Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 4
Un jour de la fête de Sainte-Cécile, «M. de Souvré le vouloit mener à Notre-Dame»; le jeune Roi s'y refusait «à cause, disoit-il, qu'il y auroit une grande messe.—Oui, Sire, lui dit M. de Souvré, mais il y aura de la musique que vous aimez tant!—Oui, mais il y en a de deux sortes; il y en a une que j'aime point»; c'étoit le plain-chant.» La musique que le Roi préférait était celle que lui faisaient à son coucher La Chapelle, «excellent joueur d'épinette qui étoit à lui», et Bailly qui chantait en s'accompagnant du luth. «Quand ils cessoient: «Chantez, chantez,» disoit-il, ainsi que souloit faire le feu Roi son père, duquel il avoit toutes les mêmes actions.» Le 1er septembre 1612, le Roi «commence à apprendre à jouer du luth par Ballard,» et à la fin de l'année 1616 on le voit encore chanter en concert avec les orgues, «sur lesquelles jouoit le sieur de La Chapelle».
Louis XIII enfant avait moins d'ardeur pour la danse, peut-être parce que cet exercice faisait partie de son éducation, tandis que la musique et le dessin n'étaient que des arts d'agrément qui ne lui étaient pas imposés. Cependant, le 21 février 1608, il danse fort bien son ballet des _Falots_ devant Henri IV qui «en pleure de joie»; mais plus tard Héroard écrit à la date du 5 janvier 1611: «Dansé à regret; il n'aimoit pas la danse de son naturel, et si il faisoit bien; il le fait pour faire les révérences à M. de Souvré qui le forçoit à les bien apprendre.» Dans les années suivantes au contraire le Roi figure lui-même dans plusieurs ballets, et on sait qu'il se plaisait à en composer.
Dès l'âge de trois ans, le Dauphin commence à «crayonner sur du papier» et Héroard a conservé précieusement ces premiers griffonnages, dans lesquels il voit déjà une «merveilleuse inclination à la peinture»; on les retrouve dans le manuscrit de son journal, ainsi que les premiers essais d'écriture de l'enfant. Ces dispositions pour le dessin se développèrent un peu plus tard, pendant les séjours à Fontainebleau où de nombreux artistes, à la tête desquels se trouvait Martin Fréminet, continuaient les travaux de décoration commencés sous François Ier. Le 14 décembre 1606, le Dauphin s'amuse à peindre «ayant fait venir un peintre qui lui apprend; il l'écoute et suit ce qu'il lui dit, maniant aussi dextrement le pinceau que l'ouvrier, et tenant les couleurs au pouce comme le peintre, qui lui fait tirer un visage». Le matin, il avait dit à Mme de Montglat: «Je peindrai, je vous ferai un beau petit chérubin.—Ho! lui dit la gouvernante, vous êtes un beau peintre! Vous ne sauriez peindre le beau temps.—Si ferai.—Comment ferez-vous?—Je prendrai du blanc, puis des couleurs de chair et du bleu.—Mais vous ne sauriez faire le soleil ne la lune.—Si ferai.—Comment ferez-vous le soleil?—Je prendrai du jaune et du rouge, et je les mêlerai.—Et la lune?—Je prendrai du blanc et du jaune, je les mêlerai, puis je ferai un visage, puis ce sera la lune.» Le lendemain, «il envoie quérir deux jeunes peintres, dit qu'il veut apprendre à peindre; étant arrivés, il prend les couleurs au pouce, peint des cerises après le crayon du peintre, demande: «Que faut-il que je fasse? Faut-il du blanc, du rouge?» et besogne dextrement et avec attention.»
Deux jours après, c'est Fréminet lui-même qui vient donner au Dauphin une leçon dont Héroard a conservé les dessins, et son journal nous fait assister à la petite scène d'intérieur qui se passe entre le prince et le premier peintre du Roi. Aussitôt que Fréminet entre dans sa chambre, le Dauphin lui montre ses peintures des jours précédents et lui dit: «J'ai fait ces cerises, j'ai fait cette rose.» M. Fréminet, «peintre du Roi, excellent personnage», lui dit: «Monsieur, vous plaît-il que je vous fasse faire un oiseau avec la plume?» Il lui répond gaiement: «Oui; Mamanga, envoyez quérir mon écritoire;» il met son papier sur sa petite table et commence à griffonner tout seul un oiseau dont le corps est semé de grosses taches d'encre: «Les taches noires du milieu, dit-il, ce sont les plumes.» Fréminet lui propose alors de lui conduire la main et lui fait dessiner un perroquet, mais ce n'est pas sans peine, à cause de l'impatience de l'enfant qui veut aller plus vite que l'artiste. Fréminet dessine ensuite une tête de profil et dit au prince: «Faites un visage comme celui-là.—Ho! ho! dit-il en souriant, je ne saurois.» Fréminet lui reprend alors la main et lui fait dessiner deux profils, puis, pour terminer la leçon, l'artiste retourne le papier et dessine une belle tête de guerrier coiffé d'un casque; l'enfant ravi lui donne pour le remercier une grosse poire.
