Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 36

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_Le 26 avril, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à faire des empreintes de mon lion et de mon Hippocrate[498]; MM. de Mortemart entrevenant à son lever, il en est fâché, entre en mauvaise humeur et en querelle avec Mme de Montglat. Elle lui dit que sa mauvaise tête lui feroit donner le fouet: _Je voudrois que vous eussiez ma mauvaise tête, et je vous donnerois le fouet._ Levé, vêtu, il va à l'entrée de la galerie où étoient ses petits chiens d'Artois, et, les caressant, dit: _Ha! je voudrois que vous peussiez manger Mamanga; mais ne lui dites pas_, dit-il à M. de Ventelet et à son aumônier, qui l'avoient entendu. Il fait apporter ses armes, va en la galerie, fait sa compagnie comme il avoit fait d'autres fois, et fait armer MM. de Mortemart; M. le Chevalier étoit le capitaine. Il y étoit si attentif que Mme de Montglat ne l'en sut jamais divertir pour aller assister au baptême, sans les cérémonies, de Mgr le duc d'Anjou. Ce fut en sa chambre, proche de la terrasse de la galerie lambrissée qu'il fut baptisé par M. le révérendissime [cardinal de Bonzi] évêque de Béziers, grand aumônier de la Reine, à deux heures après midi, y étant Madame, Mme de Montpensier, Mme de Guiercheville, dame d'honneur de la Reine.

[498] C'étaient des pierres gravées qu'Héroard portait en bague. _Voy._ au 21 juin 1614.

_Le 27, dimanche._—Vêtu d'une saye[499] que la Reine lui fit faire, il ne veut point que l'on mette des plumes à son chapeau, y fait mettre une laisse. Le Roi le mène aux toiles, où il voit prendre une laie et une douzaine de marcassins presque tous en vie.

[499] Vêtement court et boutonné par devant. Héroard remarque trois jours après que la cotte du Dauphin étoit trop serrée à l'endroit de l'estomac.

_Le 30, mercredi._—Comme il alloit trouver le Roi, il rencontre M. le Grand, retourne arrière, et le mène chez lui pour lui montrer ses chiens; c'étoient deux petits chiens d'Artois. Il leur fait courir le marcassin dans la galerie, va après courant, et toute cette noblesse qui étoit avec lui. Dîné avec le Roi.

_Le 1er mai, jeudi, à Fontainebleau._—M. le Chevalier se moquoit de quelqu'un, et lui montroit le personnage; il lui dit: _Taisez-vous, féfé Chevalier, il faut point regarder les personnes quand on se moque._ A neuf heures et demie dévêtu, mis au lit, il s'amuse fort gentiment à entretenir des gentilshommes qui étoient à son coucher, raille avec eux sérieusement, gracieusement; comme s'il n'avoit jamais fait autre chose et toujours vécu privément avec eux.

_Le 2, vendredi._—Le Roi le mène promener au jardin, où, lui montrant Mme la comtesse de Moret: «Mon fils, j'ai fait un enfant à cette belle dame, il sera votre frère;» il se retourne honteux, disant: _C'est pas mon frère._ Dévêtu, mis au lit, il s'amuse à entretenir la noblesse; entre autres il faisoit bonne chère au fils aîné de M. de Sourdéac[500], il l'appeloit: _Petit jeune._

[500] Guy de Rieux, fils de René, seigneur de Sourdéac, qui après la mort de Henri III s'était attaché au roi Henri IV, dont il tint constamment le parti pendant la Ligue. Guy de Rieux devint premier écuyer de Marie de Médicis, sortit avec elle du royaume, fut déclaré criminel de lèse-majesté en 1631, et mourut à Neubourg, en 1640.

