Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 29

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_Le 12, lundi._—Éveillé à six heures, mis dans le lit de Mme de Montglat entre son mari et elle[383]. En priant Dieu il dit de lui-même gaiement: _Dieu doint bonne vie à papa, mon bon ami._ A dix heures et demie mené par la grande galerie au jardin des gazelles, au Roi; il court devant lui après M. de Verneuil, à qui courra le mieux, saute au saut de l'allemand. Le Roi lui dit: «Mon fils, dites à M. de Souvré qu'il coure après vous.»—_S'il vous plaît de lui commander, papa_, répond le Dauphin, doucement, froidement, promptement. Le Roi le lui commande par trois fois; il fit toujours la même réponse. A onze heures il entend la messe avec le Roi, qui le mène en la conciergerie, par le jardin, et, à midi, dîné avec lui. Ramené en sa chambre à une heure et demie, il écrit le rôle de sa compagnie: La Rose (M. le Chevalier), capitaine; La Verdure (le Dauphin), mousquetaire; La Violette (M. de Verneuil), harquebusier. A trois heures goûté; on lui demande s'il veut pas voir danser la mariée?—_Je m'en soucie bien! belle mariée de village!_ Il va toutefois à la salle du bal, où il la voit danser un quart d'heure, puis va en la conciergerie, en la chambre du Roi, qui étoit allé se promener au grand canal. A cinq heures le Roi revient en sa chambre, il lui donne le bonsoir, le Roi le renvoyant en sa chambre. A huit heures trois quarts dévêtu, mis au lit, prié Dieu: _Dieu doint bonne vie à mon père, mon bon ami, à ma mère, ma bonne amie._ Mme de Montglat lui demande: «Aimez-vous bien papa?»—_Oui._—«Comment l'aimez-vous?»—_Je l'aime plus que Pataut_ (le chien de sa nourrice).—«Monsieur, il ne faut pas dire ainsi; il faut dire plus que vous-même.»—_Plus que moi-même! eh! il ne faut pas aimer soi-même, il faut aimer des hommes, mais pas soi-même._

[383] Héroard a mis en note, à la marge: _Insignis impudentia._

_Le 13, mardi._—Il va voir le Roi à la conciergerie; dîné avec le Roi. Il joue à la paume avec le Roi, et chaque fois qu'il servoit[384], il baisoit la balle. A six heures trois quarts soupé avec le Roi; à sept heures trois quarts ramené en sa chambre. A huit heures et demie le Roi y vient pour y voir jouer la comédie de quatre du bourg (_sic_).

[384] Servir, en terme du jeu de paume, signifie envoyer la balle le premier.

_Le 14, mercredi, à Fontainebleau._—Mené par les étuves au Roi, en la conciergerie, il lui dit adieu; le Roi part pour s'en retourner à Paris à huit heures trois quarts.

_Le 15, lundi._—Il est chaussé de chausses de serge jaune qui montoient jusques à la cuisse; c'est la première fois. A dix heures et demie mené à la chapelle puis joué en la salle, dansé par contrainte, pour ce qu'il y avoit deux hommes étrangers, et il disoit qu'il ne vouloit pas danser pour donner du plaisir, en est en mauvaise humeur, veut faire danser Mme de Montglat, la frappe, lui donne un grand coup de poing sur la poitrine. A onze heures trois quarts ramené en sa chambre, dîné; il dit à son page: _Bompar, allez faire parler le perroquet tout le long du dîner_. A trois heures et demie goûté. Ma femme arrive de Vaugrigneuse; il lui fait l'honneur de se lever de sa chaise, et lui porte au-devant sa main à baiser, lui demandant: _Où est la petite Oriane?_ C'étoit une petite chienne; on l'envoie querir; il lui fait mille caresses. Il advient à M. le Chevalier de s'asseoir dans sa chaise; il le voit, et lui dit: _Otez-vous de ma chaise, féfé_. Il le dit deux ou trois fois; il n'en faisoit rien; il s'en va promptement à Mme de Montglat, et lui dit: _Mamanga, j'aime mieux ma petite sœur que féfé Chevalier, parce qu'il n'a pas été dans le ventre à maman avec moi, comme elle, et il est assis dedans ma chaise_.

