Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 41

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_Le 25, jeudi._—M. de Souvré lui fait la peur entière du fouet jusques à l'exécution, suivant la grâce qu'il en avoit demandée au Roi. Mené à la messe chez LL. MM., où il se jette à genoux devant la Reine, demandant pardon de la faute du jour précédent, et peu après en fait autant au Roi, qui arriva en la chambre de la Reine, laquelle rougit lorsque Monseigneur le Dauphin se jeta à genoux devant elle, et n'écoutoit point ce que M. de Souvré lui disoit. Soupé avec le Roi; mené au jardin promener, il demande permission au Roi de cueillir et faire deux bouquets, l'un pour la Reine et l'autre pour Mlle de Fonlebon, l'une des filles de la Reine, sa maîtresse; il en étoit amoureux. S'en retournant il demande congé d'aller chez les filles de la Reine, donne le bouquet à sa maîtresse, et la baise quatre fois, serré et gaiement; puis va chez la Reine, et lui donne l'autre bouquet, fait de lys blancs et autres fleurs, se met à chanter plusieurs chansons en concert, devant LL. MM.

_Le 26, vendredi._—M. le maréchal d'Ornano[600], qui ne l'avoit jamais vu, lui fait la révérence, la larme à l'œil.

[600] Alphonse Corse, dit d'Ornano, maréchal de France en 1597, mort en 1610.

_Le 28 juin, dimanche._—M. [le prince] et Mme la princesse de Condé, fille de M. le connétable, arrivent. Piedro Guichardini, ambassadeur du nouveau grand-duc de Toscane[601], lui apporte des lettres de sa part, de son frère et de la Grande-Duchesse.

[601] Côme II de Médicis.

_Le 2 juillet, jeudi, à Fontainebleau._—A une heure il va trouver le Roi, qui le mène au conseil, où il alloit pour entendre les avis divers qui se proposoient par diverses personnes, sur le fait et changement des monnoies; le Roi le tenoit entre ses jambes; la Reine aussi y assista. C'est la première fois qu'il a été au conseil.

_Le 4, samedi._—Mené à la messe, puis à la grande galerie pour voir le Roi, qui couroit la bague; il l'emporta une fois. Les dames étoient aux fenêtres d'en haut du pavillon, et entre les autres Mme la princesse de Condé.

_Le 5, dimanche._—Il va en la grande galerie pour voir le Roi courant la bague, qui de cinq courses fit trois dedans. Après souper il va chez LL. MM., et, du corridor, regarde le Roi, qui étoit en la cour prenant plaisir à jeter des fusées; mené au bal, où il dansa gaiement. M. de Vendôme fut épousé[602] entre une heure et deux heures après minuit. Mme de Mercœur envoya au Dauphin une petite chaîne de chiffres d'or où pendoit un Hercule enrichi de petits diamants, et, à la base au-dessous, étoient écrits ces mots: _La grandeur de ton père et la vertu te font plus grand qu'Hercule._

[602] Il est difficile de se rendre compte de cette expression, puisque la cérémonie du mariage à la chapelle ne se fit que le 7.

_Le 6, lundi, à Fontainebleau._—A déjeûner il hume trois cuillerées de bouillon pour l'amour de Mme la princesse de Condé et deux pour Mlle de Fonlebon, sa maîtresse[603]. Après souper il va chez le Roi, le regarde jetant des fusées, puis monte en la chambre de Mme la princesse de Condé; il en étoit piqué.

[603] _Voy._ au 25 juin précédent.

_Le 7, mardi._—A cinq heures il accompagne, en la chapelle basse, le Roi, qui conduisoit Mlle de Mercœur pour épouser; M. de Gondi, évêque de Paris, l'épousa à M. de Vendôme, fils naturel du Roi. Soupé à six heures et demie en la salle du cheval, où se faisoit le festin royal, les princes servant, puis il va à la salle du bal, où se dansa le grand bal; il conduisoit la Reine.

