Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 40

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_Le 8, dimanche._—Il écrit à Mme et à Mlle de Vendôme. A trois heures trois quarts[571], mené à l'Hôtel de Bourgogne, il se met à rire avec éclat et dit: _Mousseu de Souvré, je ris ainsi, afin qu'on pense que j'entens l'italien._ Ramené à six heures et demie.

[571] Nous notons à dessein ces différences d'heures pour aller à la comédie.

_Le 9, lundi, au Louvre._—Mené chez le Roi puis à la messe aux Feuillants, par la galerie, il se promène aux Tuileries, revient par le même chemin, va chez la Reine. A souper il donne le demeurant d'un hachis de perdrix à MM. de Vendôme et le Chevalier, les appelle _ses frères_ par commandement du Roi.

_Le 10, mardi._—Mme de Montglat, qui l'étoit venue voir, pleuroit: _Mamanga, vous pleurez; ne pleurez pas, vous n'avez qu'une dent_; comme elle lui veut dire adieu, il lui saute au col; elle pleure, il ricane pour s'assurer; l'on lui ouvre la porte du cabinet: _Mamanga, velà la porte ouverte, allez-vous-en._ Ce ne fut point par mauvaise volonté, mais pource qu'il se sentoit touché de ses larmes. A deux heures mené aux Chartreux, c'est la première fois. Il va à la foire, y joue à la rafle, perd deux cachets. La reine Marguerite lui donne sa foire: une enseigne et un cordon de diamants le tout estimé à deux mille écus[572]; elle commanda à l'orfèvre de lui bailler tout ce qu'il demanderoit, promettant de le payer.

[572] Lestoile l'estime trois mille.

_Le 11, mercredi._—Il est mené à la messe en Bourbon, puis se va promener au jardin du Louvre, va donner le bonjour à la Reine. Il s'entretient à dîner avec un fol nommé Des Vietes[573]. Il va chez le Roi, revenant de Saint-Germain, où il avoit couché.

[573] _Voy._ au 13 juillet suivant.

_Le 12, jeudi._—Il va en la grande galerie, où il s'amuse à voir les carreleurs, les fait travailler, y aide, puis va donner le bonjour à la Reine et après au Roi, que la goutte avoit pris la nuit précédente. La Reine lui donne une petite montre couverte de diamants.

_Le 13 février, vendredi, au Louvre._—Mené en carrosse au faubourg Saint-Jacques faire courir un lièvre, dans le clos du sieur de La Tour, où il court deux lièvres, emporte les queues et les met à son chapeau. Il reçoit Madame, arrivée à Paris; à souper elle buvoit du vin; il lui dit: _Ma sœur, vous êtes trop jeune pou boire du vin; j'en bois astheure, mais j'ai un an plus que vous; maître Gilles[574], ne donnez point de vin à ma sœur, elle est trop jeune._ Après le souper il lui dit: _Ma sœur, me voulez-vous voir tirer des armes?_ Et il fait envoyer querir le sieur Jeronimo pour lui montrer, tire devant Madame, puis ils vont chez Leurs Majestés.

[574] Sommelier du Dauphin.

_Le 14, samedi._—A quatre heures mené à l'Hôtel de Bourgogne, ramené à huit heures tout morfondu de froid.

_Le 15, dimanche._—Mené hors du faubourg Saint-Honoré, à la Ville-l'Évêque, qui appartenoit à Mlle de Longueville; il y fait courir un lièvre dans le parc. A sept heures soupé, il va chez le Roi, est ramené à onze heures et demie, à cause du ballet.

_Le 19, jeudi._—Mené chez la reine Marguerite, à la foire, chez M. Conchino et chez M. de Gondi.

_Le 20, vendredi._—Lu, écrit, tiré des armes[575]; il rompt d'une avant-main, sur l'épée du sieur Jeronimo, son fleuret près de la poignée, tant il étoit fort; il ne y avoit point de fêlure au fleuret; il tâche, en tirant, à surprendre son maître. Il est mené à la Roquette puis chez M. de Roquelaure.

