Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 31
_Le 7, samedi._—Comme Mme de Montglat lui donne sa chemise, elle lui demande: «Monsieur, quand vous serez hors d'avec moi et entre les mains des hommes, et que j'aille quelquefois à votre lever, me permettrez-vous de vous donner votre chemise?» Il lui répond: _Ne parlons pas de cela, Mamanga, je vous en prie; il me semble que j'y suis déjà!_—A cinq heures, mené aux jardins, il voit une femme qui mangeoit du pain bis de la concierge du portail de la chaussée, en veut, en mange un gros morceau. Ramené, M. l'aumônier demande à Mme de Montglat pour le faire voir à quelques chanoines de Saint-Quentin: _Mais, Mamanga, mon aumônier ne parle jamais que de chanoines et que de moines!_ dit-il, hoignant et hochant la tête.
_Le 8, dimanche, à Fontainebleau._—Il écoute, en mangeant lentement, la musique des luths et des voix avec transport; aucune chose n'arrêtoit tant son esprit que la musique. Il va en sa chambre, se fait donner sa trompe, que M. de Montbazon lui avoit donnée, va en la galerie, s'amuse à sonner ce qui est de la chasse, parlant dans sa trompe sans souffler.
_Le 10, mardi._—On lui dit que M. Birat étoit revenu de Montargis, il s'en réjouit, l'envoie querir, l'attend avec impatience; il étoit de ceux qui le faisoient jouer.—Étudié à contrecœur, après avoir bien marchandé.
_Le 11, mercredi._—M. Caulet, chirurgien aux chevau-légers du Roi, lui a coupé les cheveux en homme.
_Le 14, samedi._—Il pleure fort sur ce qu'il voit pleurer Mme de Montglat pour les mauvaises nouvelles de son mari, qui étoit mort[415]. M. de Souvré le fait étudier; ce fut la première fois.
[415] _Voy._ la lettre de Henri IV à Mme de Montglat sur la mort de son mari. (_Lettres missives_, tome VII, page 316.)
_Le 15, dimanche._—Mené sur la chaussée, où il voit M. du Brocq voltiger sur un cheval. Il demande d'aller voir _Mamanga, mais je veux pas qu'elle pleure_. Il y va: _Bonsoir Mamanga, je veux pas que vous pleuriez, riez_; il la veut emmener pour coucher en sa chambre.
_Le 17, mardi, à Fontainebleau._—Il ne veut point que M. Guérin le serve (à souper), pour ce qu'il avoit touché à Mlle de Vendôme pour l'asseoir à table; il se y opiniâtre. L'on vient à parler du tonnerre, qui le jour précédent, sur les trois heures, étoit tombé à Moret dans la chambre où M. le comte de Moret, âgé de deux mois et demi, étoit entre les bras de sa nourrice, près de la fenêtre, où il entra sans offenser personne. Je dis que la chambre étoit pleine d'opiniâtres; il ne dit mot, mais incontinent après dit: _Guérin, prenez la serviette, servez-moi._
_Le 18, mercredi._—J'allai à Moret voir M. le comte de Moret, qui se portoit bien et avoit été miraculeusement sauvé du tonnerre, qui entra par les fenêtres de sa chambre, du côté du midi, à deux pas près de lui, étant dans les bras de sa nourrice.
