Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 8
Les regrets que causent sur certains points ces lacunes sont pourtant, il faut l'avouer, un peu atténués par la sécheresse, la rareté des informations utiles données par le médecin, au moment où son grand âge ne lui permet plus de voir et d'entendre par lui-même. Ainsi, dès le 13 août 1620, il en est réduit à écrire, lors d'une entrevue de Louis XIII avec sa mère: «Les paroles, je ne les sais pas.» Les réserves, les expressions «j'ai appris que» ou «je n'y étois pas» reviennent de plus en plus fréquemment sous sa plume. Louis XIII conserva pourtant jusqu'aux derniers moments de son vieux médecin la confiance et l'amitié qu'il lui avait toujours témoignées. Le 24 janvier 1628, Héroard, qui avait suivi son maître au camp devant la Rochelle, écrivait encore dans son registre: «J'arrive à Aitré, mandé en diligence; j'arrive à neuf heures du soir, le Roi étoit couché. Il m'envoie commander de me trouver le matin à son lever; j'ai l'honneur de le voir à sept heures;» et le premier médecin donne pour la dernière fois son avis dans la consultation à la suite de laquelle le Roi est saigné. Cinq jours après Jean Héroard, «saisi de maladie à Aitré», y meurt le 11 février 1628, «visité en sa maladie par Sa Majesté et regretté après sa mort par Sa dite Majesté en ces paroles: «J'avois encore bien besoin de lui.» Ce dernier fait est rapporté dans un livre publié en 1653, par Simon Courtaud, ancien médecin de Louis XIII et neveu maternel d'Héroard.
Nous avons suivi, pour la date de mort de Jean Héroard, le registre de l'église paroissiale de Sainte-Marie-Madeleine de Vaugrigneuse dans laquelle son corps fut transporté et enterré le 28 février 1628, ainsi que la légende d'une médaille dont nous parlons plus loin. D'après une longue épitaphe qui existait encore dans le sanctuaire de l'église de Vaugrigneuse du temps de l'abbé Lebeuf, mais qui en a disparu et que le savant abbé transcrit avec quelques fautes de lecture ou d'impression, Héroard «décéda à _Autré_ le _dixième_ jour de février en l'an _soixante-septième_ de son âge». Les deux manuscrits de la Bibliothèque impériale portent que Héroard décéda le _huitième_ février, âgé de _soixante-dix-huit ans_, dit le premier manuscrit, âgé de _soixante-sept ans sept mois_, dit le second qui ajoute «il étoit né le 12 juillet 1552». Cette dernière date ne paraît pas non plus bien exacte, mais dans tous les cas il y a erreur manifeste dans les indications qui donnent soixante-sept ans à Héroard au moment de sa mort, ce qui placerait sa naissance vers l'année 1561. Inscrit sur les registres de la faculté de Montpellier en 1571, Héroard devait avoir alors de dix-huit à vingt ans.
Les titres donnés à notre médecin par le registre de l'église de Vaugrigneuse et par l'épitaphe que rapporte l'abbé Lebeuf sont: Jean Héroard, chevalier, seigneur de Vaugrigneuse, de l'Orme le Gras et de Launay-Courson, conseiller du Roi en ses conseils d'État et privé, secrétaire de Sa Majesté, maison et couronne de France et de ses finances, premier médecin de Sa Majesté et surintendant des eaux minérales de France. L'épitaphe ajoute que, par son testament, Héroard «a voulu être inhumé dans sa chapelle qu'il a fait bâtir en cette église, laquelle il a fait rétablir en paroisse qui avoit été unie avec la paroisse de Briis plus de cent cinquante ans auparavant, et a voulu être fondateur de la paroisse de Vaugrigneuse...» On lit ensuite, ajoute l'abbé Lebeuf, que cette inscription a été apposée par les soins d'Anne Du Val, femme du même Jean Hérouard.» Si, comme le prétend Guillemeau, Héroard et ses parents appartenaient à la religion protestante, le médecin de Charles IX avait dû se convertir de bonne heure.
