Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 32
_Le 12, mercredi, à Noisy._—Le Roi arrive à dix heures; à dix heures trois quarts dîné avec le Roi. Le Roi part pour aller à la chasse.
_Le 13, jeudi._—Mené au devant du Roi revenant de la chasse[428], puis à midi dîné avec lui. Il va en sa chambre, et, cependant que le Roi se repose, il va chez Madame, où il se joue jusques à deux heures qu'il lui prend une secousse de mal aux dents; il se fait coucher sur le lit de Madame. A trois heures le Roi y vient, le baise, et s'en retourne à Paris. Amusé doucement jusques à six heures, ayant été au galetas des meubles et des peintures où il s'étoit le plus amusé.
[428] Le Roi continuait de coucher à Villepreux, près de Noisy.
_Le 14, vendredi._—Il s'amuse à peindre et faire peindre par Boileau.
_Le 15, samedi._—Mme de Montglat disoit qu'elle alloit envoyer vers la Reine, qui s'étoit trouvée mal, et qu'il falloit qu'il lui écrivît pour apprendre de ses nouvelles. _Qui y envoyez-vous?_ demande le Dauphin.—«Monsieur, je y envoyerai un homme de pied.»—_Un homme de pied; que n'y envoyez-vous le Bernet?_ C'étoit un honnête homme, qui avoit été à feu M. de Montglat.—Mme de Vitry avoit un petit mortier de marbre; il desire de l'avoir, le lui demande à donner; elle le fait un peu marchander: _Si vous ne me le donnez, je dirai que vous êtes ciche._
_Le 16, dimanche._—Il me dit: _J'ai envoyé querir mon gros canon._—«Monsieur, lequel?»—_C'est Dondon_, sa nourrice[429]. Il monte en la chambre de sa nourrice, où il se joue doucement, le petit Grandmont, parent de M. de Saint-Georges, avec lui et Louise, sa sœur de lait.
[429] Elle était restée à Saint-Germain à la suite de ses couches.
_Le 17, lundi._—Il s'amuse à regarder Boileau, qui fait des crayons[430], et il dit ses quatrains de Pibrac en musique.
[430] Des dessins aux trois crayons.
_Le 18, mardi, à Noisy._—Il s'amuse à voir peindre par Boileau, sait les noms de la matière des couleurs. A trois heures trois quarts dévêtu, mis au lit. On lui faisoit des contes de Mélusine; je lui dis que c'étoient des fables, et qu'elles n'étoient pas véritables. Mme de Montglat lui fait le conte de Daniel jeté aux lions; il y prend grand plaisir. Je lui fais celui de la tour de Babel et de la confusion des langues, il demande: _Y avoit-il des François?_—«Oui, Monsieur.»—_Les François faisoient le mortier, et ils bailloient de la pierre._ Puis je lui fis celui de David quand il tua Goliath; il me le fait redire plusieurs fois, me demande si David étoit bien aussi grand que M. le Chevalier, si sa fronde étoit de corde, si la pierre étoit pierre de liais; c'est qu'il avoit retenu ce mot ayant vu à son promenoir une grande table de pierre de liais, au jardin, et entendu dire quelle étoit bien dure. Il demande si Goliath étoit bien grand, s'il étoit plus haut que sa chambre, si son cheval étoit bien grand, de quel poil il étoit, s'il eût bien porté six hommes, si Goliath étoit bien pesant, s'il montoit tout seul dessus sans aide, et, de tous ces contes, demande: _Cela est-il vrai?_—«Oui, Monsieur, lui dis-je, ils sont dans la Bible[431].»—_Je les veux apprendre, puis je les conterai à papa, car ils sont vrais, ils sont dans la Bible de Mamanga. Ma sœur fera des contes de la mouche guêpe qui a piqué la chèvre au cul, qui ne sont pas vrais, mais je ferai ceux-ci qui sont vrais. Mamanga, avez-vous ici votre Bible?_—«Non, Monsieur.»—_Il faut l'avoir, et quand nous serons en carrosse vous me la lirez._
[431] On reconnaît encore ici l'influence d'Héroard, qui dit dans son livre _De l'Institution du Prince_: «On peut faire de même, les mettant (les princes) sur les autres livres historiaux contenus en la Bible, où ils liront avec plaisir et profit tout ensemble, s'égayant par l'histoire et s'instruisant en beaucoup de choses qui doivent être sues par des enfants chrétiens, tels que nous les voulons faire.»