_Le 16, vendredi._—M. de Cressy disoit à la nourrice du Dauphin que M. Boquet, son mari, reviendroit de Sens, où il étoit allé, sur la mi-nuit; elle disoit que non.—_C'est qu'il songe à la coignée_, dit le Dauphin; le sieur Boquet lui avoit promis de lui rapporter une petite cognée à son retour de Sens.

_Le 17, samedi._—Il danse avec Madame la volte, la courante. A trois heures goûté; bu un bon coup dans la coupe d'argent doré que Mme de Loménie lui avoit donnée. A cinq heures viennent les ambassadeurs des villes Anséatiques et Teutonique, venant de la Cour et s'en allant en Espagne.

_Le 18, dimanche, à Fontainebleau._—Il se va promener en la galerie; Mme de Montglat lui montre la peinture d'un léopard, lui demande que c'est; il répond: _Je sais pas_.—«Monsieur, c'est un léopard.»—_Il ressemble à de Hoey[385]._ C'étoit un peintre; il étoit vrai. Il avoit l'imagination fort bonne. M. de Maleville lui montre une voile de navire, et lui demande: «Monsieur, à quoi sert une voile?»—_C'est pour faire aller le navire, car le vent le pousse._ Il y avoit des H peintes, Mme de Montglat lui demande: «Quelle lettre est cela?»—_C'est un H; quand je serai grand je ferai mettre des L auprès._

[385] Claude de Hoey, peintre du Roi.

_Le 20, mercredi._—Il se fait habiller en chambrière picarde, masquée, se fait nommer Louise, suit Mlle de Vendôme coiffée en bourgeoise, qui dit que c'est sa chambrière, et se garde de parler de peur d'être reconnu. M. le Chevalier les conduit, disant que c'est de la marchandise qu'il emmène du Levant.

_Le 21, mercredi._—Il écrit au Roi par moi[386], lui envoyant la petite Oriane, chienne de ma femme; en écrivant au Roi, il a demandé _Si maman lui écriroit pas?_ On lui a répondu qu'elle n'écrivoit qu'au Roi.—_Papa m'a dit que maman fait force pâtés, mais si elle m'écrit, encore qu'il y ait des pâtés, je garderai bien la lettre._

[386] Héroard partait pour se rendre à Paris, auprès du Roi.

_Le 22, jeudi._—Il commence à apprendre des mots latins, qui lui sont appris par M. Hubert, médecin du Roi, venu pendant mon absence.

_Le 23, vendredi._—Il écrit au Roi. A six heures et demie soupé; il voit jouer une farce à Laforest.

_Le 27, mardi._—A onze heures dîné; il se fait habiller en bergère. A deux heures et demie goûté, dansé, joué; il entend le tonnerre, va à Mme de Montglat, et lui dit: _Mamanga, faites-moi prier Dieu_.

_Le 28 février, mercredi._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il a pris des cendres.

_Le 1er mars, jeudi, à Fontainebleau._—Il dit que quand il verra qu'il voudra être opiniâtre, il s'en ira mettre en un coin pour dire son _Pater_, afin de chasser incontinent le mauvais ange qui le fait être opiniâtre.

_Le 2, vendredi._—Éveillé à six heures, amusé dans son lit jusqu'à sept heures et demie; fouetté comme je suis entré en la chambre. J'ai trouvé Mme de Montglat en colère contre lui et marrie de ce que j'ai rencontré la chambre ouverte. A onze heures dîné; il est venu un ambassadeur de la part de l'Électeur Palatin[387] qui lui a présenté une lettre de la part du comte Frédéric, comte Palatin, dont voici la copie:

Monsieur, je me persuade que vous ne l'aurés point desagréable si je prens la hardiesse de me servir d'une si bonne occasion pour vous representer la joye extrême que j'ay de vostre prospérité et vous donner les asseurances de ma très-humble devotion à voir fleurir vostre grandeur. C'est, Monsieur, tout mon desir que d'ensuivre les traces de mes prédécesseurs au bien et service de la corone de France, et d'esprouver un jour ceste protestation de mon zèle pour meriter l'honneur de vostre bienveillance et bonne grâce et demeurer à jamais, Monsieur, vostre plus humble et très-affectionné à vous faire service.

