Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 38
_Le 15, lundi._—Éveillé à sept heures et demie; à huit heures il a pris de la dragée de rhubarbe; il avoit voulu que Betouzay, l'une de ses femmes de chambre, la lui vît prendre. Il l'envoie querir plusieurs fois avec impatience, et ne vouloit point la manger tant qu'elle y fût; enfin on lui dit qu'elle étoit allée p....., et qu'avant qu'elle fût venue il auroit bien mangé sa dragée. Il le fait, elle vient, et il lui dit à l'arrivée: _Zezai, allez vous-en astheure ch... puisque vous avez été si longtemps à p....._—Amusé jusques à neuf heures après des couleurs et peintures, il demande à boire, reprend ses crayons, et entend la messe en sa chambre à dix heures trois quarts. Levé, vêtu, à onze heures et un quart dîné, il se fait porter ce qu'il avoit crayonné; Mlle de Vendôme lui demande: «Monsieur, tireriez-vous bien une personne»? (pour dire peindriez).—_Oui-dà._—«Monsieur, me tireriez-vous bien»?—_Oui-dà, avec une corde_, dit-il froidement, et il reprend sa besogne. Goûté d'une grappe de maroquin; c'est du raisin noir, apporté de Montpellier par le sieur Anchès, contrôleur chez la Reine, qui le lui avoit donné à Chaillot. Il s'amuse à des petits jouets de poterie, va en la salle des gardes, où il voit des épousées qui y vinrent l'une après l'autre danser devant lui.
_Le 18, jeudi, à Saint-Germain._—Mené au cabinet[538], aux fiançailles de Betouzay, l'une de ses femmes de chambre, il signe au contrat.
[538] Les cérémonies de fiançailles se faisaient toujours dans le cabinet du Roi.
_Le 20, samedi._—A trois heures, goûté, joué, écrit; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, voulez-vous mander quelque chose au Pape?»—_Et quoi?_—«Que vous lui baisez les pieds.»—_Fi! fi! non ferai._—«Eh bien! la pantoufle.»—_Non, non, il ne faut pas._
_Le 23, mardi._—Mis au lit, il m'entretient de la fontaine que le sieur Francino lui avoit faite, où étoit toute la représentation du bâtiment neuf, m'en disoit tous les secrets et les mouvements, ne les ayant ouï dire qu'une fois, puis s'endort; il s'éveille en sursaut par frayeur, son tailleur, qui avoit servi feu M. de Montpensier, lui ayant fait des contes de son maître, comme il mourut, comme il fut habillé après sa mort[539]; il ne put être assuré tant qu'il fût couché avec sa nourrice.
[539] Henri de Bourbon, duc de Montpensier, était mort à Paris, le 27 février précédent, de suites de la blessure qu'il avait reçue au siége de Dreux, en 1593.
_Le 24, mercredi._—A cinq heures et demie le Roi arrive, il lui va au-devant, au pied de l'escalier; va chez le Roi à son souper.
_Le 25, jeudi._—Le Roi est parti à cinq heures après minuit. Le Dauphin rencontre un porte-panier qu'il fait venir en sa chambre, achète un horloge de sable, une paire de couteaux et la gaine, et deux étuis à barbier, en disant: _Ce sera pour mettre mes couleurs._
_Le 27, samedi._—Mené en l'église entendre le _Te Deum_, pour le jour de sa nativité[540]. En soupant l'on parloit des abbesses, sur le sujet de l'une des filles de Mme de Frontenac, abbesse d'Argensol; le Dauphin demande: _Est-elle jeune?_ je lui dis que oui.—_Et madame de Poissy est-elle jeune?_—«Non, Monsieur. Monsieur, quel vaut le mieux que les abbesses soient jeunes ou vieilles?»—_Il vaut mieux qu'elles soient jeunes, elles dureront plus longtemps_, répond-il promptement.
[540] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa huitième année.