_Le 19, mercredi._—Il s'amuse à regarder Boileau, qui peignoit le père du Roi[432]. Je lui demande: «Monsieur, lequel aimez-vous mieux, ou étudier ou danser?»—_J'aime mieux étudier_; il n'aimoit point la danse de son naturel.
[432] Antoine de Bourbon, roi de Navarre. Il s'agit sans doute d'un portrait aux trois crayons, analogue à celui publié par M. Niel dans les _Portraits des personnages français les plus illustres du XVIe siècle_, tome II.
_Le 23, dimanche, à Noisy._—Amusé avec de la craie, il écrit contre la porte _Loys_, assez bien, m'appelle pour me le montrer. Mené à la chapelle, puis à onze heures trois-quarts dîné. Il entre en mauvaise humeur, et ne veut point que M. de Verneuil dîne avec lui; Mme de Montglat le y fait dîner. Madame, assise au bout de table, fait des remontrances au Dauphin: _Ha! Jésus! Monsieur, il faut pas faire cela; on vous reconnoîtroit pas pour le fils du Roi seulement. Il faut pas avoir des fantasies; on les balie par le cu, Monsieur, mais on les balie pas comme la terre; on fait ainsi: Chac, chac. Il faut pas avoir des humeurs, Monsieur, Mamanga vous fouetteroit_[433]. Il n'osoit dire mot, l'écoutoit sans faire semblant de l'entendre; elle lui dit encore: _Ha! Monsieur, il faut pas dire cela, il faut pas parler ainsi aux gouvernantes, cela n'est pas beau, Monsieur_; c'est qu'il disoit à Mme de Montglat qu'il ne feroit pas ce qu'elle vouloit.—Mené par la cour au jardin des orangers, ramené à six heures.
[433] Madame est alors âgée de près de cinq ans; Héroard reproduit son langage enfantin, qui, on le voit, était aussi grossier quelquefois que celui du Dauphin.
_Le 25, mardi._—Il s'amuse à écrire et peindre, m'appelle pour me montrer son ouvrage, et me le donne en intention de le mettre dans le registre[434].
[434] Ce papier est conservé dans le manuscrit d'Héroard. On y lit: _Loys, Dauphin, sera bien sage._
_Le 26, mercredi._—Il écrit au Roi, lui ayant imprimé[435] les lettres. Comme j'écrivois ceci, Monseigneur le Dauphin est monté ici en ma chambre, m'a fait quitter l'écriture pour l'aller promener[436].
[435] Tracé.
[436] On voit par ce passage qu'Héroard tenait note des actions du Dauphin à toutes les heures de la journée.
_Le 27 septembre, jeudi._—A goûter on lui sert une tarte aux pommes, à cause du jour de sa nativité[437]. Mené à vêpres, aux Cordeliers, pour ouïr chanter le _Te Deum_ à cause du jour de sa naissance, et ayant vu un cordelier tenant un grand fouet à chasser les chiens, il en a peur, s'en va dehors sous l'ormoie; on ne le peut ramener.
[437] Le Dauphin entrait ce jour-là dans sa septième année.
_Le 1er octobre, lundi, à Noisy._—Mené à la noce de la fille du concierge, il y a dansé.
_Le 3, mercredi._—Il est vêtu de sa robe à haut collet, robe de satin gris; c'est la première qu'il a portée de cette sorte, et on lui a ôté sa bavette.
_Le 9, mardi._—A neuf heures et demie parti pour aller à Saint-Cloud trouver LL. MM., il y a dîné; ramené à Noisy à huit heures[438].
[438] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 8 octobre. (_Lettres missives_, VII, 370.)
_Le 14, dimanche._—A neuf heures et demie il part pour aller aux Cordeliers pour ouïr une première messe; il en sort, dit que la messe est trop longue. M. de Béthune arrive, cela ne l'émeut point; il est fouetté devant le logis du jardinier, Descluseaux le tenant; il y va forcé.
_Le 15, lundi._—Il s'amuse à voir peindre Boileau, auquel il faisoit copier en crayon le roi Louis douzième. Mené en carrosse à Villepreux, en la maison de M. le cardinal de Gondi, il s'amuse à des régales[439] qu'il y avoit en la chambre. Mme de Montglat lui demande en revenant quel, de Noisy ou de Villepreux, il aimeroit le mieux; il répond: _Villepreux._—«Monsieur, pourquoi?»—_Pour ce qu'il y a des orgues._—«Monsieur, il y en a aussi aux Cordeliers de Noisy.»—_Ho! j'aime point ceux-là_; il y avoit été fouetté.
