Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 35

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_Le 6, jeudi, au Louvre._—La Reine le mène à la messe à Saint-Jean en Grève. A trois heures mené à l'Arsenal; il voit tout et goûte dans le cabinet. M. de Sully lui baille cent écus, cinquante à Madame et ving-cinq à Mlle de Vendôme, rien à MM. de Verneuil.

_Le 7, vendredi._—A dix heures arrive le cavalier Guidi, secrétaire du Grand-Duc, pour résider près de Leurs Majestés; il apporte au Dauphin des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince de Toscane, Côme.

_Le 8, samedi, voyage._—Mené chez la Reine, il prend congé, et à douze heures trois quarts part pour aller à Fontainebleau; goûté à demi-chemin de Longboyau; il arrive à Ris à cinq heures et demie, s'en va au jardin.

_Le 9, dimanche, voyage._—A une heure il part de Ris; goûté au Plessis dans son carrosse; il arrive à Melun à cinq heures et trois quarts.

_Le 10, lundi, voyage._—Mené à Saint-Père, à la messe; on lui montre le tableau de la belle Agnès et celui d'Étienne Chevalier, qui le donna en ce temps-là[475]; il semble tout frais, pour avoir été bien conservé. A douze heures et demie il entre en carrosse, et part de Melun pour aller à Fontainebleau, où il arrive à trois heures et un quart. Goûté; il prend du coffre de son petit carrosse une petite truelle et une auge d'argent, qu'il y avoit enfermés à son partement, va sur la petite terrasse de sa chambre, se met sur la maçonnerie.

[475] Ce témoignage vient s'ajouter à ceux recueillis par M. le comte Léon de Laborde sur ce diptyque, peint par Jean Fouquet, dont un panneau, celui représentant la Vierge ou Agnès Sorel, se trouve aujourd'hui au musée d'Anvers, et l'autre, offrant le portrait d'Étienne Chevalier avec son patron, fait partie de la collection Brentano-Laroche, à Francfort. (_La Renaissance des arts à la cour de France_, 1855, in-8º, pages 697 à 722.)

_Le 11, mardi, à Fontainebleau._—Il donne gaiement un écu à chacun des valets de pied et à ceux de la Reine qui l'avoient servi (ils étoient quatre); un écu à chacun des cochers (ils étoient deux), et demi-écu à un garçon du cocher qui avoit été blessé à une main dans la forêt. MM. de Souvré, de Béthune et de Saint-Géran, qui l'avoient accompagné, s'en retournent. Amusé sur la terrasse à sa maçonnerie.

_Le 12, mercredi, à Fontainebleau._—Éveillé à sept heures et demie, il s'amuse (dans son lit) à polir et travailler un visage en cire. Quatre grands garçons et portefaix, qui avoient aidé à transporter les meubles[476] et bagages, viennent le supplier de leur donner quelque chose; il les regarde, puis demande: _Où est Mamanga?_ Je lui dis qu'elle étoit en son cabinet; il y va, et, s'arrêtant sur le pas du degré de la terrasse, il se retourne demandant: _Combien êtes-vous?_ ils lui répondent: «Quatre.»—_Bon, bon_, et il s'en va au cabinet: _Mamanga, je vous prie, dounez-moi quatre écus pour douner à ces portefaix qui ont porté mes meubles; ils sont quatre_.—«Monsieur, dit-elle, combien leur voulez-vous donner?»—_Quatre écus, Mamanga._—«Monsieur, n'est ce pas assez de deux?»—_Hé! non, Mamanga, ils sont pauvres!_ Elle lui donne les quatre écus; il leur en donne deux, puis se retournant à Mme de Montglat: _Maman, je vous prie, ne soyez point fâchée si je leur doune encore ces deux écus; en serez-vous point fâchée?_—«Non, Monsieur.»—_J'en suis bien aise, tenez_; et il leur donne les deux écus fort gaiement.

[476] Il faut noter à cette occasion que les châteaux n'étaient pas alors meublés de manière à être habités et qu'on était obligé d'y transporter les objets de première nécessité. On a vu, le 29 février précédent, le Dauphin aider à plier son lit. Il en était encore ainsi au dix huitième siècle: lorsque Louis XV fut frappé par Damiens à Versailles, le 5 janvier 1757, le Roi habitait alors Trianon, et on fut obligé de le coucher sur les matelas de son lit, faute de draps. Voy. le _Journal de Barbier_ et les _Mémoires du duc de Luynes_.