FRIDERICH COMTE PALATIN.

De Heydelberg, ce 19 de janvier 1607.

[387] Frédéric IV, né en 1574, comte palatin du Rhin en 1583, mort à Heidelberg, le 9 septembre 1610.

_Le 7, mercredi._—Les députés de Bretagne le viennent voir.

_Le 8, jeudi._—Il écrit au Roi une lettre en latin, faite par M. Hubert, une autre en françois à la Reine.

_Le 30, vendredi._—Il s'est botté pour aller environ une lieue au devant du Roi, qui le fait mettre dans son carrosse, où il le ramène au château. Après souper il va voir le Roi et la Reine[388].

[388] Le Roi écrivait à la Reine vers le 20 mars: «Mon cœur, j'espère vous voir demain ayant fait ici un petit de fonds.... Mais bien vous assurerai-je que Mme des Essars n'y a point puisé en passant.» Mme des Essars se trouvait à ce voyage de Fontainebleau, comme on le verra à la date du 2 août suivant et au 11 janvier 1608. La première fille naturelle du Roi et de Mme des Essars naquit en janvier 1608, et fut légitimée dans le mois de mars suivant.

_Le 31 mars, samedi._—Il va chez le Roi, lui donne sa chemise, puis va avec lui se promener au grand canal, puis à la chapelle. Mené chez M. Zamet, où dînoit le Roi.

_Le 5 avril, jeudi, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle, puis allé chez la Reine; le Roi revient de la chasse; dîné avec le Roi[389]. J'arrive à cinq heures[390]; il vient au devant de moi, me demande l'arbalète à jalet que je lui avois promise. Je la lui donne, il frétilloit après. A huit heures et demie mené chez LL. MM., il leur donne le bonsoir.

[389] La lettre du Roi à Mme de Montglat, datée du 5 avril à Fontainebleau, et que M. Berger de Xivrey a classée à l'année 1607, doit être antérieure, puisqu'à cette date Mme de Montglat est à Fontainebleau avec le Roi et le Dauphin.

[390] Héroard était absent depuis les premiers jours de mars, et le journal tenu par l'apothicaire Guérin est beaucoup plus concis pendant cette période.

_Le 6, vendredi._—Déjeuné d'un bouillon aux herbes avec un jaune d'œuf, Mme de Montglat m'ayant dit que le Roi avoit commandé que l'on lui fît manger maigre les vendredis, et qu'il le vouloit.

_Le 11, mercredi._—Il fait des demandes à un fauconnier du Roi, qui portoit un faucon volant pour rivière, s'entretient avec lui. Mené chez le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume; à six heures il sert le Roi à souper. Il ne veut point ouïr parler de laver le lendemain les pieds aux pauvres, et dit: _Je ne veux point, ils sont puants_. Enfin il se surmonte peu à peu, le Roi lui ayant dit qu'il vouloit qu'il le fît en sa place, ne pouvant y aller.