On possède de Jean Héroard un portrait gravé et une médaille, exécutés tous deux après sa mort et peut-être par les soins de sa veuve. Le portrait, indiqué dans la _Bibliothèque historique_ du P. Lelong comme étant d'_Ant. Bosse_, est sans nom de peintre ni de graveur et se trouve classé dans l'œuvre d'Abraham Bosse, dont le catalogue a été publié par M. Georges Duplessis. Héroard est représenté de trois quarts, à droite, dans une bordure octogone posée sur une console ornée de ses armoiries, d'azur au chevron d'argent accompagné de trois étoiles d'argent, avec la devise: _Jove dignus Apollinis arte_. La médaille, signée WARIN, porte au revers les mêmes armoiries, la même devise et cette mention: _Ob. XI fev. 1628_. Les indications données par le portrait et la médaille sont identiques: I. HEROARD S. D. VAVGRIGNEVSE P. MEDECIN DV ROY LOVIS XIII. Le nom du Roi manque seul sur l'inscription de la médaille, le reste est absolument semblable.
La veuve de Jean Héroard, Anne Du Val, dame de Vaugrigneuse et de l'Orme le Gras, lui survécut jusqu'en janvier 1640, ainsi que le constate le registre de l'église de Vaugrigneuse. La terre et seigneurie de Launay-Courson était échue à des neveux maternels d'Héroard, les frères Courtaud, qui la vendirent dès l'année 1634, ainsi qu'il résulte des titres de cette terre, appartenant aujourd'hui à M. le duc de Padoue.
Jean Héroard était mort depuis seize années lorsque son nom se trouva mêlé, d'abord incidemment, puis avec un éclat bien fâcheux pour sa mémoire, dans la controverse qui agita les Facultés de Paris et de Montpellier pendant la seconde moitié du dix-septième siècle. Un des neveux maternels et héritiers d'Héroard, Simon Courtaud, après avoir été, par la protection de son oncle, pourvu pendant quelque temps d'une charge de médecin par quartier, s'était retiré à Montpellier où il était devenu doyen de la Faculté. En 1644 Courtaud, dans un discours latin prononcé à l'ouverture de l'école de Montpellier, mentionne Héroard parmi les docteurs sortis de cette école qui avaient eu l'honneur d'occuper la première place auprès des rois de France. Cette apologie, imprimée à Montpellier, vient aux oreilles des médecins de Paris et provoque de la part de l'un d'eux, Jean Riolan, une longue réponse, publiée en 1651 sous le titre de _Curieuses recherches sur les Écoles de médecine de Paris et de Montpellier_, dans laquelle Riolan insinue en passant que Jean Héroard n'a pas été choisi parce qu'il avait étudié à Montpellier, mais parce qu'il se trouvait déjà auprès de Louis XIII, au moment de sa nomination comme premier médecin du Roi. Simon Courtaud réplique en 1653 par un gros in-4º intitulé: _Seconde apologie de l'Université en médecine de Montpellier, etc., envoyée à M. Riolan, professeur anatomique_, et là il reprend l'éloge de son oncle Héroard, à propos de la préférence donnée par les Rois à la Faculté de Montpellier sur celle de Paris, puis il attaque Charles Guillemeau comme ayant abusé de la confiance de son collègue et ami Héroard «pour muguetter la charge de premier médecin». C'est alors que l'année suivante Charles Guillemeau entre dans la lice avec le libelle latin dont nous avons extrait et traduit librement quelques passages; il y attaque, avec une violence inouïe, Héroard et son neveu qu'il n'appelle pas autrement que _le chien Courtaud_, et il termine sa brochure par ce parallèle entre Riolan et Héroard:
«Jean Riolan est né à Paris d'un père éminent dans les lettres et dans la médecine, et n'a fait qu'augmenter la gloire du nom de son père; Jean Héroard a eu pour père un méchant barbier de Montpellier et le plus ignare de tous parmi les barbiers. Jean Riolan, après avoir puisé les principes sacrés de l'art de la médecine à la Faculté de Paris, a reçu d'emblée son bonnet de docteur; Jean Héroard n'a jamais été reçu médecin, mais seulement bachelier dans votre École, et encore par la complaisance du grand conseil et du doyen de Montpellier. Jean Riolan a érigé des monuments immortels, divins, dans les lettres et dans l'art