_Le 3, samedi._—A huit heures et demie levé, il essaye un pourpoint et des grègues de satin, saute, gambade; il y a de la peine à lui faire quitter, tant qu'on lui dit qu'il y avoit quelque chose à raccoustrer. A onze heures et demie dîné; bu de la tisane de réglisse de M. de Vendôme, qu'il avoit fait tenir en sa chambre tout le long de son dîner, sans lui vouloir permettre d'aller avec Mlle de Vendôme[501]; aussitôt qu'il eut achevé, lui ôtant son chapeau: _Allez, allez-vous-en dîner._ Le Dauphin prend son petit carrosse rouge, s'assied à la place du cocher, y attelle Bajordan, Villereau, Saint-Privat, pages du Roi en la grande écurie, et Décluseaux, et se fait traîner par la chambre.—Il y avoit quatre ou cinq jours qu'il lui fut donné deux petits chiens que l'on avoit trouvés; il les fit mettre, pour les nourrir, à sa fourrière et les aimoit fort. Celui qui les avoit perdus, l'ayant su, vint trouver le Dauphin, lui dit qu'il étoit fort aise que ces deux chiens lui avoient été donnés; qu'ils étoient à lui, qu'il les avoit perdus, qu'il les aimoit fort, mais que s'ils lui étoient agréables, il lui feroit beaucoup d'honneur de les recevoir en don. Le Dauphin l'écoute froidement, et ayant achevé, lui demande: _Sont-ils à vous?_ Il répond que oui.—_Qu'on les y rende_, dit le Dauphin gravement, doucement, et n'en voulut plus. A six heures et demie il va chez la Reine[502].

[501] César, fils aîné du Roi et de Gabrielle d'Estrées avait alors quatorze ans, Mlle de Vendôme en avait onze.

[502] Héroard note en marge que le Roi était parti le matin.

_Le 4, dimanche, à Fontainebleau._—Il va donner le bonsoir à la Reine, et prendre le mot pour le donner aux gardes. Avant que s'endormir il demanda à M. de Drouet, capitaine aux gardes, qui étoit venu prendre le mot: _Où êtes-vous en garde?_—«Monsieur, à la porte du donjon.»—_Et l'autre compagnie?_—«Monsieur, à la porte des cuisines.»—_Qui est le capitaine?_—«Monsieur, c'est Campagnols.»—_Où est-il?_—«Monsieur, il est à Boulogne, dont il est gouverneur.»—_Et son lieutenant, est-il ici?_—«Non, Monsieur, il est malade à la garnison.»—_Et son enseigne?_—«Monsieur, il est allé à sa maison.»—_Et son sergent?_—«Monsieur, il est ici.»—_Pourquoi n'est-il venu prendre le mot?_ Il fit toutes ces demandes pour venir à cette dernière.—«Monsieur, les sergents ne le prennent point quand il y a des capitaines; je le leur donnerai à tous.» Il se contenta de cela.

_Le 5, lundi._—Il fait son exemple; Beaugrand, écrivain du Roi, lui montre à écrire.

_Le 6, mardi, à Fontainebleau._—Il écrit une lettre au Roi, par commandement de la Reine, comme il s'ensuit, sans trace, mais entre deux lignes de règle et fort bien:

Papa, maman m'a commandé de vous escrire pour vous remercier en son nom de la peine que vous prenés de luy faire scauoir de vos nouuelles, maintenant qu'elle ne vous peut mander des siennes; elle se porte bien et se resiouit de ce qu'elle vous verra jeudy, et vous baise tres-humblement les mains et moy aussi, qui suis bien sage et tousiours, mon papa, vostre tres-humble et tres-obeissant fils et seruiteur.

LOYS.

Et pour suscription: «_à Papa_».