_Le 13, jeudi._—Bigneux, page de Mme de Montglat, revient de Moret, où elle l'avoit envoyé pour visiter Mme la comtesse de Moret, et lui dit que M. de Moret, son frère, lui baisoit très-humblement les mains: _Mon frère! il est pas mon frère; vous êtes un sot, je vous fairai donner le fouet, et pour chaque mot vous aurez vingt coups de fouet_.

_Le 14, vendredi._—Il s'amuse à faire faire des couleurs par un jeune peintre, écrit son exemple. Mme la comtesse de Moret le vient voir; il est mené à la Coudre[477] par le grand jardin et le village, d'où il demande d'aller à la mi-voie; il ne veut point entrer dans le carrosse de Mme de Moret, veut aller à pied. Ramené, il danse aux chansons, chante en concert: _Frère Ambroise_, etc.

[477] Maison «ainsi nommée à cause que là autrefois il y avoit quantité de coudriers; est l'hôtel du grand écuyer de France.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 188.)

_Le 15, samedi, à Fontainebleau._—Je lui dis que le Roi m'avoit commandé d'aller voir M. de Moret et s'il lui plaisoit me donner congé? Il me demande: _Où est-il?_—«Monsieur, il est à Moret.»—_Je veux pas._—«Monsieur, le Roi me l'a commandé.»—_Je veux pas; allez-vous-en, vous êtes un méchant homme, ne revenez plus._ Je m'en allai en ma chambre; quand je lui dis que c'étoit pour aller à Moret, il devint rouge comme feu. A six heures et un quart soupé; il me reproche que je suis son médecin et que je suis allé voir le petit Moret.

_Le 19, mercredi._—Mené promener au jardin des canaux et des fruitiers, où il mène Mme de Saint-Georges pour lui montrer les autruches, et va lui montrant tout, comme fait le Roi aux nouveaux venus.

_Le 20, jeudi._—Il va en la galerie des Cerfs, reconnoît le Louvre[478]: _Ha! velà le Louvre qui est à Paris, c'est Paris qui est mon mignon_; puis il reconnoît Saint-Germain-en-Laye avec allégresse. Il s'en va à la poterie; on lui demande ce qu'il veut: _Attendez, j'y songe: Combien vendez-vous cela?_ dit-il en montrant la figure du Roi; on lui en demande trois écus; il commande de les bailler, prend l'effigie du Roi, l'embrasse, la donne à porter à sa nourrice, et revient à sa chambre[479]. M. Hubert, médecin du Roi, arriva pour M. de Verneuil, qui avoit la rougeole[480], le Dauphin me demanda ce qu'il venoit faire ici.—«Monsieur, lui dis-je, c'est pour me relever, il vient en ma place.» Rougissant et souriant, il se lève, me saute au col: _Ha! vous vous moquez, je veux pas_.

[478] Il y avait dans la galerie des Cerfs, dit le P. Dan, quinze cartes en forme de tableaux, représentant les forêts et maisons royales de France. (_Trésor des merveilles de Fontainebleau_, p. 153). Ces peintures, cachées depuis par des boiseries, ont été récemment découvertes et restaurées.

[479] Cette effigie du Roi ne peut être celle qui se trouve sur un plat de faïence où Henri IV est représenté avec la Reine et le Dauphin. (_Voy._ le nº 861 du _Catalogue du Musée Sauvageot_, par A. Sauzay, 1861, in-8º, p. 203.) M. Riocreux, conservateur du Musée céramique de Sèvres, a acquis en 1861, à la vente du cabinet Thorel, un petit buste de Henri IV en faïence qui pourrait être la figure dont parle Héroard.

[480] Le Roi écrivait le même jour à Mme de Montglat: «Madame de Montglat, j'ai été bien aise de voir par toutes les votres le soin que vous avez eu de me faire savoir des nouvelles de la santé de mes enfants, mêmement de celle de mon fils de Verneuil. Et pource que la maladie qu'il a, quoiqu'elle soit contagieuse, n'est pas dangereuse, j'ai trouvé fort à propos la séparation que vous avez fait faire. Et pource que M. Érouard à cause de cela ne le peut voir, de peur d'apporter du mal à mon fils le Dauphin et mes autres enfants, j'envoye Hubert, l'un de mes médecins que vous connoissez et qui vous rendra cette-ci de ma part, pour avoir soin de la santé de mon fils de Verneuil et lui ordonner ce qu'il jugera à propos avec l'avis dudit Érouard.» (_Lettres missives_, tome VII, page 500.)