_Le 21, samedi._—A onze heures dîné; il demande de la tisane de Mlle de Vendôme à boire, M. Guérin lui dit que c'étoit du vin: _Bien, c'est tout un, donnez-m'en_, et il me regarde, et me commande de lui en faire donner. Je lui dis: «Monsieur, il vous feroit mal».—_Papa le veut._—«Monsieur, c'est quand vous mangez avec lui». Il commence à s'échauffer de colère: _Vous êtes un homme de neige, vous êtes laid!_—«Oui Monsieur, mais vous ne boirez pas de vin, car il vous feroit mal». Sur ce refus il prend un couteau et, tout ardent de colère, m'en menace. Je lui dis: «Adieu, Monsieur, je m'en vais tout à fait.» Je pars, et m'en allai en ma chambre; il envoie plusieurs fois vers moi, et après plusieurs refus je retourne. Il dit qu'il est bien marri de ce qu'il a fait et que jamais il n'y retournera, demande à boire. On lui sert de son breuvage, dont il ne vouloit pas, en boit fort peu et par menace. Il est toujours sur ce vin; il en vouloit, je lui résiste encore: _Je vous aime point, vous êtes un bel homme de neige._—«Monsieur, je l'écrirai au Roi, ou je m'en irai le lui dire».—_Je m'en soucie bien._—«Bien donc, Monsieur, puisque je ne vous sers plus de rien, adieu, je m'en vais tout à bon trouver le Roi.» Je pars, il envoie plusieurs fois après moi; je ne y retourne plus, cependant il continue à dîner. A deux heures il vient en ma chambre, après s'être informé de lui-même si je m'en allois; on lui dit que oui, et que c'étoit en carrosse: _Ho! son carrosse est à Vaugrigneuse et celui de Mamanga est à Paris!_ Mme de Montglat le conduisoit, il marchandoit à entrer; il entre, je le salue sans dire mot; il s'en vient enfin à moi: _Je vous prie, ne vous en allez pas!_—«Monsieur, que voulez-vous que je fasse ici, auprès de vous, puisque vous ne voulez pas faire ce qui est pour votre santé; je ne y sers plus de rien».—_Je ferai plus_; et la paix fut faite. Sur les trois heures Boileau, son violon, se présente pour le faire danser, il lui dit des injures, et le veut frapper; Mme de Montglat l'aperçoit, elle le fait prendre et tenir par Boileau, et il fut fouetté.—Mme la comtesse de Moret le vient voir.
_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—Il se réjouit d'aller à Saint-Germain, sur la nouvelle qui en étoit venue de la part de la Reine.
_Le 24, mardi._—Il va en la galerie, s'y joue, s'y amuse, va chez sa nourrice, et à trois heures y a goûté, puis écrit; en écrivant M. Boquet (mari de sa nourrice) crioit après _Pataut_, son chien, pour ce qu'il faisoit du bruit pendant que Monseigneur écrivoit: _Hé! Boquet, savez-vous pas que c'est une bête, quelle n'a point de raison?_
_Le 25, mercredi._—M. le cardinal de Joyeuse, revenant d'Italie pour l'accord du Pape et des Vénitiens, vient voir le Dauphin.—Mme de Moret lui avoit envoyé un navire; il disoit qu'étant à Saint-Germain il le mettroit sur la rivière, et le feroit tout charger de lapins.
_Le 27, vendredi._—Ayant appris par le capitaine des mulets du Roi qu'il avoit amené les mulets pour aller à Saint-Germain; il presse que l'on serre ses habits, que l'on fasse les coffres.
_Le 28, samedi, à Fontainebleau._—MM. de Souvré et de Béthune arrivent pour le conduire à Saint-Germain; aussitôt il va en sa chambre, et disoit par celles où il passoit: _Je m'en vas détendre ma chambre, Mousseu de Souvré est venu._ A six heures et un quart soupé, il se ressouvient, en parlant de Crosne, d'un grand cabinet rond, découvert, où il avoit passé il y avoit deux ans dix mois[416] disant: _C'est là où nous fîmes le corps de garde_; il étoit vrai.
[416] Le 10 novembre 1604.
