Journal de Jean Héroard - Tome 2 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1610-1628)
Part 1
Au lecteur.
Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original, et l'orthographe d'origine a été conservée. Seules quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont été tacitement corrigées.
Les notes de bas de page ont été renumérotées de 1 à 448 et placées chacune après le paragraphe correspondant. Lorsqu'il est fait référence à une note, le numéro de cette note a été ajouté [entre crochets].
JOURNAL DE JEAN HÉROARD SUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE DE LOUIS XIII
TYPOGRAPHIE FIRMIN DIDOT.—MESNIL (EURE).
JOURNAL
DE
JEAN HÉROARD
SUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE
DE LOUIS XIII
(1601-1628)
EXTRAIT DES MANUSCRITS ORIGINAUX
Et publié avec autorisation de S. Exc. M. le Ministre de l'Instruction publique
PAR
MM. EUD. SOULIÉ ET ED. DE BARTHÉLEMY
TOME SECOND 1610-1628
PARIS LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET Cie IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
1868
Tous droits réservés.
JOURNAL
DE
JEAN HÉROARD
SUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE
DE LOUIS XIII
ANNÉE 1610.
Première journée de royauté: discours prononcé au Palais; dîner de la Reine: elle refuse de prendre la serviette des mains du Roi; le cœur de Henri IV donné aux Jésuites.—Serment de fidélité du régiment des gardes.—Rêverie et regrets du Roi sur la mort de son père.—Retour du comte de Soissons.—Mme de Verneuil.—Le premier bienfait du Roi.—Cérémonie à Notre-Dame.—Le mémoire des chiens du Roi.—Héroard retenu premier médecin du Roi.—Craintes pour la sûreté du Roi.—Correction faite à deux vers latins.—Supplice de Ravaillac.—Bon naturel du Roi pour son premier page.—Le Roi fouetté.—Du Bourdet et Olyvète.—Visite à la reine Marguerite.—Maisons d'Issy.—Chasses dans les Tuileries.—Promenade sur la Seine.—Réponse du Roi à son sous-gouverneur.—Crainte envers la Reine.—Un lion dans les Tuileries; humanité du Roi.—L'imprimeur Robert Estienne.—Réponse au maréchal de la Châtre.—Poids du Roi.—Audience du duc des Deux-Ponts.—Sentence inventée par le Roi; instinct de la justice.—Eau bénite au corps de Henri IV.—Le corps du feu Roi sort du Louvre; dissension à ce sujet.—Service des officiers du feu Roi.—Départ de M. de Rohan.—Mot sur les ivrognes.—Retour du prince de Condé.—Complaisance de la reine Marguerite pour le Roi.—Le barbier Renard.—Le garde du Roi.—Les poires de Cuisse-Madame.—Soldat aux gardes fait prisonnier.—Chasse à Meudon; premier coup d'épée à un sanglier.—Grâce de l'estrapade à un soldat.—Dîner à Ruel; le Roi fait le bon compagnon.—Cérémonie des chevaliers de Saint-Lazare.—Première pierre du pavillon neuf de Vincennes.—Audience du parlement de Toulouse.—Les chansons du feu Roi.—Grâce à deux soldats.—Souvenir du sacre de la Reine.—Première pierre du collége du Roi.—Librairies du collége de Navarre et des Cordeliers.—Départ de M. de Vendôme.—Les reliques de la Sainte-Chapelle.—M. de Mainville et les chiens pour voleur.—La veillée des femmes de chambre.—Noise aux Feuillants pour les honneurs.—Prise de Juliers.—Audience de l'ambassadeur d'Espagne; révérence de deux Navarrais.—La capitainerie de Saint-Germain-en-Laye.—Livre couvert de diamants.—Le Roi fouetté.—Audience de l'ambassadeur d'Angleterre; signature du traité d'alliance.—Serments de Concini.—Départ du Parlement pour le sacre.—Correction du Roi au privilége des emblèmes d'Horace.