Mené au jardin des pins, puis en celui des canaux, et voir le manége qui se faisoit au logis de Jamin, et après au jardin des fruitiers. Il va en son petit jardin, s'amuse à bêcher, baille des outils à d'autres, leur disant: _Travaillez, ou je vous battrai_. Ramené, il va chez la Reine; il fait lui demander de l'argent, car jamais il n'en vouloit demander; il craignoit le refus. La Reine l'appelle: «Mon fils, voulez-vous de l'argent?»—_Oui, s'il vous plaît, maman._ La Reine lui fait donner trois doublons, et lui demande: «Mon fils, qu'en ferez-vous?»—_Je les dounerai à mon petit jardinier._—«Mais, mon fils, lui donnerez-vous tout?»—_Oui, maman, car il faut une serrure à mon jardin, puis il y a un an qu'il travaille à mon jardin._ Ramené à sept heures et un quart en sa chambre, soupé. Mme la princesse de Conty faisoit un ballet pour danser devant la Reine; il disoit en soupant: _La femme du singe à papa est morte; je prendrai la peau, puis je m'en irai. Je monterai sur une fenêtre et puis je me jetterai dans le ballet, et puis ils seront bien étonnés_. Il racontoit cela à Madame, sa sœur.

_Le 7, mercredi._—Mme la princesse de Conty devoit danser un ballet en la chambre de la Reine, puis venir en la sienne; on lui propose de faire préparer une collation de petites pièces qu'il avoit prises en la poterie. Attendant le ballet il se jouoit avec les filles de la Reine, surtout avec Mlle de Fonlebon, se jetoit sur elle à corps perdu, la couchoit à terre. Le ballet arrive; c'étoient: Mme la princesse de Conty, Mlle de Vendôme, Mme la comtesse de Moret, Mme de Vitry, fille de Mme de Montglat, Mlle de Liancourt, M. de Vendôme, M. le Chevalier et le fils de M. de Liancourt. Le ballet fini, on danse les branles, il ne veut point danser, et regarde; M. de Vendôme conduisoit le branle. Il lui prend une humeur de danser, se jette dans la danse au-dessous de M. de Vendôme, et prend Mme la comtesse de Moret à la main gauche; M. de Vendôme la menoit à sa droite; M. de Vendôme lui dit: «Monsieur, prenez votre rang.»—_Mon rang est partout!_ Il mène Mme de Guise, qui fut suivie des autres du ballet, à sa collation, et de rire et de faire des exclamations: c'étoient des petits chiens, des renards, des blaireaux, des bœufs, des vaches, des écurieux, des anges jouant de la musette, de la flûte, des vielleurs[503], des chiens couchés, des moutons, un assez grand chien au milieu de la table, un dauphin au haut bout, un capucin au bas.

[503] Parmi les figurines attribuées à Palissy se trouve également un joueur de vielle. _Voy._ la note du 24 avril précédent.

_Le 9, vendredi, à Fontainebleau._—Il fait courir ses chiens après le _Robert_ du Roi[504].

[504] Le singe du Roi. _Voy._ au 25 mars précédent.

_Le 10, samedi._—A onze heures mené au Roi, qui revient de Paris.

_Le 14, mercredi._—Levé à huit heures et un quart, il s'assied à terre, disant: _Je ne sais que j'ai, mais je suis pas malade_, tâche de se jouer à son petit chien, qu'il se fait bailler. A huit heures et demie remis au lit, il se prend à vomir à deux diverses fois, et dit: _Je suis guéri_. La bonne couleur lui revient, la gaieté; il demande ses petits jouets d'argent, les fait nommer par M. du Buisson, exempt des gardes, qui les nomme en bourguignon qu'il étoit; le Dauphin en rit à bon escient[505]. A sept heures (du soir) le Roi arrive, et l'éveille; il lui saute au col, en est tout réjoui. Le Roi lui dit: «Mettez-vous sur le cul que je le voie;» il se plante sur les deux bras, et montre tout le derrière du corps.

[505] Tout le reste de la journée l'indisposition du Dauphin continue, et il vomit à plusieurs reprises; son état maladif continue pendant trois jours.

