Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 34
_Le 23, mercredi._—Il y avoit plus d'un mois qu'il faisoit une excessive froidure; il n'avoit jamais dit qu'il eût froid (encore le dit-il froidement) que ce jour-ci; aussi étoit-elle extrême. On ne le pouvoit faire tenir auprès du feu; toujours près des fenêtres du côté du préau, où il se jouoit. En écrivant ceci l'encre geloit, tant le froid étoit grand. A six heures et un quart soupé; le couvercle tenoit au verre et le pied du verre dans l'essai, tant le froid étoit grand, et il fut soudainement gelé.—L'on parloit que M. de Vendôme feroit dimanche prochain un ballet devant le Roi à Paris.—_Ho! Mamanga, j'y veux aller, j'irai bien!_ Je lui dis: «Mais, Monsieur, il fait un extrême froid!»—_C'est tout un; je prendrai mon masque de mascarade_ (qui étoit noir), _je n'aurai point de roupie_.
_Le 24, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures trois quarts il entend la messe en sa chambre, pour le grand froid. A midi dîné; son verre et le couvercle, et le pied du verre et l'essai tenoient ensemble, glacés.
_Le 25, vendredi._—Il s'amuse à faire recoller par Hindret, son joueur de luth, une jambe de l'un de ses chevaux; ne faisant pas comme il lui étoit commandé, le Dauphin lui dit: _Ha! vous êtes fâcheux; je dirai à papa qu'il vous ôte d'auprès de moi_.—«Monsieur, le Roi ne vous croira pas.»—_J'ai bien empêché qu'on vous a pas ôté._—«Monsieur, le Roi ne m'a pas voulu ôter.»—_Qui donc? est-ce mousseu de Souvré?_—«Non, Monsieur.»—_Qui donc?_ Il le presse pour le savoir en ceci, se ressouvenant qu'il avoit prié M. de Rosny de mettre Hindret sur son état, à Fontainebleau, il y a eu un an devant Noël dernier, sur ce que quelques-uns l'en vouloient faire ôter.
_Le 26, samedi._—Il me conte de ses petits oiseaux pris pendant la neige, qu'il avoit fait mettre dans la terrasse de sa chambre, où étoit sa fontaine, close en volière: _J'ai une compagnie de petits oiseaux dans ma volière, que je y ai mis durant la gelée. Il y a un pinçon d'Ardenne, qui est le capitaine; un autre pinçon, le lieutenant, et un autre, l'enseigne. Il y a une alouette, qui est le tambour, et un chardonneret, qui est le fifre. J'ai fait mettre tous les jours, tous les jours, une terrine toute pleine de braise, et ils venoient tout autour, deux à deux, qui se chauffoient, et ils chantoient; puis je fis mettre du vin à l'eau qu'ils buvoient, et le tambour s'enivra._
_Le 27 janvier, dimanche._—Il se prend, contre sa coutume et son naturel, à baiser les petites filles, sur toutes la jeune Vitry: _J'en veux_, disoit-il, _à la petite Vitry_, la tiroit à part. Le jour précédent M. de Verneuil lui avoit dit: «Mon maître, baisons toutes les filles, il les faut baiser;» et par ce moyen rompit sa honte accoutumée.
_Le 28, lundi, à Saint-Germain._—Il entend la messe en sa chambre, prend le goupillon, donne de l'eau bénite à chacun, suit la petite Vitry, et dit en lui en donnant: _C'est à la petite Vitry que j'en veux donner, puisque c'est à elle que j'en veux_.
