Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 30
_Le 24, mardi._—Mené chez le Roi, qui venoit d'être saigné, puis à la chapelle et ramené en sa chambre. Mmes les princesses de Conty, de Martigues[398] et de Mercœur[399] le viennent voir. Mme la princesse de Conty lui dit, se voulant jouer à lui: «Monsieur, je veux que vous m'appeliez Madame.»—_Je veux pas._—«Je vous appellerai donc griffon.»—_Je vous appellerai chienne._—«Je vous appellerai petit renard.»—_Je vous appellerai grosse bête_, et, montant sur un placet[400], il lui porte sa main vers le front en faisant les cornes et lui disant: _Je vous ferai porter ces armoiries._—«Ce ne sera pas vous qui me les ferez porter,» répliqua-t-elle, se trouvant un peu hors de train.
[398] Marie de Luxembourg, duchesse de Penthièvre, vicomtesse de Martigues, veuve le 19 février 1602 de Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur.
[399] Catherine de Lorraine, veuve de Nicolas de Lorraine, duc de Mercœur, beau-père de la précédente, mort en 1577.
[400] Sur un tabouret.
_Le 26, jeudi._—Il va en la galerie, où il fait appeler la musique de la chambre du Roi pour l'entendre; il aimoit la musique et l'avoit toujours aimée avec transport.
_Le 28 avril, samedi._—Mené voir M. de Montglat, qui avoit la goutte, il le trouve levé, assis, et son pied sur un de ses carreaux de velours vert; il s'en aperçoit, s'en retourne tout court, en colère, disant entre ses dents: _Ho! il a son pied sur mon carreau, et puis on le mettra sur mon visage!_ Mme de Montglat ne l'en peut apaiser par aucune promesse, il s'en va. M. Guérin lui dit: «Monsieur, il vous lui en faut donner un, puisque vous en avez deux.»—_Ho! c'est un bel homme pour l'y en donner._ Indret lui dit: «Monsieur, il faut que vous les lui donniez tous deux.»—_Je m'en soucie bien; si c'étoit vous, qui êtes pauvre, je vous le donnerois; mais il est riche, qu'il en achète!_
_Le 29, dimanche._—On parloit du Pape, il demande: _Le Pape est-il pus riche que papa?_ Quelqu'un répond: «Oui».—_Je l'aime donc point._—Il étoit dans la balustre, voyant remuer M. d'Orléans; son aumônier lui demande s'il vouloit pas bien être cardinal?—_Non, ce sera pour cet homme_, dit-il en mettant la main sur la tête de M. de Verneuil[401].
[401] M. de Verneuil était destiné à entrer dans les ordres.
_Le 1er mai, mardi, à Fontainebleau._—Il avoit une robe neuve, verte, avec du passement d'or et de soie; il demande: _Pourquoi y a-t-y pas du passement tout d'or?_ Le nonce du Pape le vient voir, l'embrasse. Mme de Montglat lui dit qu'il demande comment se porte le Pape, son parrain; le Dauphin, branlant doucement la tête, dit à demi-voix: _Je ne saurois faire cela, il est trop mal aisé._ Amusé à peindre en crayon à mesure que M. Decourt, peintre du Roi, le pourtrayoit en crayon; il demande: _Faut-il mettre du bleu aux yeux?_ Il aimoit la peinture et y avoit de l'inclination.
_Le 3, jeudi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, puis chez la Reine, il donne le bonsoir à Leurs Majestés[402].
[402] La lettre de Henri IV à Mme de Montglat, datée du 3 mai à Fontainebleau, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année 1607, est de deux ans antérieure.
_Le 5, samedi._—Il joue assis pour être peint en crayon par M. Decourt, peintre du Roi; pour l'arrêter[403] Mathurine fait chanter trois petits garçons; rien ne l'arrêtoit tant que la musique, il l'écoutoit avec transport.
[403] Le faire tenir tranquille.