_Le 29, dimanche, voyage._—A une heure et demie il est entré en carrosse à la cour du Cheval-Blanc, et est parti, accompagné de M. d'Orléans en litière, Madame et Mme Christienne en litière, Mlle de Vendôme en litière; et dans son carrosse de M. et de Mlle de Verneuil et Mme de Montglat, sa gouvernante; MM. de Souvré et de Béthune à cheval. A trois heures et un quart goûté dans la forêt, à la table du Roi. Arrivé à Melun à quatre heures et demie, il se joue en sa chambre chez M. de la Grange. MM. de la ville et le lieutenant général le viennent saluer, lui font présent de pièces de pâtisserie et de leur vin. Il va voir chez un plombier, près du pont, des moulins où il y avoit une pompe qui donnoit de l'eau à une petite grotte; M. de Souvré le y mena; il fut ramené à pied par la ville.
_Le 30, lundi, voyage._—Parti de Melun à midi, il arrive à deux heures et demie à Lourcine, où il a goûté, passe par le pont de Villeneuve-Saint-Georges, et arrive à Crosne à cinq heures et un quart. Mené au jardin, il se promène partout, passe sur le pont, qui tourne sur un pivot, fait abattre des prunes.
_Le 31, mardi, voyage._—On le mène au logis de M. Gobelin; on lui fait voir la fontaine, le jardin; il part à huit heures trois quarts, il est mené à Charenton, chez M. Cenami, gentilhomme lucquois; parti à une heure et demie, il entre à Paris par la porte Saint-Antoine. MM. de Guise, de Nemours, d'Aiguillon et de Sommerive le viennent saluer et le conduisent jusques à la porte Saint-Honoré, où ils rencontrent M. le prévôt des marchands (Sanguin, sieur de Livry) et les échevins, qui lui font la réception; hors la porte ces messieurs prennent congé de lui. Il est mené jusques au Roule, où, sous un ombrage, sans descendre de carrosse, il a goûté à trois heures et un quart. Il passe le pont de Saint-Cloud, porté sur les bras par M. de Courtenvaux (on racoustroit le pont); il arrive à Saint-Cloud en son logis, chez M. de Gondi, à cinq heures et demie.
_Le 1er août, mercredi, voyage._—A deux heures et demie parti de Saint-Cloud, il passe par la levée; il se rencontre un grand bateau qui montoit et qui traînoit, attaché, un petit bateau que les bateliers dirent avoir fait faire pour lui; il commande de le descendre au Pecq, et arrive à Saint-Germain-en-Laye à quatre heures et un quart.
_Le 2, jeudi, à Saint-Germain._—Il va en la chambre de sa nourrice, puis descend en son ancienne chambre, où il s'amuse. M. Nicolaï, premier président des Comptes à Paris et Mme des Essars[417] le viennent voir. Quelqu'un lui demande: «Monsieur, qui est cette belle dame?» Il répond en souriant: _C'est la femme de Mousseu de la Varenne_; il l'avoit vue quelquefois à Fontainebleau et conduite par M. de la Varenne.
[417] Charlotte des Essars, une des maîtresses du Roi.—Voy. _Lettres missives_, tome VII, pages 138 et 510.
_Le 5, dimanche._—Il bégaye en parlant, se fait coiffer en paysanne pour jouer une comédie, ayant une épée à son côté.
_Le 7, mardi._—Mené au palemail, il va jusques à la chapelle, fait mener ses petits tombereaux, remuer et transporter de la terre, ordonne, commande, se fait appeler _maître Louis_. Il vient en ma chambre, où il s'amuse à la fenêtre, et y prenoit plaisir à voir travailler les charpentiers et les autres ouvriers, puis entre en mon étude, demande à écrire, écrit son nom _Lois_, puis me demande: _Comment faut-il écrire roi?_ Je le lui montre, il y ajoute un _s_, disant: _Velà Rois_[418].
[418] Héroard a conservé ce papier griffonné.
