Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 33

Chapter 333,957 wordsPublic domain

_Le 9, dimanche._—A trois heures et demie mené à la chapelle pour tenir à baptême, avec Madame, M. et Mlle de Verneuil; le Dauphin est accompagné de M. de Vendôme, de M. le Chevalier, son frère, de M. le duc de Montbazon, de M. de Frontenac, premier maître d'hôtel du Roi, de MM. de Lansac et de Courtenvaux, portant les honneurs. Ils furent baptisés par messire Henri de Gondi, évêque de Paris; M. de Verneuil fut nommé Henri, et Mlle sa sœur fut nommée Gabrielle. Il va souper en la salle du Roi, au festin que le Roi avoit commandé qui se fît; il voit le bal, où il n'y avoit qu'un violon; c'étoit Boileau.

_Le 10, lundi, à Saint-Germain._—M. le cardinal Duperron, revenant de Rome, lui sert de grand aumônier; ce fut la première fois.—Amusé en sa chambre à divers jeux, à _sainte Catherine où l'on traîne_; c'étoient MM. de Lansac, de Courtenvaux, de Cressy, de Montglat. A neuf heures et un quart dévêtu, mis au lit, il s'amuse à railler, à faire des rencontres sur les noms des uns et des autres, fait celle-ci: _Lansac, c'est un sac; Courtenvaux, c'est un veau, qu'on mettra dans ce sac._

_Le 11, mardi._—Il va en l'antichambre de la Reine y recorder son ballet des Lanterniers, le danse fort bien; il ne y avoit que trois jours qu'il l'apprenoit.

_Le 13, jeudi._—A quatre heures et demie l'on lui dit que le Roi arrivoit; le voilà tout transporté de joie; le Roi arrive, il le va saluer en son cabinet; à sept heures et demie soupé avec le Roi.

_Le 14, vendredi._—Le Roi arrive en sa chambre, le mène chez M. d'Orléans, puis en sa chambre, où il a dîné de la viande du Roi. A trois heures le Roi le mène à la chasse en Vésinet. A sept heures et demie soupé avec le Roi. Ramené en sa chambre, M. de Cési, qui avoit épousé Mme la comtesse de Moret, puis été démarié, lui donnoit le bonsoir; il ne le connoissoit pas. Mme de Montglat lui dit que c'étoit M. de Cési, et qu'il lui donnât le bonsoir; il le fait: _Bonsoir, Cési. Mamanga, qui est stilà?_—«Monsieur, c'est M. de Cési.»—_A qui est-il?_—«Monsieur, il est au Roi.»—_De quoi lui sert-il!_—«Monsieur, il le suit quand il va quelque part.»—_Chemine-t-il, va-t-il à pied?_—«Monsieur, il va à cheval et à pied.» Et adressant la parole à moi, elle me dit qu'il en avoit eu de bon argent et touché trente mille écus. Le Dauphin reprend: _Pourquoi?_—«Monsieur, c'est qu'il étoit prisonnier.»—_Où?_—«A Paris.»—_Avec des cordes?_—«Non, Monsieur, mais il y avoit été mis pour avoir été opiniâtre, et le Roi l'a fait délivrer.» Le Dauphin ayant un peu songé dit: _Voudroit-il bien être encore prisonnier pour avoir de l'argent?_

_Le 15, samedi, à Saint-Germain._—A neuf heures déjeûné; le Roi arrive en sa chambre, le mène à la messe, puis, à dix heures et un quart, dîné avec le Roi. Ramené en sa chambre, il va recorder son ballet. J'envoie querir de l'oignon pilé; c'étoit pour M. d'Orléans, qu'un éclat de feu avoit brûlé un peu au dedans de la cuisse. Il demande ce que c'est; je lui dis que c'étoit Mercier qui s'étoit brûlé le doigt, il répond: _Il ne faut que y mettre un emplâtre de diapalma. Voyez_, dit-il à M. de la Massoire, lui montrant le doigt, _je m'étois l'autre jour brûlé le doigt, je fis qu'y mette du diapalma, je fus guéri tout incontinent. Demandez à mousseu Héroua. Je me coupis l'autre jour dans le jardin; j'y mis de la terre, je fus incontinent guéri._ A quatre heures trois-quarts il va chez le Roi, qui se mettoit au lit, revenant de la chasse.