_Le 28 septembre, dimanche, à Saint-Germain._—Il va en la chambre du Roi, où il danse et fait danser, à cause de la mariée Betouzay. Ses femmes dansoient la danse des femmes, sa nourrice dit qu'il ne faut pas que les garçons y dansent: _Non, çà tous les garçons_; il les ramasse tous, danse et fait beau bruit. Comme Mme de Montglat dînoit et Mme de Frontenac avec elle, il y vient; Mme de Frontenac lui dit: «Monsieur, faites la guerre à la mariée, elle a couché avec les hommes;» il lui répond promptement: _Vous y couchez bien._ A son goûter il écoute la musique de deux voix et un luth, y est si attentif qu'il en demeure immobile. On lui demande lequel des deux chantoit le mieux?—_C'est celui qui n'a point de luth._ Il disoit vrai; il chantoit la basse.
_Le 29, lundi._—Il s'amuse à peindre. Pendant son dîner il entend la musique du soir précédent avec ravissement, fait chanter plusieurs fois une chanson espagnole qui lui plaisoit fort, où il y avoit ces vers: _Esta escondido onde voste meste esta._ A douze heures et un quart, M. de Nevers[541] arrive qui venoit prendre congé de lui, s'en allant à Rome; il lui demande s'il lui plaisoit qu'il dît au Pape de sa part qu'il lui baisoit les pieds; il répond: _Ho! non, ils sont pas bien lavés._—«Et la pantoufle?»—_Ho! non._—«Monsieur, le Roi m'a commandé de lui dire de sa part qu'il lui baisoit les pieds, vous plaît-il pas que je lui en die autant de la vôtre?»—_Bien donc! je le veux bien._ Le duc de Nevers part à une heure et demie, et emporte de son écriture et la peinture qu'il avoit faite le matin, pour la montrer au Pape.
[541] Charles II de Gonzague, duc de Nevers, gouverneur général de Champagne. Il se rendait à Rome pour le serment d'obédience au Saint-Siége; il devint dans la suite duc de Mantoue, en 1612.
_Le 30 septembre, mardi._—L'on racontoit à M. de Frontenac ce qu'il avoit dit à M. de Nevers quand il le pressa de dire de sa part au Pape qu'il lui baisoit les pieds: _C'étoit_, dit le Dauphin, _afin qu'il s'en allât_. M. de Nevers y avoit été à son gré trop longtemps et empêchoit sa liberté. M. de Souvré arrive pour recevoir l'ambassadeur de Venise, qui devoit venir voir Mgr le Dauphin; l'on disoit que l'ambassadeur demeuroit longtemps à venir: _Je voudrois qu'il fût déjà venu et qu'il s'en fût allé_, c'est qu'il désiroit sa liberté. Mené à la salle du bal, où il voit danser une mariée du bourg, il y danse lui-même ainsi que Mesdames. A six heures et demie soupé; il va en la chambre du Roi, où il avoit fait venir les violons de la mariée, voit danser, danse lui-même plusieurs danses, entre autres: _Ils sont à Saint-Jean des choux._
_Le 1er octobre, mercredi, à Saint-Germain._—La Reine arrive à cinq heures trois quarts et le Roi à sept heures. M. le duc de Mantoue[542], qui accompagnoit le Roi, broncha un peu voulant saluer Mgr le Dauphin, et faillit tomber sur lui. A huit heures soupé avec le Roi et la Reine; après souper il va chez la Reine; M. le duc de Mantoue étoit en la ruelle, assis près de la Reine et couvert: _Ho! ho!_ dit le Dauphin, _ce monsieur est couvert auprès de maman, et je suis ici toujours découvert!_
[542] Vincent I de Gonzague, mort en 1612.