—Départ pour Reims; le Roi en voyage.—Le Roi n'est pas grand parleur.—Des Yveteaux et ses leçons.—Soldats de plomb.—Entrée à Reims.—Les musiciens de la chambre.—Cérémonie du sacre; remarque sur le duc d'Épernon.—Le Roi est fait chevalier du Saint-Esprit; susceptibilité du cardinal de Joyeuse.—Départ de Reims; le Roi en voyage.—Le Roi touche neuf cents malades des écrouelles.—Coupe-queue au jeu.—Réception de la ville de Paris.—Le comte Henri de Nassau.—Le Roi dîne à Ruel avec ses frères et sœurs.—Audience de l'ambassadeur de Venise.—Le musicien La Chapelle.—Le jeu de _gilet_.—Cimeterre à la turque.—Les estafiers d'Espagne.—Le Roi fait l'ambassadeur de Venise chevalier de l'accolade.—Les deux musiques.—Audience de l'ambassadeur de Hongrie.—Marchandises de la Chine.—Gazette de Rome.—Le Roi n'aime pas la flatterie.—Deux loups pris au bois de Boulogne.—Fiançailles de M. de Guise.—Mot sur les sermons.—Un chien enragé; traitement contre la rage.—Les pelotes de neige.
_Le 15 mai, samedi, à Paris._—Éveillé à six heures et demie, doucement. M. de Souvré lui baille par écrit ce qu'il avoit à dire, allant au Parlement, qui se tenoit aux Augustins: «Messieurs, il a plu à Dieu appeler à soi notre bon Roi, mon seigneur et père. Je suis demeuré votre Roi comme son fils, par les lois du royaume. J'espère que Dieu me fera la grâce d'imiter ses vertus et suivre les bons conseils de mes bons serviteurs, ainsi que vous dira monsieur le chancelier.» A sept heures et un quart levé, bon visage, gai; vêtu d'un habillement bleu. A huit heures et demie déjeûné, il ne sut manger; bu de la tisane. Il avoit du ressentiment et si[1] l'innocence de son âge lui donnoit par intervalles quelque gaieté. Mené à la messe; à neuf heures et demie dîné. Il est contraint de quitter le dîner pour aller au Palais accompagner la Reine. Il monte à cheval, assuré, _intrepidus, facie serena_, et va par le Pont neuf aux Augustins, puis à la messe à Saint-Victor. Ramené à deux heures; M. de Vendôme prend la serviette du maître d'hôtel pour la servir à la Reine, qui alloit dîner; M. de Souvré va à lui, et lui dit qu'il la donne au Roi, qui la prend soudain. M. de Souvré lui ayant dit que quand la Reine la refuseroit qu'il ne laissât pas de la présenter, il y court, la présente instamment; jamais elle ne la voulut prendre de sa main. MM. de la Ville le viennent saluer; à six heures trois quarts soupé. Il va au petit cabinet, là où les Jésuites, en nombre de douze, conduits par le P. Coton, le viennent saluer et lui représentent les grandes obligations qu'ils avoient au feu Roi son père, surtout de ce qu'il leur avoit donné son cœur, lui offrent leur service, et, au partir de là, vont trouver la Reine, conduits par M. de la Varenne, lequel assura Sa Majesté que le feu Roi lui avoit dit et commandé qu'il vouloit qu'ils l'eussent. Sur cette assurance, ils vont en la chambre, où, ayant mis le cœur entre M. le prince de Conty et le P. Coton, tous deux à genoux, et après par lui dites quelques paroles, ils emportent le cœur du Roi pour le porter à la Flèche. A huit heures et un quart il dit qu'il est las, est dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, posé, chaleur douce. Il prie Dieu, se joue, s'endort à neuf heures, peu après s'éveille et commande à M. de Préaux de lui lire une histoire. Il écoute attentivement, ferme les yeux; M. de Préaux cesse, croyant qu'il dormît: _Non, non, je dors pas, lisez_; à neuf heures et demie il s'endort.