_Le 16, dimanche._—A huit heures il va chez le Roi, lui donne sa chemise; mené par le Roi au bâtiment neuf; il va à pied, encore qu'il plût un peu, entend la messe avec le Roi, puis à dix heures et un quart dîné. A onze heures le Roi s'en retourne à Paris, et lui au vieux château, à pied; il ne voulut jamais être porté, nonobstant les crottes, la pluie et le vent. Il monte en ma chambre, demande à voir les livres des oiseaux et des quadrupèdes de Gesner, puis Vitruve, qu'il n'avoit point vu, il y avoit deux ans.

_Le 17, lundi, à Saint-Germain._—M. le cardinal de Joyeuse, revenant de Gaillon à Paris, le vient voir. Il recorde son ballet des Lanterniers, y va fort bien, guidé seulement par l'oreille, car il ne savoit point faire des pas.

_Le 24, lundi._—Il se fait mettre un bonnet de nuit à façon d'homme, pour en aller voir Madame; c'est le premier qu'il a porté de cette façon. A onze heures et demie dîné; il va en sa chambre. Il songeoit en regardant le feu; sa nourrice lui demande: «Monsieur, à quoi songez-vous?»—_Je songe à quoi je me jouerai._ Amusé à divers jeux.

_Le 26, mercredi._—Il demande à écrire: _Je veux_, dit-il, _écrire un petit livre que je veux faire imprimer, pour envoyer à papa pour ses étrennes_; il se met à écrire, et se fait entretenir de l'Infante.

_Le 30, dimanche._—A deux heures et demie il monte en ma chambre, me demande ce que j'écrivois; je lui dis que c'étoit à M. de Béthune: _Équivez, équivez_, dit-il, et ne me vouloit point détourner. Il s'amuse auprès du feu, puis, à trois heures, me dit: _Adieu mousseu Hérouard, je m'en vas faire collation._—«Monsieur, vous plaît-il me faire l'honneur de me permettre que j'achève d'écrire à M. de Béthune?»—_Oui._—«Monsieur, me voulez-vous commander de lui écrire quelque chose de votre part?» Il s'en vient à moi, et me dit tout bas à l'oreille: _Mandez-li que je me recommande à li, et qu'il vous mande ce qu'il m'apportera pour mes étrennes; mais ne dites mot._ Il va en la chambre de M. de Verneuil pour y recorder son ballet. A six heures et un quart soupé; comme il eut achevé de manger ses ris de veau, il dit à M. de Ventelet, lui baillant la vaisselle: _Tenez, donnez le reste à ma sœur_; laquelle répond gaiement: _Aussi vrai, j'en avois bien envie; j'en eusse bien mangé, mais je n'ai osé en demander à Mousseu._

_Le 31, lundi._—Le matin il se fâchoit de ce qu'on lui avoit à son gré fait les cheveux trop courts: _Hé! Mamanga, je semble un moine_. Il écrit une lettre au Roi:

Papa, j'ai apprins que l'enfant sage réjouit le père, c'est pourquoi je ferai tout ce que je pourrai pour vous donner ce contentement, d'autant que je suis, papa, Votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.

LOYS.

Il monte en ma chambre, me demande le livre des bâtiments, c'étoit Vitruve; il se y plaisoit fort. Il le feuillette tout, demandant la raison de chacune des figures. Il a de l'impatience que le jour soit venu pour avoir des étrennes, veut que Mme de Vitry couche avec Mme de Montglat, afin qu'elle lui donne ses étrennes à minuit.

ANNÉE 1608.