_Le 10, vendredi, à Saint-Germain._—Mené au palemail, il se fait mettre dans son petit carrosse découvert jusques à la chapelle, où il entend la messe faisant des gambades sur son carreau. Il va à son carrosse, y fait mettre dedans Madame, la petite Vitry et le petit Gramont de la Franche-Comté. Il dit à l'oreille à Indret, son joueur de luth, qui le menoit: _Je veux être le valet de pied, mais le dites pas._ Deux pages tirent le carrosse, il va à côté branlant les bras et marchant de l'air d'un laquais, se fait appeler _le petit Louis_. Mené en sa chambre, il se met sur les outils de menuiserie; il a deux pages et deux garçons de la chambre, auxquels il commande, leur fournit la besogne et se fait appeler _maître Louis_. Il vient en ma chambre, me demande papier et encre, se met à peindre, fait un oiseau, puis se met à faire _Dondon_, sa nourrice; comme il faisoit le nombril, il tire ce qui est plus bas, et l'ayant fait, dit: _Et velà ce que je veux pas dire_[419].
[419] Ce dessin est conservé dans le manuscrit d'Héroard.
_Le 11, samedi._—M. de la Luzerne, le jeune, le vient saluer; il lui montre ses armes. Mené à la chapelle du parc, il y entend la messe ayant son papier et sa plume à écrire; il falloit quelque chose pour contenir son esprit. Au sortir de là il s'amuse à faire paver l'allée d'une maison qu'il avoit faite les jours auparavant, y travaille et apporte lui-même [ce qu'il faut]; on ne l'en peut tirer jusques à ce que je lui dis qu'il falloit que les ouvriers allassent dîner. Le page de Mme de Montglat, Maisonrouge, demandoit de l'argent, menaçoit de ne revenir plus; le Dauphin lui dit: _Venez ce soir; savez-vous pas qu'on paye les ouvriers le samedi au soir?_ Il s'amuse à ses outils de menuiserie, va en la chambre de Mme de Montglat, la prie de lui donner un grand cabinet d'Allemagne qu'elle avoit; elle le lui donne, il ne veut point ouïr parler de donner le sien, qui étoit petit, à Mme de Vitry, qui le lui demandoit. A neuf heures dévêtu, mis au lit, il s'amuse à crayonner avec du rouge fort proprement et dextrement.
_Le 12, dimanche, à Saint-Germain._—Il monte en la chambre de sa nourrice, qui étoit accouchée le matin, puis entre en la mienne, s'amuse à la fenêtre qui regarde le préau à parler aux passants, et leur demande: _Qui êtes-vous? où allez-vous?_ Il fait sauter, courir, danser sur le pont de la chapelle des pauvres garçons, puis à la fin leur jette quatre grands blancs attachés à une pierre.
_Le 13, lundi._—Il va à la chambre de la Reine, où il fait faire du feu et y mettre sa petite marmite, dans laquelle il met du mouton, du lard, du bœuf et des choux, appelle et prie chacun pour être à la collation, y fait monter Mlle de Vendôme. Il s'amuse à peindre en crayon, n'en peut sortir.
_Le 14, mardi._—On lui dit que M. de Verneuil arrive[420]; le voilà de courir jusques au pied de l'escalier avec grandes exclamations et glapissements de joie; il en étoit tout transporté, l'embrasse, lui demande: _Avez-vous soupé?_—«Non, mon maître.»—_Allez-vous-en souper_, lui dit-il, faisant le maître et l'honneur de la maison.
[420] La marquise de Verneuil avait demandé au Roi de garder ses enfants pendant quelques jours auprès d'elle. Voy. _Lettres missives_, tome VII, pages 319, 328, 333 et 338, et la lettre de Malherbe à Peiresc du 3 août 1607.
_Le 16, jeudi._—En prenant son bouillon dans son écuelle de porcelaine, on lui louoit la porcelaine; je lui dis que le Grand-Turc buvoit dans des vases de porcelaine: _Ho!_ dit-il, _je veux plus prendre du bouillon là dedans_, et il repousse son écuelle.—«Monsieur, lui dis-je, c'est pour ce que le Grand-Turc est un grand prince et qu'il n'y a que les rois et les grands princes qui en usent.» Il revient à soi, la reprend et me demande: _Papa s'en sert-il?_—«Oui, Monsieur.»