_Le 22, samedi, à Fontainebleau._—Mme de Saint-Georges lui dit adieu, puis la petite Vitry, qui alloit avec elle; il la regardoit de bon œil en se souriant et étoit rouge. Il se fait presser de la baiser, le fait lui tendant la joue à son accoutumée, puis s'étant retiré il s'avance en sursaut et lui porte la main au sein. A six heures et un quart soupé; à sept heures il va au devant de la Reine, qui arrivoit, la rencontre au haut de l'escalier du donjon, la conduit en sa chambre, y est en attendant le Roi, qui étoit encore à la chasse du cerf, et le Roi ne venant point, il donne le bonsoir à la Reine.

_Le 23, dimanche._—Il va donner le bonjour au Roi et à la Reine, puis se va promener avec le Roi; dîné avec le Roi.

_Le 24, lundi, à Fontainebleau._—Il va au jardin du Tibre y attendre le Roi, qui étoit allé se promener et voir ses ouvriers, va donner le bonjour à la Reine. Voulant donner un coup de chapeau à _Soldat_, l'un des chiens du Roi[481], le chien se jette sur lui, le surprenant; il en pleure. Le Roi le tance d'avoir eu peur, et lui dit qu'il ne faut avoir peur d'aucune chose; il lui répondit: _C'est que je n'y pensois pas_.

[481] M. Berger de Xivrey a classé à l'année 1609 (_Lettres missives_, VII, 822) un billet sans date de Henri IV à la Reine dans lequel le Roi dit: «Soldat est auprès de moi.» L'éditeur suppose, dans une note, que le Roi désignait ainsi le Dauphin, à cause de son goût pour les exercices militaires; il était en effet difficile de deviner qu'il s'agissait d'un chien hargneux. _Voy._ au 25 avril suivant.

_Le 25, mardi._—A six heures soupé avec le Roi; à dix heures dévêtu, mis au lit, il appelle la jeune Ventelet pour lui apprendre une chanson qu'elle savoit; il en apprend quelque chose. Soudain, elle lui dit: «Mon Dieu, Monsieur, quel esprit vous avez! Vous apprenez incontinent tout!» Il lui répond en se souriant: _J'ai mon esprit fait comme les joues de Robert, le singe de papa; il fourre, il fourre tout dedans_.

_Le 26, mercredi._—Il va trouver le Roi en la chapelle basse du donjon[482], où il entend la messe, puis le suit en la chambre de la Reine, où, sous espérance de dîner avec elle, il demeura jusques à une heure, n'en voulant en aucune façon partir. Soupé avec le Roi.

[482] Le Roi écrivait à Sully, le 25: «D'autant que à cause que l'on travaille à toutes les chapelles de ce château et que à cause de cela il est impossible d'y pouvoir faire le service durant ces fêtes, j'ai résolu de me servir pour cet effet de la salle neuve où est la belle cheminée.» (_Lettres missives_, VII, 502.)

_Le 28, vendredi._—Éveillé à sept heures avec quelque inquiétude; il disoit avoir fait des songes qu'il ne vouloit pas dire, de peur de s'en souvenir et que cela ne l'empêchât de dormir la nuit suivante. En déjeunant je lui demande ce qu'il avoit vu en songeant.—_Un homme habillé de blanc._—«Monsieur, que vous a-t-il dit?»—_Rien._—«Monsieur, que lui avez-vous dit?»—_Qu'il étoit un sot_, et n'en voulut dire autre chose.

_Le 29 mars, samedi._—Il va trouver le Roi au jardin du Tibre, fait courir M. Birat après lui, tout à travers les parterres. Dîné avec le Roi; il va chez la Reine avec le Roi, puis en sa chambre. Mené par le bout de la galerie au jardin des canaux, il va après au grand Navarre, où il voit piquer des petits chevaux de M. de Vendôme; ramené, il va au jardin de l'étang, s'amuse à jardiner et à planter des pois; on ne l'en peut tirer. A cinq heures je dis à Mme de Montglat qu'il commençoit à faire froid: _Ho!_ dit-il, _je vois bien, mousseu Héroua n'est pas de mon côté?_ Ramené en sa chambre, il va peu après chez le Roi, y a soupé; bu du vin clairet du Roi, fort trempé; il avoit soif, il le trouve bon, mange du massepain, de celui du Roi, boit encore du vin clairet du Roi, un bon coup: _Ha! qu'il est bon! il seroit bien meilleur s'il n'avoit point d'eau, qu'il fût bien rouge, bien rouge_, dit-il avec action. Il y faudra prendre garde pour ce regard[483].