Conversation sur le Roi et sur les charges de la maison du Dauphin.—Mariage projeté du duc d'Orléans.—Accouchement de Mme des Essars; mot du Dauphin.—Portraits des grands-pères du Dauphin.—Froid excessif.—La volière du Dauphin.—Catéchisme du P. Coton.—Conversation sur l'Infante; jeux avec les petites filles.—M. d'Albigny.—Jeux et langage singuliers.—Pain fait avec du blé avarié.—Présent de la reine Marguerite.—Le ballet des Falots.—Envoi du Dauphin à l'infante d'Espagne.—Le porte-panier.—Départ de Saint-Germain.—Séjour au Louvre.—Visites à la reine Marguerite, au Palais de Justice, à l'Arsenal.—Départ pour Fontainebleau.—Le tableau de la belle Agnès.—Aversion pour M. de Moret.—Figure de Henri IV en poterie.—Amitié du Dauphin pour Héroard.—Le chien et le singe du Roi.—Cérémonies des Rameaux et de la Cène.—Le P. Ange de Joyeuse.—Le fou-poëte de M. de Roquelaure.—MM. de Mortemart et de la Trémoille.—Naissance du duc d'Anjou.—Mot du Roi au Dauphin.—Lettre du Dauphin au Roi.—Collation de poterie.—Un joujou de Nuremberg.—Mmes de Montpezat et du Peschier.—M. de Vic et sa jambe de bois.—Les différentes races des enfants du Roi.—Goût pour la chasse et les chiens.—Le Dauphin quitte l'habillement d'enfant.—Contes sur l'Infante.—Le premier laquais du Dauphin.—Ses exercices militaires; il aime l'odeur de la poudre.—Le sauteur Colas.—Un chien cocu.—Mariage de M. de Vendôme et de Mlle de Mercœur.—Mot du Roi sur M. de Guise.—Premier bain.—Jalousie du Dauphin.—Le docteur de la Palestine.—Éclipse de soleil.—Le prince de Mantoue.—Première leçon d'équitation.—Devise latine signée _Louis_.—Les peintures de Fréminet et de Franco.—Lettre à la grande-duchesse de Toscane.—Superstition d'Héroard.—Le tireur d'épines.—Départ de Fontainebleau.—Passage à Melun et à Chaillot.—La comtesse de Guiche et la reine Marguerite.—Le partisan Montauban.—Collation à Ruel.—Arrivée à Saint-Germain.—Le Dauphin entre dans sa huitième année.—Le duc de Mantoue.—Visite à l'abbaye de Poissy.—Lettre au Roi.—La comtesse de Mansfeld.—Le Dauphin a la rougeole.—Portrait de Jeanne de Naples.—_L'Hippostéologie_ d'Héroard.—Chasse avec le Roi.—Sensibilité de Henri IV.—La vaisselle d'argent du Dauphin.—Mot sur le maréchal de Biron.

_Le 1er janvier, mardi, à Saint-Germain._—Éveillé à sept heures, il se fait lever pour recevoir ses étrennes. Il écrit à la Reine une lettre où il ne voulut jamais écrire ce mot: _bien_; il vouloit écrire: _bian_, disant que c'étoit mieux dit, et se y opiniâtre de telle sorte qu'il lui fallut dresser une autre lettre où ce mot ne fût point.