_Le 15, jeudi._—Éveillé à sept heures, il s'entretient du loup que, sur les cinq heures, le Roi avoit pris dans le parc. A neuf heures et un quart il demande à faire son lit; levé, gai, peu après qu'il étoit assis auprès du feu, vomi. Remis au lit, M. le baron de Portes[506] le vient voir; le Dauphin dit gaiement: _Ha! veci la porte de ma chambre; mais cela est bien étrange de voir parler une porte_. A quatre heures et demie on lui parle de prendre un clystère; cela ne lui plaît point. On l'en presse, il tempête: _J'aime mieux mourir_. On le menace du Roi, qui venoit; il s'arrête. Enfin, un quart d'heure après toute contestation, M. d'Épernon arrive, qui lui dit: «Monsieur, voilà le Roi.» Soudain il se retourne: _Hé! donnez-le moi_, et le prend tout: et là-dessus le Roi entra, et y fut jusques à cinq heures et demie[507].

[506] Jacques de Budos, baron de Portes, dont la petite-fille épousa, en 1644, Claude de Rouvroy, premier duc de Saint-Simon.

[507] _Voy._ les deux lettres de Henri IV à Sully, tome VII, pages 552 et 553. Mlle de Verneuil avait la rougeole, Madame et le duc d'Orléans la fièvre.

_Le 16, vendredi._—Il demande: _Mamanga, je vous prie, envoyez-moi querir quelque petit mercier pour me jouer_. M. Birat va au bourg, fait venir un Marseillois qui avoit un instrument fait à Nuremberg, en forme de cabinet, où il y avoit grand nombre de personnages faisant diverses actions, par le mouvement du sable au lieu de l'eau. L'instrument arrivé, il se y amuse, et incontinent comprend les moyens pour faire jouer le sable et le faire arrêter, en parle en mêmes termes qu'il avoit ouï nommer au Marseillois, comme _contrepès_, pour contrepoids. M. de Ventadour et M. de Montespan[508] font tout ce qu'ils peuvent pour le persuader de l'envoyer montrer au Roi et le supplier de le lui donner. Il ne leur répond rien, d'autant qu'il avoit entendu que ce pauvre homme en gagnoit sa vie. Le désir de l'avoir, la crainte qu'il avoit d'en importuner le Roi et la charité envers ce pauvre homme combattoient en lui; enfin M. de Montespan, capitaine des gardes, le presse tant, et s'offre d'en aller supplier le Roi, qu'il dit _oui_, mais assez froidement et comme par contrainte. M. de Montespan en revient, et dit: «Monsieur, le Roi le vous donne.»—_Est-il payé?_ Amusé fort gaiement à cet instrument, où étoient la prinse de Jérusalem et la Passion. Le Roi fait marchander et offrir six écus pour vingt-cinq; il envoie M. le Chevalier pour l'en dégoûter. La Reine l'envoie donner, et promet de les payer[509]. Le Dauphin eut pitié de ce pauvre homme: _Mamanga, je vous prie, faites donner à ce pauvre homme la moitié d'une sole, la moitié d'une carpe, et un pain; il n'a point mangé d'aujourd'hui_.

[508] Antoine-Arnaud de Pardaillan, marquis de Montespan, capitaine de la première compagnie des gardes du corps du Roi, mort en 1624. Son petit-fils fut le mari de la célèbre Mme de Montespan.

[509] _Sic._ C'est à dire que la Reine envoie dire au Dauphin qu'elle lui donne ce joujou et qu'elle promet de le payer.

_Le 17, lundi._—Il s'amuse à l'instrument du jour précédent, que la Reine lui avoit donné et payé vingt écus, dont le Roi fut fâché, disant qu'elle le gâtoit; il le montre à ceux qui le viennent voir et le conduit lui-même.—Mmes de Montpezat[510] et du Peschier[511] viennent à son souper. Mme du Peschier voyoit qu'il la regardoit fixement, et dit: «Je vois bien que Monsieur me fait l'honneur de m'aimer, puisqu'il me regarde ainsi.» Le Dauphin dit tout bas à l'oreille de sa nourrice: _C'est qu'elle ressemble à Robert, le singe à papa_: elle avoit les épaules voûtées; puis quand elles furent parties, il le dit tout haut en la nommant. On lui demande: «Monsieur, à qui ressemble Mme de Montpezat?»—_Au sapajou de maman, elle a une petite tête et un petit nez_: il étoit vrai[512].