[1] Pourtant.
_Le 16, dimanche, à Paris._—A huit heures trois quarts déjeûné; il va donner le bonjour à la Reine puis, à neuf heures, est mené à la messe en Bourbon. Mené en carrosse aux Tuileries, en allant par la rue Saint Honoré, il commande à l'exempt: _Faites mettre mes gardes en haie aux côtés de mon carrosse_. M. le duc d'Épernon, colonel de l'infanterie de France, avec M. de Créquy, colonel du régiment des gardes, et tous les capitaines du régiment, tous le genou en terre, lui viennent prêter le serment de fidélité, M. d'Épernon portant la parole. Il les remercie et les embrasse.
_Le 17, lundi, à Paris._—Éveillé à huit heures, pouls plein, égal, posé, chaleur douce. Sa nourrice, qui avoit couché au côté de son lit, lui demande ce qu'il avoit à rêver; il répond: _C'est que je songeois_, puis demeure longtemps pensif. Sa nourrice lui dit: «Mais que rêvez-vous?» Il répond: _Dondon, c'est que je voudrois bien que le Roi mon père eût vécu encore vingt ans. Ha! le méchant qui l'a tué_; et le jour de devant il avoit dit à Mme de Montglat: _Mamanga, je voudrois bien n'être pas si tôt Roi et que le Roi mon père fût encore en vie_. Levé, vêtu, prié Dieu, déjeûné; il va donner le bonjour à la Reine, puis étudié, écrit, tiré des armes, dansé. Mené à la messe en la chapelle de la Reine.—M. le comte de Soissons arrive, qui, le mercredi précédent, s'en étoit allé malcontent du feu Roi pour n'avoir point voulu permettre à sa femme les fleurs de lys sur la robe, au jour du couronnement de la Reine; le Roi et la Reine vont sept ou huit pas au devant de lui. A six heures et demie soupé; arrive Mme de Verneuil, qui venoit de se jeter aux pieds de la Reine. Amusé doucement à fondre du plomb jusques à neuf heures trois quarts.
_Le 18, mardi, à Paris._—M. de Souvré lui dit qu'il rêve la nuit, et lui demande que c'est qui le fait rêver; il répond: _C'est que je songe que l'on me chatouille, qu'on me fait comme cela_, dit-il en se chatouillant. Soupé avec prunes de Brignole confites; il en donne quatre à Mathurine, disant qu'il faut le demeurant pour ses gentilshommes servants; il donne des dragées de fenouil à M. de Souvré puis à M. de Praslin et à M. de Vitry, capitaines des gardes; c'est le premier bienfait qu'ils ont eu du Roi.
_Le 20, jeudi, à Paris._—A neuf heures et demie déjeûné, mené chez la Reine, et, à dix heures trois quarts, en cérémonie et à cheval ouïr la messe à Notre-Dame. Il ne se vit jamais une si grande acclamation de peuple criant: _Vive le Roi!_ et mêlée de larmes. M. de Paris le reçoit à l'entrée, en cérémonie; M. le prince de Conty porta l'offrande.
_Le 22, samedi, à Paris._—Mené en carrosse aux Tuileries, il fait prendre une cane dans l'étang par ses chiens, y a goûté à cheval. Mis au lit, il commande à M. de Heurles d'apporter du papier et de l'encre: _Écrivez_, lui dit-il, _les noms de mes chiens_, et les lui nomme, puis en baille le mémoire à M. le Grand.
_Le 24, lundi, à Paris._—Mené en carrosse aux Tuileries, il se fait tirer par deux valets de pied dans un petit carrosse à bras, puis y fait atteler deux de ses bidets.