_Le 29, mardi._—Il dit ses quatrains, en sait cinquante. Il apprend un petit catéchisme fait par le P. Coton à la prière de Mme de Montglat[462]. En la demande: «Qui sont nos ennemis?» il y a, en la réponse: «Le monde, Satan, et la chair.»—_La chair!_ dit le Dauphin en reprenant ce mot. «Oui, Monsieur, la chair,» répond Mme de Montglat.—_Est-ce ma chair, Mamanga?_ dit-il en se tâtant.—«Oui, Monsieur, votre chair.»—_Ho! ho! je la tuerai donc_, dit-il en se frappant, _Ha! ha! je vous tuerai!_ Mlle d'Agre lui demande, sur ce que l'on parloit de l'Infante et de M. d'Orléans, qui étoit marié: «Monsieur, voilà M. d'Orléans qui est marié»; il répond: _Non, il est accordé_.—«Et vous, Monsieur, ne le voulez-vous pas être?»—_Non, je le veux pas être._—«Monsieur, ne le serez-vous pas à l'Infante?»—_Non._—«Elle vous aime bien et a un portrait de vous.»—_Qui le lui a envoyé?_—«M. de Barreau, ambassadeur pour le Roi, le lui a donné; mais dites-moi sans rire, l'aimez-vous pas?» Il répond en faisant le petit bec: _Non_; puis, s'approchant, lui dit bas à l'oreille: _Un petit_[463]. Il prend plaisir d'en ouïr parler, demande: _Quel âge a-t-elle? est-elle grande?_ Il se joue avec les petites filles[464], passe par-dessus le lit de Mme de Montglat, se coule en la ruelle pour y baiser la petite Vitry.
[462] Dans son livre _De l'institution du Prince_, Héroard trace ainsi le plan de ce petit catéchisme: «Il sera, ce me semble, bien à propos de dresser un petit catéchisme fort abrégé, et qui contienne seulement les choses nécessaires et celles que le long et légitime usage a fait passer en nature de loi, ayant à prendre soigneuse garde de ne point faire un homme superstitieux au lieu d'un homme pie et vraiment religieux; ne se trouvant aucune chose plus contraire à la religion chrétienne, pure, sans fard et sans macule, comme est la superstition.»
[463] Un peu.
[464] _Voy._ plus bas au 3 février.
_Le 30 janvier, mercredi._—En s'habillant il me demande: _Mousseu Héroua, quand irai-je à Paris?_—«Monsieur, lui dis-je, quand il plaira à papa; il viendra ici dans peu de jours, vous lui demanderez quand il l'aura agréable et que vous alliez à la foire, et de vous donner de l'argent. Combien lui en demanderez-vous, Monsieur?»—_Deux cents écus._—«Qu'en ferez-vous, Monsieur?»—_Je les mettrai dans mon coffre._—«Ha! Monsieur, il ne faut point qu'un prince demande de l'argent pour le serrer dans son coffre.»—_Je l'emploierai_, dit-il, et là-dessus il désigne tous les présents qu'il fera pour la foire Saint-Germain.
_Le 1er février, vendredi, à Saint-Germain._—Il arrive un gentilhomme breton qui revenoit d'Espagne et racontoit les beautés de l'Infante et l'amour qu'elle avoit pour Monseigneur le Dauphin. Il écoutoit avec plaisir sans en faire semblant; et comme le roi d'Espagne avoit défendu à l'Infante de dire qu'elle aimât Monseigneur le Dauphin: _Je battrai bien ce roi d'Espagne_.—«Mais Monsieur, lui dis-je, on dit qu'elle se veut déguiser pour vous voir.»
_Le 3, dimanche._—Mené sur la terrasse du bâtiment neuf, ramené, par le petit jardin et le préau, au grand jardin et en la basse cour, où il a vu un fort grand loup, que l'on avoit pris le matin au piége. Mlle de Vendôme s'étoit coiffée en bourgeoise, et Madame s'en étoit aussi coiffée et avoit fait de même à la petite Frontenac, à la petite Vitry, à la fille de sa nourrice, et à la petite Marguerite, qui étoit à Mlle de Vendôme; la petite Louise, fille de la nourrice de M. le Dauphin étoit la mariée. Le Dauphin prend une poche[465] et l'archet, se met entre Boileau et Hindret, ses joueurs de violon et de luth, joue avec eux, et ils font danser toutes ces bourgeoises; il joue froidement, va aux cadences et comme ceux qui jouoient aux noces.