[510] Éléonore Thomassin, femme de Emmanuel des Prés, marquis de Montpezat.

[511] Catherine de Gimel, femme de Jean de Saint-Chamans, comte de Peschier.

[512] Le Roi écrit à Sully à cette date: «Mes enfants se portent mieux, Dieu merci, et sont sans fièvre. Mon fils le Dauphin sortira aujourd'hui et ma fille demain.»

_Le 18, dimanche, à Fontainebleau._—M. de Vic, gouverneur de Calais, le vient voir; il étoit botté et éperonné d'un côté, d'autant qu'il avoit une jambe de bois: _Il vous faut mettre_, lui dit-il, _un petit éperon à cette petite jambe, tout au bout_. Il va donner le bonjour à Leurs Majestés; ramené, il s'amuse à peindre, fait bien, judicieusement, se y arrête; il avoit fait venir un Allemand qui étoit au petit M. de Liancourt, pour lui montrer. A six heures et un quart il va en son cabinet; cependant qu'il est empêché, on heurte à la porte; il commande à Descluseaux de demander qui c'est: _Vous l'entendrez bien à la voix, je veux que personne entre_.—«Monsieur, ne voulez-vous pas que personne entre?»—_Hé! oui, féfé Chevalier._—«Et M. de Vendôme?»—_Non._—«Et pourquoi?»—_Il n'est pas si cognu_; il vouloit entendre si ordinaire auprès de lui. Descluseaux lui dit: «Mais, Monsieur, ils sont vos frères.»—_Ho! c'est une autre race de chiens._—«Et M. de Verneuil?»—_Ho! c'est encore une autre race de chiens._—«Monsieur, de quelle race?»—_De madame la marquise de Verneuil; je suis d'une autre race, mon frère d'Orléans, mon frère d'Anjou et mes sœurs._—«Laquelle est la meilleure?»—_C'est la mienne, puis celle de féfé Vendôme et féfé Chevalier, puis féfé Vaneuil et puis le petit Moret_, qu'il ne voulut jamais appeler comte. _C'est le dernier, il est après ma mede que je viens de faire._ Dévêtu, mis au lit, il raille avec des gentilshommes qui étoient à son coucher, leur donne des noms, demande à M. le baron de Portes: _D'où êtes-vous?_ Il répond: «De Languedoc.»—_De langue de chien._

_Le 24 mai, samedi, à Fontainebleau._—L'ambassadeur d'Angleterre, M. Georges Cheruth, le vient voir pour lui dire adieu, ayant avec lui sa femme et un petit-fils nommé François, âgé de sept ans et demi, fort joli esprit, qui supplie Mgr le Dauphin qu'il pût être son soldat. Il le mène en la galerie où il le fait mettre debout sur le cul du petit carrosse, et lui fait le cocher assis et fait tirer le carrosse; il lui demande s'il étoit huguenot, sur ce que lui en venoit de dire M. de Verneuil. Il répond que M. le prince de Galles, son maître, étoit de la religion de ceux que l'on nommoit ainsi, et qu'il en étoit aussi.—En soupant il entretient M. de Vic, gouverneur de Calais, qui avoit une jambe de bois, lui demande: _Pouquoi n'avez-vous fait faire un éperon à vote jambe?_—«Monsieur, pource qu'il ne me serviroit de rien.»—_Pouquoi?_—«Monsieur, pource que ma jambe qui est de bois ne plie point.»—_Il y faut mettre une cheville sous le genoil, et puis elle fera chac_, faisant plier son doigt sur la table.