_Le 17, vendredi._—Éveillé à six heures et demie; levé avec impatience de faire déménager pour aller à Noisy[421], à cause de la peste qui depuis avoit été découverte sur une femme, au-dessus du cimetière, ce dont on avoit averti le Roi, qui étoit à Monceaux; il dépêcha M. de Frontenac, qui arriva le jour précédent à quatre heures et demie après midi, portant commandement d'aller à Noisy. Il presse de charger, va lui-même en sa chambre, où il aide à emballer un matelas; jusques à trois heures c'est une perpétuelle inquiétude et soin, pour faire partir le reste des bagages qu'il voyoit en la cour, du dessus de la terrasse; il descend, remonte, est mené en la chapelle à cause du chaud. Enfin, parti de Saint-Germain à cinq heures, M. de Frontenac étant revenu de Poissy, et à son arrivée ayant reçu nouvelles du matin à dix heures, de Monceaux, de la maladie du Roi. Le Dauphin arrive, fort gai et ne faisant que chanter, à Noisy, à six heures et demie. Aussitôt qu'il est descendu il demande d'aller au jardin, y est mené, va partout. Amusé jusques à neuf heures, dévêtu, mis au lit, Mme de Montglat lui dit que l'on alloit à la chapelle prier Dieu pour papa: _Et pour moi aussi, Mamanga_, dit-il promptement et d'affection[422].
[421] Le château de Noisy-le-Roi, près de Versailles, appartenait alors au cardinal de Gondi.
[422] Le Roi avait écrit à Sully de Monceaux, le 15 août: «Mon ami, sur l'avis que je viens tout présentement de recevoir de Mme de Montglat, comme la peste est à Saint-Germain-en-Laye, je vous dépêche Frontenac, par les mains duquel vous recevrez cette-ci, en poste, pour vous dire que je mande à Mme de Montglat de mener mon fils à Noisy avec mes autres enfants. Mais pource qu'il n'ont pas de litières, carrosses ni charrettes pour les mener et porter leur équipage, je vous prie de leur en envoyer le plus promptement que vous pourrez afin qu'ils partent aussitôt; car en telles choses la diligence est requise.» Henri IV tomba malade deux jours après. «Ce mois d'août fut extrêmement chaud et sec, dit Lestoile; les melons donnent des cours de ventre et dyssenteries dont plusieurs étant atteints en sont fort malades, entre autres le Roi, qui s'en trouva si mal d'un, et tellement affoibli qu'on douta (sans dire mot) de sa santé.... Un docteur de Sorbonne fit en ce temps _le procès du melon_ à cause du mal qu'il avoit fait au Roi.» (_Registre journal de Henri IV_, édition Michaud et Poujoulat, tome I, 2e partie, page 434.)
_Le 18, samedi, à Noisy._—A huit heures et demie déjeûné; il me dit: _Allons promener, mousseu Héroua; voulez-vous bien que je vous montre la grotte._ Il me va montrant tout ce qu'il avoit vu le jour précédent, ayant remarqué jusques aux moindres choses. Ramené, et à neuf heures mené à la chapelle. A cinq heures mené au parc puis au jardin; à six heures trois quarts ramené, il veut hausser le pont levis. Mme la marquise de Ménelay[423] le vient voir. Dévêtu, mis au lit, il donne le mot à MM. de Mansan et de la Court: _Saint Jacques._
[423] Claude-Marguerite de Gondi, fille d'Albert de Gondi, duc et maréchal de Retz, veuve de Florimond de Hallwin, marquis de Maignelais; morte en 1650, à l'âge de quatre-vingts ans. Dix jours plus tard, le 28 août, le Dauphin s'amuse à copier son portrait.