[465] Un petit violon; on dit aujourd'hui pochette.
_Le 5, mardi, à Saint-Germain._—Il joue aux métiers, aux comédies avec Madame; il danse aux chansons, n'en veut point dire quelques-unes qu'il sait: _Elles sont vilaines_. Je lui demande qui les lui a apprises?—_Parsonne, mais je les ai ouï chanter._
_Le 6, mercredi._—Il vient à ma chambre à trois heures, me demande Vitruve, entre en mon étude: _Je veux_, dit-il, _moi-même deviner le livre_; il le tire, l'apporte lui-même en ma chambre. M. de Mansan, arrivé de Paris, lui apporte un crocheteur[466]; il s'y transporte, se y amusant jusques à près de cinq heures. A huit heures trois quarts, dévêtu, mis au lit, il me demande: _Mousseu Héroua, dites-moi encore de l'aigle_; c'étoit l'histoire de cette dame romaine qui avoit nourri l'aigle qui se brûla avec elle sur le bûcher, le jour de ses funérailles; je la lui avois faite le matin. _Je voudrois bien_, dit-il, _avoir un aigle, mais est-il vrai?_ Il prenoit plaisir à quelque chose de sérieux, n'aimoit point à être trompé ni que l'on lui mentît.
[466] Sans doute un jouet de la foire Saint-Germain.
_Le 7, jeudi._—Il va au bâtiment neuf, sur la terrasse de Neptune, d'où il voit passer des hommes, d'un bord à l'autre, sur la rivière, qui étoit encore toute glacée, encore qu'il fît un temps doux.—M. Birat demandoit à Mlle Piolant: «Madamoiselle, avez-vous pas connu Albigny[467], fils de M. de Gordes? Il est mort.»—«Non, j'ai connu le père, qui étoit bon serviteur du Roi. Où est-il mort?»—«En Savoie.»—_Étoit-il Espagnol?_ demande le Dauphin.—«Non, Monsieur, répond Birat, mais il étoit avec M. de Savoie.»—«Il étoit donc Espagnol, reprend Mlle Piolant, puisqu'il étoit en Savoie, car M. de Savoie est Espagnol.»—_Ha! que j'en suis donc bien aise, puisqu'il étoit Espagnol!_ dit le Dauphin avec exaltation, _ha! que j'en suis bien aise qu'il est mort!_ L'on disoit que M. de Savoie l'avoit fait mourir.
[467] Charles de Simiane, seigneur d'Albigny, s'étant signalé en France pour le parti catholique, sous Charles de Savoie, duc de Nemours; le duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier, l'appela à son service, le fit général de ses armées et lui fit épouser sa sœur naturelle; il mourut à Turin, le 17 février 1608, dit le P. Anselme; il faut peut-être lire janvier d'après ce passage d'Héroard. Le père de M. d'Albigny se nommait Bertrand-Raimbaud de Simiane, Ve du nom, baron de Gordes; c'était, dit le président de Thou, un homme de l'ancienne roche, et qui dans tous les troubles de son temps sut conserver une grande équité. Il mourut à Montélimar, en 1578.
_Le 8, vendredi, à Saint-Germain._—Il descend en la chambre de M. de Verneuil pour lui voir danser la bohémienne, puis va en celle de Mlle de Vendôme, où Madame lui donne son petit bénitier d'argent; il y fait mettre de l'eau bénite et va en donnant à chacun. Je lui demande: «Monsieur, est-ce de l'eau bénite de Cour?»—_Non, mousseu Héroua, c'est de la bonne._
_Le 9, samedi._—Mené au bâtiment neuf et, par les offices, sur la terrasse, d'où il regarde passer des hommes sur la rivière, encore glacée d'un bord à autre, et si il y avoit quinze jours que le dégel avoit commencé. Ce fut un grand et rude hiver; le froid commença le jour Saint-Thomas[468]; plusieurs personnes en moururent.