_Le 2, jeudi._—Mené au bâtiment neuf, il descend sur les terrasses et va aux grottes avec le Roi, qui y menoit M. de Mantoue. Remonté à dix heures et demie à la messe, en la chapelle de la terrasse; le Dauphin se promenoit sur la terrasse; le magot du Roi couroit après lui; qui, se retirant, va rencontrer le pommeau de l'épée de M. de Mantoue, où il se blesse et meurtrit le dessus de l'œil gauche. Il va chez la Reine puis, à douze heures et demie, dîné avec LL. MM.; ramené en sa chambre, il se met aux fenêtres du préau; il y avoit des châssis de verre; comme l'un vint à tomber, il retira promptement la main et eut le doigt indice de la main droite écorché; s'il n'eût retiré sa main il y a de l'apparence que, de la pesanteur, il en eût eu la main écrasée. A deux heures trois quarts goûté; il reçoit l'ambassadeur pour les Vénitiens s'en allant en Angleterre. A trois heures et demie il entre en carrosse, et s'en va à la forêt après la Reine, qui étoit allée pour voir passer la chasse, le Roi y ayant mené M. le duc de Mantoue; il voit la chasse par cinq fois, et arrive à la mort du cerf. Ramené, à six heures trois quarts soupé; il s'amuse à peindre en crayon.
_Le 3, vendredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à ses peintures, ne veut point déjeuner, tant il y est attentif. Le Roi vient au château[543] pour le faire voir à M. le duc de Mantoue, qu'il promène par les chambres de Messieurs et de Mesdames jusques au-dessus de la voûte. Sorti avec le Roi par le petit pont, goûté en cheminant, ramené au vieux château, il commande à son page Bompar d'aller dire à M. de Ventelet qu'il fît porter son souper au bâtiment neuf, et qu'il souperoit avec papa. L'huissier de la salle vient où il étoit pour le savoir, auquel il en dit autant; l'huissier répond: «Monsieur, c'est M. de Ventelet qui m'a envoyé ici pour le savoir, pource qu'il ne le croit pas.» Le Dauphin, reprenant hautement ce mot: _Il ne le croit pas? Allez lui dire qu'il vienne parler à moi, allez_, dit-il, avec une action fort impérieuse. _Papa s'en ira demain, et je le verrai plus._ A huit heures soupé avec le Roi et la Reine.
[543] Le Roi demeurait au château neuf de Saint-Germain.
_Le 4, samedi._—Mené au lever du Roi, il lui donne sa chemise, et à neuf heures et trois quarts le Roi part pour aller dîner à Ruel, y mène M. le duc de Mantoue, qui dit adieu à Mgr le Dauphin, lequel l'embrasse, puis est revenu au vieux château. Mené chez la Reine à l'issue de son dîner; la Reine s'en retourne et part à deux heures.
_Le 6, lundi._—Il va en la chambre de M. d'Orléans puis en celle de Mlle de Vendôme, la trouve au lit, lui donne le fouet de la main avec un peu de honte.—Mis au lit, il se met en colère de ce que l'on avoit apporté en sa chambre une chaudronnée d'eau avec des herbes, pour laver les jambes de Mme de Montglat; il la fait emporter.
_Le 7, mardi._—A une heure et demie il entre en carrosse et va à Poissy, où il arrive à deux heures et demie, est reçu par Mme de Gondi, abbesse. Mené en la galerie, de là au jardin, puis par le même chemin, ramené en la salle, où il a goûté à trois heures, puis va en l'église, au salut des religieuses, par le petit passage qui est près de l'entrée du logis de l'abbesse, il écouta et regarda tout fort patiemment. Parti à quatre heures, et arrivé au château à quatre heures trois quarts. Henri du Plessis[544], âgé de six ans, fils de M. de Liancourt, premier écuyer du Roi, arrive ce soir pour être nourri auprès de Mgr le Dauphin. Mis au lit il donne le mot _genitrix_, et se rit de ce que Dupré, exempt des gardes, ne l'entendoit pas.