de la médecine; Jean Héroard n'a jamais écrit que son _Hippostologie_, ouvrage bien digne d'un vétérinaire et qui fait que toute la France s'écrie qu'il n'a jamais été un médecin royal, mais un médecin de cheval!» Enfin, nous en passons et des meilleurs, «est-il possible, dit-il à Courtaud, de comparer, sans la plus mortelle injure, Jean Héroard avec ce grand médecin Jean Riolan! Non! il faut le comparer, ton Héroard, à ces charlatans africains dont les éloges, et telle était la _Ludovicotrophie_ de ton oncle, tuaient les gens de bien, pétrifiaient les arbres, faisaient périr les enfants! à ces Triballiens et Illyriens, peuples de la même espèce, qui ensorcelaient par leurs regards et mettaient à mort tous ceux sur qui ils tenaient trop longtemps les yeux attachés! Ah! Roi infiniment trop bon! Ah! il t'a regardé trop longtemps de son mauvais œil, cet Héroard! Il faut le comparer encore avec ces sorcières de Scythie, appelées Bythies, avec cette race de Thibiens Pontiques dont Philarque écrit à Pline qu'ils avaient dans un œil deux pupilles et dans l'autre la figure d'un cheval, ce qu'un ami de la médecine peut bien dire d'un médecin de cheval, d'un archi-âne tel que Héroard!... Reléguons-le, cet Héroard maudit, qui a abrégé la vie de son Roi et n'a point péri lui-même, parmi ces peuples d'Éthiopie dont l'odeur et les exhalaisons communiquaient la peste par le seul contact de leur corps!»
On croirait vraiment, à entendre Guillemeau, que Louis XIII n'a pas survécu quinze ans à son premier médecin; mais est-il bien nécessaire d'insister plus longtemps sur ces invectives qui se reproduisirent, avec plus de virulence encore, dans deux brochures latines publiées l'année suivante et qui auraient été sans doute suivies de bien d'autres, sans la mort de Guillemeau, arrivée en 1656? Cédons pourtant à une dernière tentation, en ce qui concerne Guillemeau, pour rappeler, nous l'apprenons de lui-même, que ce médecin était un protégé du grand louvetier Saint-Simon, père de celui qui s'est montré lui-même si passionné et si injuste dans ses célèbres _Mémoires_. Les injures, les calomnies si peu fondées qu'elles soient, laissent toujours après elles, surtout lorsqu'elles se produisent après la mort et que les individus attaqués ne peuvent plus se défendre, des traces profondes, des préventions invincibles. C'est ainsi que Guy Patin, dont l'esprit satirique était d'ailleurs tout disposé à prendre parti pour la Faculté de Paris dont il était doyen, écrivait encore en 1663 à son ami André Falconet, médecin de Lyon: «M. Bouvard m'a dit autrefois qu'il avoit entretenu le feu Roi du mérite et de la capacité de quelques médecins par les mains de qui Sa Majesté avoit passé, et après qu'il lui en eût dit ce qu'il en savoit, que le Roi s'écria: «Hélas! que je suis malheureux d'avoir passé par les mains de tant de charlatans!» Ces messieurs étoient Héroard, Guillemeau et Vautier. Le premier étoit bon courtisan, mais mauvais et ignorant médecin. M. Sanche, le père, m'a dit ici l'année passée que cet homme ne fut jamais médecin de Montpellier.»
Vers la même époque Tallemant des Réaux disait dans son _Historiette_ de Louis XIII: «J'oubliois que son premier médecin Hérouard a fait plusieurs volumes qui commencent depuis l'heure de sa naissance jusqu'au siége de la Rochelle, où vous ne voyez rien, sinon à quelle heure il se réveilla, déjeuna, cracha, p...., ch... etc.» Le savant et dernier éditeur de Tallemant, M. Paulin Paris, cite en note un autre livre intitulé: _La santé du Prince, ou les soings qu'on y doigt observer_, 1616, in-12, qui serait attribué à Jean Héroard. «Une partie de ce livre, ajoute M. Paulin Paris, contient les _Rencontres et promptes reparties de M. le duc d'Anjou_. Il y en a une pour chaque jour du mois; mais, comme on le devine, les bons mots qu'on prête à cet enfant de six à huit ans sont généralement assez mauvais.» Nous pensons que ce livre doit plutôt avoir été écrit par le médecin attaché à la personne du frère puîné de Louis XIII, Gaston, depuis duc d'Orléans.