[575] Ces occupations sont les seules du Dauphin à cette époque; depuis son arrivée au Louvre, il n'est plus question de dessin ni de musique.

_Le 22, dimanche._—A neuf heures déjeûné, écrit; il s'avise qu'il étoit dimanche, s'en veut dédire, y est retenu par M. de Souvré. Il écrit à regret, et dit: _Parce qu'il est dimanche, j'écris rien qui vaille_; il tire des armes, et en dit autant, tirant avec négligence.—La Reine le mène jusqu'à Villejuif, au-devant du Roi revenant de Fontainebleau.

_Le 24 février, mardi._—Ce matin arriva la nouvelle du duc de Florence[576] qui étoit décédé le 7me du mois.

[576] Ferdinand Ier de Médicis, grand-duc de Toscane, oncle de la Reine.

_Le 27, vendredi._—Mené chez M. de Roquelaure avec la Reine, il revient avec elle sur le pont au Change, chez La Haye, et de là sur le pont aux Marchands, où il demande le nom des oiseaux de toutes les enseignes, puis au bout du Pont-Neuf, où il joue à une blanque, y gagne un tableau d'une Lucrèce.

_Le 28, samedi._—Madame prend congé de lui, pour s'en retourner à Saint-Germain-en-Laye; il est mené en un jardin, au faubourg Saint-Jacques, où il fait courir des lièvres.

_Le 2 mars, lundi, au Louvre._—Il va en la galerie aux accordailles de Henri de Bourbon, prince de Condé, avec Mlle [Charlotte] de Montmorency, fille de M. le connétable. Il demande à M. de Souvré: _Quel pays est-ce que querouage?_ Il y avoit six jours qu'il lui avoit ouï dire le mot.—«Monsieur, lui répond M. de Souvré, je ne sais, mais qu'est-ce?»—_Je ne sais; et si, je sais bien que c'est; puisque me le voulez pas dire, je le demanderai aux dames._—Et à qui?»—_A madame de Souvré._ Enfin, il dit que _querouage c'est aller faire l'amour_. Je lui avois dit que c'étoit aller au serein, au clair de la lune: _Hon! c'est pas cela_; il ne voulut jamais confesser celui qui lui en avoit donné l'interprétation[577].

[577] Dans le glossaire des _Noëls bourguignons_ de La Monnoye, on trouve _cairiaige_ ou _quariage_, mot qui signifie proprement charroi, mais qui au figuré se prend pour le tracas d'une affaire:

Voyez comment faisant tels quariages, Souvent on est trompé ès mariages.

_Le 3, mardi, au Louvre._—Mené chez M. de Roquelaure, où étoient LL. MM. A six heures et demie soupé; il va chez le Roi, y voit danser le ballet du chevalier de Vendôme, y est jusques à onze heures trois quarts.

_Le 5, jeudi._—Mené en carrosse en la plaine de Vaugirard et d'Issy, à la volerie; il voit prendre des corneilles.

_Le 6, vendredi._—Après déjeuner M. Des Yveteaux[578], son précepteur, lui donna la première leçon, commençant par un petit discours qui lui représentoit comme il avoit à reconnoître que Dieu l'avoit fait naître chrétien et dans l'Église apostolique, et fils d'un grand Roi, et par ainsi qu'il avoit à savoir qu'il lui falloit aimer et craindre Dieu, se rendre véritable et juste, à aimer et honorer le Roi et la Reine comme ayant supériorité sur lui, et puis comme ses père et mère, et que les vertus s'apprenoient dans les livres; et commença à lui faire lire le commencement de l'histoire de Josèphe, puis lui baille par écrit à savoir: «s'il faut que les ecclésiastiques soient appelés aux conseils des princes et ce qui lui en semble.»—_Je sais pas_, répond le Dauphin.

