Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 39

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_Le 23, dimanche._—Il entend la messe à la chapelle avec le Roi[552]; s'amuse auprès du Roi en la galerie jusques à une heure et demie que le Roi s'en retourne.

[552] La lettre du Roi à Mme de Montglat, datée du 23 novembre, à Fontainebleau, et classée par M. Berger de Xivrey à l'année 1608, est de l'année 1602.

_Le 26 novembre, mercredi._—Il va à Poissy, à la profession de l'une des filles de M. de Frontenac, mène à la messe la petite fille qui devoit être religieuse, la mène à l'offrande, voit froidement la cérémonie. Ramené à Saint-Germain il s'amuse à peindre avec la plume, fait des chevaux tirant des charrettes. Mis au lit, comme je tenois mon _Hippostologie_[553], il en avise le titre, le lit; il lui en faut rendre raison et de toutes les figures.

[553] _Hippostologie, c'est-à-dire Discours des os du cheval_, par M. Jehan Héroard, conseiller, médecin ordinaire et secrétaire du Roi.—Paris, MDXCIX, in-4º. Les planches gravées représentent les différentes parties du squelette du cheval: les os de la tête, la fourchette, l'échine, etc. La dernière qui a pour titre: «Le corps des os du cheval» est signée: _Ja. de Weert fecit._

_Le 28, vendredi._—Il écrit son exemple et fait, ce dit-il, un livre pour le faire imprimer et le donner à papa, à ses étrennes.

_Le 29, samedi._—Il envoie querir ma petite nièce du Val, la fait habiller en épousée, la marie avec M. le comte de la Voute, va à Mme de Montglat, lui demande à souper pour l'épousée, lui apporte le couvert et puis ce qu'on lui donnoit, et à la fin à boire, et tout lui-même.

_Le 1er décembre, lundi, à Saint-Germain._—Il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, j'ai composé une sentence: «Celui qui sert bien Dieu, Dieu lui aidera.» Je la veux équire de peur de l'oublier._

_Le 2, mardi._—Il va à la messe en la chapelle, se fait monter sur la chaise, dit qu'il veut prêcher et commence: _In nomine patris et filii et spiritus sancti, Amen. Les hommes qui couchent avec les femmes...._[554]. Il écrit une lettre à la Reine par M. Du Vernet, précepteur de M. de Liancourt.

[554] La citation d'Héroard s'arrête là.

_Le 3, mercredi._—A neuf heures et demie le Roi arrive de Paris; dîné avec le Roi; le Roi va à la chasse. A deux heures le Dauphin va en la chapelle, où lui et Madame Christienne tinrent à baptême la fille de M. Talon, mari de la nourrice de Madame Christienne; il la nomma Louise, et jamais ne la voulut nommer Christienne, disant: _Elle aura plus d'honneur d'être appelée de mon nom que de celui de ma sœur._ Il s'amuse à sa peinture, va en la chambre du Roi qui revenoit de la chasse.

_Le 5, vendredi, à Saint-Germain._—Il entre en carrosse avec le Roi qui le mène aux toiles près de Poissy, où il voit prendre quatre sangliers. Ramené il monte en sa chambre où il s'amuse à ses peintures.

_Le 6, samedi._—Il entretient M. de Liancourt, premier écuyer, des juments du carrosse du Roi, où il avoit été le jour précédent, lui dit qu'il y avoit une des juments qui étoit borgne, que le cocher disoit que c'étoit la meilleure. M. de Liancourt n'en savoit rien.