Le 6 février 1607, le Dauphin, qui est toujours à Fontainebleau, parle dans son lit, avant de s'endormir, «sur les peintures qu'il a faites, d'un bois, d'une montagne, du ciel; qu'il n'avoit pas les couleurs pour faire les ombrages du soleil et de la lune; que demain il achèvera, peindra la chasse au blaireau pour la présenter à papa; il n'en pouvoit sortir tant il y prenoit de plaisir». En effet, le lendemain, «il s'assied et accommode une petite toile carrée, et la cloue sur un petit ais pour peindre dessus, ayant auprès de lui le petit-fils de l'un de ses jardiniers, qui savoit peindre et qui lui montre. Il le suit avec son pinceau, froidement, attentivement, dextrement et avec vouloir et affection d'apprendre. Ce désir l'avoit fait lever plus matin que de coutume, il y avoit de l'inclination comme aux autres sortes de mécaniques. Ayant achevé son bocage, il dit au petit peintre: «Faites l'accoustrer.—Monsieur, lui dit le peintre, y ferai-je faire un châssis?—Oui, oui.—Monsieur, je n'ai point d'argent.—Mamanga, donnez-moi de l'argent pour faire un châssis à mon petit tableau.» Elle lui baille deux quarts d'écu; il va au peintre et lui dit: «Tenez, velà deux quarts d'écus, gardez-en un pour en faire un autre.» Trois jours après le Dauphin «tire de son pupitre le paysage qu'il avoit fait avec le petit peintre; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il vous faut écrire.—Non, Mamanga, qu'on aille quérir le petit peintre;» il aimoit la peinture», répète encore Héroard.
Une autre fois c'est Dupré, le graveur en médailles, qui donnera au jeune prince, toujours à Fontainebleau, une leçon de modelage. Le 6 juin 1607, le Dauphin, qui pose pour un sculpteur en cire nommé Paolo, s'amuse pendant ce temps à «tirer en cire» son mignon Descluseaux. Dans l'après-midi «il s'amuse, avec de la cire, à faire un visage, pendant que M. Dupré, statuaire du Roi, le tire pour en faire une médaille; il sait tout ce qu'il faut faire et travaille fort dextrement, polit, fait les cheveux, perce les yeux, les oreilles, tout sur la trace grossière que M. Dupré lui en avoit faite». Le lendemain il dit à son médecin qu'il le «veut peindre en cire pendant que M. Dupré l'achèvera» et qu'il lui fera la barbe pointue comme une épingle.
Plus tard le Dauphin fait faire par Boileau, son joueur de violon, et fait lui-même des copies d'après quelques-uns de ces dessins dont la mode s'était conservée depuis le seizième siècle et que l'on nommait des _crayons_; c'est tantôt Duguesclin ou Louis XII, tantôt ses deux grands-pères Antoine de Bourbon et le duc de Toscane; lui-même pose pour Boileau et il fait attacher ces crayons sur la tapisserie de sa chambre. Héroard a joint à son manuscrit une copie de la main du Dauphin d'après un crayon représentant la marquise de Ménelay. Une autre fois le Dauphin copie le portrait de la reine Jeanne de Sicile et «en huile le portrait du Roi qui étoit devant lui; il étoit fort reconnoissable».
Louis XIII conserva toute sa vie son goût pour la peinture et le dessin. Lorsqu'au mois de février 1611, Marie de Médicis veut lui acheter à la foire Saint-Germain une chaîne de diamants, «il n'en veut point, dit mieux aimer des tableaux», et à diverses reprises il se remet à peindre «ayant fait venir Bunel, l'un de ses peintres et excellent». Le 25 juillet 1622, étant à Béziers, le Roi «s'amuse à peindre en crayon, ne laisse pas d'entendre ses affaires par M. de Puisieux, secrétaire d'État»; et au mois d'août 1627 on le retrouve à Versailles, s'occupant encore «à peindre». Si Héroard avait vécu jusqu'aux derniers jours de son maître il l'aurait vu, quelques semaines avant sa mort, ainsi que le rapporte Dubois, l'un des valets de chambre du Roi, «travaillant fort longtemps à peindre certains grotesques, à quoi il se divertissoit ordinairement».