[578] Nicolas Vauquelin, sieur Des Yveteaux, né vers 1568, mort en 1649. Henri IV, dit Tallemant des Réaux, le fit précepteur de M. le Dauphin après qu'il l'eut ôté précepteur de M. de Vendôme. (_Les Historiettes_, édition Paulin Paris, tome I, p. 341.)

_Le 7, samedi._—Mené au bois de Vincennes, c'est la première fois; il y court des lièvres, y voit un élan.

_Le 8, dimanche._—Mené au devant du Roi revenant de Saint-Germain-en-Laye; goûté au Roule, puis il rencontre, au devant des Ternes, le Roi, qui le fait mettre en son carrosse.

_Le 10, mardi._—A souper il fait un rot; M. de Souvré l'en reprend; il lui répond froidement: _Mousseu de Souvré, c'est un rot, ce n'est pas un pet._

_Le 11, mercredi._—Mené sur le pont voir, tous les engins de la pompe de la Samaritaine, puis il va au jardin du Palais, y a goûté.

_Le 12, jeudi, au Louvre._—Botté et éperonné, il est mené en carrosse aux Chartreux, y monte sur sa petite haquenée baie, dans le clos, pour voir courir deux blaireaux.

_Le 13, vendredi._—Il commença à signer des lettres de retenue[579] pour quelques-uns de ses officiers.

[579] C'est un brevet par lequel on assure une certaine somme sur le prix d'une charge (_Trévoux_).

_Le 14, samedi._—Il signe des brevets, veut savoir pour qui ils sont. L'on parloit d'Engoulevent[580], qui faisoit le fol; de Heurles, son valet de chambre, va dire qu'il étoit à Langres, le Dauphin demande: _Pourquoi?_—«Monsieur, pour des affaires.»—_Les fous ont-ils des affaires?_ Il demande le sieur Des Yveteaux, son précepteur, et l'envoie querir pour étudier; le précepteur se trouva malade. Mené à Cachant[581], il monte à cheval aux Carmélines.

[580] _Voy._ page 61, note 88.

[581] Hameau de la commune d'Arcueil.

_Le 15, dimanche._—Il est mené en l'hôtel de Nemours pour y voir un cabinet d'antiques, puis va à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés; ce fut la première fois; M. le prince de Conty[582] lui fait voir toute la maison.

[582] François de Bourbon, prince de Conty, demeurait à l'hôtel abbatial de Saint-Germain-des-Prés, où il mourut, en 1614.

_Le 16, lundi._—M. de Gouville[583], gentilhomme normand, excellent tireur des armes, lui montroit les pas en avant et en arrière, et lui dit: «Monsieur, il vous faut apprendre à tirer en avant et à reculons;» il répond soudain: _Je veux tirer en avant, non pas à reculons._

[583] François de Gouville, seigneur de Javerly, maréchal de camp en 1597, gouverneur de Pithiviers en 1620.

_Le 17, mardi._—Mené chez le Roi, qui alloit à Chantilly, à deux heures; M. de Souvré le fait étudier. A six heures et demie soupé; le Dauphin fait armer M. le Chevalier des armes entières que M. de Lesdiguières[584] lui avoit fait faire à Milan et ce jourd'hui avoient été présentées au Dauphin par M. de Créquy; elles avoient coûté mille doublons.

[584] Héroard écrit comme on prononçoit: _Desdiguières_.

_Le 19 mars, jeudi, au Louvre._—Ce jourd'hui, à déjeuner, il a commencé à manger de ses viandes et ouvrir sa maison; la Reine l'avoit nourri jusques ici, depuis son retour de Saint-Germain. Mené au clos des Chartreux, il y court un renard qu'il y avoit fait porter, lui étant à cheval, botté et éperonné; puis mené à l'hôpital des fols au faubourg Saint-Germain, il y voit une folle qui se disoit être fille du roi Charles[585].

[585] Charles IX.

_Le 21, samedi._—A deux heures et un quart il entre en carrosse avec la Reine, qui part pour aller à Notre-Dame de Chartres, la conduit jusques auprès de Bourg-la-Reine.

