Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 37
_Le 8, mardi, à Fontainebleau._—A onze heures dîné avec le Roi; il tonnoit et éclairoit; il en avoit peur, baissoit son chapeau du côté des fenêtres, faisoit des signes de croix, et, assurant tant qu'il pouvoit sa contenance, disoit que ce n'étoient que des flambeaux. A trois heures goûté, il va à la comédie.
_Le 9, mercredi._—Il s'entretient de ses chiens, dit qu'il a six chiennes pleines et qu'il les a mariées. Je lui dis qu'il auroit bien des accouchées. Il appelle M. de Candale, et lui dit à l'oreille: _J'ai un chien qui a fait un autre chien cocu; il a couché avec sa femme la chienne, mais ne le dites à personne; dites-le à mousseu Héroua, il n'y a point de danger._
_Le 10, jeudi._—Il va en la galerie, où il se joue en diverses façons, fait brûler de la poudre, se jette dans la fumée pour la humer, dit que cette odeur lui plaît. A trois heures goûté, mené à la comédie.
_Le 11, vendredi._—Il ne veut point aller à la comédie, ne s'y plaît point, ne aux bouffons.
_Le 14, lundi._—Déjeuné à la fenêtre de la galerie, regardant courir la bague. M. de Vic, gouverneur de Calais, étoit à son souper; il raille avec lui, lui demande pourquoi il est botté, lui dit qu'il courroit avec lui s'il vouloit courir à cloche-pied[520].
[520] Il avait une jambe de bois.
_Le 15, mardi, à Fontainebleau._—Il va donner le bonjour à la Reine, où je la remerciai de ce que, le jour précédent, elle m'avoit fait l'honneur de faire résoudre au Roi que je demeurerois premier médecin de Monseigneur le Dauphin. Il va en sa chambre; l'on parloit de le retirer des mains des femmes et de lui ôter tous ses serviteurs; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître, l'on dit que on veut faire prendre de la casse à tous vos serviteurs»; il répond: _Paix! paix!_ sans le regarder ne faire semblant de l'entendre, avec un visage fâché.
_Le 16, mercredi._—Soupé en la galerie; il va chez le Roi, où le contrat de mariage entre M. de Vendôme et Mlle de Mercœur fut signé et eux fiancés.
_Le 17, jeudi._—Mené chez la Reine, là où le Roi lui baille son chapeau de castor, lui commandant de l'apporter à Armaignac, premier valet de chambre du Roi, et lui rapporter un chapeau de taffetas; le Dauphin y va courant avec ardeur, et ne veut point retourner[521] sans le chapeau de taffetas, qu'il apporta au Roi. Mené en la grande salle, à la comédie.
[521] Revenir vers le Roi.
_Le 18, samedi._—M. de Souvré lui dit que le fils du duc de Wittemberg le doit venir voir; il demande: _Est-il plus que moi!_—«Oui, Monsieur, car il est plus âgé que vous, c'est un prince d'Allemagne.» Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il est prince comme vous». Le Dauphin mangeant une cerise, et ayant songé dit: _Je suis plus que lui en France, et il est plus que moi en Allemagne._ A trois heures trois quarts le prince de Wittemberg le vient saluer, revenant de Poitiers et en dessein d'aller après en Angleterre, pour s'en retourner après séjourner à Alençon, dont le duché étoit engagé à son frère.
_Le 19, samedi._—Les violons viennent en sa chambre; Madame, Mlle de Vendôme et MM. de Mortemart dansent, il ne veut point danser, n'aime point la danse. Don Pedro de Toledo[522] arrive sur les sept heures par la chaussée, traverse la cour du Donjon, et, par le jardin de la Reine, va loger à la Conciergerie.
[522] Ambassadeur de Philippe III, roi d'Espagne.
_Le 20 juillet, dimanche, à Fontainebleau._—Don Pedro de Toledo le vient saluer, lui baise la main, et lui dit qu'il est bien aise de voir qu'il est si beau et gentil prince, et prie Dieu qu'il le fasse prospérer. M. de Souvré, gouverneur du Dauphin, fit la réponse pour lui.
_Le 21, lundi._—Soupé avec impatience pour aller aux toiles; à six heures et demie mené aux toiles: il étoit âpre à la chasse, où il vit tuer un sanglier.
_Le 22, mardi._—Le sieur Jacob, ambassadeur du duc de Savoie, le vient saluer de la part de son maître, lui baise les mains et lui offrant, pour témoignage de l'affection que son maître avoit à le servir, sa personne et celle de ses enfants. Mené chez le Roi aux fiançailles de M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur[523].