_Le 8, mercredi._—Il s'amuse à faire copier une chanson d'amour et à marquer la note de l'air. Mené chez LL. MM., et à cinq heures à la grande galerie, d'où il voit le Roi courant la bague. A six heures et demie soupé, puis mené chez LL. MM., il va à onze heures avec eux en la salle du cheval, où il a vu danser le ballet des _preneurs d'amour_ avec des faucons, des furets et par des pêcheurs, etc., de l'invention du sieur de Bonières. Ramené à une heure et demie après minuit.

_Le 11, samedi._—A neuf heures étudié; M. Des Yveteaux le tenoit entre ses jambes, à la vue de M. de Souvré et de Mme de Saint-Luc; écrit, dansé, tiré des armes.

_Le 12, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle, puis en la grande galerie, d'où il voit le Roi courant la bague. Avant de se coucher il compose et écrit des vers amoureux, marque la note de l'air; son précepteur[604] l'aide à achever, y ajoute des vers.

[604] Des Yveteaux.

_Le 13, lundi._—A dîner, il raille avec un fol normand, nommé Des Vietes, qui faisoit du mauvais latin.

_Le 14, mardi, voyage._—Il part de Fontainebleau, dîne à Melun, arrive pour la première fois à Brie-Comte-Robert à quatre heures; goûté au château, racoustré par M. Gobelin, président des Comptes. Après souper il est mené promener à Panfou, maison de M. le chancelier[605], se joue sur un meulon de foin, l'assaut, le défend, se roule du haut en bas, sue, change de chemise. Ramené à Brie; ses bagages n'étoient point arrivés, son chariot s'étoit rompu par deux fois, ils n'arrivèrent qu'à onze heures. A neuf heures et demie il est dévêtu, mis au lit; c'étoit le lit de M. Gobelin et de ses draps. Il demanda: _Le Roi mon père a t'y couché ici?_ On lui dit que oui, car il eût fait difficulté d'y coucher. Il se met à vouloir des vers, et me dit: _Mousseu Hérouard, mettez cette prose en vers: «Je veux que ceux qui m'aiment m'aiment longtemps; car s'ils ne m'aiment point qu'ils me quittent demain»._ Il me presse de les faire tout à l'heure; je les lui fais ainsi:

Je veux que tous ceux-là qui de m'aimer desirent, Que ce soit pour toujours ou bien qu'ils se retirent.

Il me dit: _Je vous en veux donner une autre prose; c'est cette-ci: «Je veux que toutes mes actions ayent leur fondement sur la vertu». Apportez-le moi demain matin en vers._

[605] Nicolas Brulart, marquis de Sillery.

_Le 15, mercredi, voyage._—Éveillé à huit heures, il me demande les vers avec impatience; je me veux excuser, il me presse, je les lui baille ainsi:

Je consacre mes actions Et toutes mes affections A la vertu pour fondement unique, Afin que par tout l'univers, En renommée magnifique, Mon nom soit immortel en tous âges divers.

Il voulut se les faire écrire pour leçon. Mené à l'église, il entre à neuf heures en carrosse, arrive à onze heures et un quart à Creteil pour la première fois, dîne en la maison de M. Mangot[606]. Parti à trois heures en carrosse, il monte à cheval au petit Saint-Antoine, et ses petits gentilshommes marchent devant lui, deux à deux, selon l'ordre de leur arrivée auprès de lui; les premiers furent M. de Liancourt et M. le comte de la Voute. Il arrive au Louvre à cinq heures, voit le Roi, qui étoit arrivé par eau une heure auparavant; la Reine arrive à huit heures.

[606] Claude Mangot, depuis chancelier de France, attaché aux intérêts et à la fortune du maréchal d'Ancre; il remit les sceaux au Roi en 1617, après la mort de Concini.