[544] Héroard se trompe en lui donnant le nom de Henri. Roger du Plessis, fils de Charles du Plessis, seigneur de Liancourt, marquis de Guercheville, et d'Antoinette de Pons, connue sous le nom de Mme de Guercheville, dame d'honneur de la Reine, fut élevé auprès du roi Louis XIII, qu'il accompagna toujours, dit le P. Anselme, tant en paix qu'en guerre. Duc de la Rocheguyon et pair de France en 1643, il mourut en 1674.
_Le 8, mercredi._—Il s'amuse avec ses chevaux et ses charrettes de cartes; M. de la Croix, gouverneur de MM. de Mortemart, se met à l'entretenir et lui dit: «Monsieur, il ne vous faut plus amuser à ces petits jouets, ne à plus faire le charretier; vous êtes grand, vous n'êtes plus enfant.»—_Mais je ne sais à quoi._—«Monsieur, il vous en faut apprendre d'autres dignes de vous.»—_Mais je n'ai personne pour m'apprendre._ Mis au lit il est entretenu par Montalier, son tailleur, et Champagne.
_Le 9, jeudi, à Saint-Germain._—Déjeuné aux fenêtres du côté du préau; en mangeant il considère le pays des environs, remarque le chemin à aller à Noisy, et dit: _Ho! que velà bien une plus belle vue qu'à Fontainebleau; on ne y voit rien que des rochers._ Son tailleur, nommé Archambault, étoit fort camus; il dit: _Quand Archambault rit, il rit comme Robert_; c'étoit le magot du Roi.—Mis au lit, il s'amuse à un livre de chasses, en taille-douce.
_Le 10, vendredi._—Il écrit au Roi par M. de Frontenac:
Papa, je n'ai point voulu laisser partir M. de Frontenac sans vous donner le bonjour et vous prier me faire l'honneur de m'envoyer querir pour la foire Saint-Germain, et cependant j'emploierai si bien le temps que vous en recevrez du contentement et maman aussi. Je suis, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.
LOUIS.
Et pour suscription: _A Papa._
Il vient un mercier qui portoit des besognes d'ambre jaune; il y avoit un cordon incarnat avec des grains d'ambre entre deux. Il l'essaye à son chapeau, et dit gaiement: _Il est bon à mon chapeau, combien en voulez-vous?_—«Monsieur, dix écus; je l'ai fait exprès pour vous.» Mme de Montglat survient: _Mamanga, velà un cordon qu'il a fait exprès pour moi; il n'en demande que dix écus._—«Monsieur, c'est beaucoup.»—_Hé! Mamanga, je demanderai à mousseu de Sully cent écus, et je vous les baillerai._—«Bien, Monsieur, prenez-le.»—_Ho! non, Mamanga, je veux qu'on le paye devant, je le prendrai pas qui ne soit payé._ Le marquis de Mortemart lui demande: «Monseigneur, qui aimez-vous mieux, de M. de Liancourt ou moi?» il répond promptement: _Je vous aime bien tous deux; mettez-vous là, et vous là Liancourt._
_Le 11, samedi._—Il fait son exemple, écrit sur du papier rouge avec de l'encre argentée. M. le comte de la Voute arrive cette après-dînée pour demeurer auprès de lui.