[439] Un des plus considérables jeux de l'orgue, qu'on appelle autrement _voix humaine_. On fait aussi des épinettes organisées, qui ne consistent qu'en un jeu de régale (_Trévoux_).
_Le 19, vendredi, à Noisy._—Le comte de Gatinara, dépêché vers le Roi de la part de M. de Savoie pour la naissance de M. d'Orléans, le vient saluer, lui disant en avoir commandement de son maître. Il va en sa chambre, et de son mouvement fait ôter de la tapisserie tous ces crayons en papier qu'il y avoit fait attacher, faits par Boileau; il commence lui-même à les ôter, reconnoissant qu'ils n'étoient pas bien faits, et par ainsi ne vouloir être vus par l'ambassadeur: _Je les veux_, dit-il, _montrer seulement à papa_. A deux heures et demie l'ambassadeur prend congé de lui.—Mené au parc, il va jusques à la ferme des Essars, maison autrefois appartenante au sieur des Essars[440], traducteur de l'_Amadis de Gaule_, et qu'il a traduit en ce lieu.
[440] Nicolas d'Herberay, sieur des Essars; il vivait sous François Ier et Henri II; il est aussi traducteur de l'_Histoire de Josèphe_ sur la guerre des Juifs.
_Le 20, samedi._—Il s'amusoit avec la clef de ses tablettes à ouvrir celles de Mme de Montglat; il les ouvre, et soudain s'écrie: _Hé! Mamanga, je m'en vas vous montrer un miracle. La clef de mes tablettes ouvre les vôtres._—A onze heures arriva, conduit par M. de Béthune, le marquis de Bevilaqua, venu de la part du Grand-Duc vers le Roi, pour la naissance de M. d'Orléans, et vers le Dauphin pour lui remettre des lettres du grand-duc, de la grande-duchesse et du prince de Toscane[441] que l'ambassadeur appelle grand prince en parlant au Dauphin, lui disant que tous trois se recommandoient à ses bonnes grâces.
[441] Héroard donne le texte de ces trois lettres; celles du grand-duc et du prince de Toscane sont en italien. Voici celle de la grande-duchesse (Christine de Lorraine, fille du duc Charles III):
«Monseigneur, l'affection avec laquelle je vous reveris et cheris a rendu en toute perfection l'estreme contentement que j'ay receu que Dieu vous aye accompagné d'un frere, parquoy je m'an rejouis avec V. A. come celle qui vous aime plus que son fils, et pardoner à mon amour si je suis tent presonteueuse comme je ne sede a creature du monde qui soit plus votre tres-humble seruante et quand il luy plaira m'onorer de ses comandement elle conoittera que persone ne m'auansera d'afection et en c'est maime volonté j'eleue mes afans lesquelles avec leur mere vous baise tres humblement les mains, prian Dieu, Monseigneur, vous donné tres longue et tres heureuse vie, vous croissant en toutes ses vertus comme desire
«Vostre tres humble et tres obeissante tante et seruante.
«CHREST{NE}, G. D{SE.}»
Et au-dessus est écrit:
«A Monseigneur, «Monseigneur Daulphin.
_Le 21, dimanche, à Noisy._—Il voit danser en la salle l'épousée du fauconnier de M. de Paris[442].
[442] Henri, cardinal de Gondi, évêque de Paris.
_Le 23, mardi._—Mené par le haut du parc à Bailly, il voit la maison de M. Veillard et de M. de Laistre.
_Le 25, jeudi._—Éveillé à une heure après minuit par le bruit qui fut fait pour le feu qui s'étoit mis au lit des femmes de chambre qui couchoient dans la garde-robe, où lors couchoit Mme de Montglat pour avoir pris médecine le jour précédent. Il ne y avoit que la muraille entre deux de la garde-robe et de la chambre du Dauphin. Sa nourrice, tout en chemise, le prend et le porte en la chambre de M. d'Orléans, située sous la sienne; il fut couché avec sa nourrice, au lit de Mlle de Ventelet, tout tremblant. Mlle de Vendôme y fut portée et couchée. Il renvoyoit au feu tous ceux qui le venoient voir, disant: _Allez vous-en aider à éteindre le feu._—A deux heures mis en carrosse, mené à l'abbaye de Saint-Sixte; goûté à trois heures, confitures, pain et biscuit de l'abbesse. Il va en l'église comme par force, s'en veut retourner, est ramené à quatre heures à Noisy. M. le marquis de Renel et moi parlions, dans le carrosse, des voyages où nous nous étions vus aux armées du temps du feu Roi[443], conduites par feu M. de Joyeuse; il écoute à l'accoutumée, attentivement, sans dire mot; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, vous ne dites mot; oyez-vous bien tout ce qu'ils disent?» Il répond froidement: _J'y songe_.