_Le 16, jeudi, au Louvre._—Étudié, écrit, dansé, tiré des armes, joué à la paume; il change de chemise, étant forcé par M. de Souvré, qui le frappe du gant; il s'en pique étrangement. M. de Souvré lui remontre, et lui disant qu'il ne veut rien faire ne croire de tout ce qu'il lui dit, il lui répond en colère: _Non, je crois pas tout ce que vous me dites ne ce que vous me direz._

_Le 17, vendredi._—Éveillé à six heures et demie; il feint de dormir, de peur de châtiment, se ressouvenant de la colère qu'il avoit eue contre M. de Souvré; on regarde en son lit, on le trouve pleurant; M. de Souvré lui remontre; il se repent.

_Le 18, samedi._—Mené aux Tuileries par la galerie, il entend la messe aux Capucins. A quatre heures mené en carrosse au jeu de paume de Verdelet, à la rue Plâtrière, il y a joué.

_Le 19 juillet, dimanche._—M. le maréchal d'Ornano lui donne un poignard de sultane, garni de rubis.

_Le 20, lundi._—A neuf heures il entre en carrosse pour aller à Saint-Germain-en-Laye, par le port de Neuilly et la chaussée, y arrive à midi et fait bonne chère à Messieurs, ses frères, et Mesdames, ses sœurs. A six heures le Roi revient de la chasse.

_Le 21, mardi._—Dîné avec le Roi; à quatre heures il entre en carrosse, et, par les bacs, arrive à Paris à six heures et un quart.

_Le 22, mercredi, au Louvre._—A quatre heures et demie il entre en carrosse avec le Roi, qui le mène baigner en la rivière, au-dessous de Conflans, à l'île gauloise (ce fut la première fois); il se y met sans crainte, en gagne une discrétion à M. de Bellegarde, grand écuyer, qui gagea le contraire contre lui. Le Roi lui versoit de l'eau sur la tête à pleins chapeaux, M. de Paistry lui montroit à nager, le conduisoit, le tenoit sous le menton. Il lui prend envie de plonger, il but; il y est une demi-heure. Ressuyé, ramené en son carrosse; à huit heures soupé; il me fait l'honneur de me raconter son voyage et comme il s'étoit baigné, me dit qu'il n'avoit point voulu pisser en l'eau, de peur qu'il ne le bût mêlé dans l'eau, mais que le Roi son père y avoit pissé.

_Le 27, lundi._—A trois heures il entre en carrosse, est mené à Saint-Denis pour la première fois; il donne de l'eau bénite à la feue Reine, mère du feu Roi, que, depuis quatre mois, Mme d'Angoulême avoit fait porter de Blois pour la faire ensevelir[607]; il voit le trésor. Ramené à sept heures, soupé; il se ressouvient et me raconte qu'il a vu à Saint-Denis l'épée de Jehanne la Pucelle, veut savoir qui elle étoit, ce qu'elle fit, ce qu'elle devint; il dit qu'il y a six Louis enterrés, parle des sépultures, de celle du roi Louis et de son petit qui n'avoit que deux mois[608] et autres choses.

[607] Catherine de Médicis, veuve de Henri II et mère de Henri III, était morte au château de Blois en 1589; il est remarquable de voir la fille naturelle de Henri II (Diane, duchesse d'Angoulême, morte à Paris, en 1619, âgée de quatre-vingts ans) faire transporter à Saint-Denis les restes de Catherine.

[608] Le Dauphin veut sans doute parler du petit roi Jean, fils de Louis le Hutin, né posthume, le 15 novembre 1316, mort quatre jours après, et qui fut enterré à Saint-Denis aux pieds du roi son père. La statue de cet enfant est encore à Saint-Denis.

_Le 29, mercredi._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Germain, au clos de l'hôtel de Luxembourg, il y fait courir deux lièvres par ses petits chiens d'Artois.