_Le 12, jeudi._—On lui demande s'il lavera bien les pieds aux pauvres, il répond: _Ho! que non! je les laverai bien aux filles, non pas aux garçons._ Il ne y avoit point de moyen pour le persuader à laver les pieds aux pauvres, le jour de la Cène: _Non, je ne veux point; ils ont les pieds puants._ A neuf heures déjeuné; mené chez le Roi, qui lui demanda s'il feroit bien la cérémonie en sa place, il répond: _Oui, papa._ A dix heures mené à la salle du bal, où il entend le sermon de M. l'archevêque d'Embrun, pendant lequel il s'amuse à piquer du papier avec une épingle, figurant des oiseaux et autres animaux. Après la cérémonie de l'absolution, il est conduit sur le théâtre[391] pour laver les pieds aux pauvres, par force, accompagné de MM. le prince de Condé, prince de Conty et comte de Soissons, lesquels servirent à la cérémonie, comme si le Roi y eût été présent. Quand il approcha du premier pauvre, il reconnut son bassin, où l'on vouloit verser l'eau pour le lavement; cela le confirma en son humeur, et ne put jamais être forcé seulement pour se baisser, reculant et pleurant. Les aumôniers en firent l'office devant lui. Au servir de la viande, il ne voulut jamais prendre ne toucher à aucun service que l'on lui présentoit, mais bien aux bourses, et les donnoit fort gaiement. Tout fini, il en fut fort réjoui[392]. Mené chez le Roi, puis en sa chambre, et, à midi, dîné. Il va jouer à la galerie, y fait courir un levrault par _Pataut_, l'un de ses chiens, va chez le Roi. M. de Guise lui montroit son épée, lui disant: «Monsieur, voilà une belle épée.»—_D'où l'avez-vous eue!_—«Monsieur je l'ai achetée en Turquie.»—_Vous êtes un moqueur._—La Reine voulant aller faire la Cène lui dit: «Mon fils, voulez-vous pas venir laver les pieds aux pauvres?» Il va avec la Reine. Mme de Montglat lui demandoit pourquoi il n'avoit pas voulu le matin laver et baiser les pieds aux malades, et que le Roi le faisoit bien, lui qui étoit le Roi; il répond: _Mais je suis pas le Roi!_

[391] Sur une estrade.

[392] Il est curieux de lire, après le récit d'Héroard, celui que le P. Dan fait de la même cérémonie. «Un chacun sait que nos rois très-chrétiens, par une cérémonie autant remarquable qu'elle est pleine de piété, ont coutume tous les ans, le jeudi saint, de laver les pieds à treize pauvres, à l'imitation du Sauveur des humains, qui par un excès d'humilité daigna bien faire le semblable à l'endroit de ses apôtres. Sa Majesté étant donc dans ce lieu de Fontainebleau à pareil jour, l'an mil six cent sept, toutes choses bien préparées et bien ordonnées pour cette cérémonie, et pour en faire ensuite une autre que l'on appelle la Cène, qui se pratique servant les mêmes pauvres en table, le Roi envoya dire qu'il vouloit que Monseigneur le Dauphin fît ce jour-là cette action purement royale au lieu de Sa Majesté, et que ses officiers lui déférassent alors les mêmes honneurs et services qu'à sa personne propre.... Ce commandement reçu, le sieur de Vitry, avec ses gardes, s'en va accompagner Monseigneur le Dauphin en la salle du bal, où se fait d'ordinaire cette pieuse et très-louable action. Alors Monseigneur l'archevêque d'Embrun étant monté en chaire commença cette cérémonie par une belle exhortation, montrant que toute action du Fils de Dieu incarné étant notre instruction, et par le lavement des pieds de ses apôtres ayant témoigné une action signalée d'humilité, c'étoit donc cette vertu que tous chrétiens devoient soigneusement pratiquer.

«L'exhortation achevée, les princes et officiers de la couronne assistant et servant Monseigneur le Dauphin se présentèrent; l'un prit le bassin et l'autre l'aiguière, tandis que Monseigneur le Dauphin lave, essuie et baise les pieds des pauvres, lesquels, selon la coutume, avoient premièrement été visités par le médecin du Roi, pour reconnoître s'ils n'avoient point quelque maladie dangereuse, et auxquels l'on avoit rasé les cheveux, comme aussi on les avoit revêtus d'écarlate, avec chacun un grand linge de fine toile qui les couvre jusque sur les pieds; le tout selon la pratique ordinaire.

«D'abord Monseigneur le Dauphin fit quelque petite difficulté de laver et baiser les pieds de ces pauvres, son âge tout foiblet ne lui pouvant faire comprendre cette cérémonie, et croyant que l'on se vouloit rire de lui, sur ce qu'il voyoit que tous les princes et seigneurs, tête nue, le servoient, et que lui fut ordonné pour servir ces pauvres; mais aussitôt jetant la vue derrière lui et voyant Monseigneur le comte de Soissons tenant son bâton de grand maître, qui venoit en cérémonie, suivi de tous les maîtres d'hôtel du Roi qui précédoient les mets pour servir et donner à ces pauvres, il commença à sourire, et se porta alors d'affection à faire cette action célèbre de piété, reconnoissant qu'il n'y avoit point de moquerie.

