Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 42
_Le 3, samedi._—Dîné avec impatience pour ce qu'il devoit aller à la chasse; à midi il entre en carrosse, est mené à Fontaineport, où il passe la rivière; il avoit lui-même ordonné de ses relais à se tenir delà l'eau. Il monte à cheval sur l'une de ses petites haquenées, va au bois (c'étoit le buisson de Massory), brosse[619] à travers le bois, en est transporté de joie, dit à chacun: _Voyez! je brosse, je brosse!_ C'est la première fois qu'il a brossé. Puis il va sur les routes, voit deux fois le cerf. Arrivé à six heures trois quarts, soupé avec le Roi; il étoit las et avoit la vue abattue; le Roi lui dit que s'il dormoit il ne iroit plus à la chasse avec lui, et lui de s'éveiller.
[619] _Brosser_, courir à travers les bois et les pays de bruyères et de broussailles (_Trévoux_). En patois haut-normand on dit encore _brocher_ à travers une haie ou un taillis.
_Le 4, dimanche._—Il écrit au prince de Galles:
Monsieur et frere, j'ay receu à faveur la souvenance que vous avés eue de moy, qui serai tousjours tres desireux de vous tesmoigner combien j'estime la continuation de vostre bonne grace par tout ce que peut
Votre tres affectionné frere à vous servir,
LOUIS.
A monsieur le prince de Galles, mon frère.
Il écrit à la reine d'Angleterre:
Madame j'ay en trop d'estime l'honneur de vostre amitié pour négliger sans me y ramentevoir et vous asseurer de l'entiere affection à vostre service en tout ce qu'il vous plaira m'en recognoistre digne, estant, Madame ma tante,
Vostre affectionné nepveu à vous faire service,
LOUIS.
A la roine de la Grande Bretagne madame ma tante.
Ces lettres furent données à l'ambassadeur, qui s'en retournoit.
_Le 5, lundi, à Fontainebleau._—Il étudie sous M. de Chaumont en l'absence de son précepteur; écrit, tiré des armes, dansé. Tout durant son dîner il s'entretient des chiens avec maître Martin, qui avoit les chiens d'Artois, et d'oiseaux avec M. de Marsilly, maître d'hôtel du Roi, sait juger des plus beaux, demande leur âge, leurs noms et ce qu'ils savent faire.
_Le 10, samedi._—M. de Souvré lui met sa robe, disant: «Monsieur, allons étudier; vous voilà maintenant habillé en docteur.»—_Oui_, dit-il, _docteur de la Palestine_; et il jette sa robe à terre.
_Le 12, lundi._—Mené à la chapelle, puis au grand canal pour y voir une petite galère qui avoit été faite pour l'y mettre.
_Le 16, vendredi._—Mené au grand canal; il se met dans la galère, conduit le gouvernail; le Roi y entre; il est toujours au gouvernail; il veut que ce soit sa charge. Ramené à six heures, soupé; il appelle son baladin: _Satyre_, et fait deux vers:
Je viens de la part d'un satyre Pour savoir si vous voulez rire.
_Le 17, samedi._—Il étudie; M. le président Jeannin y assiste. Le soir il fait faire la musique d'un luth, d'un théorbe et d'une mandore, l'écoute avec transport.
_Le 23, vendredi._—M. le marquis de Tresnel, sieur de la Chapelle aux Ursins, lui demande lequel, de lui ou de M. de Verneuil, étoit le plus fouetté?—_Ho! mousseu Dupont[620] est bien doux; mousseu de Souvré l'est pas tant. Mais savez-vous qu'il faudroit faire? il faudroit faire saler mousseu Dupont, et donner du sucre à mousseu de Souvré._
[620] Précepteur de M. de Verneuil.
_Le 24, samedi, à Fontainebleau._—Il va voir le Roi, qui part pour aller à Paris; puis prend congé de la Reine, laquelle part pour aller dîner à Ponthierry et coucher à Saint-Jean en l'Isle, et le lendemain à Paris pour y faire ses couches.