[483] Héroard note avec soin toutes les occasions où le Dauphin manifeste son goût pour le vin, ce qui arrive surtout lorsque le Dauphin mange avec le Roi.

_Le 30, dimanche, à Fontainebleau._—A dix heures et demie, M. le prince de Condé, MM. de Guise, de Joinville, d'Aiguillon le viennent prendre en sa chambre pour l'accompagner à la cérémonie des Rameaux, que le Roi voulut qu'il fît en sa place. Le tambour le prit au sortir de la chambre, à l'entrée de la terrasse; il marche en cérémonie et tenoit bien son rang, nullement étonné. Mis au lit, il veut que Bompar, son page, soit botté tous les matins pour aller apprendre à monter à cheval, au manége de M. Pluvinel; cela vient de son mouvement; il le menace du fouet s'il y fault.

_Le 31 mars, lundi._—Mené par le jardin des canaux au grand Navarre, voir piquer des chevaux, il fait monter son page à cheval; il rioit à plein poumon, et sur la fin Bompar étant sur le barbe de M. de Vendôme, il tomba à terre, dont le Dauphin se prit fort à rire. Ramené, il entend la messe en sa chambre, où M. de Giais[484] lui montre et lui donne un petit morceau de la mine d'argent trouvée, depuis six semaines ou deux mois, auprès de l'Islebourg en Écosse. M. le cardinal de la Rochefoucauld[485], qui le jour précédent avoit reçu le bonnet, assiste à sa messe.

[484] César de Balsac, seigneur de Gié, frère consanguin de la marquise de Verneuil, étant fils de François de Balsac d'Entragues et de Jacqueline de Rohan, sa première femme: il fut conseiller du Roi, colonel des carabinois et lieutenant général au gouvernement d'Orléans.

[485] François de la Rochefoucauld, évêque de Clermont, puis de Senlis, cardinal en 1607, grand aumônier de France en 1618, mort en 1645.

_Le 3 avril, jeudi saint, à Fontainebleau._—Il va chez le Roi, et l'accompagne au sermon et à la cérémonie du lavement des pieds, y sert le Roi et porte le pain; ce fut en la salle du bal[486]; puis le Roi le mène à la chapelle basse, à la messe.

[486] _Voy._ la note du 12 avril 1607.

_Le 4, vendredi._—Il va au jardin des canaux, et revient à la grande source aux truites, où il s'amuse à regarder des poissons que le Comte Palatin avoit envoyés au Roi. Il va à la messe avec le Roi, porte à l'offrande l'écu du Roi, que M. le prince de Condé lui avoit apporté, puis le sien.

_Le 5, samedi._—Mené à la salle du Cheval blanc, où il se confesse et entend la messe. Le Roi le mène au jardin de la Reine, où il court saute et tombe une fois, par la faute de sa robe, sans se blesser. A deux heures et demie il entre en carrosse, va à la chasse après le Roi, qui alloit au chevreuil, à la Vente au Diable. A souper il se prend à chanter: _Qui veut ouïr une imparfaite_, etc.

_Le 6, dimanche, jour de Pâques, à Fontainebleau._—Le Roi le mène à la messe; il le sert à la communion, qui lui fut administrée par M. le cardinal Du Perron; la messe achevée, le Roi allant toucher les malades[487] en la cour des Fontaines, le renvoie en sa chambre, d'où il regarde la cérémonie.

[487] _Voy._ la lettre du Roi à la marquise de Verneuil. _Lettres missives_, VII, 510.

_Le 7, lundi._—Il entre en carrosse pour suivre le Roi à la chasse au chevreuil, le voit prendre, est marri de le voir tuer aux chiens.