_Le 6, dimanche._—On lui avoit fait faire un pourpoint de toile blanche doublé de taffetas, un haut-de-chausses de même. _J'en veux point_, dit-il, _il est pas beau; ho! j'en veux point!_ Mme de Montglat lui dit qu'il est de même que celui du Roi; que ce n'est pas pour le porter toujours, mais quelques heures du jour, quand il fait chaud. _Je ne le porterai ni aujourd'hui ni tantôt; j'en veux un de taffetas, comme celui de féfé Chevalier._—Je lui demande de quelle couleur il le vouloit?—_Je le veux rouge._—«Monsieur, c'est la couleur des Espagnols; voici le mois de mai, le voulez-vous vert?»—_Ho! on diroit que je serois fou!_
_Le 7, lundi._—Il joue avec une petite peinture de Diane, en papier, que le jour précédent il avoit faite, remplissant avec la plume ce qu'on lui avoit tracé. Je lui dis que les femmes portoient la lune en la tête, il répond soudain: _Et les hommes le croissant!_—Il reçoit une lettre de M. de la Trimouille[404], âgé de huit ans, qui s'éjouissoit de la naissance de Monsieur d'Orléans, mais qui lui offroit son service à lui tout le premier. Il serre la lettre en son petit cabinet, puis dit: _Je voudrois bien lui écrire._ Mme de Montglat lui demande quoi?—_Je sais pas._—«Mais dites quoi.» Il songe en se promenant les mains sur le derrière: _Si veut venir avec moi à la guerre qu'il y vienne, sinon qu'il n'y vienne pas; s'il ne veut, quand je serai grand comme féfé Chevalier j'irai à la guerre avec papa, je serai toujours avec papa._
[404] Henri de la Trémoille, né en 1599, fils de Claude, duc de Thouars, et de Charlotte de Nassau.
_Le 8, mardi, à Fontainebleau._—Le Roi le mène au jardin de la Reine, où il se joue jusques à six heures; le Roi le ramène, et il a soupé avec lui; il va en la chambre de la Reine, puis ramené en la sienne il se joue sur le tapis et chante en compagnie: _Quand cette malheureuse bande_ et _Jean de Nivelle_.
_Le 9, mercredi._—Mme la comtesse de Moret accouche d'un fils à dix heures[405]; sur le bruit qui en couroit, on dit au Dauphin: «Monsieur, vous avez encore un autre féfé.»—_Qui? qui est-il?_ demande-t-il, comme ébahi.—«Monsieur, c'est Mme la comtesse de Moret qui est accouchée d'un fils.»—_Ho, ho! il n'est pas à papa!_—«Monsieur, à qui est-il donc?»—_Il est à sa mère_, et n'en voulut jamais dire autre chose, tout fâché et comme s'il eût voulu pleurer. A midi dîné; il rêve en mangeant, et demande tout à coup à Mlle de Vendôme: _Sœu-sœu Vendôme, qui aimez-vous mieux, Mousseu de Longueville ou Mousseu de Momorency?_—«Monsieur, je ferai ce qu'il plaira à papa.»—_Ho, ho! vous êtes amoureuse de Mousseu de Longueville[406]._—Mme de Montglat l'instruisoit sur ce qu'il auroit à faire et à dire à la reine Marguerite: _Je serai bien sage, je serai bien sage_, dit-il brusquement. Mené visiter la reine Marguerite, qui étoit arrivée à une heure après minuit, il fait ses compliments par force; ramené avec elle chez M. d'Orléans, d'où il s'échappe, il va en sa chambre, où il envoie querir deux renardeaux pour les faire courir en la galerie par son chien _Pataut_; il les fait courir en présence de la reine Marguerite.
[405] Au château de Moret près de Fontainebleau, que Henri IV avait donné à Jacqueline de Bueil. Cet enfant, légitimé en 1608, est Antoine de Bourbon, comte de Moret, tué à la bataille de Castelnaudary, en 1632.
[406] Mlle de Vendôme épousa en 1619 Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf.