[523] Héroard a déjà parlé de ces fiançailles dans la journée du 16; il est probable que le premier jour il n'y eut que la signature du contrat.
_Le 25, vendredi._—A neuf heures et un quart, sur le parepied [_sic_] de la terrasse de la basse cour du Cheval blanc, déjeûné. Il va en sa chambre, fait dresser les toiles, dit à M. de Nangis, qui étoit capitaine des toiles: _Vous serez aussi capitaine des toiles de ma chambre._ Il y met des chiens de poterie, des blaireaux, des loups.
_Le 30, mercredi._—Il se joue des marmousets de Mlle de Vendôme, et entre autres d'un marmouset fait en singe; le Roi le vient voir, lui dit que ce singe ressemble à M. de Guise; peu après M. de Guise arrive, et lui demande: «Monsieur, qu'est cela?»—_C'est votre ressemblance._—«Comment le savez-vous?»—_Papa le dit._ A six heures le Roi et la Reine sont partis pour aller souper à Loursine et coucher à Paris.
_Le 31, jeudi._—Il va en la chambre du grand pavillon, où souloit loger M. le Grand; l'on y porte son lit, à cause de l'extrême chaleur. Il s'amuse à considérer les peintures en la galerie des chasses, les différences et les personnes qui y étoient peintes au naturel, des chefs principalement[524].
[524] La galerie des chevreuils ou des chasses était ornée de sept tableaux représentant les différentes sortes de chasses (du loup, du sanglier, du cerf, etc.). Dans tous ces tableaux Henri IV était en habit de chasse, «accompagné de quelques seigneurs et de ses veneurs.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, p. 155.)
_Le 2 août, samedi, à Fontainebleau._—Baigné pour la première fois, mis dans le bain et Madame avec lui; il se frottoit avec des feuilles de vigne.
_Le 3, dimanche._—Il vient au jardin avec son petit carrosse, le mène en la chambre des statues, où j'étois logé. Mené au jardin des canaux: _Allons_, dit-il, _au jardin des gazelles, cueillir des groseilles. Est-ce pas bien rimé?_—Étant sur la terrasse, il voit beaucoup de femmes qui suivoient Madame, qui se retiroit en sa chambre; n'ayant auprès de lui que M. de la Court, M. de Ventelet et moi, il dit: _Hé! velà tout plein de monde qui suit ma sœur, et n'y a personne avec moi._
_Le 4, lundi._—Il vient en ma chambre, où il s'amuse, ne se peut mettre à l'écriture; enfin il se y met. Beaugrand, son écrivain, dit: «Silence.»—_Hé! oui, silence; allez-vous en à Paris querir six lances._
_Le 6, mercredi._—Pendant son dîner, M. d'Orléans s'engoua du bout d'un os; Mme de Montglat lui met le doigt en la bouche, et le fait un peu vomir. Il le voit: _Allez laver vos mains._ Elle y va, et revient.—_Ne me touchez pas_; elle touche à la manche de sa chemise: _Fi! changez-moi de chemise, vilaine laide, n'approchez pas de moi, reculez ma chaise._—«Mais, lui dit Mme de Montglat, ne savez-vous pas bien que je suis sa gouvernante et qu'il faut que j'en aie le soin comme de vous?»—_Je voudrois que vous fussiez morte_; il ne s'en pouvoit apaiser.
_Le 8, vendredi, à Fontainebleau._—Il ne se veut point laisser peigner, s'en coigne de colère le front à coups de poing, en est fouetté.
_Le 10, dimanche._—Il lit son catéchisme, où le docteur demande et le disciple répond; Mme de Montglat l'interrogeoit par cœur: elle fut trop longue à demander, le Dauphin lui dit: _Parlez, docteur, parlez, docteur de la Palestine._ C'étoit un bouffon italien qui étoit en crédit à la Cour. A trois heures goûté; c'étoit l'heure de l'éclipse du soleil; il avoit fait porter, sur la terrasse, où il goûta, une pleine chaudière d'eau pour la voir.
_Le 11, lundi._—Il avoit envie d'avoir un petit chariot à se jouer, qui étoit à Madame Christienne, Mme de Montglat lui dit qu'il le prenne: _Mais, Mamanga, ma sœur y est pas; je veux qu'elle me le donne._—Mis au lit, il s'amuse à voir danser Madame, qui s'étoit vêtue de l'un de ses habits; il étoit incarnat, chamarré de passements d'argent, chausses et pourpoint. Elle danse les branles, la gaillarde, la sarabande; elle ressembloit fort à Mgr le Dauphin.