_Le 11, vendredi._—Il va trouver le Roi, qui le mène au jardin des pins et des canaux, où il lui prend envie d'aller au grand Navarre voir piquer des chevaux, y voit courir la bague. Ramené aux jardins, il va ratteindre le Roi derrière le chenil; il montroit les jardins à M. de Joyeuse, dit _Père Ange_, capucin[488]; il ne veut retourner, suit le Roi au jardin du Tibre et à la salle du Cheval, ouïr la messe avec le Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. M. de Joyeuse vient voir remuer M. le duc d'Orléans, lui donne sa chemise et prend congé du Dauphin pour s'en retourner à Rome. Il étoit père de Mme de Montpensier, mère de Mlle de Montpensier accordée à M. d'Orléans.

[488] Henri de Joyeuse, comte du Bouchage, puis duc de Joyeuse, pair et maréchal de France, gouverneur de Languedoc pendant la Ligue; devenu veuf en 1587, il se fit capucin sous le nom de _Père Ange_, sortit des ordres en 1592 pour se mettre à la tête de la Ligue, et y rentra en 1599. Il faisait ce jour sa visite d'adieu, partant pour Rome pieds nus; il mourut en route, à Rivoli, le 27 septembre 1608. De sa femme, Catherine de Nogaret de la Valette, il avait une fille unique, Henriette-Catherine de Joyeuse, mariée en 1599 à Henri de Bourbon, duc de Montpensier.

_Le 12, samedi._—Il va à la chasse après le Roi, voit le cerf par deux fois. Mme la comtesse de Moret, étant dans son carrosse, sembloit venir à lui[489]; il dit soudain: _Tournez, tournez, cocher! dret_ (droit) _à Fontainebleau_.

[489] Se diriger du côté du carrosse dans lequel était le Dauphin.

_Le 13, dimanche._—Dîné avec le Roi; ramené en sa chambre; à six heures et demie soupé. M. le cardinal Du Perron vient à son souper; il le fait asseoir; aussitôt que le Dauphin eut soupé il s'en va à la galerie; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous n'avez pas dit adieu à M. le cardinal Du Perron.»—_Vient-y pas?_—«Non, Monsieur.»—_C'est qu'il est comme une fille, il craint le serein._ Un écuyer du Roi étoit demeuré avec ledit sieur cardinal, le Dauphin demande: _Où est l'écuyer? il est une fille comme lui._—«Monsieur, lui répond Mme de Montglat, c'est son écuyer.»—_Ho! ho! non, il est à papa, mais c'est que ses aumôniers sont ses écuyers._

_Le 14, lundi, à Fontainebleau._—Il trouve sur la terrasse près de sa chambre un petit mercier, achète demi-douzaine d'agrafes de verre blanc lui ayant plu; il eût volontiers acheté toute la boîte. Il va chez le Roi, où il joue au hoc[490] contre Mme la princesse de Conty, qui se laisse perdre trois ou quatre écus.

[490] Jeu de cartes qui fut défendu sous le règne de Louis XIV.

_Le 16, mercredi._—Il va en la galerie, se joue, vient où nous dînions, y prend un cornet d'oublie qu'il mange, puis s'en retourne en sa chambre pour y entretenir maître Guillaume Dubois, poëte de M. de Roquelaure (il n'étoit pas bien sage), et avant que partir prie Mme de Montglat de lui faire donner à dîner; il en avoit compassion, l'on ne y pensoit point.

_Le 17, jeudi._—Mené chez le Roi; M. de Verneuil étoit près du Roi; il approche, et, le tirant par le bras, il lui dit: _Otez-vous de là_; c'étoit pour y faire approcher Madame. Le Roi l'en tança, y fait demeurer M. de Verneuil, et le chassa. Il se retire à l'écart, et se met à pleurer; M. le Grand fit la paix.

_Le 20, dimanche._—Mené au jardin des pins, il y fait mener son petit carrosse rouge, et y fait mettre dedans Mistaudin, petit nain du jeune Liancourt, le fait tirer par tout le jardin, par M. le Chevalier, et lui et M. de Verneuil sont les valets de pied. Mistaudin commande: Je veux aller à Paris ou autre part, et les nomme par leurs noms: valets de pied.

