Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 3
Il en est de même pour Anne d'Autriche; la première partie du journal révèle beaucoup de particularités relatives au projet d'union avec l'Infante et aux dispositions peu bienveillantes du Dauphin pour les Espagnols; mais, si l'on en excepte les faits qui se rapportent à la célébration et à la consommation du mariage, faits pour la publication desquels nous avons été prévenus par M. Armand Baschet, dans le curieux livre qui a pour titre: _Le Roi chez la Reine_, Héroard n'a presque rien à nous apprendre sur le caractère et la manière d'être de la jeune Reine.
Son affection toute paternelle pour l'enfant qu'il avait vu naître n'aveugle pas le premier médecin du Dauphin sur les infirmités et les défauts qui se révèlent au fur et à mesure de la croissance, et Héroard a pris soin de noter en marge de son manuscrit de nombreuses remarques sur le tempérament et sur le naturel de Louis XIII. Né sain et robuste de corps, d'après la minutieuse description écrite au moment même où il vient au monde, le Dauphin avait dû pourtant, dès le lendemain, subir une petite opération; comme «il avoit peine à téter, il lui fut regardé dans la bouche et vu que c'étoit le filet qui en étoit cause; sur les cinq heures du soir (28 septembre 1601) il lui fut coupé à trois fois par M. Guillemeau, chirurgien du Roi». L'opération avait été mal faite ou l'enfant avait un défaut naturel dans la conformation de la langue, car, lorsqu'il commence à prononcer quelques mots, on s'aperçoit qu'il bégaye en parlant et «il se fâche quand il ne peut prononcer autrement». Plus tard Héroard remarque encore (1er décembre 1604) qu'il «bégaye fort en parlant». C'est surtout lorsqu'il est ému, qu'il s'anime ou qu'il se met en colère que le Dauphin mâche «sa grosse langue, comme il avoit accoutumé de faire quand il faisoit quelque chose avec grande ardeur». Le 22 décembre 1609, le Dauphin est «mené chez la Reine, mandé par elle, pour lui avoir été dit que son bégayement provenoit pour avoir encore le filet; il fut jugé» qu'il n'était pas nécessaire de faire une nouvelle opération. «Il craignoit qu'on lui voulût couper la langue quand on la lui faisoit tirer; il dit: «Comment me la veut-on couper?» et commençoit d'en pleurer.» Cette infirmité persiste et cependant ne devait pas être très-forte puisqu'elle pouvait disparaître à un moment donné; ainsi, la veille du jour où il doit «aller à la cour de Parlement pour se déclarer majeur», le jeune Roi «fait vœu à Notre-Dame des Vertus, s'il peut, le lendemain, au Palais, prononcer sans faire faute ses paroles pour sa majorité,» et en effet, le 2 octobre 1614, il prononce son discours «hautement, fermement et sans bégayer».
D'un tempérament très-actif, ayant peine à rester une minute en place, ce qui lui rendait l'étude très-pénible, le jeune Louis était pourtant sujet à des accès de rêverie maladive, qui font comprendre l'expression mélancolique de ses traits. Ces accès lui prennent d'abord à ses repas; un soir, le 2 août 1605, «en soupant, ayant été quelque temps sans dire mot, comme il étoit aucune fois réservé et tout ainsi que s'il eût songé à de grandes affaires, il dit: «Mais, c'est Thomas!» Voyant qu'il ne disait plus mot, le médecin lui demande: «Monsieur, qui est ce Thomas?—C'est un homme de pierre; je l'ai vu à Poissy, dans une chapelle, rangé là, à un petit coin.» Il y avoit environ quatorze mois qu'il fut à Poissy, où il vit et entendit nommer cette image du nom de saint Thomas et au lieu où il la représentoit.» Un autre soir «il songeoit en regardant le feu; sa nourrice lui demande: «Monsieur, à quoi songez-vous?—Je songe à quoi je me jouerai.» On a vu plus haut le jeune Roi s'absorber dans des préoccupations plus graves le lendemain de la mort de son père. Héroard caractérise cet état par une expression latine: _Quasi aliud agens_.