_Le 31, vendredi._—A midi, dîné, étudié; sa nourrice vient, qui lui dit qu'il faut bien étudier trois ou quatre ans et qu'après il n'étudiera plus; il lui répond: _Ho! non, plus je serai vieux et plus j'aurai besoin d'apprendre._

_Le 1er août, samedi, au Louvre._—Mené en carrosse à l'hôpital des pestiférés, qui se bâtissoit près de Montfaucon[609].

[609] Le Roi écrivait en 1608 au cardinal de Givry: «Mon cousin, je vous prie présenter à notre saint-père le Pape les lettres que je lui écris, dont je vous envoie la copie, pour obtenir de Sa Sainteté les indulgences y contenues en faveur de l'hôpital de Saint-Louis de Santé, que je fais bâtir près les faubourgs Saint-Laurent de ma bonne ville de Paris, pour y retirer les pestiferés.» (_Lettres missives_, VII, 535.) C'est l'hôpital situé rue des Récollets, et qui porte encore le nom d'hôpital Saint-Louis.

_Le 3, lundi._—A midi dîné, mené chez le Roi, puis à l'Arsenal, où il a goûté et mangé beaucoup de prunes, que M. de Sully a secouées lui-même de l'arbre.

_Le 7, vendredi._—Il va voir la reine Marguerite à deux heures, puis part pour aller à Saint-Maur[610], arrive au petit Saint-Antoine, en l'abbaye, où il a goûté, passe par le bois de Vincennes et arrive à six heures à Saint-Maur-des-Fossés.

[610] Le journal de Lestoile constate «force maladies à Paris en ce mois, mortalité de petits enfants par les petites véroles qui y règnent.» C'est à cause de cette épidémie que le Dauphin séjourne à Saint-Maur jusqu'au 23 septembre. _Voy._ les lettres du Roi à M. de Souvré des 12 et 17 août. La maison de Saint-Maur appartenait au prince de Condé.

_Le 9, dimanche, à Saint-Maur._—Il est mené à la messe au village, puis se promener par des jardins du bourg; il s'amuse à abattre des noix avec une balle, à coups de raquette, mange des cerneaux sucrés des noix qu'il avoit abattues. A deux heures mené en carrosse à la chasse au lièvre: il en prend deux vers Champigny; il faisoit un extrême chaud.

_Le 11, mardi._—Il fait chanter et chante en concert des chansons d'amour; mis au lit, il fait encore chanter _Laudate_ en concert de voix, d'un luth et d'une mandore.

_Le 12, mercredi._—Il est mené à la messe en l'abbaye, puis va vers le moulin mettre ses chiens en l'eau après une oie. A quatre heures mené à pied au jardin de M. Le Voy.

_Le 13, jeudi._—A deux heures il entre en carrosse, va au Plessis-Saint-Antoine, maison de M. de Pluvinel; il faisoit grand chaud.

_Le 14, vendredi._—Il va au-devant de la reine Marguerite, l'a longtemps accompagnée.

_Le 15, samedi._—Mené à la messe au bois de Vincennes, il y fait ôter le comte d'Alais d'auprès de M. de Verneuil, l'ayant commandé à M. de Pons, précepteur de M. de Verneuil.

_Le 21, vendredi._—Mené à la messe aux Bonshommes du bois de Vincennes; Mme la princesse douairière de Condé et Mme la duchesse de Vendôme le viennent voir.

_Le 23, dimanche._—Il est mené à la messe, puis entre en carrosse pour aller à Breban, maison de M. de Mareuil du Val, y a dîné; il faisoit une extrême chaleur.

_Le 25, mardi._—Goûté et fait la collation pour la fête Saint-Louis; après souper il attend avec impatience un ballet fait par huit des siens; c'étoient des sauvages; il le fait danser deux fois.

_Le 26, mercredi._—M. de Vendôme arrive, qui venoit prendre congé de lui pour aller tenir les états de Bretagne à Nantes; mené en carrosse à la chasse, M. de Vendôme avec lui.