[468] Le 21 décembre 1607.
_Le 11, lundi._—Il est peigné pendant qu'il écrit le mémoire de son linge sale, pour bailler au lavandier. Il va chez Mlle de Vendôme; M. de Verneuil se y trouve, qui le conseille de baiser les filles, la petite Vitry et la petite Frontenac; ils se mettent après. Ma femme lui dit: «Monsieur, ne vous souvenez-vous pas de ce que M. Hérouard vous en dit l'autre jour[469]?» Sans dire mot, le Dauphin se bouche les oreilles; M. de Verneuil lui dit: «Mon maître ne les écoutez pas!» Mlle d'Agre lui dit: «Mais vous, qui êtes cardinal, il vous faudra aller à Rome demander pardon au Pape.»—«Ho! oui, répond M. de Verneuil, ho! mon maître épousera la petite Frontenac et moi la petite Vitry.» Ramené en sa chambre, M. de Frontenac dit au Dauphin: «Monsieur, l'on m'a dit des nouvelles;» il se doute que c'étoit de sa fille, en est honteux et se prend à pleurer. Le soir il demande à danser aux chansons, et comme il fallut chanter la chanson où il y a: _Mettons sous le pied ces garçons à marier_, il se tire hors du branle et appelle Hindret, qui étoit seul (de danseur) avec lui. Il se retire près des fenêtres du préau, et lui dit: _Ha! je vous réponds que je ferai demain bien fouetter ce cul brûlé_; c'étoit la femme de chambre de Mme de Montglat, qu'il appeloit ainsi depuis qu'elle faillit à se brûler à Noisy. Il étoit en colère, et soudain approche de la danse: _Fi! les pisseuses! fi! les pisseuses!_
[469] Ce passage prouve qu'Héroard faisait au Dauphin des remontrances qu'il ne rapporte pas dans son Journal.
_Le 12, mardi, à Saint-Germain._—A onze heures et demie dîné; il dit que son pain n'étoit pas bon, il étoit vrai; arrivent peu après les députés du chapitre de Metz pour le saluer, venant devers M. de Verneuil[470] de la part du chapitre; il les embrasse.
[470] Il avait été pourvu de l'évêché de Metz par bulle du Pape.
_Le 13, mercredi._—M. de Montbazon et M. le Grand le devoient venir voir; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, je veux que vous vous jetiez sur eux à corps perdu.»—_Hé! maman, voulez-vous que je perde mon corps?_ Ils arrivent et lui apportent le pied du cerf; il les embrasse, les mène chez M. d'Orléans, où il va battant les joues des femmes de chambre et de Mme de Montglat avec le nerf pendant du pied du cerf. Ils s'en vont et lui en sa chambre. A six heures et demie soupé; il mange du pain bis, du nôtre[471], n'ayant jamais voulu manger du sien, disant qu'il étoit amer; aussi n'étoit-il pas bon, étant fait de blé empiré[472], comme celui du matin et des jours précédents.
[471] _Voy._ au 23 février suivant.
[472] Pourri.
_Le 14, jeudi._—Son pain fut envoyé à acheter au village, à l'heure de son dîner; le sien n'étoit pas encore bon. Il voit danser le ballet des sorciers et diables, dansé par des soldats de M. de Mansan, de l'invention de Jean-Baptiste[473], piémontois. A dix heures dévêtu, mis au lit, prié Dieu, il me dit: _Mousseu Héroua, devinez où je mets mes mains?_—«Monsieur, c'est entre vos jambes.»—_Je les mets toujours sur ma guillery._
[473] Soldat de la compagnie de M. de Mansan, qui avait composé aussi celui des Fallots ou des Lanternes.
_Le 15, vendredi._—Il fallut envoyer acheter du pain au village, le sien sentoit le blé pourri, à l'accoutumée.