_Le 5, samedi._—Il tenoit une peinture du Roi sur du papier, où étoient les nom, surnom et qualités; il les lisoit. M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, quand vous serez un jour le Roi, comment mettrez-vous?» Il répond brusquement: _Ne parlons point de cela!_—«Mais, Monsieur, vous le serez, s'il plaît à Dieu, un jour après papa».—_Ne parlons point de cela!_—«Monsieur, c'est que vous voulez dire qu'il faut prier Dieu qu'il donne longue vie à papa?»—_Oui, c'est cela._ En dînant il demanda si pour son souper il ne y auroit pas un gâteau pour faire les rois; M. de Ventelet lui dit que oui, et qu'il seroit le roi; _Ho! non_, dit-il, _c'est papa_.—«Monsieur, j'entends le roi de la fève, ce n'est que pour jouer; et là-dessus je lui dis: «Monsieur, il faudra s'il vous plaît des charges à tous vos serviteurs; que donnerez-vous à M. Birat?»—_Ce sera le fou._—«Et à M. de Ventelet?»—_Ce sera le bon vieux homme._—«Et à moi, Monsieur?»—_Vous serez l'imprimeur._ M. Boquet, mari de sa nourrice, lui demande une charge.—_Vous serez maître Guillaume_, c'étoit le fou du Roi[456]. Je poursuis à lui demander: «Et à M. de Malleville que lui donnerez-vous?» (il étoit exempt aux gardes écossoises servant près de lui).—_Ce sera Pantalon_; il avoit la barbe assez grande.—«Et M. de la Pointe? (archer du corps, qui étoit gros)».—_Ce sera le gros ventre._—«Et M. d'Origny? (son compagnon)».—_Ce sera le cuisinier_: il étoit un peu malpropre.—«Et maître Jean? (son sommelier)».—_Ce sera l'ivre._—«Et maître Gilles? (son pannetier)».—_Il sera confiturier._—«Et votre huissier de salle? (il faisoit des vers)».—_Féfé Vaneuil a un petit chien, qui s'appelle Joly; quand ils seront ensemble ils feront des vers, et Joly les fera par le cul._—«Et de Vienne? (c'étoit son cuisinier)».—_Ce sera Sibilot_: c'étoit le fol du feu Roi.—«Et Champagne? (garçon de garde-robe)».—_Ce sera mon verseur de mede._—«Et M. Guérin? (son apothicaire).»—_Ce sera Frely_: c'étoit le nom que ledit Guérin avoit donné à l'un des chiens.—«Et M. de Cressy? (enseigne de la compagnie, qui étoit fort grand)».—_Ce sera le petit Marin_: c'étoit le nain de la Reine.—«Et M. Aude? (huissier de chambre de Madame, qu'il voyoit souvent enveloppé au visage)».—_Ce sera l'enrhumé._ M. Boquet, qui n'étoit pas content d'être maître Guillaume, le pressoit pour lui en donner un autre; M. Birat entre en la chambre, M. Boquet lui dit: «Monsieur, voilà M. Birat, quelle charge lui donnerez-vous?»—_Ce sera maître Guillaume._—«Et moi, Monsieur, lui dit Boquet, que serai-je maintenant que je ne suis plus maître Guillaume?»—_Vous serez maître Guillaume Dubois, le poëte de mousseu de Roquelaure_ (c'étoit un fol qui avoit été maçon et se faisoit croire qu'il faisoit bien des vers); _mousseu Héroua, il me venoit voir souvent à Fontainebleau, sur la terrasse de ma chambre; il me montroit des vers, qui étoient si mal faits, si mal faits_, me dit-il avec action comme s'il se y fût connu et en souriant.—«Et à M. de Bernet? (porteur de M. d'Orléans)».—_Ce sera le nouveau tondu_: il avoit ses cheveux et sa barbe faits de nouveau.—«Et Bourgeois? (l'un des huissiers de sa chambre, qui étoit vêtu de noir, portant le deuil)».—_Ce sera la corneille._—«Et Montalier? (valet de garde-robe, portant le deuil)».—_Ce sera le corbeau._—A six heures et un quart, soupé, il fait les Rois; il est le roi. Jamais il ne voulut permettre que l'on criât: le Roi boit!