[443] Henri III.
_Le 26 octobre, vendredi, à Noisy._—A neuf heures déjeuné; il fait parfumer par où avoit passé Le Borgne, son portefaix, l'ayant fait mettre hors de la chambre, et disant qu'il puoit, en bouchant son nez. C'étoit d'autant que Le Borgne l'appeloit _boutefeu_, disant qu'il avoit mis le feu en la maison de M. de Paris. A neuf heures trois-quarts mené à la chapelle où le sieur de La Vigne, archer harquebusier aux gardes du Roi, répondit à la messe, tenant sa harquebuse, ayant sur le poing le haubereau chaperonné de velours vert qui étoit à Monseigneur le Dauphin. Mené promener au bout de l'ormoie, sur la haie du grand chemin, il regarde passer les poulaillers qui vont à Paris, venant de Normandie, leur demande d'où ils sont, ce qu'ils portent.
_Le 28, dimanche._—Il fait parfumer de fumée de genièvre par où Le Borgne, portefaix, avoit passé portant le bois dans sa chambre, pource qu'il disoit qu'il puoit; mais c'étoit de haine pource que Le Borgne lui faisoit la guerre, l'appelant brûleur de maisons et qu'il avoit mis le feu en la maison de M. de Paris.—Louise Joron, l'une de ses femmes de chambre, a été accordée dans sa chambre; il a signé les articles après la trace qui lui en a été faite; ç'a été son premier seing valable. Il va en la chapelle, aux fiançailles.
_Le 29, lundi._—Il s'amuse à regarder attentivement Boileau, auquel il faisoit tirer en crayon une copie de Bertrand du Guesclin. A dix heures viennent M. de Lussan, gouverneur de Blaye, conduisant MM. du Bernay et de Guilleraigues, conseillers en la cour de parlement de Bordeaux, députés vers le Roi, qui l'assurèrent de leur très-humble service. Les ayant écoutés attentivement, et les ayant remerciés, il dit: _Allons voir ma sœur_, se met devant et les y mène. S'en étant partis, Mme de Montglat lui dit: «Allons voir la mariée, si elle est habillée.»—_Non, j'y veux pas aller parce qu'on se moqueroit de moi._ Il n'aimait point à être raillé ni moqué. Il regarde danser, ne veut point danser; rien ne le y peut persuader jusques à ce que Mme de Montglat lui dit: «Bien donc, Monsieur, allons étudier.» Il part tout soudain de la main, et se jette à corps perdu au branle, entre Madame et Mlle de Vendôme, et en fit plus que l'on ne vouloit. Il goûte à la collation de la mariée. Après souper il danse encore, surtout _la Saint-Jean des choux_.
_Le 30, mardi._—Il s'amuse à peindre gaiement en la présence de M. de Souvré[444]. A cinq heures il descend chez Mlle de Vendôme, dit qu'il veut coucher avec elle, envoie querir ses flambeaux, sa cassette, son cabinet, sa chaise percée.
[444] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale.
_Le 2 novembre, vendredi, à Noisy._—M. de Saint-Remi, conseiller au Parlement, étoit à son coucher et disoit à Mme de Montglat qu'il avoit démarié Mme la comtesse de Moret[445]. Monseigneur le Dauphin l'entend, et demande pourquoi? Guérin[446] lui répond: «Pource qu'on lui avoit noué l'aiguillette.»—_Non, c'est pas cela; c'est parce qu'il est châtré._
[445] Jacqueline de Bueil avait été mariée pour la forme à Philippe de Harlay, comte de Cési, mais de manière à ce qu'il ne fût son mari que de nom. Aussitôt après la naissance du comte de Moret, on s'occupa des formalités nécessaires pour casser ce mariage. Elle épousa, en 1617, René du Bec, marquis de Vardes.
[446] Héroard était parti pour Vaugrigneuse le 31 octobre, et en son absence Guérin continuait le Journal.
_Le 6, mardi._—Il va en la chambre de Joron[447], sœur de sa nourrice, pour la fouetter ainsi que son mari, puis M. Boquet, mari de sa nourrice.