_Le 7, dimanche._—Il s'amuse à peindre sur du papier avec la plume et l'encre, fait la chasse du sanglier dans la cour, fort bien. Il va chez le Roi, puis à la messe et au jardin, et à dix heures dîne avec le Roi. A onze heures trois quarts il conduit le Roi hors de l'escalier, il étoit triste; le Roi lui dit: «Mon fils, quoi! vous ne me dites mot! Vous ne m'embrassez pas quand je m'en vais?» Le Dauphin se prend à pleurer sans éclater, tâchant de cacher ses larmes tant qu'il pouvoit, devant si grande compagnie. Lors le Roi, changeant de couleur et à peu près pleurant, le prend, le baise, l'embrasse, lui disant: «Je dirai comme Dieu dit dans l'Écriture sainte: Mon fils, je suis bien aise de voir ces larmes, je y aurai égard;» puis entre en carrosse pour s'en retourner à Paris, et Monseigneur le Dauphin gagne vîtement l'escalier pour s'en retourner aussi, de peur que l'on le vît pleurer. Comme il fut en sa chambre, peu de temps après, je lui demandai ce que le Roi lui avoit dit en partant; les larmes lui viennent aux yeux et, changeant de propos, il me dit: _Il m'a dit que je tirasse de la harquebuse._ Je le presse une fois ou deux, il tient ferme; je le quitte, il pleure abondamment et de cœur. Il va en son cabinet où il s'amuse à peindre; on le vient appeler pour souper, il s'en fâche; M. le baron de Montglat[555] s'en veut aller, il ne le veut pas, et d'un petit bâton lui frappe sur les doigts; Mme de Montglat en est fâchée, il la frappe aussi; le voilà en colère, il lui dit des injures: _Vilaine! la chienne!_ Mlle Piolant lui dit: «Monsieur, il faut que vous ne soyez pas fâché contre elle, n'ayant pas à être longtemps céans avec elle.» Il lui répond: _J'en voudrois être déjà dehors_; et appelant Mlle de Vendôme, il lui dit, parlant bas à son oreille: _Sœu-sœu Dôme, j'aurai un bâton qui sera creux, je le remplirai tout de poudre, et puis avec du charbon j'allumerai la poudre qui lui brûlera tout le cul._ M. Guérin lui dit: «Monsieur, ne savez-vous pas que papa vous a dit que vous ne seriez pas longtemps avec elle; il ne la faut pas fâcher.»—_Ho!_ dit-il, _c'est qu'elle veut retenir toute ma vaisselle d'argent_[556]. Il étoit vrai; il en entendoit parler et le couvoit sans le dire. La paix se fait; à six heures et demie soupé. En soupant il fait tout ce qu'il peut pour s'entretenir et déployer son déplaisir [_sic_]; il advint que le sieur de Dorelle, gouverneur du jeune Fontaine-Martel, vient en la chambre et dit que, passant par la salle des gardes, deux hommes lui avoient voulu ôter son manteau. L'on s'en émut; je dis: «Monsieur, ce sont quelques-uns qui se jouent.»—_Ce n'est pas beau, c'est un jeu de voleur._ Il commande qu'on aille au corps de garde dire qu'on ne laisse sortir personne, qu'on aye des lanternes pour regarder ceux qui voudront sortir.

[555] Fils de Mme de Montglat.

[556] La gouvernante du Dauphin, en le remettant entre les mains des hommes, conservait tous les objets qui avaient été à l'usage du prince.

_Le 15, lundi, à Saint-Germain._—Il écrit au Roi et à la Reine, se va promener en carrosse vers la Muette, envoie à Carrière, chez M. de la Salle, pour avoir des confitures, et en revenant en a goûté.

_Le 21 décembre, dimanche, à Saint-Germain._—Mis au lit, il se fâche contre ses gentilshommes, veut qu'ils aient le fouet. Mme de Montglat lui dit qu'il leur falloit pardonner et que le Roi pardonnoit à tout le monde: _A tout le monde!_ dit-il, _il n'a pas pardonné au maréchal de Biron_.

_Le 30, mardi._—Il fait fendre de la glace avec une pelle à feu, en sa chambre, la vend par morceaux, pour avoir, dit-il, de l'argent à donner aux pauvres.—J'arrive de Paris[557]; il étoit sur le point de se mettre à table, court au-devant de moi: _Ha! velà mousseu Héroua!_ et me fait l'honneur de me sauter au collet, me serrant bien fort.