_Le 23, lundi._—Il est mené au faubourg Saint-Germain, voir la reine Marguerite.

_Le 25, mercredi._—Mené au parc de Madrid[586], il a goûté à l'entrée, chez le concierge, puis il est mené en l'abbaye de Longchamp.

[586] Madrid dans le bois de Boulogne; on prononçait alors: _Madril_.

_Le 27, vendredi._—Mené à l'Arsenal, il y a goûté à trois heures, puis est venu aux Tuileries trouver le Roi.

_Le 29, dimanche._—Mené chez M. de Mayenne, où l'on lui présente la collation. Il demande à boire; lui en étant offert par les officiers de M. de Mayenne, il dit: _Où sont mes officiers?_ M. de Ventelet, son maître d'hôtel, lui dit tout bas que ce seroit offenser M. de Mayenne de refuser ses officiers; lors il prend le verre où étoit le vin, fort trempé, et ne y fait que tâter. Mené à vêpres à Saint-Antoine-des-Champs.

_Le 30, lundi._—Mené aux Tuileries et aux Chartreux, ramené au jardin du Louvre, il y a cueilli lui-même une douzaine d'asperges.

_Le 31 mars, mardi._—A douze heures et demie il entre en carrosse pour aller à Saint-Germain-en-Laye, va par le pont de Neuilly et arrive à la chaussée, monte à cheval et rencontre Mesdames, qui lui étoient venues au devant. Il marche à la tête du carrosse pour se faire voir, et arrive à Saint-Germain à quatre heures et trois quarts. Il va par le jardin au parc jusques à la chapelle, est ramené au château, en la chambre du Roi, où il logea.

_Le 1er avril, mercredi, à Saint-Germain._—A neuf heures et un quart il entre en carrosse pour aller dîner à Fresnes, où le Roi, revenant d'Anet par Mantes, l'avoit mandé, y a dîné à onze heures trois quarts avec le Roi; peu après, mené en carrosse jusques au bois, il est monté à cheval, est allé dans le bois après la chasse, suivant le Roi. Ramené à Saint-Germain avec le Roi en carrosse à six heures, il lui demande permission d'aller étudier, pource que le Roi lui avoit dit le matin que s'il n'étudioit point qu'il ne iroit point à la chasse. A sept heures et demie il est mené en carrosse au bâtiment neuf[587], voir la Reine.

[587] Le Dauphin habitait toujours le vieux château.

_Le 2, jeudi._—A sept heures et demie mené en carrosse au bâtiment neuf, pour y voir danser le ballet de Madame.

_Le 3, vendredi._—Mené vers la Muette, à la rencontre du Roi, qui étoit à la chasse.

_Le 4, samedi._—Il va dire adieu à Messieurs, ses frères, et à Mesdames, ses sœurs, est mené à la chapelle à la messe, puis chez la Reine au bâtiment neuf, et à neuf heures et demie est parti. Il va à Ruel, où étoit le Roi, se promène partout; à midi dîné avec le Roi et la Reine; Moisset[588] donnoit le dîner, et aux princesses. Parti à trois heures, il passe par Saint-Cloud, et arrive à Paris à cinq heures trois quarts.

[588] _Voy._ la note du 11 septembre 1608.

_Le 5, dimanche, au Louvre._—Mené aux Feuillants, à la messe, il se joue aux Tuileries; dîné avec le Roi; mené au faubourg Saint-Jacques, en un jardin où il court un lièvre avec ses deux petits lévriers.

_Le 9, jeudi, au Louvre._—Il entre en carrosse avec la Reine, qui part pour aller à Fontainebleau, l'accompagne jusques à la porte Saint-Antoine, va à l'Arsenal. Mené au parc de Mlle de Longueville à la Ville-l'Évêque.