Le sommeil de Louis XIII était fréquemment agité par des cauchemars qui prenaient quelquefois le caractère du somnambulisme. Le 3 octobre 1606, il s'éveille «à une heure après minuit, en sursaut, avec un cri haut extrêmement et effroyable. Sa nourrice et Mlle de Ventelet (qui aidait à le veiller) vont à lui, demandant ce qu'il avoit: «Hé! c'est que papa s'en va sans moi,» dit-il en pleurant et fondant en larmes, «hé! je veux aller avec papa; attendez-moi, papa!» Il le songeoit et s'en éveille... se rendort à peine, ayant le cœur saisi. Le matin sa nourrice lui demande: «Monsieur, qu'aviez à songer et à crier cette nuit?—Doundoun, c'est que je songeois que j'étois à la chasse avec papa; j'ai vu un grand, grand loup qui vouloit manger papa et un autre qui me vouloit manger, et j'ai tiré mon épée, puis je les ai tués tous deux.» Nous regrettons d'avoir à dire que le bon Héroard, avec l'esprit superstitieux qui le caractérise, voit sans doute dans ce cauchemar un présage favorable, et écrit en marge de son journal: _Augurium_.
Le 29 juillet 1614, le Roi éveillé à une heure, en sursaut, «se veut lever sans dire la cause; ses valets de chambre, les sieurs de Heurles et Armaignac, l'en veulent empêcher, croyant qu'il rêvât: «Laissez-moi, laissez-moi,» dit-il; il se lève en chemise, et ainsi veut aller à la salle.» Le 8 septembre suivant «il raconte comme il avoit songé qu'il voyoit des poissons volants et appeloit de Heurles, son premier valet de chambre; il dormoit et parloit. Il étoit hors des draps sur le milieu du lit, se vouloit élancer pour en aller prendre.» Le 31 novembre 1616, le Roi est pris d'une syncope, à la suite de laquelle il est saigné pour la première fois. Voici une autre indication donnée par Héroard à la date du 4 juillet 1622: «Éveillé à trois heures après minuit, il se plaint, criant et me disant avoir eu froid étant couché dans le lit, et fort peu dormi, les yeux chauds et la tête pesante. Levé, blême, il se sent foible et lassé.» Cette lassitude ne l'empêche cependant pas de partir à quatre heures du matin de la ville de Toulouse, où il était arrivé huit jours avant, et de faire à cheval une dizaine de lieues jusqu'à Villefranche de Lauraguais, où «il se plaint encore des mêmes choses qu'il avoit fait ici dessus». A son entrée à Arles le 30 octobre suivant, le Roi, entouré du peuple qui «crioit en son langage: Vive notre bon roi Louis,» est saisi d'une impression de sensibilité nerveuse «et l'on lui a ouï dire ces paroles: «Dieu vous bénie mon peuple, Dieu vous bénie!» Le soir, pensif, il dit à son médecin «qu'il avoit été triste tout le jour».
Louis XIII passait alternativement et presque sans transition des exercices les plus pénibles et que le corps le plus robuste pouvait seul supporter, à un état de langueur qui le faisait se mettre au lit «avec inquiétude», ou se coucher au milieu du jour «pour ne savoir que faire». Une indication du journal d'Héroard qui peut servir à dater les portraits de Louis XIII et à juger de son tempérament se rencontre dans le journal au 1er août 1624; le Roi, alors âgé de près de vingt-trois ans, «se fait raser la barbe pour la première fois; il ne y avoit que du poil imperceptible».
A cette nature rêveuse et mélancolique, à cette figure silencieuse et qui se déridait rarement (Héroard remarque à plusieurs reprises que le Dauphin n'est ni parleur ni rieur, et que lorsqu'il rit, c'est d'un gros «rire d'hôtelier» comme quelqu'un qui n'en a pas l'habitude), Louis XIII joignait cependant un esprit assez vif; il avait parfois des reparties pleines de bon sens, parfois aussi il raillait et se moquait; mais en avançant en âge ses saillies deviennent plus sévères et plus âpres. Un jour d'hiver (19 février 1605) le porteur de charbon entre dans sa chambre pendant qu'il se lève et lui dit: «Bonjour, mon maître.—Qui est son maître?» demande l'enfant à son aumônier.—«C'est le Roi et vous.—Qui est le plus grand?—C'est papa et vous après, répond l'aumônier.—Non, c'est Dieu qui est le plus grand!» reprend le Dauphin, qui de sa nature «n'aimoit pas la flatterie». Le lendemain «l'on parloit d'un homme condamné à être pendu, le Dauphin demande: «Qui le pendra?» L'on répond que ce seroit le valet du bourreau, il dit: «Je ne veux donc point avoir un valet.» Peu après il appelle Birat, huissier de sa chambre; il avait l'habitude de lui donner le nom de valet et de lui dire: Valet, faites ceci ou cela; ce jour-là il le nomme par son nom: «Quoi, Monsieur, dit Birat, vous ne m'appelez pas votre valet!—Hé! c'est le bourreau qui a un valet,» répond le Dauphin. Un autre jour Mme de Montglat lui demande après qu'il vient de prier pour le Roi: «Aimez-vous bien papa?—Oui.—Comment l'aimez-vous?—Je l'aime plus que Pataut (le chien de sa nourrice).—Monsieur, reprend la gouvernante, il ne faut pas dire ainsi, il faut dire plus que vous-même.—Plus que moi-même! Eh! il ne faut pas aimer soi-même! il faut aimer des hommes, mais pas soi-même!»