[447] La nouvelle mariée.
_Le 7, samedi._—Il me commande[448] de lui tracer des mots en latin pour les remplir avec la plume. Dansé, recordé un ballet.—Madame parloit de l'enfant dont la Reine étoit grosse; Mlle Piolant lui demanda si ce seroit un fils ou une fille, le Dauphin répond promptement: _Non, ma sœur; il y a assez de garçons_.
[448] Héroard était de retour depuis le jour précédent.
_Le 18, dimanche, à Noisy._—A onze heures et demie M. de Fresnes-Canaye, revenant de Venise, ambassadeur pour le Roi, arrive; il l'écoute attentivement; il lui faisoit entendre les bonnes volontés des Vénitiens et autres grands d'Italie, l'intérêt qu'il avoit au duché de Milan, qui appartenoit au Roi, qu'il le lui falloit demander quand il seroit grand pour en aller chasser les Espagnols.—M. du Tost lui avoit apporté un leurre[449]; il leurre son haubereau, puis se met à courir, dit qu'il vient de Paris, qu'en chemin il avoit pris un coq d'Inde; c'étoit le leurre de maroquin incarnat, avec des rubans bleus.—A neuf heures dévêtu, mis au lit, M. Dupré, exempt aux gardes, lui demande le mot; il le lui refuse: _Je veux attendre que tous les lits soient faits, car vous fermeriez la porte_. Il avoit soin des garçons de la chambre qui dressoient les lits des veilleuses, afin qu'ils ne fussent point enfermés dans le château, eux qui couchoient dehors. Les lits étant dressés, il le donne.
[449] Morceau de cuir façonné en forme d'oiseau, dont les fauconniers se servaient pour attirer et rappeler les oiseaux.
_Le 19, lundi._—Il monte aux chambres de la mariée, de sa nourrice et de celle de Madame pour les fouetter étant couchées avec leurs maris.
_Le 20, mardi._—Mme de Montglat lui dit qu'il faut étudier, il cache son livre dans son chapeau; elle l'aperçoit, et lui demande: «Monsieur, où est votre livre?»—_La petite du Lux l'a emporté._—«Voyons votre chapeau;» il est fouetté sur le sujet du mensonge[450], et dit à Descluseaux: _Ne dites pas au corps de garde que j'ai eu le fouet._
[450] Mme de Montglat suivait les ordres du Roi, qui lui écrivait le 14 novembre: «Je me plains de vous de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon fils, car je veux et vous commande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même qu'il n'y a rien au monde qui lui fasse plus de profit que cela; ce que je reconnois par expérience m'avoir profité, car étant de son âge j'ai été fort fouetté. C'est pourquoi je veux que vous le fassiez et que vous lui fassiez entendre.» (_Lettres missives_, VII, 385.)
_Le 22, jeudi, à Noisy._—Il dit ses quatrains et sentences, demande à étudier, en dit plus qu'on ne veut; il appelle les mots entiers sans faillir. M. l'évêque de Paris et M. de Dampierre, son frère[451], le viennent voir.—Il écrit sans trace ni aide: «Papa et maman je vous aime bien, j'ai grande envie de vous voir.—LOYS.»
[451] Le cardinal de Gondi et Philippe-Emmanuel de Gondi, seigneur de Dampierre, père du cardinal de Retz.
_Le 23, vendredi._—L'on parloit du dégât que les soldats avoient fait sur les noisettes au jardin de son logis à Meudon, lorsqu'il alloit à Fontainebleau pour son baptême[452]; le Dauphin dit: _C'étoit là où ces méchants cadets me dérobarent des noisettes que j'avois fait serrer_; il étoit vrai. Il s'amuse à cueillir des herbes pour faire un potage, et se met à faire son potage, de peur d'étudier.
[452] Le 14 septembre 1606.
_Le 24, samedi._—Madame contoit qu'elle iroit demeurer en Angleterre; il lui dit: _Ma sœur, je vous irai voir; papa me y envoyera._ Mlle Piolant lui va dire: «Vous y viendrez quelquefois, puis après à la dérobée, Monsieur.»—_Ho! non, quand je serois revenu, papa me donneroit le fouet; je ne veux aller en aucune part que papa ne me le commande._
_Le 25, dimanche._—Il danse un ballet, fort bien habillé en homme, d'un pourpoint et d'une chausse grègue de toile de Hollande par-dessus sa cotte; il mène danser une courante à Madame Christienne. Mlle Piolant arrive comme il eut tout fait. _Ma mie Piolant_, lui dit-il, _m'avez-vous vu danser mon ballet?_—«Non, Monsieur.»—_Qu'on me rapporte mon masque, je veux danser mon ballet devant ma mie Piolant_; il se fait masquer et danse.