_Le 10, jeudi, à Fontainebleau._—A peine avoit-il les yeux ouverts qu'il est fouetté pour n'avoir pas fait, le jour précédent, les compliments à la reine Marguerite. Il s'en va avec le Roi chez la reine Marguerite.
_Le 11, vendredi._—Il se joue de son petit canon, que la Reine lui avoit donné; je lui demande qui lui avoit donné ce canon?—_Papa l'a acheté, et maman me l'a donné._ Mené par la galerie au jardin des pins y trouver le Roi, qui promenoit la reine Marguerite.—Dîné avec le Roi.—A neuf heures du soir il est mené chez Leurs Majestés, et va prendre congé de la reine Marguerite, qui devoit partir le lendemain.
_Le 12, samedi._—Il va conduire, jusques au carrosse, la reine Marguerite s'en retournant à Paris.
_Le 13, dimanche._—A souper il a de l'impatience pour aller à la fenêtre voir en la cour un cul-de-jatte jouer du flageolet, et lui crie: _Ne vous en allez pas, cul-de-jatte, je lave mes mains._ Il va voir le Roi, qui devoit partir bon matin, lui dit adieu.
_Le 14, lundi._—L'on vient demander à Mme de Montglat si on porteroit M. d'Orléans à la chambre de Madame; il en est jaloux, s'en fâche, et le fait porter en la sienne, et permet qu'on le couche sur son lit; c'étoit une extrême faveur.
_Le 15, mardi._—Il va attendre la Reine en son petit anticabinet, pour être le premier rencontré à sa première sortie, relevant de sa couche, l'accompagne jusques à la chapelle de la salle du bal. A onze heures trois quarts, dîné; Mme la princesse d'Orange lui disoit: «Monsieur, qui aimez-vous mieux qui soit votre beau-frère, ou le prince d'Espagne, ou le prince de Galles?»—_Le prince de Galles._—«Et vous, épouserez-vous l'Infante?—_J'en veux point._—Je lui dis: «Monsieur, elle vous fera roi d'Espagne.»—_Non, je veux point être Espagnol._ Il va chez la Reine pour prendre le mot, et le donne aux capitaines.
_Le 16 mai, mercredi, à Fontainebleau._—Mené chez la Reine et au jardin des pins, où il s'amuse; l'on porta une cane pour y mettre des barbets après, dans la grande fontaine; il s'en va, et jamais ne le sut-on persuader de l'aller voir; c'est qu'il ne la vouloit point voir faire mourir. Il va sur la terrasse, où il voit la chaise percée de Mme de Montglat, l'appelle, et tenant son nez bouché: _Mamanga, velà un lièvre en forme._
_Le 18, vendredi._—Fouetté pour avoir fait le fâcheux le jour précédent à la messe. A huit heures trois quarts il va donner le bonsoir à la Reine et prendre le mot.
_Le 19, samedi._—Il va chez le Roi, qui arrivoit de Paris; le Roi et la Reine viennent voir remuer M. d'Orléans; il y va, chasse M. le Chevalier d'auprès d'eux.
_Le 21, lundi._—Il vient chez M. d'Orléans pour lui donner ses premières brassières. A huit heures et demie mené chez le Roi, il lui donne le bonsoir; ramené il trouve un suisse en la salle, assis dans sa chaise, entre en extrême colère, veut qu'on l'envoie en prison.
_Le 22, mardi._—A six heures soupé; on lui vient dire que le Roi alloit voir faire la curée du cerf qu'il avoit pris; il achève de souper avec impatience, va par la galerie en mangeant son massepain, et va rencontrer le Roi et la Reine, qui lui font voir la curée. Ramené en sa chambre, il s'amuse sur le tapis de pied à faire de la musique, chante lui-même: _Ambroise, d'où venez-vous?_
_Le 24, jeudi._—Il s'amuse à peindre, se fait tracer par un jeune peintre et remplit après avec un charbon, fort sûrement; ayant bien commencé, il dit au peintre: _Achevez le demeurant_[407].