_Le 16, samedi._—Le sieur de Ferrals arrive de la part de la reine Marguerite, et lui apporte un navire d'argent doré sur roues, allant au vent à la hollandoise; il l'en remercie par écrit.
_Le 19, mardi, à Saint-Germain._—Habillé par-dessus sa robe d'un pourpoint de toile blanche et d'un haut-de-chausses de même, et masqué, il recorde son ballet des Lanterniers.
_Le 20, mercredi._—Mené à la messe en la petite salle, il y prend des cendres, puis il est ramené en sa chambre, où entrant il dit gaiement: _Ha! c'est à ce coup que j'en ai_, en portant sa main aux cheveux. A quatre heures il va au bâtiment neuf, au devant du Roi; à six heures soupé avec le Roi.
_Le 21, jeudi._—Il va chez le Roi, où le nonce du Pape Ubaldini, évêque de Montepulciano, le vient saluer et lui baiser les mains. Mené dans le carrosse du Roi à La Muette, au devant du Roi, qui étoit allé courir le cerf, il est entré dans la maison, voit passer le cerf à la Croix-Dauphin. Ramené à quatre heures et demie, il va à cinq heures chez le Roi. A six heures soupé; il va en la chambre de Mme de Montglat pour s'habiller pour danser son ballet, ne veut que personne le sache ni le voie, de peur d'être reconnu, et d'autant qu'il étoit habillé en fille, comme étoient aussi tous ceux qui le dansoient avec lui et masqués. C'étoient Mgr le Dauphin et Mlle de Vendôme, Mme et Mlle de Vitry; M. le Chevalier et M. de Verneuil; Marguerite, nièce de Mme Valon, et Mlle de Verneuil; Nicole, fille de la nourrice de Madame, et Louise, fille de celle de Mgr le Dauphin. Le ballet, c'étoit celui des Falots, pource qu'ils avoient chacun un demi-cercle revêtu de laurier, et au-dessus un petit falot où il y avoit de la bougie allumée; ils faisoient trois figures: un H, un O, un L, puis passoient sous les cercles et dansoient à la fin une courante. Ils partent à huit heures en la grande chambre du Roi, où, en sa présence, ils l'ont dansé fort bien, ne l'ayant point auparavant recordé masqués ni habillés. Le Roi en pleura de joie parlant à deux jésuites, l'un espagnol, l'autre italien. Toute la cour l'admira; ils l'avoient appris en quatre jours. A neuf heures un quart dévêtu, mis au lit, il voit le Piémontois, soldat en la compagnie de M. de Mansan, qui avoit inventé le ballet et dit, le montrant du doigt: _Velà celui qui a inventé le ballet_; comme voulant rendre l'honneur à celui auquel il étoit dû. Il envoie de son écriture à l'Infante avec ses recommandations, après s'en être fait un peu presser, et par permission du Roi, qui commanda au sieur Birat de l'apporter à un jésuite espagnol qui s'en alloit en Espagne. Le Dauphin avoit écrit ces mots: _Le sage écoute le conseil que l'on lui donne_.
_Le 22, vendredi._—Il écrit cinq lignes d'exemple, en présence du P. Labastide, jésuite espagnol, qui s'en alloit en Espagne, auquel il le bailla avec son baise-main à l'Infante. Il entend la messe, puis est mené sur la terrasse du Mercure, pensant y trouver le Roi, qui ne faisoit que de partir pour aller à la chasse, delà l'eau. A deux heures mené sur la terrasse de Mercure, il s'y joue jusqu'à deux heures trois quarts, est ramené pour se trouver à l'arrivée du Roi, en la cour du vieux château, revenant de la chasse. Il monte en sa chambre, et lui détache les aiguillettes de ses chausses à botter, avec affection et désir de complaire, puis il va en la salle du bal voir courir un blaireau. A cinq heures et demie mené chez le Roi, et à six heures soupé avec le Roi. A huit heures et demie il donne le bonsoir au Roi, est ramené en sa chambre, est en colère de ce que M. de Vendôme vouloit faire fouetter M. le Chevalier; il dit: _Je dirai demain à papa, je vous en assure, que féfé Chevalier a été tout le jour avec moi, et que féfé Vendôme y a point été, qu'il est allé jouer aux cartes chez sœu-sœu Vendôme tout le jour_. Il montre sa guillery à la petite Ventelet; Mme de Montglat l'en reprend, et lui demande qui lui a appris cela: _C'est féfé Vendôme_. Il l'accusoit par colère qu'il gardoit contre lui.