_Le 12, dimanche._—Jouant avec les petits marquis et comte de Mortemart, les comtes de Torigny et de la Voute, et le petit Liancourt, il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, je vous prie que j'aille en votre chambre, et j'équirai. Ils ne font que m'importuner: l'un me tire, l'autre me pousse, l'autre me parle à l'oreille; je ne sais où me mettre._
_Le 13, lundi._—Il va jouer en la salle du bal; Mme de Fontaine-Martel y amène son fils, âgé d'environ dix ans. Mené au jardin, il s'amuse à paver lui-même un chemin, porte le pavé, le met en œuvre; Mlle de Vaux, veuve de M. de Montholon et belle damoiselle, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il que j'en porte?»—_Ho! non, vous n'y êtes pas propre; comment le porteriez-vous?_—«Monsieur, là dessus,» dit-elle en montrant son vertugadin.—_Non, vous vous gâteriez toute._
_Le 14, mardi, à Saint-Germain._—A huit heures et demie dragée de rhubarbe, deux onces; levé, vêtu, il entend la messe, puis s'amuse à tirer de l'arc que M. de Brèves lui avoit apporté de Turquie. Mme de Montglat envoyoit savoir des nouvelles de M. de Frontenac, qui avoit pris médecine, le Dauphin dit: _Et moi aussi dites-lui que j'ai prins médecine_; le page étant revenu, le Dauphin lui dit de son mouvement: _Allez-vous-en savoir comme il s'en porte par le cu._
_Le 15, mercredi._—Il s'amuse à faire faire des chevaux de carte par son tailleur; lui, avec la plume et l'encre, leur fait les yeux, le crin, la queue. Mené au jardin, il y fait porter son arc turquois, va le long des palissades tirer aux petits oiseaux.
_Le 17, vendredi._—Mis en carrosse pour aller à la garenne, goûté dans le bac en passant, il va à main gauche de la garenne, où il voit prendre quatre lapins en deux divers endroits. Mme la comtesse de Chaligny, qui le venoit voir, le salue en la garenne. Ramené au Pecq, il voit pêcher; il ne se prend que deux bien petits poissons, dont il fait donner un quart d'écu au pêcheur. Étant dans le bac, en revenant, le Dauphin entend dire que l'on avoit défendu l'entrée à un nommé Godin, de Blois, égaré de son entendement, étant devenu amoureux de Mlle de Vendôme et maintenant de Madame; il défend qu'on ne lui fasse point de mal, et dit: _Hé! mon Dieu! les loups le mangeront! qu'on le laisse entrer, qu'on le laisse entrer._
_Le 18, samedi._—Il écrit son exemple, puis va à la messe en la petite salle, après au jardin, où il se met dans son petit chariot que M. de Verneuil lui avoit donné, fait le conducteur, une grande houssine à la main et le fait tirer par quatre pages et suivre par les sieurs comtes de la Voute, de Torigny, les sieurs de Liancourt et de Fontaine-Martel, fait plusieurs fois les allées du jardin. Ramené à onze heures et demie; Mme la comtesse de Mansfeld le vient saluer. Dîné; Mme la comtesse de Mansfeld lui donne douze chiens, et lui dit qu'ils sont beaux: _Je m'en soucie pas qu'ils soient laids, mais qu'ils soient bons._ Amusé jusques à trois heures, il va par le pont de la chapelle aux grottes, y mène cette comtesse, descend au parterre, puis va bien avant aux vignes, par le sentier qui va à Carrières. M. le comte de Torigny en se jouant heurta à la tête M. de Fontaine-Martel; le Dauphin le voit, et commande à son précepteur: _Donnez le fouet au comte de Torigny; vous aurez le fouet, comte de Torigny_, dit-il avec action sérieuse, et, quelque prière qu'on lui sût faire, il ne voulut jamais révoquer ce commandement. Ramené à cinq heures, pendant qu'il étoit sur la chaise percée, je lui dis: «Monsieur, ne pardonnez-vous pas à M. le comte de Torigny? Ç'a été sans y penser ce qu'il a fait.»—_Ho! non, mousseu Héroua; excusez-moi, il lui a jeté sur la tête._—«Mais, Monsieur, vous commanderez à son précepteur de ne le fouetter pas, à la charge qu'il ne le fera plus?»—_Astheure, astheure, mousseu Héroua, mais je le fais afin qu'il n'y retourne plus._—«Monsieur, s'il avoit été fouetté, il n'aimeroit jamais monsieur de Fontaine-Martel, l'ayant été à son occasion, et puis quand ils seroient grands ils se battroient et tueroient. Vous êtes leur maître: quand ils feront faute, il faut que vous les repreniez, et, pour les bien châtier, dites-leur que vous ne les aimerez plus s'ils ne sont sages. Le Roi les a mis ici auprès de vous afin qu'ils apprennent à vous aimer et à vous servir; ils sont tous de grande et riche maison.»—_Qui est le plus riche?_ On les mit à l'égalité.