[557] Héroard était absent depuis le 8 décembre.

_Le 31, vendredi._—Il se plaint et pleure de ce qu'on lui avoit pris, dans la pochette de ses chausses, sept sols provenus de la vente de la glace, et de ce qu'il ne les y avoit point trouvés, ayant voulu donner l'aumône à des pauvres qu'il avoit rencontrés. Il veut voir ce que ma femme lui veut donner pour ses étrennes; ce fut une boîte de très-beaux abricots. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, ce sera pour vous, je m'en vais les serrer.»—_Ho! velà! je ne les verrai jamais, elle sarre tout ce qu'on me donne_, puis elle en entame un, y tâte pour lui donner le demeurant. _Ho! voyez, elle l'a rompu pour en manger un et elle sarre tout; elle dit: C'est tout pour moi; et je vois jamais rien._

ANNÉE 1609.

Le livre _De l'Institution du Prince_.—Le gâteau des Rois.—Farces et comédies.—Le Dauphin copie le portrait du Roi.—La gravure de Jupiter.—_La Vénerie_ de Du Fouilloux.—Départ de Saint-Germain pour Paris.—Le Dauphin remis entre les mains des hommes.—Usage des mouches pour les femmes.—Première justice du Dauphin; ses petits gentilshommes.—Ballet de la Reine.—Présent de M. de Sully.—La foire Saint-Germain.—Visite de Mme de Montglat.—Présent de la reine Marguerite.—Travaux de la galerie du Louvre.—Le maître d'armes du Dauphin.—Chasses et visites dans Paris.—Mort du Grand-Duc.—Mariage du prince de Condé.—La première leçon de Des Yveteaux.—Armes de Milan.—Collation chez M. de Mayenne.—Visite à Saint-Germain.—Dîner à Ruel.—Départ pour Fontainebleau.—Les moulins d'Essonne.—Cérémonie de la Cène.—Le grand canal de Fontainebleau.—Le Dauphin fouetté de verges.—_La Bradamante._—Le musicien Pradel.—Les maquereaux.—Passage à Moret.—Le vin et la tisane.—Le fou du Roi.—Mlle de Fonlebon.—Le maréchal d'Ornano.—Le Dauphin entre au conseil pour la première fois.—Fêtes du mariage de M. de Vendôme.—Bijou donné par Mme de Mercœur.—Le fou Des Viètes.—Départ de Fontainebleau.—Passage à Brie-Comte-Robert.—Vers faits par Héroard sur l'ordre du Dauphin.—Passage à Creteil.—Arrivée au Louvre.—Le jeu de paume du Verdelet.—Bain de rivière.—Service de Catherine de Médicis à Saint-Denis; le trésor, les tombeaux.—L'hôpital des pestiférés.—Sully et la reine Marguerite.—Séjour à Saint-Maur.—Ballet des Sauvages.—Nouvel habillement.—Absences de Des Yveteaux.—Présent du marquis de Brandebourg.—Visite à Chaillot.—Mot sur Mucius Scévola.—Départ pour Fontainebleau.—Leçon de grammaire.—Le Dauphin entre dans sa neuvième année; souhait du Roi.—Chasse avec le Roi.—Lettres à la reine d'Angleterre et au prince de Galles.—M. de Souvré et M. Dupont.—Retour à Paris.—Habitude du Dauphin.—Antipathie pour Sully.—Nouveau logis au Louvre; les chapons de la Reine.—Naissance de Madame Henriette.—Goût du Dauphin pour le vin.—Les contes de La Clavelle.—Bégayement du Dauphin.—Le comte de Chalais.—Lettres à la famille royale d'Angleterre.—Compliment à l'ambassadeur de Venise.

_Le 1er janvier, jeudi, à Saint-Germain._—Levé à huit heures et un quart, il se plaint de ce que l'on ne l'avoit pas voulu lever plus tôt, pource que l'on lui avoit dit que s'il se levoit tard il seroit paresseux toute l'année. Je lui donne mon livre _De l'Institution du prince_[558] fait pour lui.