_Le 10, vendredi, voyage._—A huit heures parti de Paris pour aller à Fontainebleau, il arrive à dix heures trois quarts à Juvisy, où il a dîné; ne voulut jamais entrer en l'hôtellerie: _Hé! mousseu de Souvré, n'y allons point! allons là dedans_, montrant une maison de M. Chauvelin, qui étoit fort propre; il y a dîné. A trois heures il rentre en carrosse, arrive à Essonne à quatre heures trois quarts, va voir le moulin à polir les diamants, puis celui à papier, y fait lui-même six feuilles à papier, fort bien, est ramené par eau. Couché à Essonne.

_Le 11, samedi._—Mené à l'église, puis au moulin où l'on blanchit les toiles; il part d'Essonne à huit heures, et arrive à dix heures trois quarts à Ponthierry, où il a dîné. Arrivé à quatre heures à Fontainebleau, il va chez le Roi; à cinq heures et un quart soupé avec le Roi.

_Le 12, dimanche, à Fontainebleau._—Mené chez LL. MM. et à la procession[589], avec le Roi.

[589] La procession des Rameaux.

_Le 13, lundi._—Lu, écrit, tiré des armes, mené à la messe en la chapelle, puis chez LL. MM. Après souper il s'amuse à peindre[590].

[590] Le Dauphin reprend à Fontainebleau cette habitude, dont il n'est pas fait une seule mention pendant son séjour à Paris.

_Le 16, jeudi saint._—Il ne veut point déjeuner pource que M. de Souvré lui dit que le Roi, qui se trouvoit un peu mal, lui commandoit d'aller laver les pieds aux petits enfants. Il ne y peut consentir, jusques à ce que M. de Souvré lui dit qu'il les laveroit; il a déjeuné puis il dit soudain: _Mousseu de Souvré, souvenez-vous de votre promesse._ M. de Richelieu[591] lui demanda s'il lui plaisoit pas qu'il fût le Dauphin pour lui, et qu'il laveroit les pieds: _Je le veux bien, mais je reviendrai incontinent._ Il demande à étudier, mais c'est pour gagner le temps. Mené chez le Roi, qui lui demande s'il veut pas aller laver les pieds aux petits enfants: _Oui, mon père, mais j'aimerois mieux sauter le fossé_; c'étoit un petit fossé que deux jours auparavant le Roi lui avoit fait sauter, et où il avoit mis une jambe dans l'eau, ne l'ayant pu franchir. Mené à la grande salle à neuf heures et demie, il fait fort bien la cérémonie du lavement des pieds, est servi par M. le comte de Soissons, grand maître, et autres officiers du royaume, comme si c'eût été le Roi. Après souper mené chez LL. MM.; au retour, il s'arrête de lui-même au reposoir qui étoit en la salle, y prie Dieu.

[591] Henri du Plessis, seigneur de Richelieu, frère aîné du cardinal, qui étoit alors évêque de Luçon; il fut maréchal de camp en 1616 et mourut en 1619.

_Le 17, vendredi saint, à Fontainebleau._—Mené à la salle du cheval, au sermon du P. Coton.

_Le 18, samedi._—Il écrit à M. de Lesdiguières, le remerciant des armes qu'il lui avoit envoyées[592]; mené à la messe en la chapelle, il va à confesse au P. Coton. A quatre heures et demie il entre en carrosse avec LL. MM., qui le mènent voir l'eau mise au grand canal.

[592] _Voy._ au 17 mars précédent.

_Le 19, dimanche, jour de Pâques._—A deux heures il est mené au sermon du P. Coton.

_Le 20, lundi._—Mené chez LL. MM., où il voit un miroir ardent qui fondoit du plomb.

_Le 22, mercredi._—Le fils du mylord Cécil, Anglois, le vient saluer; mené à la chasse au blaireau, il y mène le fils du mylord Cécil.

_Le 23 avril, jeudi._—Il s'amuse en sa chambre à raboter des ais; il y avoit des menuisiers.