_Le 26 novembre, lundi._—Il écrit une lettre au Roi sans que l'on lui ait marqué, on ne lui a fait que nommer[453]:
Papa, ce mot est pour vous montrer que j'écris sans marquer et que je ne suis plus opiniâtre. Je suis, papa, votre très-humble et tres-obéissant fils.
LOYS.
[453] Dicter.
_Le 29, jeudi, à Noisy._—Il va en la grande salle, où il voit danser le ballet des Lanterniers, fait par des soldats de la compagnie, puis danse aux branles.
_Le 3 décembre, lundi._—A une heure et un quart il part de Noisy pour Saint-Germain[454], dans le carrosse de M. Gobelin, président des Comptes, que l'on avoit envoyé querir de Paris avec d'autres et trois litières. Dès qu'il aperçoit Saint-Germain: _Hé! velà Saint-Germain! hé! Saint-Germain mon mignon! hé! je t'appellerai tant que tu viendras!_ A trois heures il arrive à Saint-Germain.
[454] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, du 30 novembre. (_Lettres missives_, VII, 396.)
_Le 4, mardi, à Saint-Germain._—Il a envie d'avoir un petit pot de chambre d'argent de Mlle de Vendôme; lui dit: _Sœu-sœu Dôme, si vous me voulez donner votre petit pot de chambre d'agent, je vous donnerai ma salière._ Elle lui répond: «Bien, Monsieur, je vous baillerai ce qu'il vous plaira.»—_Je vous donnerai encore cela_; c'étoient des balances.—«Monsieur, vous les aimez bien, vous vous en jouez quelquefois.»—_Oui, je les aime bien._—«Monsieur, je n'en veux donc point, s'il vous plaît.»—_Prenez donc la salière._—«Bien donc, puisqu'il vous plaît, je la prendrai.» Le Dauphin se retournant vers Mlle d'Agre, qui étoit gouvernante de Mlle de Vendôme, lui demande: _D'Agre, est-ce assez?_—«Oui, Monsieur, c'est assez».—_Ho! non, non; sœu-sœu, prenez ce que vous voudrez._ L'on lui dit que M. de Verneuil se nommeroit Henri[455]; il répond: _Je veux pas, moi; je le nommerai pas Henri, c'est le nom de papa, il seroit pus que moi, et je m'appelle Loys._ Il est longtemps sur cette opinion, on l'en divertit, et surtout lui ayant dit que le Roi le vouloit ainsi. Mis au lit, Mme de Montglat me dit que Monseigneur le Dauphin vouloit bien nommer Henri M. de Verneuil; je prends occasion de lui dire que son nom étoit bien plus beau et lui parler du roi saint Louis, de sa piété, de son équité, et comme il avoit fait la guerre aux Turcs, comme il faisoit percer la langue aux blasphémateurs avec un fer chaud, et mort en Égypte, faisant la guerre aux Turcs, et puis monté au ciel, où il étoit saint; il écoutoit avec attention.
[455] A son baptême. _Voy._ plus bas, au 9 décembre.
_Le 7, vendredi, à Saint-Germain._—Mené à la chapelle, puis par le pont au bâtiment neuf, pour y attendre le Roi, qui arriva à onze heures et demie; au bout de l'escalier, en haut de la dernière marche, il lui saute au col. A midi dîné avec le Roi; le Roi va à la chasse. A trois heures il entre au carrosse du Roi, et va jusques auprès de la Muette au devant du Roi; le Roi, entre en carrosse, et le ramène. A neuf heures il va chez le Roi, où il danse son ballet à la chambre de la Reine, fort bien; le Roi en demeure fort content. La remueuse portoit M. d'Orléans, et Madame Christienne étoit portée par sa nourrice; elles s'étoient mises au branle. Après avoir fait deux tours le Dauphin dit à Mme de Montglat: _Mamanga, velà un grand plaisir! faire danser des enfants avec nous! qu'on les ôte!_ Le Roi les fit ôter.
_Le 8, samedi._—Mené au bâtiment neuf, il y entend la messe avec le Roi; dîné avec le Roi; il accompagne le Roi, qui s'en va à Paris à une heure; ramené en sa chambre au vieux château.