M. J. Michelet, parlant ironiquement du volumineux manuscrit d'Héroard qu'il nomme _le Journal des digestions de Louis XIII_, dit dans une note de son livre sur _Henri IV et Richelieu_: «L'historien, le politique, le physiologiste et le cuisinier étudieront avec profit ce monument immense.»
Les _Archives curieuses de l'histoire de France_, publiées par MM. Cimber et Danjou, avaient, dès l'année 1838, commencé à faire mieux connaître le journal d'Héroard par un long extrait comprenant toute l'année 1614; plus récemment M. Armand Baschet a puisé dans ce journal des détails spéciaux sur le mariage de Louis XIII et a donné du manuscrit original d'Héroard une très-exacte description. Nous apportons à notre tour le résultat d'un travail, entrepris d'abord en vue d'une publication autorisée le 10 janvier 1859 par S. Exc. M. Rouland, alors ministre de l'Instruction publique, continué et complété depuis par une bienveillante communication de M. le marquis de Balincourt. Il ne nous est pourtant pas permis d'affirmer, malgré le double dépouillement auquel nous nous sommes livrés, que l'on ne trouverait pas encore beaucoup de faits intéressants à signaler dans les manuscrits d'Héroard. Les extraits d'un document inédit ne représentent toujours que l'impression personnelle de celui qui le consulte, et tout lecteur qui surviendra aura inévitablement des préoccupations différentes de celles de son prédécesseur. Des extraits ne peuvent donc en aucun cas tenir lieu d'une publication intégrale; mais, quelles que soient les facilités que l'on trouve de nos jours pour imprimer des documents beaucoup plus volumineux, il est bien peu probable que les manuscrits d'Héroard soient jamais reproduits dans toute leur étendue. Il nous reste maintenant à donner sur ces divers manuscrits les renseignements qui permettront de recourir à ceux que nous avons eus à notre disposition.
Le manuscrit original de Jean Héroard est ainsi décrit dans la _Bibliothèque historique_ du P. Lelong: «21447. MS. Journal particulier de la vie du Roi Louis XIII, depuis l'an 1605 jusqu'en 1628; composé et écrit de la main de Jean Héroard, seigneur de Vaugrineuse, son premier médecin, in-fol. 6 vol.—Ce journal étoit conservé dans la bibliothèque de M. Colbert, numéro 2601-606 et est dans celle du Roi.» On remarquera qu'il manque à ce manuscrit original un peu plus de trois années, c'est-à-dire les cahiers d'Héroard depuis le 15 septembre 1601 jusqu'au 31 décembre 1604. Les six tomes de ce manuscrit sont aujourd'hui catalogués à la Bibliothèque impériale sous les n{os} FR. 4022 à 4027.
La Bibliothèque impériale possède aussi, dans le Supplément français, nº 928, un autre manuscrit de douze feuillets qui a pour titre: _Particularitez de la vie du Roy Louys XIII, des mémoires d'Erouard médecin_. C'est une analyse succincte du manuscrit original, année par année, depuis la naissance du Dauphin jusqu'à la mort d'Héroard. Cette analyse paraît avoir été faite par un médecin; elle se termine ainsi: «Érouard... étoit moins curieux de richesses que de gloire; il faisoit la médecine un peu différemment des autres; il saignoit moins et usoit de cordiaques et spécifiques.»
Un autre extrait se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal, dans le Recueil de pièces sur l'histoire de France, nº 184. Ce manuscrit a pour titre: _Journal du Roy Louis XIIIe par Me Jeh. Hérouard, son premier médecin_; il comprend de janvier 1614 à décembre 1617.