IV.
La liberté de mœurs et de langage qui régnait sous Henri IV commence à disparaître avec Louis le Juste, que l'on a aussi surnommé Louis le Chaste. Dès la première année de son avénement au trône, un jour que le Roi «fait faire la musique de voix et d'instruments» et qu'il parle des chansons qu'il vient d'entendre, M. de Souvré lui demande: «N'avez-vous point fait chanter de celles du feu Roi, qui étoient pour les amours de Mme la princesse de Condé et autres?—Non, répond le Roi.—Pourquoi?—Je les aime point,» dit-il brusquement. L'année suivante, Concini s'étant permis au coucher du jeune Louis une indécente plaisanterie sur la nourrice du Roi et sur les femmes qui veillaient encore près de son lit, le Roi, «le regardant en colère, lui tourne le dos» en lui reprochant ces «vilainies»; et encore, le 25 décembre 1619, comme il dînait à sa petite chambre où le prince de Condé et plusieurs seigneurs «se parloient de mots qui dépassoient la gaillardise», le Roi dit: «Je ne veux point que l'on dise des saletés et des vilainies.»
Louis XIII n'avait non plus aucun goût pour les fous de Cour, les faiseurs d'horoscopes, les soi-disant poëtes à cervelle dérangée qui étaient admis familièrement auprès de son père. Étant Dauphin, on le voit chasser à coups de pied Engoulevent, prince des sots, qui était entré en sa chambre; «il haïssoit naturellement, dit Héroard, les plaisants et bouffons.» Une autre fois il renvoie de sa chambre «un gentilhomme de Normandie, nommé le sieur de la Valée, qui se mêloit de prédire par horoscopes et nativités; il s'adresse à lui parmi la troupe, lui dit: «Allez-vous-en,» et le presse si fort qu'il fallut sortir.»
L'accès des résidences royales était alors d'une facilité inouïe. Les épousées de village y venaient danser le jour de leurs noces; les merciers, les porte-paniers y entraient pour débiter leurs marchandises, les mendiants pour demander l'aumône; les musiciens ambulants pénétraient jusque dans l'intérieur des appartements. Le 10 juin 1604, on voit le Dauphin faire sortir de la salle du Roi, à Saint-Germain, «un cul-de-jatte qui jouoit du flageolet, disant: «Mettez dehors! qu'il joue, mais je ne le veux pas voir.» Il ne veut point voir Olyvette, folle de feu Mme de Bar (sa tante), ne veut point voir maître Guillaume (fou de Henri IV), n'aime point les fols de cette sorte.» Son goût pour la musique lui fait pourtant un autre jour, pendant son dîner, écouter ce même cul-de-jatte avec plaisir jusqu'à ce que, «après avoir joué longtemps et deux violons avec lui,» l'estropié lui dit d'une voix rude: «Monsieur, buvez à nous.» Il devient rouge, disant soudain: «Je veux qu'il s'en aille.» Son médecin lui dit: «Monsieur, il est pauvre; il ne les faut pas chasser.—Il ne faut pas que les pauvres viennent ici.—Monsieur, non pas tous, oui, bien ceux qui vous font jouer comme lui.—Qu'il aille donc jouer là-bas.» Mme de Montglat l'en veut aussi distraire, il lui répond: «Mamanga, il m'étourdit;» et puis après il dit: «Je ne bois qu'à papa et à maman.»