_Le 23, samedi._—A huit heures il va chez le Roi, écrit en sa présence, puis à neuf heures déjeûne avec le Roi, mange du pain bis, de celui de mes valets qu'il envoya querir, et le Roi en mangea de même. Il va avec le Roi jusques au bout du palemail, est ramené par le jardin au château, à la messe. A une heure il entre en carrosse pour aller rencontrer le Roi, qui étoit à courir le cerf, s'arrête auprès de La Muette, où, à deux heures, dans le carrosse, il a goûté. Mené sur le lieu où le cerf avoit été pris, il lui est montré; c'étoit un cerf de dix cors. Ramené et arrivé au château à quatre heures, il toucha les chevaux avec le fouet du cocher, s'étant mis sur le devant. A cinq heures mené chez le Roi et à six heures soupé; il mange du beurre salé de Bretagne, envoyé au Roi de la part de M. de Montmartin. A sept heures il va en sa chambre, en la chambre de Madame, joue du tabourin de basque fort bien, en concert avec Hindret, son joueur de luth, et Boileau son violon; il avoit appris de lui-même. A huit heures mené pour donner le bonsoir au Roi et jouer leur concert, il s'arrête à la porte du cabinet et ne voulut jamais entrer pour jouer, comme ayant reconnu que c'étoit chose messéante à sa qualité; le Roi le sut, et le trouve bon, et aussitôt qu'il eut su que le Roi avoit trouvé bon le refus qu'il en avoit fait, il entre incontinent et va donner le bonsoir au Roi.
_Le 24, dimanche, à Saint-Germain._—Mené chez le Roi, il va avec lui à la messe, en la chapelle du bâtiment neuf; le Roi part à neuf heures et un quart pour s'en retourner à Paris. Joué aux jonchets avec sa nourrice; il se fâche quand elle gagne.
_Le 25, lundi._—Il s'amuse à son canon d'argent, est mené sur la terrasse du bâtiment neuf, d'où il va en la cour voir courir un renard. A douze heures et un quart dîné; il est aux fenêtres du préau, voit dehors un petit porte-panier, l'appelle et lui demande d'où il étoit; lui ayant répondu qu'il étoit de Savoie, il lui commande de monter en sa chambre; il voit une écritoire dorée, il l'achète, une paire de couteaux, un ganif (_sic_), des plumes et de la cire d'Espagne; et à chaque pièce il demandoit: _Combien cela?_ et à chacun il disoit: _Ce n'est pas assez_, il en faut tant. Il va au devant d'un valet de pied du Roi qui apportoit des lettres à Mme de Montglat, pour faire préparer le voyage de Fontainebleau, et lui demande: _Papa m'envoye-t-il queri?_—«Monsieur, je ne sais pas,» répond le valet.—_Ho! nous velà bien camus!_ dit-il en souriant, puis quand il eut su le voyage: _Ha! que le nez m'est revenu!_
_Le 28, jeudi._—Éveillé à six heures, il demande plusieurs fois s'il est jour, pour avoir à partir et aller à Paris puis à Fontainebleau. A sept heures levé, à huit heures et demie déjeûné; il s'amuse à voir déménager pour partir. A dix heures il entend la messe en la petite salle, puis à onze heures dîné. Peu après il commence à presser le partement, va deçà delà, jette de l'argent aux pauvres, en envoie à un aveugle. A une heure et demie il entre dans le carrosse de la Reine, duquel la flèche, toute neuve, n'ayant fait que venir de Paris, se rompit au-dessous de la Verrerie, et il fallut le mettre avec Madame, M. et Mlle de Verneuil et Mlle de Vendôme dans le carrosse de M. de Béthune. Arrivé à Saint-Cloud, au logis de M. de Gondi, à quatre heures, il va aux jardins et surtout au petit ruisseau qui est sous le berceau, puis à la fontaine du rocher.