_Le 25, dimanche._—Il va chez le Roi, qui le mène à la messe, puis, à onze heures et un quart, en la salle du bal; dîné avec lui; le Dauphin se jouant de la manche de sa robe avec _Soldat_, chien du Roi[513], le chien aboyant sur lui feint de le mordre; le Roi l'en tance pensant qu'il battoit le chien. Il pleure pour avoir déplu au Roi. Le Roi s'en fâche, et le mène par la main en sa chambre; il la quitte pour aller à Mme de Montglat; le Roi s'en fâche, le menace du fouet; tout soudain il se jette à genoux, demande pardon. Le Roi s'apaise.

[513] _Voy._ la note du 24 mars précédent.

_Le 26, lundi._—Il dit à M. de Vic: _Avez-vous fait faire une cheville à vote jambe pou la faire plier?_—«Non, Monsieur.»—_Il y faut faire mettre une petite roue pour la faire plier, puis une cheville pour l'arrêter. Voulez-vous courir contre moi dans la galerie? Je vous donnerai cinquante pas._ Il va dire adieu au Roi, qui alloit à la chasse, et puis en la chambre de la Reine.

_Le 27 mai, mardi, à Fontainebleau._—En dînant il demanda à M. de Ventelet quand il mangeroit du poisson?—«Monsieur, ce sera après-demain.»—_Et demain?_—«Non, Monsieur, encore que ce soit les quatre-temps.»—_Ho! ho! les quatre temps! est-ce pluie, est-ce l'éclair, est-ce tonnerre, est-ce la grêle?_ A six heures et demie soupé; il entend le tambour des gardes: _Velà papa qui revient_; il y va soudain, et le rencontre au bas de l'escalier de la cour des Fontaines, revenant de la chasse, et le mène en sa chambre.

_Le 28, mercredi._—M. le maréchal de la Châtre le vient voir, lui donne sa chemise. A onze heures dîné; un fauconnier y vient portant un autour d'Inde, qui avoit une huppe noire sur la tête, envoyé d'Espagne par le sieur de Barrault, ambassadeur pour le Roi; il étoit gros et fort comme un aiglon. Le Dauphin dit: _Il a la tête faite comme la jeune de Lisle_, qui l'avoit grosse et carrée, et le nez long; il étoit ingénieux à ces rencontres. Il entretient en soupant maître Martin[514] de tous ses chiens, sait ou demande leurs noms, ce qu'ils savent faire, comme il dresse les jeunes; ce fut presque tout le long de son souper comme une grande personne bien entendue, parlant en termes propres et avec grâce. Mené à sept heures trois quarts chez le Roi, revenant de dîner à Villeroy.

[514] Veneur du Roi.

_Le 6 juin, vendredi, à Fontainebleau._—Il est vêtu d'un pourpoint et de chausses, quitte l'habillement d'enfance, prend le manteau et l'épée, c'étoit celle que feu M. de Lorraine lui avoit donnée. Son habillement étoit de satin incarnat avec du passement d'argent. M. de Verneuil fut habillé de même. Il va ainsi habillé voir le Roi et la Reine.

_Le 11 juin, mercredi._—Il va voir la Reine (le Roi étoit parti pour aller à Paris), prend congé d'elle (elle alloit rejoindre le Roi). Il écrit une lettre à M. de Sully pour avoir un cheval pour Descluseaux; on le faisoit écrire selon leur passion. A six heures le Roi est revenu, ramené par la chasse; soupé avec le Roi chez M. Zamet.

_Le 16, lundi._—J'arrive de Vaugrigneuse[515]; il me mène pour me montrer son manteau et sa croix dessus. J'avois feint de ne le connoître avec son habillement.

[515] Héroard était absent depuis le 2 juin.