«Les services de chaque pauvre étant de treize plats, furent tous portés par des princes ou seigneurs de marque, entre lesquels étoient Mgr le prince de Condé, Mgr le prince de Conty, Mgr le duc de Vendôme et Mgr le duc de Guise, et quand il fallut donner à chacun de ces pauvres treize écus d'or, accoutumés leur être alors aumônés, ce fut où Monseigneur le Dauphin témoigna une grande allégresse, et ainsi finit cette cérémonie et action purement royale, action que l'on ne lit point avoir été jamais faite auparavant par aucun Dauphin ou autre enfant de France.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, p. 285-7.)

_Le 13, vendredi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des pins, il visite son jardin, où il avoit semé des pois et des fèves, puis travaille avec une bêche pour faire une coulée à jouer aux œufs de Pâques. Il va chez le Roi, qui étoit malade de fièvre de rhume.

_Le 14, samedi._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il va à confesse.

_Le 15, dimanche, jour de Pâques._—Mené en la chambre du Roi, d'où il regarde le Roi touchant les malades et arrivant au droit des fenêtres[393], lui ôte le chapeau et dit: _Bonjour, papa_, en contraignant sa voix par respect, ne le voulant pas détourner de la cérémonie.

[393] Le Roi touchait les malades dans une allée du jardin. Voy. _Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, par le P. Dan, p. 178.

_Le 16, lundi._—La Reine va en la grande galerie ayant quelques petites douleurs pour accoucher; y étant arrivée, les douleurs la pressent, elle retourne en sa chambre, où, ne faisant que d'entrer, les douleurs lui redoublent et les eaux se percent. En se couchant le Dauphin disoit que si la Reine faisoit un petit frère il feroit tirer son canon; mais si c'étoit une fille: _Je m'en soucie bien!_ La Reine accoucha de Monsieur, duc d'Orléans[394], à dix heures et demie du soir, fort heureusement, le vingtième jour de la lune de mars. En le voulant remuer on lui vit la quille droite, ferme; je l'ai maniée.

[394] Cet enfant mourut à Saint-Germain-en-Laye, le 17 novembre 1611, sans avoir reçu de prénom; il ne faut pas le confondre avec Gaston, né l'année suivante, et qui ne prit le titre de duc d'Orléans qu'après la mort de ce second fils de Henri IV.

_Le 17, mardi._—Il va voir M. d'Orléans, lui fait de grandes caresses. M. de Rosny vient voir le Dauphin, et lui demande: «Monsieur, avez-vous besoin de quelque chose? demandez-le-moi.» Ayant songé et branlant la tête, il répond: _Rien._ Peu après sa nourrice lui dit: «Que n'avez-vous dit à M. de Rosny qu'il me fît bailler un lit?»—_Hé! Dondon, je l'y ai demandé tant de fois, et il n'en fait rien_, dit-il, comme s'en plaignant.

_Le 18, mercredi, à Fontainebleau._—A dix heures il monte en la chambre de Monsieur pour le voir ondoyer; il le fut par M. le cardinal de Sourdis. Mlle Bélier dit au Dauphin: «Monsieur, il faut bien maintenant prier Dieu pour Monsieur votre frère, qu'il lui fasse la grâce de le bien garder;» le Dauphin s'en prit à pleurer, mais doucement. Le sieur Pietro Alsense, commandeur de Malte, Sicilien, le vient voir; il avoit fait sa nativité[395]; puis je le menai pour voir Monsieur, pour faire la sienne.

[395] Son thème de nativité. Malherbe, dans une lettre à Peiresc du 23 mars 1610, dit en parlant de M. d'Orléans: «De tous les enfants du Roi, c'est celui, à ce que l'on dit, qui a le plus grand horoscope.»