Héroard note dans son journal non-seulement les grands personnages qui viennent visiter le Dauphin, mais encore les plus infimes. Pendant la première année c'est une véritable procession de gens de toute sorte qui font le voyage de Paris à Saint-Germain en «grande troupe» ou en «compagnie», et qui sont admis à voir l'enfant au berceau ou dans les bras de sa nourrice. Tantôt ce sont des courtisans qui rendent au Dauphin le plus singulier hommage; tantôt c'est une vieille revendeuse de Paris, à moitié folle, qui «se prend à danser devant lui», avec les mots et les gestes les plus indécents. A côté de ces scènes burlesques le médecin nous en montre de touchantes, telles que celle du 28 avril 1602, où le lieutenant-général de Fontenay-le-Comte «âgé de quatre-vingts ans, arrive en jupe, se met à genoux et à pleurer, le voit remuer, et s'en retournant dit à Mme de Montglat qu'il plût à Dieu de donner à Monseigneur le Dauphin le bonheur de son père, la valeur de Charlemagne et la piété de saint Louis; et s'étant retourné pour s'en aller, étant au coin du grand pavillon, il lève les mains au ciel et dit: «Dieu, m'appelle quand il lui plaira, j'ai vu le salut du monde.»
Une autre visite d'un caractère bien particulier est celle que Sully fait au Dauphin le 20 juillet 1606: «A midi, M. de Sully, revenant de Rosny, le vient voir. Mme de Montglat fait ouvrir la grande porte de la salle; M. le Dauphin y est mené en attendant M. de Sully; comme il est au milieu de la cour, elle le fait courir au-devant de lui, pour l'embrasser comme il faisoit au Roi. Il s'arme à l'accoutumée, est piquier, fait armer la compagnie, entre en garde, va à la charge, fait les exercices. M. de Sully lui donne cinquante écus en quadruples, ses soldats les lui arrachent des mains; il n'eut presque pas le temps de les manier; il ne lui en demeura qu'une pièce qu'il tient ferme contre Montailler, tailleur de Mme de Montglat, dont il s'écrie: «Hé! maman, Montailler me l'arrache;» elle y vient, la prend et fait rendre les autres, qu'elle retient. Il n'en dit mot, ne s'en plaint point, mais peu après il dit: «Mais moi je suis soldat et je n'ai point eu d'argent;» M. de Sully lui donne un doublon, puis s'en va.» Après avoir constaté cette «grande indiscrétion» envers le Dauphin, Héroard ajoute en marge de son manuscrit que Mme de Montglat eut quatre de ces doublons, le chevalier de Vendôme un, le musicien «Hindret, un, etc.»
On a d'autres exemples de cette incroyable avidité de la gouvernante; le 30 septembre de la même année, après avoir soupé avec le Roi, le Dauphin suit son père «en la chambre de la Reine, laquelle lui donne deux pièces de monnoie d'or. Ramené en sa chambre, querelle pour ces deux pièces d'or entre Mme de Montglat et sa nourrice, lui bien empêché pour les contenter toutes deux.» Moins de deux mois plus tard, le 20 novembre, le Dauphin est mené dans la chambre du Roi où se trouve Sully. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, l'on dit que vous êtes avaricieux, demandez à M. de Sully de l'argent pour donner.» Il ne dit mot et ne veut point; il ne demandoit pas aisément, de peur d'être refusé; il s'en offensoit. Mme de Montglat l'en presse, et sur cela il entend que M. de Sully disoit: «Il n'est pas encore temps;» il se retourne soudain, comme dépité, disant: «C'est pas du sien, c'est de celui à papa,» et s'en va. Mme de Montglat le retire vers M. de Sully: «Monsieur, dit-elle, dites à M. de Sully qu'il fasse pour moi ce que je lui demanderai.—Qu'est-ce?—Monsieur, dites-lui seulement cela.» Il demanda toujours ce que c'étoit, et enfin, fort pressé, dit par acquit et se retournant: «Faites cela pour Mamanga, et s'en va tout dépité.»
Le Dauphin n'aimait pas à s'adresser à Sully, et disait de lui: «C'est un glorieux.» Quelques jours avant l'assassinat de Henri IV il est «mené en carrosse à l'Arsenal où M. de Sully lui demande: «Monsieur, voulez-vous de l'argent?—Non, dit-il par dédain.—Mais, Monsieur, dites si vous en voulez,» et il le lui demande par plusieurs fois.—«Si vous en voulez bailler, répond le Dauphin, faites l'apporter à Monsieur de Souvré.» Il avoit cueilli des brins fleuris d'un arbre qui lui avoit plu; M. de Sully lui dit: «Monsieur, quand vous reviendrez ici, vous trouverez cent bourses pleines d'écus sur cet arbre-là que vous avez trouvé beau.—Ce sera un bel arbre,» dit-il, négligemment et sans le regarder. Cependant lorsqu'au commencement de 1611, Sully est «démis de la garde de la Bastille et de la surintendance des finances, le Roi dit à M. de Souvré: «L'on a ôté mousseu de Sully des finances?—Oui, Sire.—Pourquoi?» demande-t-il, avec contenance d'étonnement.—«Je n'en sais pas les raisons, répond le gouverneur, mais la Reine ne l'a pas fait sans beaucoup de sujets, comme elle fait toutes choses avec grande considération. En êtes-vous marri?—Oui.»