_Le 25, mardi, à Paris._—A neuf heures et demie déjeuné; il va donner le bonjour à la Reine, là où je reçus l'honneur du commandement qu'elle me fit de servir le Roi en qualité de premier médecin. Étudié, écrit, tiré des armes, dansé; mené à la chapelle de l'antichambre de la Reine, il ne sort point de tout ce jour hors du château, sur des avis que l'on lui avoit donné que ce jour étoit périlleux pour lui. Les ambassadeurs résidents viennent voir la Reine; il étoit près d'elle et Messieurs et Mesdames.
_Le 26, mercredi, à Paris._—Son précepteur lui demande s'il se ressouvenoit bien de ces deux vers qu'il lui avoit appris, il y avoit quelque temps, et les lui nomme:
_Cæsareos fateor titulos habet Austria multos, At Cæsar verus Carolus unus erat._
Il répond: _Non, je ne veux pas dire ainsi_, et les récita ainsi:
_Cæsareos fateor titulos habet Austria multos, At Cæsar verus Henricus unus erat[2]._
[2] Héroard a écrit en marge cette note: _Mirus amor in patrem et judicium de patre_.
A trois heures goûté; il a reçu les ambassadeurs de l'Archiduc et des États.
_Le 27, jeudi, à Paris._—A onze heures et un quart dîné; il met des guignes sèches dans sa pochette, hâtivement, de peur que M. de Souvré ne s'en aperçût.—Ce jourd'hui fut tiré à quatre chevaux Ravaillac, qui avoit tué le Roi.
_Le 28, vendredi, à Paris._—Il commande à M. de Drouet, capitaine aux gardes, de ne faire point partir hors de garde sa compagnie, avant qu'il eût dîné. C'étoit pour y voir Bompar, son premier page, qu'il lui avoit donné, sortant hors de page. Il le faisoit voir à chacun, à la Reine même, qu'il mena aux fenêtres, témoignant en cela son bon naturel. Mis au lit, il se joue, cause, raille; M. de Préaux le veut reprendre de quelque chose, il lui dit quelque injure.
_Le 29, samedi, à Paris._—Levé, il vient au cabinet, où M. de Souvré lui ramentoit l'injure du jour précédent et en fut fouetté. Mené en carrosse ouïr vêpres aux Chartreux, il se promène après au cloître; il faisoit grand chaud. En soupant il railloit le sieur Du Bourdet, qu'il avoit connu page de la chambre et qui avoit la tête petite, lui disant: _Velà tête d'Olyvette[3]; il a le visage fait comme un oiseau[4]; avez-vous fait faire votre tête exprès? Je pense qu'oui._
[3] Folle de Mme de Guise. (_Note d'Héroard._)
[4] Il avoit le nez aquilin. (_Note d'Héroard._)
_Le 30, dimanche, à Paris._—Mené chez la Reine, puis à la messe, en Bourbon. Amusé jusques à deux heures et demie; mené en carrosse à la Sainte-Chapelle, ouïr vêpres, à trois heures et demie, il va au jardin du bailliage, et sous le petit pavillon a goûté.
_Le 31, lundi, à Paris._—Levé, il dit en entrant au cabinet: _La Reine ma mère est éveillée, laissez entrer tout le monde_. Mené en carrosse à vêpres aux Célestins, puis à la Roquette, il y fait un tour, est ramené par l'Arsenal au Louvre.
_Le 1er juin, mardi, à Paris._—Mené à la chapelle de l'antichambre de la Reine, puis à onze heures trois quarts dîné; il oublioit à boire, comme il advenoit assez souvent. Mené en carrosse à vêpres, aux Cordeliers, puis à l'hôtel de Luxembourg au faubourg Saint-Germain; il y fait courir un marcassin dans le parc. A sept heures et un quart soupé; il lui faut faire ressouvenir de boire[5].
[5] Héroard note en ces termes les accès de distraction de Louis XIII: «_Nota_, pour son naturel.»