Le Dauphin se plaisait aussi à jouer sur les mots et sur les noms; nous nous bornerons en ce genre à une seule citation où figure le poëte Racan. Le 14 octobre 1606 il y avait à son souper «un page de la chambre auquel il demanda: «Comment vous appelez-vous?—Monsieur, je m'appelle Des Ars.—Vous êtes donc un arc? Il vous faut attacher une corde au nez et au bout des jambes, et puis y mettre une flèche et tirer.» D'un autre page de la chambre qui se nommoit Racan, il dit à sa gouvernante: «Mamanga, velà l'arc en ciel, pour ce qu'il tournoit le nom en son entendement, imaginant _Arcan_ et ajoutoit _ciel_ en sa petite fantaisie. Il se plaisoit à des pareilles rencontres.»
Voici, à la date du jour des Rois, une jolie conversation sur le nombreux personnel de la maison du Dauphin: «Il tenoit une peinture du Roi sur du papier, où étoient les nom, surnom et qualités; il les lisoit. M. de Ventelet lui demande: «Monsieur, quand vous serez un jour le Roi, comment mettrez-vous?» Il répond brusquement: «Ne parlons point de cela!—Mais, Monsieur, vous le serez, s'il plaît à Dieu, un jour après papa.—Ne parlons point de cela!—Monsieur, c'est que vous voulez dire qu'il faut prier Dieu qu'il donne longue vie à papa?—Oui, c'est cela.» En dînant il demanda si, pour son souper, il ne y auroit pas un gâteau pour faire les rois; M. de Ventelet lui dit que oui et qu'il seroit le roi. «Ho! non, dit-il, c'est papa.—Monsieur, j'entends le roi de la fève, ce n'est que pour jouer;» et là-dessus je lui dis: «Monsieur, il faudra s'il vous plaît des charges à tous vos serviteurs; que donnerez-vous à M. Birat?—Ce sera le fou.—Et à M. de Ventelet?—Ce sera le bon vieux homme.—Et à moi, Monsieur?—Vous serez l'imprimeur.» M. Boquet, mari de sa nourrice, lui demande une charge.—«Vous serez maître Guillaume,» c'étoit le fou du roi. Je poursuis à lui demander: «Et à M. de Malleville, que lui donnerez-vous? (Il étoit exempt aux gardes écossoises servant près de lui.)—Ce sera Pantalon;» il avoit la barbe assez grande.—«Et M. de la Pointe? (archer du corps qui étoit gros).—Ce sera le gros ventre.—Et M. d'Origny? (son compagnon).—Ce sera le cuisinier;» il étoit un peu malpropre.—«Et maître Jean? (son sommelier).—Ce sera l'ivre.—Et maître Gilles? (son pannetier).—Il sera confiturier.—Et votre huissier de salle? (il faisoit des vers).—Féfé Vaneuil a un petit chien qui s'appelle Joly; quand ils seront ensemble ils feront des vers et Joly les fera par le c...—Et de Vienne? (c'étoit son cuisinier).—Ce sera Sibilot;» c'étoit le fol du feu Roi.—«Et Champagne? (garçon de garde-robe).—Ce sera mon verseur de m...—Et M. Guérin? (son apothicaire).—Ce sera Frely;» c'étoit le nom que ledit Guérin avoit donné à l'un des chiens.—«Et M. de Cressy? (enseigne de la compagnie qui étoit fort grand).—Ce sera le petit Marin;» c'étoit le nain de la Reine.—«Et M. Aude? (huissier de chambre de Madame qu'il voyoit souvent enveloppé au visage).—Ce sera l'enrhumé.» M. Boquet, qui n'étoit pas content d'être maître Guillaume, le pressoit pour lui en donner une autre; M. Birat entre en la chambre, M. Boquet lui dit: «Monsieur, voilà M. Birat; quelle charge lui donnerez-vous?—Ce sera maître Guillaume.—Et moi, Monsieur, lui dit Boquet, que serai-je maintenant que je ne suis plus maître Guillaume?