_Le 19, dimanche, à Noisy._—M. du Tost, mari de la nourrice de Madame, lui apporte une pie-grièche qu'il avoit dressée à voler le moineau; il se fait donner son gant de fauconnier, la prend sur le poing, et, dans la salle haute, la lâche fort à propos après un moineau, lui en fait voler deux. Il veut aller aux Cordeliers ouïr vêpres; sur la fin la patience lui échappe, et il s'en va aux orgues, puis remonte au château, prend la pie-grièche, lui fait voler un moineau en la salle. L'on présentoit la collation à Mme la marquise de Ménelay; Mlle de Ventelet dit au Dauphin: «Monsieur, que n'allez-vous? on y fait collation.»—_Ho! Mamanga, mousseu Héroua y sont; ils ne feroient que me gronder, j'aime mieux y aller pas_; c'est qu'il craignoit d'être contrôlé devant Mme la marquise. Mené au parc, où il se fait porter du papier et de l'encre pour y écrire une lettre au Roi par M. de l'Isle-Rouët. A six heures et demi soupé; il va sur la première terrasse hors la cour, danse avec les filles, leur dit des chansons grasses, puis tout riant les quitte et danse avec M. de Verneuil, M. de Mansan, M. de la Court et moi; il chante: _En revenant de cette ville_, etc., on ne l'en peut tirer.
_Le 24, vendredi, à Noisy._—Il lui prend humeur de vouloir aller à la chasse, commande à M. de Ventelet: _Tetay, faites atteler le carrosse, je veux aller à la chasse. Taine, faites tenir prêts les oiseaux_; il commande sérieusement et avec action et passion. A quatre heures et demie il entre en carrosse pour aller à la chasse (c'est la première fois), est mené aux environs du moulin de pierre allant vers Versailles[424], voit prendre près de lui un levraut avec deux lévriers, cinq ou six cailles à la remise chassées par le haubereau, et deux perdreaux, dont un pris par son épervier; l'on vit un grand renard qui se sauvoit vers le moulin. Ramené à six heures trois quarts, il raconte en soupant ce qu'il a vu de la chasse. Mme de Vitry lui vient porter un bouquet, disant que demain est Saint-Louis, sa fête, et qu'il faudra qu'il paye sa tarte pour tous; il s'en met en colère, et la chasse de sa chambre.
[424] Il est curieux de voir Louis XIII enfant chasser au vol pour la première fois, sur l'emplacement du grand parc actuel de Versailles, à peu de distance de l'endroit où plus tard, attiré par le même goût, il devait faire construire le château agrandi depuis par Louis XIV.
_Le 25, samedi._—On lui apporte morte sa pie-grièche, où il prenoit fort grand plaisir; il ne s'en émeut pas beaucoup, mais lui fait ôter la longe et les sonnettes, disant froidement: _Ce sera pour une autre_, encore qu'en son âme il en fût marri, mais ne vouloit pas faire paroître son déplaisir.
_Le 26, dimanche._—Il presse M. de Ventelet pour lui faire porter la tarte qu'il avoit commandé de faire pour sa fête Saint-Louis, que Mme de Montglat avoit remise à ce jour d'hui, parce que le jour précédent, qui étoit la Saint-Louis, elle faisoit faire un service aux Cordeliers pour la quarantaine après le décès de M. de Montglat.
_Le 28, mardi._—Il s'amuse à crayonner, fait cette copie[425] de Mme la marquise de Menelay, fille de feu M. le maréchal de Retz, sans aide aucune.—Il va à la ferme, trouve des petits enfants du fermier, s'amuse à les entretenir, puis leur donne de l'argent.
[425] Ce dessin est conservé dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale; il a été reproduit dans le _Magasin pittoresque_, année 1865, page 214. _Voy._ au 18 août précédent.