[456] Sur ce fou de Henri IV, on lit dans le _Perroniana_: «Maître Guillaume étoit ennemi mortel des pages et des laquais, et portoit toujours sous sa robe un bâton court, qu'il appeloit son oysel, et en frappant crioit toujours le premier au meurtre. Il disoit qu'en même temps que Dieu faisoit les anges, le diable faisoit les pages et les laquais. Il vit en Normandie le pourvoyeur de M. le cardinal de Bourbon qui menoit toujours où alloit son maître une troupe de moutons pour la provision, et celui qui les menoit étoit monté à cheval; maître Guillaume, qui le vit passer, dit: «Voilà le grand moutontier de Cholcos, qui garde les moutons à cheval.» Quand maître Guillaume vouloit dire ruiner, il disoit réformer, à cause qu'au commencement des troubles ceux de la Religion pillèrent Louviers, d'où il étoit, et eux s'appeloient Réformés. M. le comte de Soissons lui dit un jour: «Il faut que tu ailles devant une compagnie de dames (qui étoient au Louvre) et que devant elles tu montres ton cul, et que tu le remues; mais garde-toi bien de dire que c'est moi qui t'ai appris cela, car tu auras des coups de bâton; mais dis ainsi: C'est ma mère qui me l'a appris» (entendant parler de la mère de maître Guillaume). Maître Guillaume ne manqua pas de venir en cette compagnie, où le comte se trouva exprès, et où aussi étoit sa mère; aussitôt le bouffon commença à faire les gestes que lui avoit appris le comte de Soissons. Ces dames se mirent à crier et à le vouloir chasser de la salle; on lui demanda: «Qui t'a appris celle vilenie-là?—C'est le comte de Soissons», dit-il. Le comte, qui étoit là, lui fit signe qu'il le battroit; aussitôt il se reprit: «Non, ce n'est pas le comte de Soissons, mais c'est sa mère qui lui a appris.»

«Je le rendis une fois bien muet devant le feu Roi, et il se trouva pris sans pouvoir répliquer. Il disoit au Roi qu'il avoit été dans l'arche de Noë avec sa femme et ses enfants; là-dessus je lui dis: «Venez çà, maître Guillaume; il n'y avoit dans l'arche que huit personnes, Noë, sa femme, ses trois enfants et les femmes de ses trois enfants: Vous n'étiez pas Noë?—Non, dit-il.—Vous n'étiez pas sa femme?—Non.—Vous n'étiez pas de ses enfants?—Non.—Vous n'étiez pas une des femmes de ses fils?—Non.—Vous étiez donc une bête, car il n'y avoit que ces personnes-là, tout le reste étoit des bêtes.» Il se trouva bien empêché, et ne sut que répondre; le Roi le lui reprochoit souvent....

«Il s'appeloit Guillaume le Marchand et s'appeloit Cavalier des chiffres; il disoit qu'il étoit descendu aux enfers, et que là il combattit Pythagoras. Toute sa science étoit tirée du livre des Quenouilles, qu'il avoit merveilleusement bien étudié; il avoit aussi vu tout plein de tapisseries, et il lui en étoit demeuré force visions; il avoir été aussi souventes fois aux sermons; il n'y avoit pas moyen de le faire obliger ni répondre pour personne. Les bouffons plaisants donnent de merveilleux contentements, mais ils sont dangereux quelquefois. Maître Guillaume avoit de certaines visions admirables quand on l'interrogeoit: Qui étoit cettui-ci, cettui-là, et de certains mots propres, qui lui étoient naturels, et à lui seulement.»

_Le 7, lundi._—Il se fait asseoir et donner un échiquier, pour jouer aux échecs contre Louise, fille de sa nourrice, prie M. de Ventelet de lui apprendre comme il faut jouer, le désire, y prend plaisir, y a de la patience.

_Le 8, mardi._—Il s'amuse à peindre et à écrire[457]. Un peu devant son coucher Mme de Vitry lui dit que l'on marioit M. d'Orléans; il demande: _Mais est-il vrai?_—«Oui, Monsieur, à Mlle de Montpensier[458]».—_Quel âge a-t-elle?_—«Dix-huit mois.»—_Qui vous l'a dit?_—«C'est La Concie, qui est à M. de Béthune.»—_Mais le sait-il bien?_—Il dit que oui.—_Papa le veut-il bien?_—Il dit que oui. «Monsieur, seriez-vous bien aise qu'il fût marié devant vous?»—_Comment, avant moi?_—«C'est-à-dire premier que vous.»—_Non, je veux point être marié._—«Que ferez-vous donc?»—_Quand je serai grand, je veux aller toujours à la guerre._

[457] Ces griffonnages sont conservés dans le manuscrit d'Héroard.