—Vous serez maître Guillaume Dubois, le poëte de mousseu de Roquelaure (c'étoit un fol qui avoit été maçon et se faisoit croire qu'il faisoit bien des vers); mousseu Héroua, il me venoit voir souvent à Fontainebleau, sur la terrasse de ma chambre; il me montroit des vers qui étoient si mal faits, si mal faits,» me dit-il avec action, comme s'il se y fût connu et en souriant.—«Et à M. de Bernet? (porteur de M. d'Orléans).—Ce sera le nouveau tondu;» il avoit ses cheveux et sa barbe faits de nouveau.—«Et Bourgeois? (l'un des huissiers de sa chambre qui étoit vêtu de noir, portant le deuil).—Ce sera la corneille.—Et Montalier? (valet de garde-robe, portant le deuil).—Ce sera le corbeau.» (5 janvier 1608.)
Une autre repartie du Dauphin pourrait s'appeler _le Dauphin terrible_. Le 30 juillet 1608, il jouait avec des figurines en faïence dont une représentait un singe. Henri IV le vient voir et lui dit que ce singe ressemblait à M. de Guise. «Peu après M. de Guise arrive et lui demande: «Monsieur, qu'est cela?—C'est votre ressemblance.—Comment le savez-vous?—Papa le dit.» Le 21 décembre suivant, le Dauphin se fâche contre les petits gentilshommes attachés à sa personne, «veut qu'ils aient le fouet. Mme de Montglat lui dit qu'il leur falloit pardonner et que le Roi pardonnoit à tout le monde.—A tout le monde! il n'a pas pardonné au maréchal de Biron!»
Le 28 avril 1610, peu de temps avant le couronnement de Marie de Médicis qui devait être suivi d'une entrée solennelle, on disait au souper du Dauphin «que les enfants de Paris qui devoient être à l'entrée de la Reine auroient des éperons dorés. «Ho! dit-il, s'ils en ont de dorés, j'en veux avoir de fer noir.»
Citons encore trois ou quatre mots du jeune Roi qui achèvent de peindre une des faces de son caractère et la tournure que prend peu à peu son esprit. Le 15 juillet 1610, il fait donner à boire à son petit chien et demande: «Pourquoi donne-t-on à boire aux chiens?» Il lui fut répondu: «De peur qu'ils n'enragent.» Il repart soudain: «Les ivrognes donc n'ont garde d'enrager, car ils boivent toujours.»
Le 11 décembre 1612 «la Reine avoit commandé qu'on lui fît la mine pour n'avoir point voulu prendre sa médecine: il s'en aperçut ou il le sut, et s'adressant à Mlle de Vendôme, lui dit tout bas: «La Reine ma mère a commandé que l'on me fasse la mine, mais ils seroient bien tous étonnés si je la faisois.» Soudain il va à Mme la douairière de Guise: «Eh bien, madame de Guise, êtes-vous de celles qui me font la mine?» et s'en va, lui faisant la moue et le hausse-bec.»
Le 9 avril 1616, il construisait un petit fort et y plaçait «des petits canons tirés par des chiens, l'un desquels fait difficulté de passer outre sur une planche qui faisoit du bruit. Il le bat rudement et en colère, le chien passe sans difficulté; lors il dit froidement et de façon sérieuse: «Voilà comme il faut traiter les opiniâtres et les méchants,» et, lui donnant du biscuit, «et récompenser les bons, les hommes aussi bien que les chiens.»
Le 30 décembre 1622, il y avait eu «dispute entre les sieurs d'Ecquevilly et de Sourdis, enfants d'honneur qui portoient des oiseaux de la chambre»; d'Ecquevilly avait été appelé en duel, et on disait au Roi qu'il fallait les empêcher de se battre: «Non, non, répond-il en colère. Qu'on ne les empêche pas; laissez-les battre. Je les séparerai bien; je leur ferai trancher la tête.»