_Le 27, jeudi, à Saint-Maur._—Il avoit un chien nommé _Pataut_, le plus ancien, qu'il souloit avoir à Saint-Germain, et qu'il aimoit et avoit toujours aimé. M. de Souvré lui disoit: «Monsieur, vous avez trop de chiens; il en faut ôter de ceux qui ne valent rien, et sont trop vieux comme Pataut».—_Pataut, mousseu de Souvré, ho! non, je veux nourrir les vieux._—Il se met à inventer un ballet, fait les vers, dit: _Velà pour donner, et ceux là pour chanter._

_Le 28, vendredi._—Il n'étudie point, pour ce que son précepteur étoit allé à Paris; botté, il monte à cheval, va jusques à Chenevières à la chasse du lièvre, avec sa meute de petits chiens courants, donnés par le prince de Galles et que M. de Vitry avoit amenés.—Il s'amuse à peindre avec l'encre et la plume.

_Le 29, samedi._—Mené à Champs, maison de M. Faure, maître d'hôtel du Roi et beau-frère de M. le chancelier.

_Le 30, dimanche._—Il est vêtu de chausses rondes à bas à attacher, l'habillement de satin gris et passement d'or (c'est la première fois pour le bas attaché). Il monte à cheval, est mené à la messe aux Minimes du bois de Vincennes.

_Le 31, lundi._—Il s'amuse à peindre avec la plume. M. de Souvré lui parle d'aller dîner à Champs; il déclame contre le chemin: _C'est le plus mauvais chemin du monde._ Je lui dis que si M. Faure, qui en est le maître, eût su qu'il y fût allé l'autre jour, il y eût trouvé une belle collation, et qu'il m'avoit prié de l'en avertir, et s'il y vouloit retourner qu'il la y trouveroit.—_Ho! non, il y a trop mauvais chemin, j'aime mieux mes chevaux qu'une collation._ M. de Souvré lui demande s'il veut pas que son carrosse soit attelé de mules.—_Ho! non, cela est bon pour dom Piedro de Toledo._

_Le 1er septembre, mardi, à Saint-Maur._—Mené au-devant du Roi, qui revenoit de Monceaux; le Roi arrive à Saint-Maur à cinq heures et un quart; soupé avec le Roi à six heures et demie; le Roi part à sept heures trois quarts pour aller à Paris.

_Le 2, mercredi, à Saint-Maur._—A trois heures il entre en carrosse, et va jusques à Plaisance au-devant de la Reine, qui de Monceaux alloit à Paris; elle le fait mettre en sa litière[611], jusques auprès du parc de Vincennes; il est ramené à Saint-Maur à sept heures et demie.

[611] Elle voyageait ainsi à cause de sa grossesse.

_Le 5, samedi._—Il se joue à tirer par le cordage un petit canon donné par feu M. de Lorraine, y met ses petits gentilshommes deux à deux; il se met au premier rang, va ainsi de chambre en chambre.

_Le 6, dimanche._—Il monte à cheval, passe l'eau au bac de Créteil et va dîner à Brevannes; à trois heures il monte à cheval, est mené à Maisons, où il a goûté. Ramené à six heures et un quart, il se va jouer au parc, à un petit fort qu'il faisoit défendre et assaillir.

_Le 7, lundi._—Il étudie sur un billet que son précepteur avoit laissé du samedi pour aller se jouer à Paris[612].

[612] Ce passage indique une certaine mésintelligence entre Héroard et Des Yveteaux.