[458] Marie de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, duc de Montpensier, née au château de Gaillon, le 15 octobre 1605, avait alors près de deux ans; elle fut mariée en 1626 à Gaston, duc d'Orléans, troisième fils de Henri IV, né le 25 avril 1608; le duc d'Orléans, deuxième fils du Roi, était mort en 1611. On voit que ces mariages, projetés dès l'enfance des princes, se réalisaient quelquefois.

_Le 11, vendredi._—M. de Frontenac l'entretenoit de Mme des Essars: «Monsieur, la connoissez-vous?»—_Oui, je la connois bien_, dit-il en souriant.—«Où l'avez-vous vue?»—_Je l'ai vue à Fontainebleau, à la chambre de Mamanga._—«Monsieur, qui la menoit?»—_Je sais pas_, dit-il en souriant, car il le savoit bien et jamais ne voulut nommer. M. de Frontenac lui demande à l'oreille si ce n'étoit pas M. de la Varenne?—_Oui_ (il étoit vrai).—«Monsieur, elle est accouchée d'une fille[459], vous avez là une autre sœu-sœu.»—_Non._—«Pourquoi?»—_Elle n'a pas été dans le ventre à maman._—«Papa la fera porter ici pour la faire baptiser, et veut que vous soyez le compère.»—_Qui? papa?_—«Oui, Monsieur.»—_Comment la portera-t-on?_—«L'on empruntera une litière pour la porter.»—_Ah! oui, car si c'étoit la litière à maman_, dit-il en hochant la tête et souriant, _je monterois sur les mulets, je les ferois tant courir, tant courir, que tout iroit par terre_. M. Birat lui dit tout bas: «Monsieur, c'est une femme que le Roi aime bien.»—_C'est une putaine, si je l'aime point._ Il s'amuse à ses canons, puis à une cassolette d'argent, dont il se joue. Madame lui dit: «Monsieur, il y faut mettre de l'eau rose et de la pastille.»—_Non, ma sœur, je veux pas, Mamanga le veut pas._ Elle le lui avoit dit, le matin, et qu'il n'y avoit point de meilleure cassolette que la senteur du genièvre.

[459] Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille de Henri IV et de Charlotte des Essars, fut légitimée par lettres du Roi, données au mois de mars 1608, et mourut abbesse de Fontevrault, en 1670.

_Le 12, samedi._—M. de Frontenac prend congé de lui; il le prie de dire au Roi qu'il lui envoie un de ses portraits et à la Reine aussi. Il se va s'amuser aux portraits qu'il avoit à côté du chevet de son lit, attachés contre la tapisserie; celui du Roi son grand-père[460] y étoit: _Comment s'appelle-t'y?_—«Monsieur, il s'appeloit Antoine.»—_Je suis donc bien marri que je n'aie nom Antoine._

[460] _Voy._ au 19 septembre 1607.

_Le 16, mercredi, à Saint-Germain._—Il fait copier le portrait du père de la Reine[461] par Boileau, ne peut partir d'auprès de lui, tant il est âpre à la peinture, n'en veut point aller à la messe. A midi dîné; amusé doucement jusques à trois heures, spécialement à crayonner avec du charbon, imite fort bien, me dit: _Voyez, mousseu Héroua, je l'ai fait sans voir_ (sans regarder l'original), _je l'avois en mon esprit_; c'étoit un oiseau de la Chine; je lui dis qu'il étoit fort bien, mais qu'il y falloit encore la crête.—_La crête?_ et, regardant l'original: _Oui, mais je ne l'avois pas encore en mon esprit; je l'y veux mettre, puis je la peindrai._ Arrive un gentilhomme de la part de M. et de Mme de Montpensier pour le saluer et voir M. d'Orléans de leur part, comme leur gendre, le contrat ayant été passé de son mariage avec Mlle leur fille le lundi précédent.

[461] François-Marie de Médicis, 1er du nom, grand-duc de Toscane.