La figure du brave Crillon, lorsqu'il visite le Dauphin, est un peu celle d'un capitan de comédie. Le 19 avril 1605, «arrive M. de Crillon, mestre de camp du régiment des gardes, qui ne l'avoit pas encore vu; le Dauphin lui ôte son chapeau, lui donne sa main à baiser, disant: «Bonjour, moucheu de Crillon.» M. de Crillon lui dit: «Monsieur, voulez-vous que je tue cettui-ci, cettui-là?» en montrant les personnes qui sont autour de lui.—«Non,» répond l'enfant étonné.—«Qui donc? demande Crillon.—Les ennemis de papa.» Ces manières semblent si étranges au Dauphin, qu'un peu plus tard, lorsque Crillon accompagnant le Roi revient à Saint-Germain et que Henri IV demande à son fils: «Qui est celui-là?» il répond: «Le fou.» M. de Crillon lui dit brusquement s'il vouloit qu'il battît M. de Souvré.—Non.—Si je ne le bats point, m'aimerez-vous?—Oui.» Le 6 avril 1606, Crillon vient encore voir, pendant son goûter, le Dauphin qui ne veut pas lui dire adieu; Mme de Montglat «l'en tance dans sa petite chambre: «Mais, Mamanga, c'est un méchant homme. Je suis brave, je suis furieux!» dit-il, en faisant les contenances de M. de Crillon.»
Le Dauphin est en perpétuelle opposition contre tout ce qu'il voit et ce qu'il entend, au grand étonnement de son médecin lui-même. Un jour, à Fontainebleau, une troupe d'Égyptiens vient danser au château et les gens de service se divertissent avec les bohémiennes. Le Dauphin regarde danser ces Égyptiens, mais il défend que «pas un des siens danse avec leurs femmes»; le soir on parlait devant lui «de ce qu'il n'avoit permis la danse aux siens avec ces femmes». Héroard lui demande: «Monsieur, voudriez-vous bien que j'eusse dansé avec elles?—Non, dit-il, je ne voudrois pas que vous eussiez touché la main à ces vilaines femmes; elles sont si sales!» Le lendemain on fait entrer ces bohémiens pendant son dîner, alors «il ne veut plus manger que l'on ne fasse sortir trois Égyptiens, disant qu'ils sentoient mauvais».
Cette répugnance du Dauphin fait comprendre la résistance que Henri IV rencontre chez son fils la première fois qu'il veut lui faire laver les pieds aux pauvres à sa place, le jour du jeudi saint: «Je ne veux point, dit-il, la veille, ils sont puants,» et le lendemain lorsqu'on lui demande s'il lavera bien les pieds aux pauvres, il répète encore: «Non, je ne veux point, ils ont les pieds puants.» On juge de ce que, Roi et à peine âgé de neuf ans, il dut souffrir lorsque, quelques jours après son sacre, il eut à toucher plus de neuf cents malades des écrouelles. «Il se reposa quatre fois, dit Héroard, mais peu, ne s'assit qu'une seule fois. Il blêmissoit un peu du travail, et ne le voulut jamais faire paroître, ne voulut pas prendre de l'écorce de citron.» Le jour de l'Assomption 1611, le Roi touche quatre cent cinquante malades, «se trouve foible; il faisoit une extrême chaleur»; ayant «lavé les mains avec du vin pur et respiré du vin, il revient à lui». En 1613, il touche jusqu'à onze cent soixante-dix malades; mais lorsqu'en 1619, Héroard lui demande «s'il toucheroit les malades (il y avoit de la peste à Paris), le Roi lui répond avec colère: «Non! mais ces gens-ci me pressent si fort, si fort! Parlez à eux, ils me persécutent si fort! Ils disent que les rois ne meurent point de la peste; ils pensent que je sois un roi de carte!»
V.