_Le 8, mardi._—Il étudie un compliment que M. de Souvré lui apprit pour dire à l'ambassadeur du marquis de Brandebourg, qui devoit venir le saluer sur l'après-dînée. A une heure et demie arrive l'ambassadeur du marquis de Brandebourg devers le Roi, pour lui demander son assistance contre les Espagnols, qui s'étoient saisis de Clèves, où il prétendoit par succession[613]; il dit au Dauphin avoir commandement de son maître de le venir saluer de sa part et de lui offrir son service. _Je me sens obligé à monsieur l'Électeur de la souvenance qu'il a de moi_, répond le Dauphin, et il demeure court. L'ambassadeur lui présente un pied d'élan et un échiquier, où les carrés étoient d'ambre jaune et au-dessus les rois de France en ivoire, lui disant que c'étoient des présents du pays; le Dauphin reprend le reste de son discours et lui dit: _Je serai très-aise quand il s'offrira quelque occasion où je le puisse servir._

[613] Le duché de Clèves et de Juliers était vacant par la mort du duc Jean-Guillaume. On vit jusqu'à sept compétiteurs se disputer sa succession.

_Le 9, mercredi, à Saint-Maur._—Son précepteur revient de Paris; étudié, écrit, tiré des armes, dansé, mené à la messe en l'abbaye, puis sur le bord de la rivière, où il fait faire un fort, y travaille lui-même. Il joue aux dames au damier du marquis de Brandebourg, fait un ballet sur la Bergamasque et un autre tout à l'heure, qu'il appelle _des lièvres_, couvrant sa tête d'un mouchoir qui faisoit deux cornes pour les oreilles.

_Le 11, vendredi._—A onze heures et demie il part pour aller à Chaillot, pour y voir M. d'Anjou et Mesdames; M. d'Orléans étoit demeuré à Saint-Germain, il se trouvoit mal du flux de ventre. Le Dauphin passe par le parc de Vincennes et autour de Paris par dehors[614], arrive à une heure à Chaillot, à trois heures y a goûté, se promène au parc, y mène Madame, leur raconte ce qu'il a fait à Saint-Maur. Le Roi et la Reine y arrivent. A quatre heures et un quart il entre en carrosse, est ramené coucher à Saint-Maur, y arrive à sept heures.

[614] Le Roi avait écrit à M. de Souvré la veille: «Je vous fais ce mot pour vous dire que vous ameniez mon fils demain dîner à Chaillot, où son frère d'Anjou et ses sœurs sont arrivés ce soir, et où ma femme et moi les irons voir demain après dîner, et ainsi nous le verrons avec eux. Puis il s'en retournera coucher à Saint-Maur. Bonsoir, monsieur de Souvré. Ce jeudi à dix heures du soir, Xe septembre, à Paris.

HENRY.

Vous l'amènerez en dehors cette ville.

_Le 13, dimanche._—Il entre en carrosse, va ouïr la messe à Picpus[615], puis à dix heures et un quart arrive à Paris, au Louvre; mandé pour dîner avec LL. MM., qui avoient aussi mandé M. d'Anjou et Mesdames. Il retourne et arrive à Saint-Maur à six heures et demie.

[615] On écrivait alors: Piquepusse.

_Le 16, mercredi, à Saint-Maur._—On lui demande s'il aime mieux aller à Fontainebleau, ou demeurer à Saint-Maur; il répond: _Si papa va à Fontainebleau, j'aime mieux y aller, s'il demeure à Paris j'aime mieux être ici._ L'on parloit de Scœvole, qui brûla sa main pour avoir failli à tuer le roi Porsenna, le Dauphin dit: _Il valoit mieux qu'il eût brûlé sa tête, qui avoit si mal conseillé sa main_[616].

[616] Héroard a écrit en marge: _Mirum responsum et judicii plenum quod sequenti tetrasticon coegi ex opinione Livii_:

_Sedentem solio Mutius pro Rege trucidat: Erroris pœnas sentiit arsa manus. Quin caput hoc meruit torreri ô Scævola flammis Delphin ait, falso consuluisse manum._

_Le 17, jeudi._—Mené à Charenton et par delà du pont, en une maison qui est sur la pointe du chemin de Brie et de Villeneuve.

_Le 21, lundi, à Saint-Maur._—Étudié par billets; son précepteur étoit absent depuis le samedi après dîner. Mme de Montglat vient voir le Dauphin; il la mène promener au palemail.