_Le 27, lundi, à Fontainebleau._—A deux heures mené chez la Reine, il y dit tous ses mots latins. Mené à cinq heures promener au parc avec le Roi: près de la bonde, il y avoit une rigole d'un pied et demi de largeur par où l'eau tomboit dans le grand canal. Le Roi le faisoit sauter cette rigole; il la sautoit sans course. Il lui commande de la sauter avec course: la crainte qu'il avoit de ne prendre pas justement son élan, de tomber dedans et faire rire le monde, fut cause qu'il ne voulut jamais sauter à course. Le Roi sauta pour lui en donner la volonté, en fit sauter plusieurs. M. de Souvré le menace du fouet, il répond qu'il aime mieux l'avoir que de sauter. Cela offensa le Roi, qui commanda qu'il le fût. Ramené en son cabinet avec protestation de vouloir sauter. Fouetté de trois coups de verge, ce fut la première fois, il dit: _Ce n'est rien; il ne m'a pas fait mal._ A neuf heures il va chez le Roi, où quelques-uns de ses petits gentilshommes se préparent de jouer quelques vers de la _Bradamante_[593] devant le Roi; il avoit sept vers à dire de Charlemagne. A dix heures ils vont à la chambre de la Reine, et en présence de LL. MM. ils jouèrent; il dit: _J'ai oublié mon rolet._

[593] Tragi-comédie de Robert Garnier.

_Le 28, mardi._—A neuf heures il va dire adieu à la Reine, qui partoit pour aller à Paris; le Roi étoit parti à six heures. Le soir il envoie querir la musique de M. de Bouillon; c'étoit un luth, un clavecin et une viole par un nommé Pradel, excellent joueur s'il en fut jamais.

_Le 29, mercredi._—Il s'amuse à écrire des devises et à peindre les corps[594].

[594] «La devise est un composé de figures et de paroles; on donne à la figure le nom de corps, et aux paroles celui d'âme.» (_Moréri._)

_Le 30 avril, jeudi._—Mené sur la route de Moret, où il chasse au blaireau. Il étudie et apprend à décliner son nom en latin jusqu'à l'ablatif.

_Le 1er mai, vendredi, à Fontainebleau._—Il étoit botté pour aller à la chasse, il se prit à pleuvoir: _C'est_, dit-il, _un grand cas; il pleut toujours quand je me botte, je voudrois bien savoir d'où vient cela_. Il est amusé par certaine musique ambulatoire[595].

[595] Jouée par des musiciens ambulants.

_Le 2, samedi._—Son précepteur M. Des Yveteaux lui ayant demandé que c'étoit à dire en françois: _Discite justitiam moniti et non temnere divos_, il répond: _Je ne sçais._ M. Des Yveteaux reprit: «C'est-à-dire, soyez avertis à apprendre à faire justice et à ne craindre point Dieu.» Je veux croire[596] que ce fut par mégarde.

[596] Héroard écrit _craire_, suivant la prononciation de cette époque.

_Le 5, lundi._—En buvant il regardoit deçà et delà; M. de Souvré lui dit qu'il faut regarder dans le verre, et le lui montroit avec deux doigts; le Dauphin ayant bu, lui fait les cornes. M. de Souvré lui dit: «Comment, Monsieur, vous me faites les cornes?»—_Quand on fait les cornes, il les faut rendre_; c'étoit un de ses plus grands déplaisirs quand on les lui faisoit, et l'une de ses plus grandes vengeances. Le long du dîner il s'entretient de la chasse avec maître Martin, qui avoit les chiens d'Artois. Le sieur Angé lui voulut faire quelque conte, il dit: _Ho! ce sont contes de la cigogne._—«Monsieur, vous ne les croyez donc pas?»—_Je ne suis pas de ceux là._ Je lui demande: «Monsieur, qu'est-ce des contes de la cigogne?» il répond: _Quand on veut faire craire quelque chose qui n'est pas vraie._

_Le 8, vendredi._—Il s'amuse à peindre un carrosse à six chevaux, avec l'encre et la plume[597].

[597] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale.