_Le 25, dimanche, voyage._—Il s'amuse à aider à trousser ses bagages, va au jardin de Ferrare, fait donner l'assaut à un fort qu'il avoit fait faire. A douze heures et demie il entre en carrosse et part de Fontainebleau; au dehors de la forêt il monte à cheval, et va chassant au lièvre et à l'oiseau, va à l'abbaye du Lis (c'est la première fois), y a goûté, remonte à cheval et arrive à Melun à quatre heures et demie.
_Le 26, lundi, voyage._—Mené à la messe à Saint-Père; il part de Melun à sept heures et demie et, par Loursine et la forêt de Sénart, arrive à Villeneuve-Saint-Georges à dix heures et demie. Après dîner il va sur le bord de l'eau, et dit à M. de Souvré: _Mousseu de Souvré, voulez-vous bien que j'entre en ce petit bateau; venez je vous mènerai bien, je rame fort bien._ M. de Souvré le lui permet; il y va aussi. Mgr le Dauphin prend une rame, vogue fort justement et monte dans la rivière d'Yères, y est assez longtemps. Revenu à terre il rentre en carrosse, accompagné de M. de Longueville, qui étoit venu à Villeneuve. Il arrive dans l'abbaye Saint-Antoine à trois heures et un quart, y a goûté; à quatre heures et demie il monte à cheval et, par la porte Saint-Antoine, arrive à cinq heures au Louvre. Il va voir la Reine; le Roi revient de la ville; il le va voir, et a soupé avec lui.
_Le 27 octobre, mardi, au Louvre._—Mené voir la reine Marguerite, ramené chez LL. MM.
_Le 29, jeudi._—Il écrit une lettre à Mme la princesse de Condé, la qualifie sa maîtresse, lui envoyant une petite guenuche, et souscrit: _Votre plus affectionné cousin et serviteur._—LOUIS.
_Le 30, vendredi._—Mené en carrosse à la boutique de l'Argenterie pour voir des étoffes; il en choisit une d'un bel incarnat, et fouette d'un mouchoir toutes les autres qui ne lui agréoient point.
_Le 31, samedi._—Il va au dîner de la Reine, prend congé de la Reine et du Roi au jeu de paume, et entre en carrosse pour aller à Saint-Germain-en-Laye voir Messieurs, ses frères, et Mesdames, ses sœurs. Il s'en va à la laiterie de Madame, aide à faire le beurre, va chez le Roi, qui arriva à six heures, s'amuse à jouer aux cartes avec Mesdames.
_Le 1er novembre, dimanche, à Saint-Germain._—Il va au lever du Roi, lui donne sa chemise; dîné avec le Roi. Il se botte pour accompagner le Roi, qui part après vêpres à deux heures et demie, va en la garenne chassant avec le Roi jusques auprès de Chatou. Ramené à Saint-Germain à quatre heures.
_Le 2, lundi._—Il prend congé de Messieurs et de Mesdames, entre en carrosse jusques au port du Pecq, où il passe l'eau dans une flette[621], et en l'autre bord dit encore adieu à Mesdames, que Mme de Montglat y avoit envoyées. Il monte à cheval, et va, chassant la perdrix, jusques à Chatou, où il passe dans une flette jusques à l'autre bord, et à quatre heures trois quarts arrive à Paris, au Louvre. Il va chez la Reine; le Roi étoit allé dès le matin, ce disoit-on, vers Breteuil en Picardie.
[621] Bateau de rivière qui sert de voiture publique; c'est un coche d'eau. (_Trévoux_).