[558] _De l'Institution du Prince_, par Jean Héroard, Sr. de Vaulgrigneuse, conseiller et secrétaire du Roy, médecin ordinaire de Sa Majesté et premier de Monseigneur le Daulphin.—A monseigneur le Daulphin.—A Paris, par Jean Jannon, rue Saint-Jean-de-Latran, à la Roze rouge, MDCIX.—Le titre est gravé par Thomas de Leu. On lit dans le Journal de Lestoile, à la date du 2 mars 1609: «J'ai acheté un livre nouveau fait par M. Héroard, premier médecin de M. le Dauphin, intitulé: _L'Institution du Prince_; qui est une matière et un sujet tant de fois chanté et rechanté, qu'on n'y peut trouver que des redites. Il m'a coûté, relié en parchemin, avec une autre fadèze de contre-satire pour les dames, un teston.»

_Le 3, samedi, à Saint-Germain._—L'on parloit du jour des Rois, il dit: _Je veux pas être le Roi_; sa nourrice lui demande pourquoi.—_Je veux pas l'être._—«Si vous l'êtes vous payerez quelque chose, si Madame l'est aussi, ou Mlle de Vendôme?» Il appelle M. de Ventelet, et lui dit tout bas à l'oreille: _N'y faites point mettre de fève, afin qu'il n'y aye point de Roi._—«Monsieur, lui dit sa nourrice, si Dieu est Roi, il faudra que vous teniez sa place.»—_Je veux pas moi._—«Comment, Monsieur, dit un chacun, refusez-vous à tenir la place de Dieu?»—Il s'arrête avec crainte: _Hé! c'est à papa!_—«Monsieur, il faut que ce soit vous qui la tienne ici.»—_Hé! je veux bien._

_Le 4, dimanche._—Il va en la chambre de M. de Liancourt, où il s'amuse à peindre; ramené en sa chambre, et à six heures soupé, il se prépare pour faire jouer une comédie, la voit jouer, consent que M. de la Voute en seroit, pourvu qu'il s'habille en fille, et ne veut permettre que M. de Liancourt s'habille qu'en garçon. Il la voit jouer, elle dure jusques à neuf heures et demie. Mis au lit, il se débarbouille le menton qu'il avoit tout noirci avec de la fumée du flambeau et fait barbouiller les autres.

_Le 5, lundi._—Mme de Libertat, veuve de feu M. de Libertat, celui qui délivra Marseille sur la Ligue[559], le vient voir.—A souper il fait couper le gâteau des Rois, Madame est faite la Reine. Elle donnoit les charges; elle le fait son grand écuyer: _Non_, dit-il, _je veux être valet de pied, je cours bien_. Mlle Piolant lui dit: «Monsieur, vous serez donc le premier valet de pied.»—_Ho! non_, dit-il, honteux. Amusé à jouer et à voir jouer une comédie par des valets de M. de Verneuil et Verdelet, valet de pied du Roi.

[559] Pierre Libertat, Corse établi à Marseille; le service qu'il avait rendu en introduisant en 1596 le duc de Guise en la ville de Marseille, que ses magistrats allaient livrer aux Espagnols, fut considéré comme si important que Henri IV s'écria, en apprenant cette nouvelle: «C'est maintenant que je suis roi.» (_Lettres missives de Henri IV_, tome IV, page 516.)

_Le 6, mardi à Saint-Germain._—Mené jouer au jeu de paume, il se moque de M. de Verneuil qui jouoit foiblement: _Velà féfé Veneuil, c'est miracle quand il frappe un coup, il faut faire sonner la trompette._ A huit heures mené en la chambre de M. de Verneuil, où il voit jouer une comédie par les gens de M. de Verneuil et autres.

_Le 7, mercredi._—On lui apporte une lettre de la part de Mlle de Mercœur, il l'ouvre, et sur ce que Mlle de Vendôme lui dit, voyant qu'il jetoit la poudre de Chypre qui étoit dedans: «Hé! Monsieur, ne la jetez pas, il la faut serrer.»—_Ho! je la veux jeter moi; je l'aime point, j'aime mieux la poudre des canons._—Il va chez M. de Verneuil pour y voir jouer une comédie par ses gens.