_Le 12, mardi._—Il s'amuse à ranger en bataille sa compagnie de poterie. L'un des princes de Mantoue devoit ce jour-ci le venir voir; je lui demandai: «Monsieur, que lui montrerez-vous? sera-ce votre compagnie?»—_Ho! non_, dit-il, jugeant que c'étoit un jeu d'enfant. Il se va promener le long de la terrasse, par où l'on alloit à la salle du bal, trouve la salle des gardes fermée; c'étoient les soldats de la compagnie qui l'avoient fermée et jouoient. Il heurte, ils ouvrent; les trouvant jouant, il se tourne à M. de la Court, exempt des gardes servant près de lui: _La Court, ils jouent ici!_ puis, s'adressant à eux, il leur dit doucement: _Allez, allez jouer en votre corps de garde._ Ils se voulurent excuser par trois ou quatre fois, et autant de fois il leur commanda doucement et souriant: _Allez jouer au corps de garde._ Il ne les vouloit pas mécontenter, et si leur vouloit faire connoître que ce n'étoit pas là où ils devoient être. A sept heures le sieur don Vincentio di Gonzaga, troisième fils du duc de Mantoue, son cousin germain, arrive venant pour le voir; il l'embrasse, le mène par la galerie au jardin des pins, à celui des canaux, lui montre la source, puis en celui des fruitiers, lui fait voir les autruches, et puis par l'allée de l'étang, le mène souper avec lui. Don Vincentio, à neuf heures et demie, prend congé de lui pour aller trouver le duc son père à Spa. Le Dauphin mis au lit demande, parlant de la duchesse de Mantoue, sœur de la Reine: _A-t-elle été en un même ventre avec maman?_ Je lui dis que oui, mais en divers temps.—_Maman est-elle pas l'aînée?_—«Non, Monsieur.»—_Elle n'est pas l'aînée!_ dit-il, comme le trouvant étrange, _comme appelle-t-elle maman? l'appelle-t-elle pas ma sœur?_—«Non, Monsieur, lui dis-je, elle l'appelle Madame.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource qu'elle est Reine.»
_Le 13, mercredi._—Il écrit au Roi sur la réception qu'il a faite au sieur Don Vincenzio, son cousin.
_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Il envoie querir ses bottes et ses éperons dorés, se fait botter, monte à cheval sur des placets[525], sur tout ce qu'il peut. A cinq heures mené par l'allée de l'étang et au bout monté à cheval sur la petite guilledine que M. de Vitry lui avoit donnée. Je n'ai jamais vu homme mieux planté à cheval, le corps droit, les jambes comme s'il eût été entièrement instruit. C'étoit la première fois. Ramené en sa chambre à huit heures trois quarts, il s'amuse et en conte: _C'est_, dit-il, _un étrange homme que la Court, il m'accorde tout ce que je veux. Quand je demande est-il neuf heures, oui il est neuf heures. Quand je me mouille les pieds, oui Monsieur, velà qui est bon, cela vous rafraîchira: c'est un étrange homme._ Il donne pour mot du guet: _Colo_, c'étoit le nom de l'un des comédiens[526].
[525] Des siéges analogues à des tabourets.
[526] La veille le Dauphin avait donné pour mot du guet: _Pantalon_.
_Le 16, samedi, à Fontainebleau._—Il dit qu'il veut écrire, envoye querir Beaugrand; comme il est dans le cabinet et MM. de Mortemart avec lui, pendant qu'ils écrivent il ne fait rien, ne se peut mettre à l'écriture; y ayant demeuré un quart d'heure, il sort, et dit à M. de la Court, exempt des gardes: _La Court, je ne sarai rien faire qui vaille, allons voir Fréminet_, le peintre; c'étoit une excuse. Il vient en ma chambre, y joue à la paume, va à la galerie qui mène à la volière, puis s'en retourne à la chapelle y trouver Fréminet[527]; ce n'étoit que pour fuir l'école. Il monte à cheval en l'allée de l'étang, hardi et bien planté comme le jour précédent. Mis à terre il va en l'allée des ormes, où il s'amuse à dresser un fort de quatre bastions, élevé du sable de l'allée.