_Le 6, vendredi, au Louvre._—Éveillé à deux heures, il se fait coucher auprès de M. de Souvré[622], ne fait que dormailler et avec quelque inquiétude jusques à cinq heures.—Il va en son cabinet, s'amuse à faire joûter des chevaliers françois contre des Espagnols sur une ligne artificielle qu'il tournoit avec un instrument fait en clef de pistolet. Mené promener à la Ville-l'Évêque, il y court dans le parc un lièvre; en revenant il se rencontre un vilain chien, le fait prendre pour le faire apporter chez lui, et dit que _c'est un pauvre chien qui cerche maître_.
[622] Le Dauphin avait conservé cette habitude, que lui avaient donné sa nourrice et Mme de Montglat, lorsque son sommeil se trouvait troublé, ce qui lui arrivait assez fréquemment.
_Le 7, samedi._—Mené en carrosse à l'Arsenal, voir M. de Sully; il ne y vouloit pas aller, ne lui faire bonne chère[623], n'eût été que la Reine le lui commanda.
[623] Bon accueil.
_Le 9, lundi._—Le Roi arrive de Fontainebleau; le Dauphin se soulève sur sa chaire et ôte son chapeau, le saluant à travers les vitres.
_Le 12, jeudi._—Mené à l'hôtel de Luxembourg, il court un lièvre dans le parc; mené chez le Roi, qui avoit la goutte.
_Le 13, vendredi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé; mené aux Feuillants, puis chez LL. MM. Ramené en sa chambre, où il fut fait son nouveau logis, tout en haut du vieux corps de logis qui regarde le septentrion. Mené en l'hôtel de Luxembourg, il y fait courir un lièvre; ramené, il passe chez la reine Marguerite, va chez le Roi, puis en sa chambre.
_Le 14, samedi._—Mené en carrosse promener à la Place Royale.
_Le 15, dimanche._—A deux heures après minuit[624] il est éveillé, dit-il, par les chapons qui étoient au-dessus de sa chambre, où l'on les engraissoit pour la Reine; il se fait coucher auprès de M. de Souvré. Mené à la messe à la chapelle de la tour de la Salle (c'est la première fois).
[624] C'est l'expression dont se sert toujours Héroard pour parler des heures du matin.
_Le 17, mardi, au Louvre._—Mené à la chasse à la plaine de Grenelle; au retour M. de Longueville l'accompagne jusques en sa chambre, et lui dit: «Monsieur, vous êtes fort bien logé maintenant, mais vous êtes bien haut monté!»—Il se retourne à M. de Souvré, disant froidement et en raillant: _Mousseu de Souvré, c'est mousseu de Longueville qui n'est pas en haleine._
_Le 18, mercredi._—Mené en carrosse chez M. de la Tour, au faubourg Saint-Jacques; il y court et prend dans le parc un lièvre que M. de Souvré y avoit fait apporter. Il va chez la Reine; le Roi étoit allé à la chasse à Saint-Germain-en-Laye.
_Le 19, jeudi._—Étudié, écrit, tiré des armes, dansé[625], mené par la galerie aux Feuillants. Le Roi revient de Saint-Germain.
[625] Nous rappelons de temps en temps ces occupations du Dauphin, qui ne varient pas.
_Le 20, vendredi._—Botté, mené en carrosse jusques au Roule, il monte à cheval et va courir un loup en la garenne de Madrid.
_Le 21, samedi._—Mené en carrosse à l'hôtel de Mercœur, au faubourg Saint-Honoré; ramené, il va chez LL. MM. Avant que d'aller chez la Reine, il va en la chambre d'où il étoit délogé, et qui se réservoit pour l'enfant dont la Reine devoit accoucher. Il voit tendre l'ameublement, il accommode le berceau, y met les matelas, puis se couche dedans et son petit chien _Vaillant_ auprès de lui, se fait bercer, puis monte à la chambre de la Reine[626].
[626] Ce détail prouve que le Dauphin demeurait au rez-de-chaussée du Louvre avant d'être logé au second étage.
_Le 23, lundi._—Mené en carrosse à la rue Saint-Denis; voir des étoffes de soie; ramené chez la Reine, puis chez le Roi.