_Le 23, mercredi, voyage._—Il part en carrosse à onze heures trois quarts pour Fontainebleau, passe au bac de Chenevières sur la chaussée d'Amboile, et arrive à trois heures et demie à Brie.

_Le 24, jeudi._—Il part de Brie à huit heures trois quarts, arrive à onze heures et un quart à Melun, y dîne et arrive à Fontainebleau à trois heures et demie. Il va chez la Reine; le Roi, qui étoit à la chasse, arrive à quatre heures et demie; mené avec LL. MM. au grand jardin, où il voit pêcher un cormoran aux canaux.

_Le 25, vendredi, à Fontainebleau._—Il étudie un petit compliment pour un seigneur florentin, où il y avoit: _Monsieur, je vous remercie qu'avez prins la peine, etc._; il demande à M. de Souvré, qui l'avoit fait: _Qu'avez? qu'est-ce qu'avez?_ jugeant qu'il falloit dire que vous avez. Le Florentin arrive; il ne le sut pas bien dire; étant parti, M. de Souvré le tance, il se fâche; M. de Souvré le menace du fouet, puis de le dire au Roi. Là-dessus viennent les larmes et les prières: _J'aime mieux être fouetté et le dites pas au Roi mon père_; il lui est pardonné. Il étudie un billet que son précepteur avoit laissé dès le samedi précédent pour leçon: _Experientia in tractatu rerum consistit_. Écrit, tiré des armes, dansé, mené à la chapelle, puis au jardin des canaux pour y voir le cormoran prendre du poisson. Ramené à onze heures chez la Reine; à une heure et demie, lu en l'absence de son précepteur.

_Le 27, dimanche, à Fontainebleau._—Il apprend le catéchisme; c'étoit une fois seulement au dimanche. Mené à la chapelle de la salle du bal, puis chez le Roi, qui le mène promener et faire à pied le tour du grand canal. Dîné avec le Roi; peu après il va en la chambre du Roi, où M. de Lesdiguières a été reçu et a prêté le serment de maréchal de France. A huit heures soupé chez M. Zamet, pour solenniser le jour de sa naissance[617]; le Roi boit au Dauphin, disant: «Je prie Dieu que d'ici à vingt ans je vous puisse donner le fouet!»[618] Le Dauphin lui répond: _Pas, s'il vous plaît._—«Comment! vous ne voudriez pas, que je le vous puisse donner?»—_Pas, s'il vous plaît._ Ramené à neuf heures en la chambre du Roi, il s'amuse à écouter la musique.

[617] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa neuvième année.

[618] Moins de huit mois plus tard Henri IV succombait sous le couteau de Ravaillac.

_Le 28, lundi._—A six heures et demie, en sa chambre, soupé. Le Roi arrive de la chasse, il y est conduit, se blesse au côté extérieur du pied gauche, à l'éperon de son huissier, qui portoit les flambeaux devant lui.

_Le 29, mardi._—A trois heures et un quart goûté; il attend l'ambassadeur d'Angleterre, qui devoit prendre congé de lui, ce pendant apprend par cœur ce compliment, dressé par M. de Souvré: _Je vous prie de dire au roi et à la roine de la Grande-Bretagne, et à monsieur le prince de Galles, que je suis désireux de l'honneur de leurs bonnes grâces._ Il attend jusques à six heures, il ne vint point. Arrive M. Jacob, ambassadeur extraordinaire de M. de Savoie, qui vient prendre congé de lui; M. de Souvré fait la réponse.

_Le 1er octobre, jeudi, à Fontainebleau._—L'ambassadrice d'Angleterre vient prendre congé de lui; il la baise et ses deux filles, embrasse son fils. Elle prie M. de Souvré de lui permettre qu'il mesure sa hauteur à celle de Mgr le Dauphin; il avoit neuf ans. Mgr le Dauphin se trouva plus grand de deux doigts.—Il va au jeu de paume, où il joue en partie.