_Le 19, dimanche, à Saint-Germain._—Il est allé par le parc à Maisons, où M. de Longueil, seigneur de Maisons[545], lui donna la collation.
[545] Jean de Longueil, conseiller du Roi et doyen en sa chambre des Comptes, mort en 1629.
_Le 20, lundi._—Levé, vêtu, il se met à sa peinture, n'en peut partir. Il se fâche de ce que M. le comte de Torigny avoit suivi au jardin M. de Longueville, qui tenoit compagnie à Mlle de Vendôme, croyant que ce fût elle qu'il eût suivie, et dit à M. le comte de la Voute: _Dites à Torigny que c'est une fille, et qu'il ne vienne plus avec moi._ Peu après on lui en parla pour l'induire à lui pardonner, et à la fin il consent: _Bien donc, je lui pardonne, à la charge qu'il s'habillera en fille._ Il étoit jaloux des siens et l'avoit toujours été, pour si petit qu'il fût.
_Le 21, mardi._—Sa nourrice lui demande s'il étoit pas amoureux, il répond: _Non, je fuis l'amour_; je lui demande: «Mais, Monsieur, fuyez-vous l'Infante?»—_Non_, et se reprenant soudain: _Ha! si fait, si fait!_ Mis au lit, il se met à peindre et crayonner.
_Le 27, lundi._—Il est vêtu de sa robe pour recevoir les députés de la Religion venant de Jargeau; il les a reçus fort à leur contentement.
_Le 29 octobre, mercredi._—La rougeole lui paroît[546].
[546] Héroard était parti le 23 pour aller à Paris et de là à Vaugrigneuse. En son absence l'apothicaire Guérin le remplace et continue le Journal. _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite de Fontainebleau le 30 octobre. (_Lettres missives_, VII, 637.)
_Le 31, vendredi._—J'arrive de Vaugrigneuse; l'on ne me donna jamais avis qu'il eût aucune fièvre, mais un simple rhume; je le trouve avec la fièvre, le pouls plein, égal, hâté, chaud, tout couvert de rougeurs, avec inquiétude tant pour la fièvre que pour le grand feu qui se faisoit dans sa chambre, dont il se plaignoit et l'on ne le plaignoit pas, étouffant à demi dans son lit pour être entouré encore d'un tour de serge et lui fort couvert. Il s'en plaint à moi. Il fut levé, et son lit fut refait.
_Le 1er novembre, samedi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à ses crayons, entend la messe à neuf heures et demie, ne peut souffrir la clarté, se remet à la peinture, à broyer et travailler en peintre. Il se joue avec Madame, qui parloit à lui par le trou qui alloit d'une chambre à l'autre.
_Le 5, mercredi._—M. de Liancourt, premier écuyer, le vient voir de la part du Roi, et s'en retourne incontinent; après dîner le précepteur du fils de M. de Liancourt[547], nommé le sieur du Vernay, vient voir le Dauphin, qui lui demande: _Mousseu de Liancourt est-il parti?_—«Oui, Monsieur, et s'en va fort content, ayant vu que vous devenez si sage tous les jours».—_Ho! je crois bien, je vieillis aussi[548]._
[547] _Voy._ la note du 7 octobre précédent.
[548] Les lettres du Roi à Mme de Montglat, écrites de Fontainebleau les 5, 6 et 10 novembre, que M. Berger de Xivrey a classées à l'année 1608, sont de trois ans antérieures.