_Le 8, jeudi._—Mené promener, il fait tirer par son petit mulet sa petite charrette portant les ornements de sa chapelle à celle du bâtiment neuf, où il entend la messe.

_Le 9, vendredi._—Il monte en ma chambre, et me dit: _Mousseu Héroua, montrez-moi ce que vous avez écrit de moi_; c'étoit mon journal. Il vouloit voir ses premières années, je l'avois à Paris. Il se met à écrire, et me dit: _J'écris bien de la minute françoise_, et peu après: _Mousseu Héroua, il faut que je m'en aille achever un pourtrait que j'ai commencé._ Il descend soudain, et va à sa peinture dans son cabinet; il copie en huile le portrait du Roi qui étoit devant lui; il étoit fort reconnoissable: il s'amuse à peindre fort attentivement.

_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—Il me dit: _Mousseu Héroua, j'ai inventé une sentence._—«Monsieur, vous plaît-il de me la dire?»—_Les enfants qui ne sont pas sages, Dieu les punit. J'en ai inventé une autre: Les enfants qui craignent bien Dieu, Dieu les aide._ En soupant, Mme de Montglat lui dit qu'il étoit beau: _Je suis pas beau, cela est bon pour les femmes._ Soudain qu'il eut soupé il s'en va à sa peinture en son cabinet, là où M. Du Vernet, précepteur de M. de Liancourt, lui donna un Jupiter[560] entouré des Muses, en taille-douce, et lui en expliqua le sens: comme c'étoit un roi, roi de tout le monde, et qu'il faisoit chanter devant soi et jouer des instruments, et qu'il ne faisoit rien et qu'un jour il feroit ainsi: _Comment_, dit-il, _ce roi ne fait rien! je ne veux pas faire ainsi; tenez, j'en veux point_, et le lui rend. Il va en la salle des gardes, où il voit danser la Bohémienne par de ses gens. Mis au lit, il s'amuse et prend plaisir bien grand au livre des chasses du sieur Du Fouilloux[561], que M. de Frontenac venoit de lui donner; il s'apprend à dire en musique l'appel des chiens.

[560] Ou plus probablement un Apollon.

[561] _La Vénerie_ de Jacques du Fouilloux, gentilhomme poitevin.

_Le 11, dimanche._—Il entend que l'on disoit qu'il seroit en pension avec M. de Souvré comme chez Mme de Montglat, et s'en fâche; il demande à M. de la Valette: _Féfé Vendôme y est-il?_—«Non, Monsieur.»—_Ho! il a tout plus que moi! il a six laquais, et j'en ai que deux!_ Il l'avoit ainsi entendu dire, et avoit toujours ses comparaisons sur M. de Vendôme.

_Le 12, lundi._—A quatre heures il va chez M. de Frontenac, où le Roi arriva de Paris venant de l'assemblée[562] de Vaucresson; le Roi se mit sur le lit pour reposer; il faisoit la garde autour du lit afin que l'on ne l'éveillât point.

[562] On appelait ainsi un rendez-vous de chasse.

_Le 13, mardi._—A sept heures et demie il va au lever du Roi chez M. de Frontenac, y est jusques à huit heures que le Roi s'en retourna à Paris par Versailles[563], où il alloit dîner. Il va jouer à la paume; M. Sauvat, excellent joueur, lui montre.

[563] _Voy._ la note du 15 janvier 1604.

_Le 14, mercredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à peindre fort bien[564], s'amuse à lire le livre du sieur Du Fouilloux.

[564] C'est à cette époque une de ses occupations les plus habituelles. Le dessin de ce jour est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale.