_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—A quatre heures il entre en carrosse pour aller au-devant du Roi, qu'il rencontre au haut du pavé, à l'entrée de la forêt, et revient avec lui à cinq heures, lui donne sa chemise. Après souper il va en la basse-cour, y fait tirer des fusées, puis à huit heures et demie il a mis le feu au bûcher de la Saint-Jean; après il va au-devant de la Reine, la salue au pied de l'escalier du donjon, salue Mmes de Martigues, de Mercœur et Mlle de Mercœur; il va en la chambre de la Reine, où il se joue devant Leurs Majestés. Mis au lit il se fait entretenir, dit: _Quand j'aurai quatorze ans, on parlera de me marier_, pource qu'il avoit entendu dire que l'on parloit de marier M. de Vendôme avec Mlle de Mercœur[516], pource qu'il avoit quatorze ans. Là dessus nous lui parlons de l'Infante, lui en faisons des contes; il y prend plaisir, et entr'autres il dit: _Faites-moi le conte des ambassadeurs._ C'étoit un conte que l'on lui faisoit de l'Infante, qui jouant aux ambassadeurs qui venoient de toutes parts à elle faisoit la Reine; elle fit asseoir et couvrir celui du Dauphin.

[516] _Voy._ au 16 juillet suivant.

_Le 24, mardi._—Il va à la messe en la salle du Cheval, après va donner le bonjour à la Reine, qui lui donna un laquais qu'elle avoit fait habiller; c'étoit un petit garçon gueux, que les laquais faisoient danser et en faisoient leur bouffon, plein de poux, natif d'Orléans; ce fut son premier laquais. Il essaye à ses chiens, _Pataut_ et _Lion_, des harnois que M. Conchino lui avoit donnés pour leur faire tirer son petit carrosse. A six heures, en la salle du bal, soupé avec le Roi; il va chez la Reine avec le Roi.

_Le 26 juin, jeudi._—Il demande ses armes, mousquet, bandoulière et tout l'équipage, fait armer toute sa compagnie, y joignant plusieurs pages de la petite écurie, marche ainsi sur la terrasse, le tambour battant, et va à la salle du bal; c'étoit le tambour de la compagnie qui étoit en garde. Ils se rangent en haie, puis marchent, vont à la charge; le Roi et la Reine y viennent pour les voir, M. de Sully et M. de Villeroy[517] avec eux. Après plusieurs revues et salves d'arquebusades[518], il s'adresse à M. de Sully, surintendant des finances, et lui demande de l'argent pour faire la paye de ses soldats; il lui donne un sol; le Dauphin le prend, et voyant qu'au lieu d'un doublon ce n'étoit qu'un sol, il le regarde en colère et jette le sol au loin, disant: _Je veux paye royale._ Il fait encore en présence de LL. MM. une revue et une salve, par commandement du Roi, puis se retire en bataille en sa chambre.

[517] Nicolas de Neufville, seigneur de Villeroy, secrétaire d'État, mort en 1617.

[518] Héroard imite ici jusqu'au bruit que faisait le Dauphin en simulant une décharge.

_Le 27, vendredi._—La Reine lui demanda s'il seroit marri quand il ne seroit plus avec _Mamanga_, il répond: _Non._

_Le 2 juillet, mercredi, à Fontainebleau._—Bagot, artillier du Roi, étoit sur la petite terrasse jetant des fusées; il les regardoit à travers la vitre de sa chambre, monté sur un placet[519] sur lequel je le tenois, et se retournant vers moi dit gaiement: _Ha! Mousseu Héroua, que j'aime cette senteur_: il aime l'odeur de la poudre.

[519] Un tabouret.

_Le 3, jeudi._—Mené à la salle du bal, aux comédiens entre lesquels étoit Colas, cet admirable sauteur, qui montoit sur une échelle droite, à niveau, sans l'appuyer, et tomboit tout du long à culbutes sans se blesser.

_Le 5, samedi._—Il joue une comédie, au passage de l'entrée de la galerie, hardiment, avec M. le Chevalier et MM. de Mortemart. A trois heures goûté; il va jouer encore au même lieu une comédie; il fait le soldat françois.