_Le 2, mercredi, à Paris._—A deux heures trois quarts mené en carrosse à l'hôtel de Luxembourg au faubourg Saint-Germain[6]; il y court dans le parc un marcassin apporté, avec ses petits chiens; à trois heures et demie il y a goûté puis couru un lièvre. Mené chez la reine Marguerite, il y court un renard porté dans le parc.
[6] Il y retourne encore le lendemain, et y fait courir un petit sanglier «par ses lévriers à lièvre».
_Le 5, samedi, à Paris._—Mené en carrosse à Issy, il se joue à des belles et plaisantes maisons (_sic_).
_Le 6, dimanche, à Paris._—A trois heures mené en carrosse aux Tuileries, où il avoit fait porter un sanglier de deux ans donné par M. de Guise; il met ses bassets après, puis des lévriers à lièvre; ils le lassent, il se jette dans l'étang, ce qui lui donne beaucoup de plaisir. Il avoit soif, chaud; M. de Souvré ne lui veut point permettre de boire.
_Le 9, mercredi, à Paris._—A six heures et un quart soupé, peu, par impatience de s'aller promener sur la rivière; à sept heures et un quart il entre en bateau couvert, descend jusques au droit de Chaillot, est ramené de même, avec des chevaux, à neuf heures.
_Le 10, jeudi, à Paris._—Mené à la chapelle de Bourbon et à la procession dedans la cour du Louvre. A douze heures et demie dîné; M. de Préaux, son sous-gouverneur, lui dit sur ce qu'il faisoit grand chaud, et il avoit chaud: «Sire, si Votre Majesté a chaud, quand elle a une serviette blanche elle se peut essuyer.»—_C'est tout un, il n'y a remède, nous en aurons bien d'autres_[7], dit le Roi résolument et comme de chose qui devoit advenir. Mené en carrosse ouïr vêpres à Saint-Germain-des-Prés. A six heures soupé avec impatience de s'aller promener aux Tuileries; il va à pied jusques aux Tuileries, où il s'embarque et va jusques au droit de la Savonnerie; ramené par eau à neuf heures. Mis au lit il se joue, fait des culbutes, fait lire le livre _De l'État et affaires de France_ du sieur du Haillan[8].
[7] Héroard a écrit en marge: _Responsum serium fatidicum, quod Deus avertat_.
[8] _De l'État et succès des affaires de France_, en quatre livres; par Bernard Girard, sieur du Haillan, in-8º. La 1re édition de ce livre est de l'année 1570; «les deux dernières éditions, de 1609 et 1613, sont les plus amples.» (_Bibliothèque historique de la France_, par le P. Lelong, tome II, page 767.)
_Le 11, vendredi, à Paris._—A six heures et un quart soupé, mené à cheval jusques auprès des Bonshommes, ramené de même à neuf heures.
_Le 12, samedi, à Paris._—Il donne, pendant son dîner, de toutes ses viandes à un petit nain[9], et le fait servir par ses gentilshommes. Joué en la galerie, il fait armer sa compagnie (c'étoient ses petits gentilshommes), leur fait prendre des piques qu'il avoit fait faire. Après souper, il va en son cabinet, est tancé par M. de Souvré, auquel il avoit dit qu'il portoit une épée, mais qu'il ne s'en savoit pas aider. M. de Souvré le lui fait sentir, le lui pardonne pour l'avoir dit à lui; mais afin qu'il ne le dise pas à la Reine, il se met à genoux devant M. de Souvré[10]; l'accord se fait, il en avoit un grand repentir. Mené jouer en la galerie, il est ramené à neuf heures, va chez la Reine.
[9] _Voy._ au 26 juin suivant.
[10] Héroard a écrit en marge: «Sa crainte envers la Reine.»