Tous ceux qui s'occupent de l'histoire de l'art français savent par expérience combien sont rares les renseignements qu'on peut trouver sur ce sujet dans les collections de mémoires et de chroniques, et l'on ne songerait guère à aller chercher des indications de ce genre dans le journal d'un médecin. Héroard en donne cependant de très-précieuses, de très-nouvelles et de très-inattendues. On a déjà pu voir d'après lui un Louis XIII artiste, que l'on connaissait à peine sous ce rapport; assistons maintenant aux séances dans lesquelles le Dauphin pose pour les dessinateurs, les peintres, les sculpteurs chargés successivement de reproduire son effigie.
Le premier en date est Charles Decourt, «peintre du Roi», dont les dessins, s'il en subsiste encore aujourd'hui, doivent être attribués à l'un des Du Monstier. En effet les quatre portraits du Dauphin que Decourt fait de 1602 à 1607, le premier «par commandement de la Reine, pour l'envoyer à Florence», sont tous «peints en crayon».
Le 27 mars 1602, c'est «le peintre du Quesnel» qui peint le Dauphin en pied, de grandeur naturelle, «il avoit deux pieds et demi»; ce portrait paraît destiné à la duchesse de Mantoue, sœur de Marie de Médicis et tante de l'enfant.
Le 25 février 1603, le Dauphin est «amusé dans sa petite chaise, auprès du peintre nommé Charles Martin, demeurant à Paris, sur le pont Notre-Dame, près Saint-Denis de la Chartre»; l'indication est précise et ne peut se rapporter qu'à un portrait. En 1604, le Dauphin est encore «peint par le sieur Martin», et un an plus tard l'enfant se rappelle cette circonstance; «en goûtant il entend parler de M. Martin et dit: «C'est celui qui a fait la peinture de moucheu le Dauphin.» Le 3 mars 1605, «il s'amuse seul, sans dire mot, avec un petit puits d'argent... donnant une extrême patience à se laisser peindre par maître Jehan Martin»; ce maître Jehan Martin est-il le même que le Charles Martin cité deux ans avant, et y a-t-il dans le journal une erreur de prénom? Quoi qu'il en soit, ce doit bien être ce dernier «maître Martin» qui, au mois d'août 1605, fait le portrait de Mme Élisabeth, âgée de deux ans, et qui, le 10 mai 1606, peint d'après le Dauphin un portrait dont Héroard nous donne cette minutieuse description: «Maître Martin, son peintre, vient pour le peindre, le peint armé de son corcelet, sous sa robe de velours cramoisi garnie d'or, l'épée au côté et la pique de la main droite, la tenant droite, la tête couverte de son bonnet de satin blanc, d'enfant, avec une plume blanche; c'est la première fois qu'il ait été ainsi peint.» Le Dauphin «se fait donner des couleurs et un pinceau, imite le peintre mêlant ses couleurs, regarde parfois la besogne de son peintre. Il tenoit sa chienne Isabelle, la caressoit, la baisoit, l'appeloit sa mignonne, car il aimoit extrêmement les chiens; il disoit à son peintre qu'il peignît sa chienne auprès de lui. Mlle Mercier lui dit: «Monsieur, il ne faut pas que ceux qui sont armés aient des chiens avec eux;» il répond soudain: «Mais ce sera pour prendre les ennemis par les jambes.»
Voici deux autres _crayons_ d'après le Dauphin: Le 20 mars 1604, «il voit le jeune Du Monstier, peintre,» se posant devant lui avec un portefeuille, et, croyant que c'est pour écrire, il lui dit: «Écrivez.» Héroard lui explique: «Monsieur, il veut écrire votre visage, votre nez, vos yeux.» Alors le Dauphin dit au peintre: «Écrivez-moi;» il «lui soutient doucement le portefeuille et a peur de l'empêcher». Le lendemain il s'amuse à ses échecs d'argent «pendant que le jeune Du Monstier tire son crayon». Le 27 septembre suivant, jour où le Dauphin a trois ans accomplis, il s'amuse encore «à ses échecs d'argent», pendant que «Mallery en tire le crayon».
Voyons maintenant les sculpteurs: Le 20 août 1604, le Dauphin «baise un portrait en cire de la Reine, assez mal fait, qu'il reconnut; il est tiré en cire, avec sa nourrice, par le sieur Paolo, pour être porté en Italie». Une autre fois, «il se joue, tenant un portrait du Roi, fait en cire, dans une boîte d'ivoire, et s'amuse à travailler sur de la cire, comme il avoit vu faire au sieur Jehan Paulo». Ce Paolo fait encore un portrait en cire du Dauphin, à la date du 6 juin 1607.