Le quatrième et dernier manuscrit que nous avons eu entre les mains est catalogué dans la _Bibliothèque_ du P. Lelong à la suite du manuscrit original: «21448. MS. Ludovicotrophie ou journal de toutes les actions et de la santé de Louis Dauphin de France, qui fut ensuite le Roi Louis XIII, depuis le moment de sa naissance (le 27 septembre 1601) jusqu'au 29 janvier 1628; par Jehan Hérouard, premier médecin du Prince, in-4º, 4 vol.—Ce manuscrit qui contient des anecdotes singulières, et qui est important pour les dates, est conservé dans le cabinet de M. Genas, conseiller au Présidial de Nismes. Le premier volume, qui commence à la naissance du Prince, finit à l'année 1604. Il manque les années 1605 et 1606. Le second contient depuis 1607 jusqu'à 1610. Il manque ensuite les années 1611, 12 et 13. Le troisième volume commence à 1614 et finit en 1617. Il manque ensuite quatre années. Le quatrième et dernier volume comprend les années 1622 et suivantes, jusqu'au 29 janvier 1628 où l'auteur tomba malade à Aitré, et y mourut le 8 février suivant. Il étoit né le 22 juillet 1551. Outre ce qu'on a marqué, il y a encore quelques petites lacunes.»
Cette description est rigoureusement exacte, et c'est ce manuscrit, appartenant aujourd'hui à M. le marquis de Balincourt, dont la communication nous a permis de combler la lacune des trois premières années qui existe dans le manuscrit original de la Bibliothèque impériale. On a vu plus haut, sous la plume de Charles Guillemeau, l'ennemi d'Héroard et de son neveu Courtaud, ce nom de _Ludovicotrophie_ que portent en effet, sur le dos de leur reliure en parchemin, les quatre volumes appartenant à M. de Balincourt. Une note d'une écriture microscopique, qui se trouve au bas de la première page du premier volume, indique que ce manuscrit a été commencé le 25 septembre 1648. Le manuscrit de M. de Balincourt n'est pas une reproduction intégrale de l'original avec lequel on peut le confronter dès le 1er janvier 1607; c'est aussi un extrait dans lequel on a supprimé la plus grande partie des détails qui choquaient Tallemant des Réaux. Ce travail a été exécuté d'après le manuscrit original, et l'on en trouve la preuve dès les premières lignes, en regard desquelles est relié un fragment de l'écriture d'Héroard qui est le commencement même de son registre: «Le 15e jour de septembre 1601[1] je reçus lettre, etc.» La copie, faite de la main même d'Héroard, de la lettre écrite par Biron à Mme de Montglat le 24 avril 1602, est également placée dans le manuscrit de M. de Balincourt, en regard de la journée du 28 avril, où le médecin mentionne cette lettre.
[1] Dans le _Journal inédit de Henri IV_, publié en 1862 par M. Halphen, Lestoile écrit à cette date: «Pour médecin de M. le Dauphin, on y mît Érouard, à la faveur et recommandation de M. de Bouillon,» et Lestoile ajoute «que ledit Érouard étoit de la Religion.» D'après ce témoignage qui se joint à celui de Guillemeau (pag. XLV), il faut croire que la conversion d'Héroard fut beaucoup plus tardive que nous ne l'avons supposé page LXIV.
Toutes ces circonstances nous font supposer que, postérieurement à la mort de la veuve Héroard en 1640, Simon Courtaud était devenu possesseur du manuscrit de son oncle; que c'est lui qui, aux endroits des lacunes du manuscrit original, s'est plaint de la négligence de la veuve et des autres parents d'Héroard; et que c'est lui enfin qui, en préparant cet extrait et en imaginant le titre de _Ludovicotrophie_, projetait une publication pour laquelle il aurait rédigé la préface que nous reproduisons. Cet avis au lecteur se trouve en tête du manuscrit appartenant à M. le marquis de Balincourt; mais il n'est pas de la même écriture que le reste de la copie, et il n'est certainement pas de la main de Jean Héroard. Le texte en est autographe et corrigé par l'auteur, que nous croyons être Simon Courtaud.