[527] «Henri le Grand ayant appris les mérites du sieur Fréminet, peintre célèbre, en fit choix pour travailler aux tableaux qui enrichissent cette église» (la chapelle de la Sainte-Trinité).—_Voy._ dans le P. Dan, pages 62 à 72, la description de cette chapelle.
_Le 17, dimanche._—Mené par l'allée de l'étang en celle des ormes, il fait un nouveau dessein de fortification. Mis au lit, il donne pour mot du guet: _Doctor_, personnage de la comédie.
_Le 18, lundi._—Il voit entrer Beaugrand, son écrivain, et lui dit: _Allez, allez vous-en, j'écris point ce matin._—«Monsieur, lui dis-je, voici un petit livre qui est à un gentilhomme allemand, qui vous prie de vouloir écrire quelque chose dedans. Cela se verra par toute l'Allemagne».—_Je le veux bien; y a-t-il un empereur en Allemagne?_—«Oui, Monsieur.» Le désir de gloire le fit écrire gaiement ces mots que je lui donnai, tirés du poëte Manile: _Lancibus ut gentes tollatque prematque._ Signé, LOUIS.—L'allemand s'appeloit Guillaume Friderich. Le prince de Galles y avoit écrit: _Fax mentis honeste gloria._ Signé, _Henricus P._ Le comte Maurice de Nassau y avoit écrit: _Je maintiendrai._ Le comte d'Essex, qui eut la tête tranchée en Angleterre: _Virtutis comes invidiæ._ Signé, _Robertus comes Essexiæ_; et, à la page d'après, son ennemi Cecil: _Vana sine viribus ira._ Signé, _Guilielmus Cecilius_.—Mis au lit il donne le mot _Piombino_, qui étoit un comédien.
_Le 19, mardi, à Fontainebleau._—Il monte tout au haut de son pavillon, à la chambre de sa nourrice et à celle des peintures de M. de Franco, peintre du Roi[528]; y a goûté. Il voit la nourrice de M. d'Orléans, qui étoit une grosse et lourde paysanne, s'en moque et va dire à Mme de Montglat: _Mamanga, c'est une méchante femme que la nourrice de mon frère d'Orléans; elle a un grand pied en France qui a deux toises de large et une de long._ Il donne pour mot _Stefanello_, après s'être fait nommer tous ceux qu'il avoit donnés les jours précédents.
[528] Le nom de cet artiste ne se trouve pas dans la liste des peintres du Roi, donnée par M. Poirson d'après les comptes de l'hôtel de Henri IV.
_Le 20, mercredi._—Pour ne point écrire, il demande à jouer à la paume en ma chambre, y vient et joue en la petite galerie qui mène à la volière, revient à ma chambre pour y écrire, y trouve M. Fréminet, peintre du Roi, celui qui a fait les dessins et les peintures de la chapelle. Il est bien aise de trouver cette occasion, et demande à voir ce qu'il en avoit fait, y va, monte par un escalier de bois tenant à la garde-robe de M. d'Anjou, au bout de la galerie lambrissée, sur un échafaud près de la voûte de la chapelle, sans peur ne étonnement, se plaît à voir les peintures, y est assez longtemps; s'en retournant, il dit: _Aussi vrai velà qui est bien fait_; descendu, il s'en va voir les peintures qui étoient là où se mettent les musiciens, y monte par une petite échelle, y voit une Annonciation, et dit encore: _Aussi vrai velà qui est bien fait._ Il se fait descendre par un trou entre deux planches.
_Le 22, vendredi._—Il est fouetté pour les fautes du jour précédent[529], étudie, dit son catéchisme, fait son exemple. Mené au jeu de paume, il me fait l'honneur, comme le jour précédent, de me donner l'une de ses raquettes pour jouer avec lui, joue avec jugement, avance, recule, coupe de l'arrière-main. A trois heures il vient en ma chambre, lit dans mon livre des Exercitations de Scaliger.
[529] Il avait dit à Mme de Montglat: _Ho! la laide, elle vesse puant._
_Le 23 août, samedi, à Fontainebleau._—Voyant passer un grand garçon bossu et mal habillé, il demande à M. de Ventelet: _Est-ce pas lui qui garde les moutons de mon pourvoyeur?_ Il se trouva ainsi; il reconnoissoit tout par noms ou par fonctions; il s'informoit aussi de tout et retenoit jusques aux moindres choses.
_Le 24, dimanche._—Mené au jardin du Tibre, où il s'amuse à voir danser une mariée de village.