_Le 29 août, mercredi._—Mené aux jardins du côté de Bailly[426], il visite tout, monte à la grotte. A neuf heures mis au lit, il entre en mauvaise humeur; Mme de Montglat lui montre des verges: _Hé! Mamanga pardonnez-moi_, et se prend à pleurer. Mme de Montglat lui dit: «Ne pleurez point.»—_Vous me voulez fouetter, et vous voulez pas que je pleure!_ Il continue, et est fouetté.
[426] Aujourd'hui ferme et village de l'arrondissement de Versailles.
_Le 5 septembre, mercredi, à Noisy._—A dix heures le Roi arrive; il lui va au devant, le rencontre hors du pont-levis; à onze heures trois quarts dîné avec le Roi; il mène le Roi se reposer sur son lit. A quatre heures et demie le Roi part pour s'en aller coucher à Villepreux[427], le Dauphin pleure; on le met dans le carrosse de Mme de Montglat, et il suit ainsi le Roi jusques près de Villepreux, où il vouloit aller avec le Roi, vers lequel il envoya M. de la Court, exempt au corps et servant près de lui, pour savoir s'il lui plaisoit pas de lui permettre d'aller à Villepreux. Il rapporte que le Roi ne le veut pas: _Hé! je le veux moi_, dit-il impérieusement; _touche, carrossier, touche!_ L'on fait insensiblement tourner le carrosse vers Noisy, lui faisant croire qu'il alloit à Villepreux, de façon que se voyant près de Noisy il entre en colère, accuse M. de Verneuil, qui étoit dans le carrosse, au cul des chevaux: _Ha! c'est féfé Véneuil qui l'a dit au carrossier; fouettez-le, Mamanga, et je vous promets que jamais je ne serai opiniâtre._ Enfin il arrive à Noisy; l'humeur lui passe.
[427] Villepreux, comme Noisy, comme Saint-Cloud, comme Versailles, appartenait au cardinal Henri de Gondi, qui tenait ces héritages de son père le maréchal de Retz.
_Le 6, jeudi, à Noisy._—Le Roi arrive de Villepreux, l'envoie querir et mener au Cordeliers; dîné avec le Roi; il va en la chambre de Madame, s'y joue devant le Roi, qui à onze heures trois quarts part pour aller courir le cerf et coucher à Villepreux; il pleure fort pour le départ du Roi.
_Le 8, samedi._—Il dit ses quatrains de Pibrac. Mené dehors, il s'amuse à la petite grotte sèche, à l'entrée du parc. Mis au lit, il me commande de lui montrer ma montre, de monter la sonnerie, demande la raison des mouvements, veut savoir tout.
_Le 10, lundi._—MM. de Souvré, de Béthune, baron de Lux, de Gondi, le viennent visiter, et, peu après, le cardinal Barbarini, nonce du Pape, qui s'en retournoit à Rome. Mené aux parterres du côté de la grotte, il se joue dans la salle qui est dessus, sort, entre, court, n'en peut partir.—L'on parloit d'un mulet sur lequel un des officiers étoit allé aux champs: _Il a des cors aux pieds_, dit le Dauphin; c'est qu'il avoit le boulet enflé: il savoit et remarquoit tout.
_Le 11, mardi._—Le sieur du Glast, gentilhomme anglois, écuyer du prince de Galles, le vient visiter de la part de son maître, avec une couple de petits pistolets qu'il lui envoie, accompagnés d'une lettre dont la teneur ensuit:
Monsieur et frère, le Roy mon père envoyant un des miens vers Sa Majesté, je luy ay commandé vous saluer de ma part, vous présentant deux petits bidets lesquels j'ay pensé qu'auriez agréables pour l'amour de moy, qui vous supplie croire qu'il n'est aucun plus desireux d'estre favorisé de vos bonnes grâces et de rencontrer quelque digne sujet pour les pouvoir mériter que celuy qui s'est voué vostre très-affectionné frère à vous servir.
HENRY.
Nonsuch, 22 juillet 1607.
Le voilà amoureux de ces pistolets, il les met dans son cabinet d'Allemagne.