_Le dessein de l'auteur en cet œuvre a été divers et doit être diversement considéré: car son but étant de s'acquitter dignement du soin de la nourriture du Prince qui lui avoit été commise, il s'est principalement et particulièrement arrêté aux observations qu'il reconnoissoit, de jour en jour et d'heure à autre, nécessaires pour établir un solide jugement à l'avenir aux altérations et changemens auxquels, dès la naissance, la nature assujettit tous les hommes, et, par cette remarque sage, pénible, judicieuse et curieuse, prendre instruction et fondement pour conduire à bonne fin la charge de la santé du Prince pour laquelle le roi Henry le Grand avoit fait choix de sa personne, l'ayant considérée pour son expérience, pour son jugement et pour sa fidélité reconnue dès longtemps auparavant par Sa Majesté, par longs et signalés services. A quoi l'auteur se seroit porté avec tout le soin et diligence qui se pouvoit requérir, n'ayant laissé passer aucun accident, concernant la santé et infirmités du Prince, dont il n'aye fait les remarques, y joignant l'ordonnance et la sage application des remèdes, ensemble le récit et observation de ses inclinations et appétits particuliers; le tout si exactement et simplement décrit que l'on peut dire cet ouvrage sans exemple ni espérance d'un pareil à l'avenir. D'autre part l'auteur n'a point voulu donner à son ouvrage le titre d'histoire, ains seulement Journal et Registre particulier, d'autant que son but n'a point été de s'étendre plus avant dans l'histoire, comme il eût bien pu faire s'il eût voulu, ains il s'est tenu dans les limites de la vie particulière de son Prince et de son Maître, afin de ne rien prendre d'autrui et de ne mettre en avant que les choses qu'il auroit vues; imitant en quelque sorte ce qui étoit jadis usité par les anciens grands empereurs du Cathay, qui au bas de leur table tenoient toujours quatre secrétaires assis, qui mettoient en écrit tout ce que le Roi disoit, soit bien, soit mal; et de cet usage l'auteur n'a point été mauvais imitateur n'ayant laissé passer aucune parole ni action remarquable du Prince qui ne soit insérée en ce journal, ne faisant aussi en cela qu'obéir à son Prince qui lui commandoit expressément d'enregistrer les sentences et actions louables et vertueuses qu'il reconnoissoit dignes de lui: lequel commandement l'auteur faisoit souplement servir d'occasion pour réprimer les défauts de la jeunesse du Prince en le menaçant d'en charger son journal dont il étoit jaloux que cela ne fût point. Et de tout cet ouvrage non pareil et qui est comme une riche et agréable tapisserie de diverses matières et un chef-d'œuvre du soin d'un fidèle serviteur et sujet envers la personne de son Prince et de son Maître, il n'y a rien dont il soit fait mention en aucune histoire, et qui pourra servir de modèle et d'instruction à ceux qui ont ou auront à l'avenir la conduite de la santé et éducation des Princes, étant mêlé du médecin, du politique, du moral, même de méthode à tous pour l'éducation des enfans._
JOURNAL
DE
JEAN HÉROARD
SUR L'ENFANCE ET LA JEUNESSE
DE LOUIS XIII
ANNÉE 1601.
Héroard est nommé premier médecin du futur Dauphin; paroles que lui adresse Henri IV.—Naissance du Dauphin à Fontainebleau.—Témoins de l'accouchement.—Description du corps de l'enfant; remarque de la duchesse de Bar.—Le Roi annonce lui-même l'événement.—Départ des courriers.—Paris de Zamet avec le Roi et la Reine.—Première nourrice.—Le Roi manque de laisser tomber son fils.—Visites de grands personnages.—Première chemise; mot de la duchesse de Bar.—Avidité de l'enfant.—Seconde nourrice.—Le Dauphin transporté de Fontainebleau à Saint-Germain en Laye; son passage et sa réception à Melun et à Paris.—Visites à Saint-Germain; la Reine y vient avec Mme de Guise et la Concini.—Arrivée du Roi; il se joue avec son fils.—Premier mot de l'enfant à sa nourrice.—Arrivée des gardes du corps.—La marquise de Verneuil à Saint-Germain.—Jargon du Dauphin; il aime la musique.—Visite des nonces du Pape.—Remplacement de la première nourrice.
Le 15e jour de septembre 1601 je reçus lettre de Mme de Guiercheville[2], le 17e, celle de M. de la Rivière, premier médecin du Roi. Le 20e, dimanche, j'allai coucher à Fontainebleau.
[2] Dame d'honneur de la Reine. _Voy._ page 3, note 9.
Le 21e, sur les quatre heures du soir, à l'entrée du jardin des canaux, je rencontrai le Roi qui revenoit de la chasse, et m'appelant, me fit l'honneur de me dire: «Je vous ai choisi pour vous mettre près de mon fils le Dauphin; servez-le bien.»