_Le 24, mardi._—On commence à lui montrer la carte géographique. Mené en carrosse à la rue des Bons-Enfants, à l'académie de M. Benjamin, écuyer du Roi.
_Le 26, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse à l'Arsenal, ramené à cinq heures chez la Reine. Sur les sept à huit heures la Reine commença à sentir des douleurs pour accoucher; il y va, se tient en la chambre. La Reine étoit pour accoucher dans son grand cabinet, il demande au Roi: _Mon père, vous plaît-il que j'entre au cabinet de la Reine ma mère?_—«Non pas encore, attendez ici.»—_Mon frère de Vendôme y est bien._ Il ne lui fut pas permis. Ce fut un peu devant l'accouchement, les douleurs ne furent pas grandes ne fréquentes. Justement comme dix heures eurent sonné, sa tranchée la print dont elle accoucha aussitôt de Madame, sixième enfant de sa Majesté[627]. Il va peu après saluer la Reine, et puis au petit cabinet de Madame, sa sœur; lui maniant la main, il dit: _Riez, riez, ma sœur, riez, riez, petite enfant; voyez comme elle me serre la main._
[627] Henriette-Marie de France, mariée en 1625, à Charles Ier, roi d'Angleterre; morte en 1669.
_Le 27, vendredi._—Dîné avec impatience pour aller à la chasse au bois de Vincennes; il y vole, y court le lièvre, en prend quatre, ne veut pas que le Roi sache qu'il en ait pris qu'un[628].
[628] C'est-à-dire qu'il veut que le Roi croie qu'il n'en a pris qu'un.
_Le 28, samedi._—Mené en carrosse chez M. le comte de Soissons.
_Le 6 décembre, dimanche au Louvre._—Mené à la messe à sa petite chapelle, puis par la galerie aux Tuileries. Ramené chez lui, il fait jouer une comédie par ses petits gentilshommes.
_Le 9, mercredi._—Il dit à Mme de Montglat, qui étoit venue à son lever. «_Mamanga, voulez-vous pas me voir étudier?_—«Monsieur, j'en verrai le commencement, s'il vous plaît.»—_Je ne fais bien qu'à la fin_, lui dit-il pour l'engager à être tout du long de son étude. On lui parloit des vies des hommes illustres que l'on avoit écrites, il demande: _N'écrira-t-on pas la mienne?_ A une heure et demie dîné avec le Roi; après souper il blémit, s'endort: je lui demande s'il se trouvoit mal.—_Oui, là_, dit-il en me montrant le côté droit du ventre; _mais c'est que le Roi mon père m'a fait dîner avec lui; il étoit deux heures et j'avois faim_.
_Le 10, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite.
_Le 11, vendredi._—Mené en carrosse chez Mme d'Angoulême.
_Le 12, samedi._—M. de la Boissière récitoit une histoire du grand Gonzalve étant à Barlette; il demeura court. Le Dauphin lui dit: _Achevez, ce n'est pas tout._—«Monsieur, pardonnez-moi.»—_Ho! non, le sens n'est pas parfait_; il écoutoit, selon sa coutume, fort attentivement. Mené en carrosse au jeu de paume du Verdelet.
_Le 13, dimanche._—Mené à la petite chapelle, puis chez le Roi et par la galerie aux Tuileries, puis à onze heures trois quarts mené en carrosse par le Roi chez M. de Roquelaure, où il alloit dîner pour le jour de sa nativité[629]; le Dauphin y mange trois cornets d'oublies trempés dans du muscat pur; il dit qu'il est aigre, pource qu'il piquoit, en veut boire trempé d'eau; le Roi ne le veut pas permettre.
[629] Henri IV était né le 13 décembre 1553; il entrait ce jour-là dans sa cinquante-huitième et dernière année.
_Le 15, mardi._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Victor, au jardin du sieur de la Tour; il y court des lièvres, y a goûté; ramené chez la Reine, puis chez lui, il s'amuse à jouer au sabot.