_Le 9, samedi._—A dîner il raille avec M. le Chevalier et avec M. de Verneuil, dit à M. de Verneuil qu'il donnera la bénédiction à M. le Chevalier quand il ira à Malte. A souper on lui sert des maquereaux pour la première fois; il demande: _Qu'est cela?_ on lui répond: «Monsieur, ce sont des maquereaux»; il ouvre la gueule au poisson et, lui battant la tête: _Fi! le vilain! ôtez, ôtez-moi ces vilains!_

_Le 11 mai, lundi, à Fontainebleau._—Le matin il fait ouvrir les fenêtres et souffle en l'air, disant qu'il envoie toutes ses opiniâtretés au comte de la Voute, qui étoit logé au pavillon du bout du jardin du Tibre.

_Le 13, mercredi._—A dix heures il entre en carrosse, va par Moret (ce fut la première fois); on lui porte les clefs de la ville; il la traverse, et va dîner à Ravannes, maison du jeune Loménie. Il revient par Moret, où M. de Moret, âgé de deux ans, le vient saluer, arrive à Fontainebleau, où, sans descendre de carrosse il est mené en la forêt, au devant du Roi, qui couroit le cerf, revenant de Paris. La Reine arriva à neuf heures.

_Le 16, samedi._—L'on prend un chaton de diamants qui étoit sur un cordon de chapeau, pour le lui mettre pour enseigne; quelqu'un dit que M. de Sully lui en bailleroit un de deux mille écus: _Ha! oui_, dit le Dauphin, _et il n'a pas voulu payer mes chevaux de chariot!_ il le disoit en colère sans le montrer; il n'aimoit pas à être refusé.

_Le 18, lundi._—Déjeuné en s'amusant à faire lire et interpréter au sieur Des Yveteaux certaines devises qui étoient dans un petit livre appartenant à M. de Souvré; il y en avoit une de l'hermine, qui aimoit mieux se laisser prendre que de se souiller: _Celle-là est belle!_ dit-il.

_Le 19, mardi._—A souper M. de Vilaines, gentilhomme servant, lui demanda s'il lui plaisoit du vin ou de la tisane, il lui répond: _Duquel que vous aimerez le mieux_; il lui sert de la tisane, et ayant bu il lui dit: _J'ai bu de celui que vous aimez le moins._

_Le 21, jeudi._—A midi, dîné avec le Roi; il s'amuse à écouter maître Guillaume[598], et rit de ce que le Roi lui ayant demandé de qui il pensoit que Monseigneur le Dauphin fût fils, il lui répondit: «D'un président de Paris.»

[598] Fou du Roi.

_Le 26 mai, mardi._—Goûté hâtivement pour aller à la chasse, il dit à M. de Souvré: _Mousseu de Souvré, dites s'il vous plaît à ma mère qu'il y a cinq jours que je ne suis point monté à cheval; en vérité il y a cinq jours!_ Il commande que ses bottes fussent mises dans le carrosse, va chez la Reine, est mené en carrosse pour aller au devant du Roi, qui couroit le cerf, voit passer le cerf et se trouve à la mort.

_Le 1er juin, lundi, à Fontainebleau._—Mis au lit, il me donne son bras et me dit: _Regardez le petit oiseau avant de vous en aller_; c'étoit son pouls. Il me donna congé pour aller à Vaugrigneuse[599].

[599] Héroard revient le 17; pendant son absence l'apothicaire Guérin continue le Journal, mais beaucoup plus succinctement.

_Le 18, jeudi._—Mené à la chapelle, puis chez LL. MM.; il va avec eux à la procession et au sermon.

_Le 24, mercredi._—Il étudie au catéchisme. Après souper il est mené chez LL. MM., puis se va jouer à la galerie, où il bat un des laquais à coups de raquette, parce qu'il avoit accompagné M. de Souvré allant au bourg; ramené en pleurant de peur du fouet, que le Roi avoit commandé de lui donner. Mis au lit, il ne veut point dormir que M. de Souvré ne l'aye assuré qu'il n'auroit point le fouet.