Les inclinations de Louis XIII pour les armes et pour la chasse se montrent chez lui de très-bonne heure; mais, malgré son caractère hautain, il apportera dans ces exercices, comme en toutes choses, des instincts au-dessous de son rang, un esprit subalterne, et il sera plutôt soldat que capitaine, plutôt piqueur que grand veneur. Héroard remarque à plusieurs reprises que le Dauphin «se familiarise de son mouvement avec les soldats plutôt qu'avec toute autre sorte de personnes, faisant du pair et du compagnon avec eux». Son premier favori est un soldat aux gardes, qu'il appelle son mignon Descluseaux; «mais il ne vouloit pas qu'il fût assis à table avec lui pource que, disoit-il, il est pas gentilhomme.» Un jour qu'il faisait ses exercices militaires devant le Roi, avec ses frères naturels MM. de Vendôme et de Verneuil, et les deux petits Frontenac, fils du gouverneur de Saint-Germain, «le Dauphin disoit qu'il vouloit être mousquetaire, et néanmoins il avoit accoutumé de reprendre ceux qui ne faisoient pas bien; le Roi lui dit: «Mon fils, vous êtes mousquetaire et vous commandez!» C'est exactement ce que Louis XIII sera toujours, et roi il joue encore au soldat. Le 23 janvier 1611, après déjeûner, il prend un bâton, se fait mettre en sentinelle par le jeune Loménie, qu'il fait caporal, fait demander à M. de la Curée (lieutenant des chevau-légers) par M. de Préaux (son sous-gouverneur) s'il connoît point ce soldat. M. de la Curée répond que non.—«Il a été aux guerres de Flandre,» dit M. de Préaux.—«Il a bonne mine,» répond M. de la Curée, puis adressant la parole au sentinelle: «Mon compagnon, d'où êtes-vous?—De Gâtinois, répond le Roi.—Comment vous appelez-vous?—Capitaine Louis.—Vous êtes bien habillé! il y a quelque sergent qui est votre camarade, qui vous fournit ce qu'il vous faut?—Oui.»
A l'âge de quinze ans et encore dans sa seizième année, le Roi continue le même jeu. Le 2 septembre 1616, «il s'amuse à faire la garde lui-même, se couche sur la paillasse, s'endort; Descluseaux qui faisoit le caporal l'éveille, le tire par les pieds hors de la paillasse, le met en sentinelle où il se rendort. Descluseaux le y trouve, le met en prison; ce fut en son lit.» Le 20 juin 1617, après avoir, dans la journée, été au conseil et donné une audience à l'ambassadeur de Savoie, et après la cérémonie de son coucher terminée, il se relève dans la soirée et «vêtu légèrement, il descend au jardin, s'amuse à faire la garde, se fait mettre en sentinelle, reçoit le commandement du sergent (c'étoit Descluseaux), y est jusques à une heure après minuit.»
Cinq ans après le jeu devient plus sérieux et produit même une impression pénible. Le Roi qui assiége la ville de Saint-Antonin, occupée par les protestants, descend du rôle de commandant d'armée à celui de simple «artillier»; le 16 juin 1622 «il va au camp à dix heures, au-dessus d'une batterie où il y avoit deux couleuvrines, en pointe par deux fois, tire sur des paysans qui remparoient; à la deuxième fois il en tue deux.» Héroard cite pourtant beaucoup de traits d'humanité de Louis XIII envers les hommes et même envers les animaux, mais ici le désir de prouver son adresse, de se montrer bon soldat, lui fait oublier qu'il n'appartient pas à un roi de tirer sur ses sujets, même révoltés.
Dans son goût passionné pour la chasse, Louis XIII se montre le même. Enfant, il entretient de préférence le veneur maître Martin, lui parle «de tous ses chiens, sait ou demande leurs noms, ce qu'ils savent faire, comme il dresse les jeunes». Roi, il élève lui-même ses oiseaux et leur donne «la mangeaille». Il va seul au bois et à la volerie, en si simple appareil qu'un jour, à Saint-Germain (19 février 1619), un meunier court après lui «le prenant pour un fauconnier, disant et opiniâtrément que c'étoit lui qui lui avoit pris sa poule; à quoi il prenoit plaisir et à le faire contester». Dans un âge plus avancé, il va de Saint-Germain coucher le soir à Versailles, y dort tout vêtu afin d'être plus tôt prêt pour aller à la chasse, et le lendemain (3 août 1624), «éveillé à trois heures, il prend son limier et va au bois pour détourner le cerf, y est deux ou trois heures, et revient tout mouillé à Marly. Il se jette sur un méchant lit sans dormir et, après dîner, va courir son cerf qu'il avoit détourné. Il ne le prend point et revient à Saint-Germain.»