_Le 17, jeudi, au Louvre._—Mené en carrosse chez M. le comte de Soissons, ramené chez la Reine, où il s'amuse à de petits amusements.
_Le 18, vendredi._—Il s'aperçoit que M. de Souvré alloit prendre du vin pour déjeûner; il saute de sa chaise, y va pour en avoir et âprement, ne veut permettre que M. de Souvré en boive s'il ne lui en permet[630]. M. de Souvré n'en veut point; Mgr le Dauphin se doutant qu'il en prendroit après, commande à son sommelier de s'en aller, le guette s'il emportoit la bouteille au vin, puis entre en son étude.
[630] Selon son habitude, lorsque le Dauphin manifeste son goût pour le vin, Héroard note ce passage en marge de son Journal avec cette remarque: «Son humeur et naturel, pour y prendre garde.» Héroard ne partageait pas les idées de Henri IV au sujet du vin.
_Le 20, dimanche._—Mené chez le Roi, qui avoit pris médecine, puis par la galerie aux Feuillants; ramené par le même chemin chez LL. MM., puis chez lui; mené en carrosse aux Chartreux, où il a goûté.
_Le 21, lundi._—Mené en carrosse chez la reine Marguerite, où il se joue au jardin, danse au bal, écoute la musique. A six heures et demie soupé; il s'amuse à écouter des mauvais contes de La Clavelle[631] et autres, dont il sembloit que son esprit s'amollissoit; il y prenoit plaisir.
[631] _Voy._ au 14 janvier 1604. La Clavelle, sieur de Chevigny, fut longtemps secrétaire de Sully. Tallemant raconte que La Clavelle, avec quelques femmes d'assez mauvaise réputation, bouffonnaient tous les jours avec Sully. (_Historiettes_, tome I, p. 116 et 124). On voit qu'Héroard protestait à part lui contre ces mœurs de la Cour et des plus grands personnages; il dut sans doute exercer peu à peu une certaine influence sur le caractère de Louis XIII, si différent de celui de son père.
_Le 22, mardi._—Mené chez la Reine, mandé par elle pour lui avoir été dit que son bégayement[632] procédoit pour avoir encore le filet; il fut jugé qu'il n'en avoit pas besoin; il craignoit qu'on lui voulût couper la langue quand on la lui faisoit tirer; il dit: _Comment! me la veut-on couper?_ et commençoit d'en pleurer.—En soupant il s'amuse à voir faire des sauts de souplesse merveilleux à une petite fille âgée de cinq ans et à la voir danser.—Les sieurs de Chalais et de Pouillay s'étoient battus au cabinet du Roi; S. M. commande à M. de Souvré que Pouillay ait le fouet comme ayant jugé qu'il avoit le tort. Mme de Montglat est priée par Pouillay de supplier Mgr le Dauphin de supplier le Roi pour lui pardonner; il entre en colère, la repousse avec la main avec ces paroles: _Allez-vous-en! quoi! vous voulez que je prie pour Pouillay le Roi mon père, et il a commandé qu'il eût le fouet!_ Il se mettoit en colère contre tous ceux qui lui en parloient à sa recommandation, et ne put être vaincu. Il aimoit plus Chalais que l'autre[633].
[632] Héroard n'indique plus que très-rarement ce défaut de prononciation.
[633] Henri de Talleyrand, comte de Chalais, décapité le 19 septembre 1626; il avait environ un an de plus que le Dauphin.
_Le 25, vendredi, jour de Noël, au Louvre._—Mené chez le Roi, qui, à une heure et demie, le mène à Saint-Gervais au sermon du P. Gontier, jésuite.