_Le 17, jeudi_.—Il envoie querir la grande horloge, où étoit le cours de la lune, la fait monter, y prend plaisir. Il joue son ballet des Lanternes, et le fait danser à Gramont et à Louise, fille de sa nourrice, fait venir son violon et son joueur de luth, chante et fait la musique avec eux. Mme de Saint-Georges prie Bompar, page du Dauphin, d'aller chez M. d'Orléans querir sa besogne; il l'entend, le rappelle. Bompar ne revient point: _Vous aurez le fouet, Bompar; Bompar aura le fouet._ Il chante cela entre ses dents. Mme de Montglat l'en tance, et lui demande pourquoi il ne veut pas que Mme de Saint-Georges, qui est sa fille, prie son page de faire quelque chose pour elle; il répond: _Parce qu'elle ne veut pas que son petit laquais fasse rien pour moi._ (C'étoit une bourde.) Mme de Montglat tenoit assis sur son giron le Dauphin, marmonnant: _Bompar aura le fouet; un page qui s'appelle Par, qui a des jarretières rouges et des chausses bleues, aura le fouet_; sur ces entrefaites le page entre. Le Dauphin part sans dire mot, et lui va lancer un grand coup de pied sans le toucher; Mme de Montglat lui dit: «Eh bien, Monsieur, vous n'avez pas fait ce que je vous ai dit; souvenez-vous-en, je ne vous aime point.»—_Mais, Mamanga, je vous aime bien._—«Vous ne m'aimez pas, puisque vous n'aimez pas mes enfants; quand ils prient ceux qui sont à vous de faire quelque chose pour eux, vous ne le voulez pas.»—_Bon pour la mère, non pas pour les enfants._

_Le 18, vendredi._—Il va en la chambre de M. d'Orléans, où il reconnoît une pièce tendue de sa tapisserie, l'empoigne en criant: _Hé! ôtez! hé! velà de ma tapisserie, qu'on l'ôte! hé! on serre celle de mon frère pour lui faire servir la mienne._ Je lui dis pour le divertir qu'il n'en falloit plus, puisqu'elle y avoit servi.—_Fi! la vilaine tapisserie, je n'en veux plus._ Mme de Montglat le menace du fouet, et tourne le dos pour aller querir des verges: _Fi! la vilaine! qu'elle est laide!_ dit-il, en lui faisant les cornes. Il rentre en humeur de vouloir sa tapisserie, et il fallut obéir. Il étoit vrai aussi ce qu'il disoit de la tapisserie. A onze heures trois quarts, dîné; il s'amuse à son horloge, à faire sonner le réveille-matin, fait la musique avec Hindret. A six heures et un quart, soupé; il s'amuse à porter Gramont et Louise dans la chaise de Madame Christienne, joue aux métiers, en invente de nouveaux: _Soyons_, dit-il, _coupeurs de bourses_.

_Le 19, samedi, à Saint-Germain._—A une heure et un quart sorti gaiement par la porte de la chapelle; il y avoit cinq semaines qu'il n'étoit sorti, à cause du froid et des neiges qui depuis ce temps-là étoient tombées et étoient encore sur la terre, près de quatre ou cinq pieds, sans avoir diminué. La rivière fut toute glacée, une charrette y passa. Mené par les offices sur la terrasse, il faisoit comme le cheval échappé; il ne fait que courir sur le pavé où le chemin étoit frayé, prend plaisir à passer dans la neige. Ramené il va voir Boileau, qui crayonnoit son grand-père maternel.

_Le 22, mardi._—Il s'amuse assis, à crayonner, pendant que Boileau le tire en crayon, s'y prête avec une facilité et une patience admirables. En soupant il entend que l'on disoit qu'il faisoit un extrême froid, comme il étoit vrai (je n'en ai jamais senti de pareil ni de si long, nous gelions près d'un grand feu); il dit en raillant de M. Birat, qui quelques jours auparavant avoit dit qu'il dégeloit: _Je suis de l'avis de Birat, il dégèle; je suis astrologue, moi._ Je lui demande: «Monsieur, qu'est-ce que astrologue?» Il répond en levant les yeux en haut à diverses fois et feignant d'écrire de son doigt dextre sur la main gauche: _Je fais des almanachs, je regarde le globe_.