_Le 25, lundi._—Il avoit le cœur pour faire dresser la collation pour la fête de Saint-Louis et sur ce sujet ne veut point étudier; il s'en va en la galerie où la collation fut dressée, envoie prier Mesdames, Mlle de Vendôme et M. de Verneuil; à trois heures et trois quarts goûté, tarte, etc.[530]. Il va au jardin du Tibre; M. de Vendôme y arrive pour prendre congé de lui avant d'aller en Bretagne[531]. Le Dauphin veut aller au grand canal, il est arrêté pour avoir rencontré en la rue un chien enragé, que l'on avoit tué.
[530] Héroard met en note: «Il paye sa tarte de saint Louis».
[531] «Sur la fin de ce mois, M. de Vendôme, duquel le mariage avoit été résolu par le Roi et tous les empêchements levés par S. M., de pleine puissance et autorité royale, partit de Paris pour aller prendre possession de son gouvernement de Bretagne.» (_Journal de Lestoile._)
_Le 28, jeudi._—Il écrit une lettre à Mlle de Mercœur. Mené par l'allée de l'étang à l'entour de celle des ormes, où il fait un nouveau dessin de bâtiment, envoie querir ses outils; il est le premier à la besogne.
_Le 29 août, vendredi, à Fontainebleau._—Il achève d'écrire sa lettre à Mlle de Mercœur.
_Le 31, dimanche._—Il va jouer à la paume au jeu découvert, se moque de M. de Verneuil et de Bompar, son page. En quittant le jeu il n'oublie point, comme il ne faisoit jamais, à dire à M. de Ventelet: _Tetay, payez les balles._ Il avoit toujours un soin merveilleux à faire payer ce qu'il devoit.
_Le 1er septembre, lundi, à Fontainebleau._—La petite Louise, sa sœur de lait, lui faisoit de petites images de la cire des flambeaux; sa nourrice lui dit: «Monsieur, voyez comme la petite Louise fait bien de petites filles de cire»; il répond: _Quand elle sera grande elle en fera bien de chair._
_Le 2, mardi._—Il va à la poterie pour y acheter deux chevaux. Il arrive un valet de pied de la Reine portant commandement à Mme Montglat d'avertir Leurs Majestés du charroi et autres choses qui seroient nécessaires pour emmener Messeigneurs à Saint-Germain. Il ne se vit jamais une pareille allégresse à la sienne; il alla par toutes les chambres pour le dire avec transport de joie.
_Le 5, vendredi._—Il va écrire une lettre à Mme la Grande-Duchesse, par M. Nicolini, gentilhomme servant de la Reine:
Madame ma bonne tante, je vous supplie de me bien aimer, car je vous aime et honore de tout mon cœur, étant comme je suis votre très-affectionné neveu à vous faire service.
LOUIS.
On lui dit que deux charrois étoient arrivés, le voilà à tressaillir de joie, et le dit à tout chacun.—Il saigne du nez, peu; l'on sut le lendemain au soir que le Roi se trouva mal d'un grand flux de ventre; nous avons remarqué plusieurs fois qu'il n'est jamais arrivé au Roi absent quelque accident signalé, qu'il ne lui soit advenu (au Dauphin) quelque accident sans cause manifeste[532].
[532] _Voy._ au 20 décembre 1605 et au 6 décembre 1606.
_Le 7, dimanche, à Fontainebleau._—Mené pour voir le réservoir des eaux qui viennent de la Couldre[533], il s'amuse ensuite sur la terrasse de la cour des Fontaines, se fait mettre dans les niches, fait dire que ce sont statues que le Roi a envoyées, y fait mettre aussi MM. de Mortemart et M. de Verneuil, fait comme celui qui se tire l'épine du pied[534].
[533] _Voy._ la note du 14 mars précédent.
[534] Un bronze du tireur d'épines se trouvait alors à Fontainebleau; cette figure est aujourd'hui au Louvre.
_Le 8, lundi, voyage._—Il s'amuse lui-même à démonter son lit, impatient pour partir, va voir charger les mulets. Parti de Fontainebleau à douze heures un quart pour retourner à Saint-Germain en Laye, goûté au-dessous de la chapelle Saint-Louis, dans la forêt, Mesdames avec lui. Il arrive à Melun sur les trois heures, est logé en l'hôtel de Sens, maison de M. Renaud, procureur du Roi, près de la porte du Jars. Il demande d'aller se promener au jardin, puis sort hors de la ville, passe le pont et va en la prairie le long du ruisseau. MM. de la Ville lui viennent faire la révérence et lui font présent de tartes.