[407] Ce dessin est conservé dans le manuscrit d'Héroard.
_Le 25, vendredi._—Mené au Roi et à la Reine, qui soupoient; le Roi jette sur la table à _Cadet_, son chien, de la menue dragée; le chien la lèche, M. le Dauphin la ramasse et la mange.
_Le 28 mai, lundi, à Fontainebleau._—Le Roi revient de la chasse; il le va voir[408].
[408] Héroard ajoute ici en marge: _Pro pudore erubescit; manu obducit faciem [Rex] ostentans manu p...et dicens: Ecce qui te talem qualis es fecit._
_Le 29, mardi._—Il reçoit une escopette et deux grands et beaux barbets que lui envoie le prince de Galles. Il va à la poterie, où il prend plusieurs pièces, chiens, lions, taureaux, puis revient en sa chambre, où, sur le tapis de pied, il les fait combattre. A huit heures trois quarts mené chez Leurs Majestés, il y écoute la musique de voix et de luths; on ne l'en peut tirer tant il y étoit attentif; il joue après aux cartes, au reversis, M. le grand écuyer joue avec lui; il y jouoit d'affection et comme entendu.
_Le 30, mercredi._—A neuf heures du soir mené chez le Roi, il prend le mot, le donne à M. d'Épernon, colonel de l'infanterie, puis à M. de Créquy, mestre de camp du régiment des gardes; il le refuse à M. de Bouillon, maréchal de France.
_Le 5 juin, mardi, à Fontainebleau._—Le fils de M. de Saint-Luc, âgé de quatre ans, vient dire adieu au Dauphin; je lui demande bas à l'oreille: «Monsieur, vous plaît-il pas de lui donner quelque chose?»—_Oui._—«Monsieur, quoi?»—_Un cheval marin_, qui étoit de poterie.—«Monsieur, vous plaît-il que je l'aille querir?»—_Oui, mais ne prenez pas celui qui est cassé_; il y en avoit. Je lui porte l'entier, il le lui donne gracieusement.
_Le 6, mercredi, à Fontainebleau._—Il va à l'entrée de la galerie, où il s'amuse à tirer en cire Descluseaux pendant que le sieur Paulo le tire en cire; amusé jusques à trois heures et un quart; goûté; il s'amuse, avec de la cire, à faire un visage, pendant que M. Dupré, statuaire du Roi, le tire pour en faire une médaille; il sait tout ce qu'il faut faire et travaille fort dextrement, polit, fait les cheveux, perce les yeux, les oreilles, tout sur la trace grossière que M. Dupré lui en avoit faite.
_Le 7, jeudi, à Fontainebleau._—Il conteste contre Mme de Montglat, dit qu'il ne fera rien de ce qu'elle voudra, et là-dessus il est fouetté.—Il dit qu'il me veut peindre[409] en cire pendant que M. Dupré l'achèvera, et qu'il me fera la barbe pointue comme une épingle[410].
[409] Le mot peindre s'employait pour représenter.
[410] Une médaille de Jean Héroard a été gravée par Warin postérieurement à la mort du médecin du Roi; Héroard portait en effet la barbe en pointe. Cette médaille est reproduite dans le _Trésor de Numismatique_, médailles françaises, 2e partie, planche XIX.
_Le 9, samedi._—A huit heures mené chez Leurs Majestés, il leur donne le bonsoir; ramené à neuf heures et un quart, il voit danser les Égyptiens[411] en sa salle, ne veut point que M. Birat ne pas un des siens danse avec leurs femmes. A neuf heures trois quarts mené en sa chambre, dévêtu, mis au lit; l'on parloit de ce qu'il n'avoit permis la danse aux siens avec ces femmes; je lui demande: «Monsieur, voudriez-vous bien que j'eusse dansé avec elles?»—_Non_, dit-il, _je ne voudrois pas que vous eussiez touché la main à ces vilaines femmes; elles sont si sales! Je ferai allumer dans la salle un grand fagot de genièvre._
[411] C'étaient sans doute des bohémiens qui avaient eu permission de danser devant la Cour.