_Le 24, samedi[565]._—A sept heures trois quarts il entre en carrosse, l'œil sec, et part de Saint-Germain en Laye pour aller à la Cour, entrer aux mains de M. de Souvré; il va par Saint-Cloud, arrive à onze heures au Louvre, où étoient le Roi et la Reine. A onze heures trois quarts dîné avec le Roi; à une heure le Roi le mène en carrosse chez la reine Marguerite. A six heures et demie soupé, de la viande de la Reine; ç'a été la première fois qu'il a commencé à boire du vin pour continuer.

[565] Il y a dans les manuscrits une lacune du 14 au 24 janvier.

_Le 25, dimanche, au Louvre._—On lui met une fraise; M. de Souvré le fait regarder dans un miroir: _Je semble_, dit-il, _au petit ambassadeur d'Angleterre_; c'en étoit le fils. Il va chez le Roi à son lever, lui sert sa chemise. Le Roi lui commande de l'appeler son père, le mène par la galerie aux Tuileries. Il entend la messe avec le Roi, puis, à onze heures et demie, dîné avec le Roi; il est servi, par derrière, par commandement du Roi. Le petit M. de Humières le servoit; il ne l'avoit jamais servi, ce qui fut cause que le Dauphin, de son mouvement, commanda à M. de Ventelet: _Allez, allez avec lui, pou lui montrer comme il faut faire._ Il va ensuite chez la Reine.

_Le 26 janvier, lundi._—Il avoit une petite enlevure au coin de la lèvre droite; je lui fis mettre un petit emplâtre, lui disant s'il lui plaisoit pas que je lui fisse mettre une petite mouche: _Une mouche_, dit-il, en raillant, _ho! je veux pas être beau; c'est madame la princesse de Conty qui met à son visage des petites mouches pour se faire belle_. Il va chez le Roi, qui le mène aux Tuileries et le ramène à onze heures à la messe, en Bourbon[566].

[566] _Voy._ la note du 16 mars 1606.

_Le 27, mardi, au Louvre._—Les députés de Bretagne lui viennent offrir leur service au nom de la province.—Il s'amuse à regarder des étoffes, choisit le bleu pour un habit; il en aimoit naturellement la couleur. A deux heures mené à voir la verrerie, au faubourg Saint-Germain, il y fait faire des verres, des paniers, des cornets. Le jeune M. de la Boissière donna un démenti à M. le comte de Torigny; il l'entend, et l'accuse envers M. de Souvré et lui commande de le fouetter. Ramené à quatre heures, il fait fouetter M. de la Boissière par M. de Souvré; ce fut la première justice en sa chambre[567].

[567] C'est-à-dire la première fois que le Dauphin exerce son autorité sur les personnes attachées à son service.

_Le 29, jeudi._—Il a vu tirer des armes, a tiré lui-même avec grâce et disposition.

_Le 30 janvier, vendredi, au Louvre._—M. de Longueville vient en son cabinet, et lui dit: «Monsieur, voulez-vous pas que je fouette vos enfants d'honneur et vos pages?»—_Vous n'êtes pas mon écuyer_, lui dit-il assez brusquement, et se retournant vers M. du Repaire il lui dit tout bas: _Voyez qu'il est hardi! il n'est pas mon écuyer_; c'étoit qu'il ne vouloit pas ouïr parler de faire mal aux siens.

_Le 31, samedi._—Il veut lui-même écrire le rôle de ses petits gentilshommes[568] selon l'ordre qu'ils étoient venus à lui. On lui met un habillement neuf pour aller après souper à l'Arsenal, y voir danser le ballet de la Reine[569].

[568] «Le Roi, lui permettant d'avoir quelques heures à soi pour y passer honnêtement le temps et l'employer aux exercices vertueux qui soient de sa portée et convenables à sa qualité, a résolu de lui donner pour compagnie une certaine troupe de jeunes gentilshommes de pareil âge ou sortable au sien, qu'il tirera des plus grandes et meilleures maisons de toutes ses provinces.» (HÉROARD.—_De l'Institution du Prince_, fº 147).

[569] Voy. le _Journal de Lestoile_ à cette date.