_Le 29 février, vendredi._—Il aide à plier son lit, part de Saint-Cloud à neuf heures et demie, est porté à bras sur le pont de bois, puis remis en carrosse. Tous les princes et les seigneurs de la Cour viennent au-devant de lui; il y avoit plus de cinq cents chevaux. Arrivé au Louvre à onze heures et demie, le Roi le reçoit en son premier cabinet, puis le mène à la Reine, au grand cabinet; il lui saute au col (c'étoit au grand cabinet). Il va en sa chambre, au-dessus de celle du Roi, qui étoit celle où logeoit M. de Vendôme, que le Roi fit déloger et loger en sa chambre, et coucher en son lit. M. de Souvré mène le Dauphin, par la galerie, aux Tuileries; ramené à quatre heures et demie il va chez le Roi, puis au grand cabinet de la Reine, où le Roi le fait lutter contre M. le Chevalier.
_Le 1er mars, samedi, au Louvre._—Il va chez le Roi, qui, par la galerie, le mène aux Tuileries, et entend la messe aux Capucins, et puis le ramène en son carrosse. Dîné avec le Roi.
_Le 2, dimanche._—Il va à la fenêtre du côté des offices, voit passer deux carmes, demande à M. de Cressy, qui me l'a dit: _Qui sont ces sortes de bêtes-là?_ Il va en carrosse visiter la reine Marguerite, au faubourg Saint-Germain, au bout de la rue de Seine du côté de l'eau.
_Le 3, lundi, au Louvre._—Mené à la galerie et à la messe, à la petite chapelle d'en haut.
_Le 4, mardi._—Mené au Roi, en la galerie, où il sert le Roi, qui déjeunoit et s'en alloit à Chantilly.—L'ambassadeur de Venise, ancien, le vient voir et lui amenant le nouveau, il signor clarissimo Foscarini, prend congé de lui. Comme ils parloient à lui, il entend le tambour des gardes qui entroient, il s'ébranle pour les aller voir entrer en garde, y va suivi des ambassadeurs, qui trouvèrent fort bon ce mouvement. Mené chez la Reine, il lui demande permission d'aller au Palais; elle le lui permet; puis il la supplie de lui donner de l'argent; elle lui demande combien il veut: _Dix écus_; elle les lui donne. Je lui demande à son dîner pourquoi il n'avoit demandé davantage: _Je voulois que cela_. Sa nourrice lui dit pourquoi il n'en avoit demandé à M. Sully: _Il ne m'en eût pas donné_. La Reine lui donne un chameau et deux coffres; donne un bœuf[474] à M. de Verneuil; il lui dit: «_Vous n'en faites pas cas, parce que maman le vous a donné; vous ne faites cas que de ce que vous donne votre maman._»
[474] C'étaient sans doute des joujoux achetés à la foire Saint-Germain.
_Le 5, mercredi._—A deux heures il est mené, par la rue Saint-Honoré, au Palais, en la galerie des Merciers, où il marchande; si on lui demande un écu d'une chose, il dit: _Vous en aurez trois_; il marchande un carrosse qui marchoit à ressort; on le fait quinze écus: _Il en faut cinquante_, et ne voulut jamais le prendre qu'il ne le vît payer. Il va en la galerie des Prisonniers, ne les voulut point voir (c'étoit par compassion et pitié), mais il leur fit jeter un doublon. Mené en la grande salle, il ne voulut entrer en la chambre dorée, où l'on lui dit que l'on rendoit la justice: _J'y veux pas entrer, la justice y est, et je veux pas l'empêcher_.