Héroard nous montre encore le Dauphin «curieux de vouloir tout savoir», ayant «l'œil et l'oreille à tout», se plaisant «toujours à quelque exercice pénible». Son goût pour «les œuvres mécaniques» lui fait, tantôt suivre «un maçon qui raccoustroit», tantôt regarder «des charpentiers qui mettoient des cloisons». Voici par exemple une journée où l'on voit la diversité de ses occupations et de ses instincts: Le 10 août 1607 «il se fait mettre dans son petit carrosse découvert jusqu'à la chapelle où il entend la messe, faisant des gambades sur son carreau. Il va à son carrosse, y fait mettre dedans Madame, la petite Vitry et le petit Gramont de la Franche-Comté. Il dit à l'oreille à Hindret, son joueur de luth, qui le menoit: «Je veux être le valet de pied, mais le dites pas.» Deux pages tirent le carrosse, il va à côté branlant les bras et marchant de l'air d'un laquais, se fait appeler le petit Louis. Mené en sa chambre, il se met sur les outils de menuiserie; il a deux pages et deux garçons de la chambre auxquels il commande, leur fournit la besogne et se fait appeler maître Louis. Il vient en ma chambre, me demande papier et encre, se met à peindre, fait un oiseau, puis se met à faire Dondon, sa nourrice.» Une autre fois, «il s'amuse à maçonner une maison, porte lui-même les pierres», ou bien il pave lui-même un chemin, «porte le pavé, le met en œuvre». Roi, il s'amusera «à faire des paniers de menu jonc», clouera «les tapis du pied de son lit avec le tapissier», travaillera avec un émailleur ou avec un excellent tourneur allemand qui lui apprendra à tourner. Le 15 octobre 1614, «il s'amuse lui-même à travailler avec le menuisier, à dresser le jeu de billard,» et le 12 janvier 1617 à établir «une batterie de petits canons qu'il avoit lui-même fondus à sa forge».
Nous avons vu Louis XIII demander à sa mère de lui ôter son gouverneur M. de Souvré, parce qu'il ne «pouvoit plus durer avec cet homme-là»; quinze jours avant il lui avait servi de cuisinier et de maître d'hôtel. Le 13 octobre 1614 il était allé faire collation dans une maison particulière; après avoir mangé, «il entre en la cuisine, met M. le comte de la Rocheguyon à la porte pour huissier, et lui se fait porter des œufs, ayant été auparavant au poulailler pour en prendre. Il donne deux écus à une femme qui lui en apporta six et un poulet, se prend à faire des œufs perdus et des œufs pochés au beurre noir, et des durs hachés avec du lard, de son invention. M. de Frontenac, premier maître d'hôtel, fait une omelette; le Roi commande au petit Humières de prendre un bâton et de servir de maître d'hôtel, au sieur de Montpouillan d'huissier, à d'autres de prendre des plats, et lui prend le dernier et marche ainsi à la salle où étoit M. de Souvré, auquel il avoit commandé d'attendre ce qu'on alloit lui servir. Il fait l'essai du plat qu'il portoit».
Le Dauphin montre des goûts plus élevés dans ses dispositions naturelles pour la musique et le dessin. Suivant l'usage de l'époque, deux musiciens étaient attachés à sa personne «pour l'endormir»; l'enfant les écoutait avec transport, retenait les termes de leur art et voulait même faire sa partie avec eux. Le 23 février 1608, il joue du «tabourin de basque fort bien, en concert avec Hindret, son joueur de luth, et Boileau, son violon; il avoit appris de lui-même. Mené pour donner le bonsoir au Roi et jouer leur concert, il s'arrête à la porte du cabinet et ne voulut jamais entrer pour jouer, comme ayant reconnu que c'étoit chose messéante à sa qualité; le Roi le sut et le trouva bon». Le 11 août 1609, «il fait chanter et chante en concert des chansons d'amour; mis au lit, il fait encore chanter _Laudate_ en concert de voix, d'un luth et d'une mandore».