_Le 26, samedi._—Mené à vêpres à Saint-Germain-de-l'Auxerrois, puis goûté chez Mme de Souvré, logée au doyenné. Joué en son cabinet, avec ses petits gentilshommes, à croix et à pile, comme le Roi, à trois dés: _Tope, masse._
_Le 28, lundi._—Il écrit en son cabinet, dans la tour, cette lettre à M. le prince de Galles:
Monsieur et frère, le Roy mon seigneur et père envoyant le sieur de la Boderie vers le Roy de la Grande-Bretagne, je l'ay voulu charger de ce mot qui vous servira d'asseuré tesmoignage de mon amitié, de laquelle vous devés faire estat aussi certain que de chose qui vous est entierement acquise, desirant que vous me teniez pour
Vostre plus affectionné frère à vous servir,
LOUIS.
_Le 29, mardi._—Il écrit au roi d'Angleterre cette lettre, minutée par M. Lebeauclerc, son secrétaire; c'est la première lettre qu'il lui a écrite.
Sire, le sieur de la Boderie retournant par le commandement du Roy, mon seigneur et père, vers Vostre Majesté, je l'ay voulu charger de ce mot pour vous offrir mon service, duquel il vous asseurera plus particulièrement, me contentant de vous dire que je veux demeurer, Sire, vostre, etc.
Mené chez le Roi, joué, couru en la galerie. En attendant son souper, il écrit la lettre suivante à la reine d'Angleterre, minutée par M. Lebeauclerc:
Madame, je n'ay point voulu perdre l'occasion du voyage du sieur de la Boderie vers Vos Majestés sans me ramentevoir à vostre bonne grâce et vous asseurer de mon service comme de celuy qui veut estre tousjours
Vostre très-affectionné nepveu à vous servir,
LOUIS.
A madame ma tante, la roine de la Grande-Bretagne.
Après souper il apprend ce qui s'ensuit pour le dire à l'ambassadeur de Venise, qui le devoit visiter le jour suivant, venant résider auprès du Roi:
Je remercie humblement Messieurs de la seigneurie de Venise de la faveur qu'ils me font. Je vous prie de les asseurer de mon affection à les servir en ce qui pourra dépendre de moi et en votre particulier vous asseurer de mon amitié et bonne volonté.
_Le 31, jeudi, au Louvre._—Botté, dîné, il ne mange point, d'impatience d'aller à la volerie avec le Roi, vers le Bourget. A douze heures et demie il entre en carrosse pour aller après le Roi, qui étoit parti; goûté en carrosse; il ne monta point à cheval, dont il étoit fort fâché: le temps et les chemins étoient mauvais.
ANNÉE 1610.
Étrennes de la ville de Paris.—Compliment à l'ambassadeur d'Espagne.—Reliques de Sainte-Geneviève.—Comédiens, marionnettes et ballets.—M. de Pluvinel.—Le Dauphin n'aime pas la flatterie.—Visite à Saint-Germain.—Baptême du fils de M. de Tresmes.—Portrait du Dauphin par Bunel.—Carrousel, course de bagues et ballet.—Mot sur Sully.—Mme de Montglat et M. de Souvré.—La nourrice du Dauphin.—Anecdote sur Charles IX.—La marquise de Verneuil.—Bruits de guerre.—La cérémonie de la Cène.—La librairie de Saint-Victor.—Visite à Saint-Germain.—La lance de chair.—Plan d'une forteresse.—Les enfants de Paris.—M. Aleaume.—Dernier dîner avec le Roi.—Dédain pour Sully.—Couronnement de la Reine.—Assassinat de Henri IV; mot du Dauphin.—Précautions prises dans la nuit.
_Le 1er janvier, vendredi, au Louvre._—Mené en sa petite chapelle, puis chez LL. MM.; à onze heures et demie mené en Bourbon par le Roi, puis à douze heures et demie ramené pendant que le Roi touche les malades. Le prévôt des marchands, M. Sanguin, et [les] échevins de la Ville, en corps, le viennent saluer et lui apportent une douzaine de boîtes de confitures et autant de bouteilles de vin et hypocras; ils en avoient fait autant au Roi. Mené à vêpres à Saint-Germain-de-l'Auxerrois.