_Le 22, mardi, à Fontainebleau._—On lui amena pour lui faire la révérence MM. de Mortemart[491], l'un âgé de sept ans et demi et l'autre de six ans et demi, et comme on lui dit que demain matin ils viendront à son lever, il dit: _Non, il nous faut faire devant deux tours de galerie_; c'étoit pour y courir et s'éprouver à la course. Il se mesure avec eux, se trouve plus grand, puis les mène à la galerie, où il les fait courir avec lui, et les gagna de beaucoup. Il va par la galerie au jardin des pins, revient par l'allée du chenil, regarde les compagnies entrer en garde, voit un goujat monté sur un bidet, lui demande: _A qui est ce cheval?_ et lui ayant répondu que c'étoit à un soldat: _Il ne faut pas que les soldats ayent de chevaux; c'est pour les capitaines._ Dîné avec le Roi; il va chez la Reine, et se jouant à _Soldat_[492], un turquet du Roi, il en fut un peu mordu. Mené aux toiles, où il voit prendre un sanglier.

[491] Gabriel et Louis de Rochechouart. Gabriel devint premier gentilhomme de la chambre du Roi en 1630, gouverneur de la ville de Paris et de l'Ile de France en 1669, et mourut en 1675; il fut le père de Mme de Montespan. Louis de Rochechouart, comte de Maure, fut grand sénéchal de Guyenne, et mourut en 1669.

[492] _Voy._ au 24 mars précédent.

_Le 24, jeudi._—M. de la Trimouille, âgé de quatre ans, lui fait la révérence, présenté par Madame sa mère[493]. Mme de Montpensier visite M. d'Orléans et lui mène sa fille, âgée d'environ trois ans. Il lui fait bonne chère[494], lui rit, la baise, l'embrasse, et lui donne une petite nourrice de poterie[495] qu'il tenoit, le lui ayant dit.

[493] Charlotte-Brabantine de Nassau, fille de Guillaume II, prince d'Orange, et femme de Claude de la Trémoille, duc de Thouars. L'enfant qu'elle présente au Dauphin doit être son second fils, Frédéric de la Trémoille, comte de Benaon et de Laval, mort en 1642, à la suite d'un combat singulier contre le seigneur du Coudray-Montpensier.

[494] Bon accueil.

[495] C'était sans doute une copie ou imitation de la figurine de Bernard de Palissy, connue sous le nom de _la Nourrice_, fabriquée à la poterie de Fontainebleau, où le Dauphin allait si souvent acheter des figurines qui lui servaient de jouets.

_Le 25, vendredi._—A sept heures trois quarts, la Reine commença à sentir les douleurs pour accoucher; j'en revenois, et lui demandai (au Dauphin): «Monsieur, voilà maman qui est en travail pour accoucher, qu'aimeriez-vous mieux, ou un frère, ou une sœur?»—_Un frère._—«Monsieur, pourquoi?»—_Parce que ce sera un autre serviteur pour papa, et puis on fera tant tirer le canon._ A neuf heures et demie la Reine accouche de Mgr le duc d'Anjou[496], et fort heureusement, n'ayant eu qu'une seule tranchée de forte, et l'enfant grand, fort et bien nourri et ayant la voix fort grosse. Le Dauphin entend sur la fin de son déjeuner tirer des arquebusades, il se prend à sauter avec transport d'allégresse, disant: _Ho! maman est accouchée!_ On lui demande: «Monsieur, que pensez-vous que c'est?»—_Attendez! il y faut songer; ce est un frère, j'en suis bien aise, nous sommes à c'theure trois._ Il va chez le Roi et au grand cabinet de la Reine, voit mondit Seigneur que l'on pansoit, met ses deux mains sur les flancs et le considère froidement; il ne le voulut baiser. Il va voir la Reine, puis va avec le Roi au _Te Deum_. Il regarde, des fenêtres de la galerie, courir la bague en la cour du Cheval. Mis au lit, il s'amuse à faire des empreintes de gravures[497], me demande la mienne, qui étoit d'un Hippocrate en cornaline antique; je lui en retire une en cire blanche, il me commande de lui en rogner les bords jusques au visage. Je lui dis: «Monsieur, je gâterai tout.»—_Ho! vous ne sauriez rien gâter, vous êtes bon sculpteur._

[496] Gaston-Jean-Baptiste de France porta le titre de duc d'Anjou jusqu'en 1611, époque de la mort du second fils de Henri IV. Il prit alors les titres de duc d'Orléans et de Monsieur, frère du Roi. Il mourut au château de Blois, en 1660.

[497] De pierres gravées.