_Le 1er février, dimanche, au Louvre._—Il écrit par réponse à Madame, sa sœur, sur la minute de M. de Souvré. Sur l'après-dînée il se ressouvient que Mlle de Vendôme lui avoit écrit; il demande du papier et de l'encre pour lui faire réponse. M. de Souvré lui fait la minute, et la lui envoie; elle commençoit: «Ma sœur, etc.»; quand il voit ces mots: _Ma sœur! elle est pas ma sœur; faut mettre ma sœur de Vendôme._ On alla le demander à M. de Souvré, qui trouva qu'il avoit raison.

_Le 2, lundi._—Mené à la messe et à la procession avec le Roi. Il reçoit des nouvelles de Mesdames[570].

[570] Elles étaient restées à Saint-Germain avec Mme de Montglat.

_Le 3, mardi._—Il joue en la galerie, là où M. le comte de Torigny dit à un de ses compagnons: «L'ase vous etc.» Cette sale parole est rapportée à M. de Souvré, qui le menace du fouet. Tout du long de son dîner, le Dauphin persécuta M. le comte de Torigny pour la mauvaise parole: _Torigny, dites à votre cul qu'il s'arme. Torigny, dites à votre laquais qu'il vous interroge. Torigny, puisque vous voulez être laquais, je vous envoyerai demain porter des lettres à Saint-Germain_; il avoit ouï M. de Souvré disant que c'étoit une parole de laquais et de palefrenier. Mené à l'Arsenal, il y voit tout, et puis va à la Bastille. M. de Sully lui baille deux cents écus au soleil, pour sa foire, lui demande s'il veut qu'il lui fasse faire des balles de sucre comme celles de canon; il lui répond: _Oui, mais que vous me les tiriez dans la bouche._

_Le 4, mercredi._—Il a de l'impatience pour aller à la foire, où il demande d'aller, au lieu d'écrire son exemple. M. de Souvré lui porte cinquante écus pour employer à la foire; il dit: _J'en ai encore pou trois fois._ A une heure et demie mené en carrosse, à la foire, il y gagne un cachet d'or à la rafle, jouant avec lui Mlle de Rohan.

_Le 5, jeudi, au Louvre._—Mené chez le Roi puis aux Tuileries, où il entend la messe. Il va tirer des armes, puis va chez la Reine, où il se joue à M. de Verneuil, qui avoit ce jourd'hui pris la soutane; le Dauphin se met à genoux, et va ainsi pour lui baiser le pied (à M. de Verneuil), ses petits gentilshommes en font autant. A quatre heures le sieur Don Pedro de Toledo le vient voir pour prendre congé de lui, s'en retournant en Espagne.

_Le 6, vendredi._—Mené à la foire, ramené à onze heures, il va chez le Roi et après, à onze heures et demie, dîné.—M. de Souvré avoit fait emprisonner son laquais pour avoir donné un coup de bâton à la foire; l'on en parloit pour l'excuser. Je dis à M. de Souvré, assez bas, que Mgr le Dauphin ne seroit pas longtemps sans demander sa grâce. M. de Souvré répond: «Si y sera-t-il vingt-quatre heures.» Le Dauphin écoutoit en sournois, et répond tout bas: _Je fairai bientôt sonner les vingt-quatre heures._ Aussitôt qu'il eut achevé de dîner, il fait apporter sa montre sonnante, et les fait sonner, et dit aussitôt: _Mousseu de Souvré, vingt-quatre heures ont sonné, faites s'il vous plaît sortir de prison votre laquais._ Il va chez le Roi en la galerie, où il mène sa compagnie armée: il étoit mousquetaire; le Roi y prend un singulier plaisir; ils étoient plus de trente. Ramené en sa chambre, il joue au trou-madame.

_Le 7, samedi._—Il écrit, lit, tire des armes. A cinq heures mené à l'Hôtel de Bourgogne, à la comédie; ce fut la première fois. Ramené à six heures et demie, il en récite beaucoup devant Leurs Majestés.