 24, vendredi._—A une heure il entre en carrosse, va à la rue Saint-Merry, chez M. l'évêque de Beauvais[166], voir son cabinet.
[166] René Potier de Blancmesnil.
_Le 26, dimanche._—Après souper il va en son cabinet, chez la Reine, puis à la comédie italienne, et après voit un petit ballet de la ville, dansé en sa chambre.