_Le 10, dimanche._—Mené à la messe en la chambre de M. d'Orléans, puis chez le Roi, qui avoit la goutte. A onze heures et demie dîné; il ne veut plus manger que l'on ne fasse sortir trois Égyptiens, disant qu'ils sentoient mauvais.
_Le 14, jeudi._—A dix heures mené à la chapelle puis chez la Reine et avec elle à la procession[412]; le Roi avoit la goutte. A six heures et demie soupé; il va sur la terrasse, revient en sa chambre pour y recevoir don Diego d'Ivarra, Espagnol, qui étoit ambassadeur pour le roi d'Espagne dans Paris, quand le Roi le prit sur la Ligue; il s'en alloit en Flandres.
[412] De la Fête-Dieu.
_Le 15, vendredi._—Pour n'avoir voulu ôter son chapeau à des gentilshommes qui l'étoient venus voir, après qu'ils sont sortis de sa chambre, il est pris par des femmes de chambre, mis et couché sur le lit et fouetté.
_Le 16, samedi, à Fontainebleau._—Mis au lit de Mme de Montglat avec elle et son mari. A quatre heures et demie il va chez le Roi, qui le met dans son carrosse et le mène au grand canal.
_Le 17, dimanche._—Mené chez le Roi, qu'il trouve en son antichambre, prêt à sortir, qui le mène au promenoir; il fait le tour entier du jardin du Tibre, entre en l'allée du chenil, où le Roi le renvoie. Ramené, il veut battre Bompar, son page, disant que c'étoit pour ne l'avoir point suivi, taisant la cause qui étoit pour avoir suivi le Roi, portant sur lui le parasol de M. le Dauphin; il retient longtemps cette vengeance. Bompar arrive, il va à lui à coups de verge, qu'il tenoit en sa main, et à coups de pied, ne lui veut point pardonner, quelque chose qu'on lui puisse remontrer, demeure froid et ferme sur cette opinion. A dîner, Bompar revient; Mme de Montglat dit au Dauphin qu'il lui commande de sa part d'aller savoir comme se portoit M. le grand écuyer, qui étoit malade; il répond: _Je veux pas que ce soit Bompar, je veux que ce soit Charpentier_, valet de garde-robe de Madame. Sur la menace du fouet par Mme de Montglat, il dit: _Oui, oui, allez-y, Bompar_; et quand il fut parti il reprit: _Mais qu'il soit revenu, je le battrai bien, je lui donnerai cent coups de bâton, puis je l'envoyerai à la cuisine_. Il dit tout cela froidement; il ne pouvoit oublier son maltalent. Bompar revient: _Allez-vous en_, dit-il, et il le chasse. «Monsieur, lui dit-on, il ira trouver papa, auquel il dira la cause pour laquelle vous l'avez chassé.» Il songe quelque peu de temps sans dire mot, puis tout à coup: _Qu'on l'appelle_. Il revient, et, pour rompre cette opiniâtre humeur de vengeance, je lui dis comme Bompar rentroit: «Monsieur, faites-lui boire le reste de votre breuvage.» Il le fait, se prend à rire, l'ayant vu boire, et son humeur se passa.
_Le 19, mardi, à Fontainebleau._—Il va par le jardin des canaux au Navarre[413], pour voir piquer les chevaux du Roi, y voit _la Donzelle_, cheval barbe, _le Montgommery_, cheval normand du haras de M. de Brueil, qui étoit le cheval de guerre du Roi.
[413] L'hôtel de Vendôme appelé aussi le Grand-Navarre. Voy. _Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, page 327.