_Le 5, mardi._—L'ambassadeur d'Espagne le visite de la part du Roi, son maître, il lui dit: _Je remercie bien humblement le roi d'Espagne, mon oncle, de la souvenance qu'il a de moi; je vous prie de l'asseurer de mon affection à son service et en votre particulier de mon amitié et bonne volonté._ Mené chez le Roi, ramené, soupé, il fait souper M. de Souvré, tous ses petits[634] avec lui (c'est la première fois), et fait les Rois. Il est le roi, seul en sa table, et en l'autre ce fut M. de la Luzerne.
[634] Héroard désigne ainsi les petits gentilshommes élevés avec le Dauphin.
_Le 6, mercredi, au Louvre._—A dîner il commande à une comédiante françoise[635], et lui dit: _Venez à huit heures, car je me couche à dix._ Mené en carrosse au faubourg Saint-Jacques chez M. de la Tour, ramené chez LL. MM., puis chez lui; après souper mené chez le Roi, où se joue la comédie.
[635] Une comédienne qui devait venir jouer le soir chez le Roi et qui assistait à son dîner. Henri IV écrivait en 1607: «Monsieur de Villeroy, je vous fais ce mot pour vous dire que j'ai permis à l'Ysabelle, comédiante, et à sa compagnie de s'en retourner en Italie.» (_Lettres missives_, VII, 176.)
_Le 7, jeudi._—Il s'amuse en son cabinet à chanter et faire chanter par ses petits des chansons d'amour. Mis au lit, il se joue aux échecs; M. de la Boissière lui veut représenter un coup qu'il jouoit mal; il prend le roi, le lui jette à la tête. M. de Souvré l'en tance, le va dire au Roi et à la Reine, qui le condamnent au fouet[636].
[636] Malherbe écrivait le 11 janvier 1610: «Vendredi dernier, M. le Dauphin jouant aux échecs avec la Luzerne, qui est un de ses enfants d'honneur, la Luzerne lui donna échec et mat; M. le Dauphin en fut si fort piqué, qu'il lui jeta les échecs à la tête: la Reine le sut, qui le fit fouetter par M. de Souvray, et lui commanda de le nourrir à être plus gracieux; elle l'a jugé nécessaire pour ce que ce prince, extrêmement généreux, ne veut rien souffrir qui ne lui cède. Il fut à l'Arsenal il y a trois ou quatre jours; j'ai ouï dire à un gentilhomme qui y étoit présent que M. de Sully lui fit un grand accueil; mais que, quoi qu'il fît, jamais il ne s'arrêta à lui et ne le regarda presque point.
«Il y a, depuis huit ou dix jours, au grand cabinet de la Reine un tableau où l'infante d'Espagne est peinte de son long, avec cette inscription: _Dona Anna Mauricia d'Austria_; l'autre soir M. le Dauphin le montroit à quelques-uns de ces petits qui sont nourris auprès de lui, et leur disoit: «Voilà ma femme.» M. de Souvray lui dit que peut-être les Espagnols ne la lui voudroient pas bailler, et il répondit tout aussitôt: «Eh! il la faudra aller prendre.» Ce prince est pour donner de la besogne à la jeunesse qui sera de son siècle: il est d'un naturel extrêmement bon, mais il veut être respecté, comme il est raisonnable. Madame sera ici dans cinq ou six jours pour faire un ballet.»—(_Œuvres de Malherbe_, éd. L. Lalanne, tome III, p. 130.)
_Le 8, vendredi._—Éveillé à six heures et demie, il demande à se coucher près de M. de Souvré, pour éviter ce qu'il craignoit; refusé, fouetté.
_Le 9, samedi._—Mené à l'Arsenal, où il a goûté.
_Le 10, dimanche, au Louvre._—Après souper mené chez LL. MM., où il voit danser un ballet venu de la ville.