_Le 6, jeudi._—Il est vêtu de ses chausses et de son pourpoint, ce dont il est extrêmement content et joyeux, ne veut point mettre sa robe[549], et dit: _Elle ressemble à la robe de maître Guillaume_, le fol du Roi; il quitte son bonnet de nuit et prend son chapeau lui-même. Il se met à sa peinture, raille en besognant (c'étoit un visage de Jeanne, reine de Sicile, dont il faisoit la copie); il fait une grande bouche: _Ho!_ dit-il, _que velà une grande coquine de bouche!_ M. de Ris, premier président de Rouen, le vient voir. A trois heures et demie goûté; il se remet à la peinture. A six heures soupé, amusé et joué jusques à huit heures, il se met à la peinture, y porte tout son esprit, y est jusques à dix heures.
[549] La robe et les bottines que le Dauphin portait pendant sa maladie étaient fourrées.
_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Il prend une lime, s'amuse à limer une clef attachée à un petit étau, puis se remet à la peinture[550].
[550] A cette époque le Dauphin s'amuse tous les jours à peindre, à crayonner et à dessiner à la plume.
_Le 9, dimanche._—Il va à la messe à la petite salle, puis va se jouer à la salle du bal. Il me somme de la promesse que le matin je lui avois faite de le faire sortir; sorti au jardin.
_Le 16, dimanche._—Il s'amuse avec plume et encre à faire des maisons sur le papier[551]. En dînant il parle de faire la monstre de sa compagnie, dit: _Féfé Chevalier c'est le capitaine; le lieutenant c'est mousseu de Momorency_ (qui étoit là présent); _je suis caporal, il y trois ans que j'étois cadet_. A deux heures, il prend sa bandoulière, son épée, arme sa compagnie (c'étoient MM. de Mortemart, de la Voute, de Liancourt, de Pressy, de la Roche-d'Anjou, de Fontaine-Martel, de Torigny et lui qui marchoit au premier rang, ayant M. de Verneuil à son côté); il va prendre le tambour de M. de Mansan et marche en bataille.
[551] Les deux jours précédents le Dauphin avait aussi fait des dessins de maisons.
_Le 18, mardi._—Il s'amuse à la peinture. Mis au lit, il s'amuse à entretenir M. du Tost, qui avoit les oiseaux de la chambre du Roi, sur ce qui étoit de la nourriture et traitement des oiseaux, en parle en termes propres et avec action de personne entendue et qui y prend plaisir.
_Le 20 novembre, jeudi._—Il est vêtu d'un habit d'écarlate; M. de Frontenac arrive, et lui dit: «Monsieur, vous voilà maintenant habillé en chasseur»; il lui répond: _C'est pour chasser le froid_; il faisoit froid aussi.
_Le 21, vendredi._—Il va au bâtiment neuf pour y attendre le Roi; à quatre heures le Roi arrive, et le reçoit au bout du parterre. A cinq heures, en la chambre, dansé en branle devant le Roi. Soupé avec le Roi, il mange du potage à l'oignon, de celui du Roi, huîtres crues, sole en pâté, et prend une cuillerée de la poudre digestive du Roi. Il va avec le Roi chez M. d'Anjou.
_Le 22, samedi, à Saint-Germain._—Il va entendre la messe au bâtiment neuf, et fait mener un petit nouveau chariot par un petit mulet que M. de Courtenvaux lui avoit donnés. A onze heures et demie dîné; il se remet à la peinture. A deux heures mené en carrosse jusques auprès de Herbelay, au devant du Roi revenant de la chasse. Soupé avec le Roi; peu après le Roi vient en la chambre de M. d'Anjou, fait railler Messieurs ses enfants. Mlle de Verneuil dit qu'elle est fée et fille d'une fée, et ils se mettent à deviner. Mgr le Dauphin lui dit: _Je gage que vous aurez demain le nez de même que vous l'avez astheure._ Elle lui dit: «Je gage que vous l'aurez aussi de même que vous l'avez.»—_Ho! j'en ai un autre plus long, je le change quand je veux._ A huit heures et un quart il donne le bonsoir au Roi, est ramené en sa chambre, s'amuse à la peinture.