_Le 21, jeudi._—Il se réjouit de ce que Mme de Montglat dit que la Reine lui venoit de dire qu'il iroit à Saint-Germain: _Ha! que j'en suis bien aise, moucheu Héoua, vos grands livres sont-ils encore à Saint-Germain?_—«Oui, Monsieur.»—_Les avez-vous fait serrer?_—«Oui, Monsieur.»—_Maître Gille_ (c'étoit son sommelier), _je m'en vas à Saint-Germain, il faut que vous fassiez serrer ma coupe, mon verre et mon cadenas; mon bassin, faites le mettre dans un étui. Et vous, Devienne_ (son cuisinier), _faudra faire serrer ma vaisselle_.—Il va en la galerie, où l'on lui porte un tapis à l'entrée pour se jouer dessus; il faisoit grand chaud. Le cardinal Barberini, nonce, et le sieur Denis Caraffa, évêque, passant de Flandres pour aller nonce en Espagne, lui baisent la main.
_Le 26, mardi._—Il bégaye fort en parlant. Il entend la messe en la chambre du Roi, puis va donner le bonjour à la Reine. A cinq heures, mené au jardin et chez M. de Sully.
_Le 27, mercredi._—Il voit sur les quatre heures entrer l'ambassadeur turc Mustapha-Aga, qui a la garde des habits des enfants du Grand-Seigneur, et autres grands de sa Cour; il étoit monté sur un cheval bai de la grande écurie du Roi, et descendit au pied de l'escalier de la cour des fontaines, conduit par M. de Brèves et accompagné d'un janissaire, de deux autres Turcs et de deux esclaves. Il venoit pour demander au Roi les esclaves turcs qui avoient été délivrés des galères à la prise de l'Écluse et mis aux galères à Marseille, ce que le Roi leur accorda[414]. Cependant il prend une humeur à M. le Dauphin de vouloir aller chez le Roi pour le y voir; on ne le peut retenir. Il va en la galerie; on suppose un valet de chambre qui lui vient dire de la part du Roi qu'il eût à s'en retourner en sa chambre; il y va soudain sans marchander. M. de Souvré arrive pour lui dire que l'ambassadeur Turc le vient voir; le voilà aussitôt à même pour accommoder le tapis de pied, y travaille lui-même pour qu'il soit bien tendu, jusqu'à ôter un fétu que M. de Souvré commandoit à un autre d'ôter. L'on demande sa chaise: _Qu'on m'apporte la grande_, dit-il. On lui donnoit de fausses alarmes de la venue de l'ambassadeur: _Asseyez-moi, asseyez-moi_, disoit-il, se jouant avec M. le comte de Saulx, M. de Courtenvaux et autres jeunes gentilshommes. Assis, il goguenarde encore avec eux sur les postures des chapeaux sur la tête; l'ambassadeur arrivé, il prend sa contenance ferme, froid, grave, doux, élève et dresse son corps, le regarde assurément comme il s'arrêta au bout du tapis et le considérant, et se regardoient l'un l'autre. Peu après l'ambassadeur prend du damas vert figuré et mêlé d'autres couleurs, s'avance et le lui présente, puis développe une petite chemise à la turque, ouvrée de bouquets, qu'il lui présente aussi: il reçoit tout froidement. L'ambassadeur dit en son langage, rapporté par M. de Brèves, que ceux qui étoient pauvres ne pouvoient pas donner beaucoup, mais qu'ils donnoient l'affection, et qu'il donnoit la sienne; puis demanda à lui baiser la main; il lui baise la main gauche qu'il tend, puis dit qu'il prioit le grand Dieu qu'il lui donnât la volonté de continuer en l'amitié envers eux, comme avoient fait le Roi et ses prédécesseurs, et qu'il lui donnât longue vie; puis il s'en va par la galerie aux jardins, et de là recoucher à Moret. Le soir, étant sur le lit de Mme de Montglat, se jouant, je commence à lui parler de ce Turc, et lui dis: «Monsieur, il faudra que vous alliez un jour à Constantinople avec cinq cent mille hommes.»—_Oui, je tuerai tous les Turcs et cettui-ci, et tout._—«Monsieur, il ne faudra pas tuer cettui-ci, qui a pris la peine de venir de si loin pour vous voir et vous faire des présents.»—_Mais les Turcs ne croient pas en Dieu._—«Monsieur, pardonnez-moi, ils croient en Dieu, mais non pas en Jésus-Christ, qui est fils de Dieu.»—_En qui donc?_—«En Mahomet.»—_Qui est-ce Mahomet?_—«Monsieur, ce a été un méchant homme qui les a tous trompés et fait croire qu'il étoit envoyé de Dieu pour leur faire croire autrement que ce que Jésus-Christ avoit fait.» Il songe un peu, puis soudain: _Ho! ho! je les tuerai tous, mais je ferai dire une messe devant cettui-ci, puis je le ferai baptiser._—«Ce sera bien fait, mais il le faudroit premièrement faire baptiser, puis vous feriez dire la messe devant lui.»—_Pourquoi?_—«Pource qu'il ne peut être chrétien qu'il ne soit baptisé, ni ouïr la messe qu'il ne soit chrétien.»—_Bien donc._ L'on nous interrompit.