_Le 14, lundi, à Paris._—Déjeuné, étudié, écrit, tiré des armes, dansé, mené aux Feuillants par la galerie, ramené par le même chemin. A onze heures et un quart dîné; il lui faut ramentevoir à boire. Joué en la galerie, où il fait voler trois cailles par deux de ses émerillons. Soupé; mené à la galerie et en carrosse jusques à la Savonnerie, puis à cheval jusques aux Tuileries, où il voit un lion attaché contre un arbre, auquel on jette un chien, qu'il étrangla soudain. Cela lui déplut tant, qu'il s'en mit en colère et commanda que celui qui l'avoit jeté fût châtié[11].
[11] Héroard a écrit en marge: «Humain».
_Le 15, mardi, à Paris._—Mené en carrosse à l'hôtel du Luxembourg, il y fait courir un petit sanglier apporté. Ramené à six heures trois quarts, soupé; il le faut faire souvenir de boire. Il va se jouer en la galerie, va chez la Reine.
_Le 16, mercredi, à Paris._—Mené à cinq heures au Pré-aux-Clercs, pour y courir un chat à force de cheval.
_Le 17, jeudi, à Paris._—Mené en carrosse aux Tuileries, où il fait porter ses piques, arquebuses, enseigne, et fait sa compagnie.
_Le 18, vendredi, à Paris._—A huit heures et un quart déjeûné, étudié, écrit, tiré des armes, dansé. M. Estienne[12] lui apporte quelques sentences qu'il avoit imprimées par son commandement, de celles qui lui étoient données par son précepteur.
[12] Robert Estienne III, fils de Robert II, avait été reçu imprimeur en 1606. Cet ouvrage est inconnu à M. Ambroise-Firmin Didot.
_Le 19, samedi, à Paris._—Mené en carrosse au village de Issy, à la maison d'un nommé La Haye; il y pêche à la ligne, prend à la deuxième fois.
_Le 20, dimanche, à Paris._—A neuf heures déjeuné; il fait manger son potage à son perroquet jaune. M. le maréchal de la Châtre, qui étoit ordonné pour mener l'armée en Clèves, lui demanda: «Sire, si je rencontre les ennemis, que vous plaît-il que je fasse?» Il répond: _Donnez la bataille_.
_Le 21, lundi, à Paris._—A sept heures et demie, mis au bain d'eau tiède avec feuilles de vigne, dans la grande chambre: il y a demeuré trois quarts d'heure; mis au lit, où il a demeuré une heure, puis levé. Il va à la messe à l'antichambre de la Reine, puis au cabinet où la Reine étoit au conseil.
_Le 22, mardi, à Paris._—A sept heures et trois quarts mis dans le bain; il y est demi-heure. Lavé le visage[13]; mis au lit, il y est une heure. Il va en la galerie, arme sa compagnie; il prend le hausse-col et sa pique, et marche à la tête. Mené en carrosse jusques au droit de Chaillot, il va à la Savonnerie, se y fait peser et se trouve peser cinquante-trois livres.
[13] C'est peut-être la première fois que Héroard donne cette indication. _Voy._ au 8 septembre suivant.
_Le 24, jeudi, à Paris._—Il donne audience au duc des Deux-Ponts, député des princes protestants, et à celui des États de Hollande. Mené en carrosse à Saint-Martin-des-Champs, il y fait attaquer un sanglier apporté; il n'avoit point voulu permettre que l'on le fît combattre à un lion[14], craignant que le sanglier ne le tuât et disant: _Ce seroit dommage, car ces pauvres gens y gagnent leur vie._
[14] _Voy._ plus haut à la date du 14 juin.