_Le 9, mardi, voyage._—Mené à la messe à Saint-Aspés, il part de Melun à onze heures et un quart et arrive à Loursine à une heure et demie; goûté à deux heures. Il arrive pour coucher à Crosne sur les cinq heures, se promène aux jardins, passe dans le bateau et va en la prairie, fait donner un quart d'écu à un faucheur.
_Le 10, mercredi, voyage._—A midi il part de Crosne; à deux heures il arrive à Charenton, chez M. Cenami; à quatre heures il entre par la porte Saint-Antoine à Paris; sortant par la porte Saint-Honoré, il arrive à Chaillot, maison de Mme la comtesse de Guichen[535], où la reine Marguerite le vient voir.
[535] _Voy._ page 32, note 51.
_Le 11, jeudi, à Chaillot._—Il se va promener au parc, puis par le dehors descend en bas et entre, par la grande porte, aux Bonshommes, voit le cloître et la librairie, puis à dix heures entend la messe. Au sortir, les Pères lui offrent deux plats de prunes et un de leurs pains. Ramené par le long de la rivière et par le jardin en sa chambre. Il vient grand nombre de dames et de damoiselles de la Cour et de Paris, M. le président de Thou, M. le président Nicolaï pour le voir. Les violons du Roi arrivent, jouent; il ne veut point danser. On lui dit que Montauban[536], autrefois tailleur et maintenant payeur des rentes de la Ville, lui donneroit une belle collation de confitures en sa maison de Ruel: _Une collation_, dit-il, _ai-je pas la mienne!_ Amusé d'un petit sifflet d'ivoire que ma femme lui avoit apporté de Dieppe avec des coquilles.
[536] Mme de Villars, dit Tallemant des Réaux, souffrit, faute d'argent, «les galanteries d'un partisan nommé Moisset; c'est celui qui a bâti Ruel, c'étoit le Montauron de ce temps-là.» (_Historiettes_, éd. Paulin Paris, I, 216.) Dans une lettre de Malherbe, du 21 mars 1607, on trouve ce passage: «On dit que le Roi en ce voyage (de Fontainebleau) a dit qu'il la vouloit marier (Mme des Essars) avec Montauban, qui s'appelle autrement M. de Moisset.» (_Voy._ plus loin, au 4 avril 1609). Lestoile dit aussi, à la date du 31 mars 1604, que Montauban avait été tailleur.
_Le 12, vendredi._—Parti de Chaillot à onze heures et demie, il passe par Saint-Cloud et, à une heure trois quarts, arrive à Ruel, où M. Montauban avoit fait apprêter une magnifique collation de fruits et de confitures; il y goûte, puis se va promener au jardin et partout. Parti à deux heures trois quarts, il est arrivé à quatre heures à Saint-Germain-en-Laye, logé en la chambre du Roi; il demande à s'aller promener au bâtiment neuf[537].
[537] Le Dauphin logeait toujours au vieux château de Saint-Germain.
_Le 13, samedi, à Saint-Germain._—M. de Souvré, qui l'avoit conduit, prend congé de lui. A huit heures déjeuné sur la terrasse de sa chambre d'hiver. Il se fâche contre le marquis de Mortemart de ce qu'il avoit baillé quelque chose à Bompar contre sa défense, va au précepteur du marquis, et lui dit: _La Martinière, c'est le marquis qui veut faire le compagnon._ Mené par le pont de la chapelle au bâtiment neuf et aux grottes, il va en celle d'Andromède, non encore achevée, considère froidement tout, en demande la raison, se plaît à voir plusieurs sortes de moulins; celui qui scie le marbre lui plaît le plus. Mis au lit, il demande du papier et de l'encre, disant: _Je veux faire quelque chose que j'ai en mon esprit._—«Monsieur, lui dis-je, où est votre esprit?»—_Dans la tête._
_Le 14, dimanche, à Saint-Germain._—Il me montre sa peinture du soir précédent, me dit ce qu'il lui reste à faire pour parachever son dessin. Mené sur la terrasse de Mercure, il s'amuse à maçonner une maison, porte lui-même les pierres, avec le marquis de Mortemart, sur une civière qu'il inventa tout à l'heure; c'étoit deux bâtons et de la grosse ficelle qui les joignoit lâchement au milieu.