[414] Le P. Dan donne quelques détails sur la réception de cet ambassadeur (pages 287-9); mais il se trompe en la datant du mois de mai 1607.
_Le 28 juin, jeudi._—Éveillé à huit heures, il se jette hors du lit à bas, fait fermer les portes, de peur que Mme de Montglat ne lui donnât le fouet, qu'il craignoit pour des fautes faites le jour précédent; elle vient, il y court pour l'empêcher, j'obtiens grâce, il ouvre.
_Le 1er juillet, dimanche, à Fontainebleau._—Le Roi commande à M. Birat, à M. Guérin, nomme son mignon ce soldat Descluseaux (_sic_), puis à M. de Cressy, à M. de Mansan de le tenir quand Mme de Montglat le voudra fouetter; me fait l'honneur de me commander devant lui de le reprendre quand il fera quelque faute. Le Roi et la Reine partent pour s'en aller souper et coucher à Melun et le lendemain à Saint-Maur-des-Fossés.
_Le 3, mardi, à Fontainebleau._—A trois heures étudié; il écrit à contre-cœur, hausse ses deux jambes, les met du long sur son papier; les cuisses étoient en l'air, nues. Mme de Montglat lui donne un grand coup de verges dessus, ne voulant pas les ôter.
_Le 4, mercredi._—A deux heures il vient au pavillon de M. le Grand, où j'étois logé, y joue à la paume; à trois heures il y a goûté, puis il va en la galerie du jeu de paume, y joue à la paume avec jugement, frappe de grands coups. Mené au jardin des pins, en celui des canaux et des fruitiers, où il s'amuse à voir des cages où des poules avoient couvé des faisandeaux; il n'en pouvoit partir.
_Le 6, vendredi._—A une heure il va chez sa nourrice, d'où il m'envoie querir pour étudier; mais ce ne fut pas pour longtemps. Il fallut marchander pour en dire deux lignes et demie du Psaultier latin. A deux heures et demie il consent de descendre en sa chambre pour y apprendre à écrire puis à danser. A neuf heures trois quarts dévêtu, mis au lit, fort gai; l'on parloit des chevau-légers du Roi et de Caulet, qui en étoit le chirurgien et qu'il vouloit qu'on envoyât querir pour lui panser une écorchure qu'il avoit; il demande: _Papa n'a-t'y que des chevau-légers?_—Je lui dis que non.—_J'ai des gendarmes et des chevau-légers; je veux donner à papa ma compagnie de gendarmes._—«Monsieur, papa les vous a baillés pour y commander pour son service, et quand vous serez grand, un jour de bataille, vous serez à la tête de l'armée, au devant de papa, avec votre compagnie de gendarmes.»—_Qu'est-ce que tête?_—«Monsieur, c'est le devant de l'armée qui regarde les ennemis.» Il répond en s'animant: _J'y serai devant papa avec ma compagnie de gendarmes, et mes chevau-légers seront devant moi, puis nous irons tuer tous les ennemis._