_Le 25, vendredi, à Paris._—Son précepteur lui demande s'il lui plaisoit pas traduire quelque sentence de françois en latin; il répond: _Oui, mais j'en veux faire_, prend la plume et écrit de son invention ces mots: _Le sage prince réjouit le peuple_. Peu après le précepteur lui demande quel étoit le devoir d'un bon prince, il répond: _C'est d'abord la crainte de Dieu_; et comme il songeoit pour continuer, son précepteur ajoute: «Et aimer la justice.» Le Roi répart soudain: _Non! il faut: et faire la justice_. Mené chez la Reine puis à la chapelle de Bourbon, et de là, à midi, en l'hôtel de Longueville, où il a dîné et fait voler les papillons par une pie-grièche. A quatre heures et demie il sort de l'hôtel de Longueville pour aller donner de l'eau bénite au Roi son père dans la salle basse du Louvre. Messieurs, ses frères, Monsieur et M. le duc de....[15] portoient sa queue; il y en avoit cinq. Il étoit conduit par MM. les cardinaux de Joyeuse et de Sourdis[16]. A cinq heures trois quarts mené en sa chambre, il suoit à cause de son habit à capuchon et longue queue à cinq pointes; il est mis au lit et rafraîchi. A six heures trois quarts soupé, mené chez la Reine.
[15] Son nom est resté en blanc.
[16] _Voy._ la lettre de Malherbe à Peiresc, du 26 juin 1610.
_Le 26, samedi, à Paris._—A six heures goûté; il va chez la Reine, au conseil, est ramené à sept heures. Le baron de Montglat vient prendre congé de lui, demandant s'il lui plaisoit lui commander quelque chose; qu'il s'en alloit à l'armée de Clèves; il lui dit: _Allez, Montglat, faites bien_. Il avoit un nain nommé Dumont, et passe le temps à faire semblant de le marier à Marine, naine de la Reine; fait apporter un contrat et y écrit.
_Le 27, dimanche, à Paris._—Mené à vêpres, aux Bernardins, et de là en la plaine de Grenelle pour y voir jeter en la garenne une douzaine de lièvres, et voir voler et prendre un pigeon par deux émerillons. Ramené à cheval en pourpoint tout découpé, il faisoit grand vent, et il arriva au Louvre à six heures et demie, un peu malade.
_Le 29, mardi, à Paris._—Mené par la galerie aux Feuillants; il se joue aux Tuileries, y tire aux oiseaux avec une arbalète à jalet, fort justement, en abat un, tiré avec jugement; il le frappe par l'aile. Ramené en carrosse à onze heures et un quart, il va chez la Reine. Dîné, joué, amusé doucement jusques à trois heures et demie; goûté, point bu. L'on devoit sortir le corps du défunt Roi; il y eut grande dissension entre les cent gentilshommes et les gardes du corps, qui faillent à en venir aux mains. Le Roi sort sur une avance qui va de la petite montée vers la grande salle, est plus de demi-heure à regarder ce qui se faisoit en la cour; l'on avertit son guide (_sic_), on le retire. M. de Gondi, évêque de Paris, débat le rang avec la cour de Parlement; la Cour enfin le pousse devant; le corps sort du Louvre à six heures et demie, arrive à neuf heures à Notre-Dame. Cependant le Roi a soupé à sept heures et demie; mené chez la Reine; amusé doucement jusques à neuf heures et demie.
_Le 5 juillet, lundi, à Paris._—Il s'amuse à tirer de l'arbalète en s'habillant, en pend une petite à sa ceinture. Mené en carrosse chez la reine Marguerite, il monte à cheval, va à la volerie.
_Le 9, vendredi, à Paris._—Ce matin les officiers du feu Roi ont commencé à le servir. Mené en carrosse à Chaillot, ramené à cheval.
_Le 11, dimanche, à Paris._—M. de Rohan, colonel des Suisses, vient prendre congé de lui pour s'en aller à l'armée qui alloit en Clèves, et lui demande s'il lui plaît de lui commander quelque chose pour dire à M. de la Châtre, chef de l'armée?—_Dites-lui qu'il fasse du mieux qu'il pourra._—«Mais, Sire, vous plaît-il qu'il donne la bataille?»—_Qu'il fasse du mieux qu'il pourra_. A trois heures, goûté; mené à la Roquette à cheval.
_Le 12, lundi, à Paris._—A trois heures, mené en carrosse à Suresnes, chez le sieur Parfait, contrôleur général de sa maison, où il a goûté.