_Le 19, jeudi._—A neuf heures déjeuné; M. de Sully y vient; on le veut persuader à lui demander quelque chose, il n'y est porté que par force et par acquit. Il prie pour un lit à sa nourrice; puis, Mme de Montglat le priant pour Indret, joueur de luth, et pour M. Birat, M. de Sully dit: «Monsieur, ne s'en soucie pas.»—_Si fait_, dit-il soudain; puis M. de Sully lui demande: «Qui sont ceux de céans que vous aimez le mieux?»—Il répond soudain: _Indret et Birat_, pour les recommander sur cette occasion, ne lui ayant point voulu parler auparavant.—Cette nuit, sur les deux heures après minuit, deux sentinelles, l'un suisse et l'autre françois, ont aperçu en l'air un grand aigle blanc qui a fait le tour du château et, arrivé à l'horloge du braquemart, est disparu rendant comme un coup d'arquebuse. Ils l'ont ainsi rapporté au Roi[396].

[396] Héroard a mis en note, à la marge: _Meteorum augurium aquila._ Voici comment ce fait est rapporté par le P. Dan.: «Quelques jours après (la naissance du duc d'Orléans), qui fut la nuit du dix-neuf au vingtième du même mois, environ les deux heures du matin, fut vu, venant comme de dessus la chambre de la Reine, la forme d'un aigle environné d'une grande lumière, qui passa sur le jardin près de l'horloge avec un grand éclat, comme d'un coup de tonnerre ou de canon; et le rapport en fut fait le lendemain au Roi par deux sentinelles, l'un françois et l'autre suisse, qui étoient alors en faction, et jurèrent avoir vu la chose ainsi. Ce qui fit avancer plusieurs beaux discours à l'avantage de ce jeune fleuron des lys. Les uns (_Mathieu en l'histoire de Henry IV_) disoient que cet aigle étoit un présage de la future grandeur de ce petit prince, auquel le Ciel sembloit promettre l'empire, et que son nom, comme un coup de tonnerre, éclateroit par tout l'univers. Les autres en faisoient diverses prédictions non moins favorables; mais la fin a montré assez qu'il ne faut rien s'assurer sur tels et semblables signes et météores, car le quatrième an et six mois de son âge mourut ce petit duc d'Orléans, à Saint-Germain-en-Laye. Et s'il y avoit lieu de faire jugement sur tel signe, il y avoit plus d'apparence de dire que, comme un éclair et un coup de tonnerre, cet aiglon royal passeroit promptement de cette vie en l'autre.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, page 275.)

Malherbe écrivait à Peiresc, le 26 avril 1607: «Il fut vu par les gardes un certain feu en forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin des Canaux, passa par dessus le Court du Cheval et par dessus le château, alla crever en le Court du Donjon, à l'endroit de l'horloge, avec un grandissime bruit; on dit comme d'un pétard, mais s'il eût été aussi grand, il eût réveillé tout le monde, ce qu'il ne fit pas. Le Roi, comme cela lui fut récité, s'en réjouit fort, et dit que souvent, devant des batailles et en des siéges de villes et autres entreprises, il avoit vu de semblables choses, mais toujours avec bonne issue, et qu'il espéroit que s'il avoit la guerre il feroit bien ses affaires.» (_Œuvres de Malherbe_, éd. L. Lalanne, 1862, in-8º, t. III, page 33.)

_Le 20, vendredi, à Fontainebleau._—Le Dauphin aperçoit le Roi au jardin; on ne le peut plus retenir, il y court. Il voit remuer M. d'Orléans, et considérant sa main dit en souriant: _Hé! voyez sa petite main!_ Je lui dis: «Monsieur, c'est de cette main dont un jour il vous fera service.» Il advint qu'à l'instant il haussa le bras droit, tenant le poing fermé, ce que chacun interpréta à bon augure, et lui (le Dauphin) l'alloit contant à chacun.

_Le 21, samedi._—Il dit ses quatrains et quelques sentences[397]; entre autres Mme de Montglat lui faisoit dire: «L'humilité est le chemin de l'honneur;» il dit de lui-même: _L'humilité est le chemin de la gloire qui conduit à l'honneur._

[397] Les quatrains de Pibrac et les proverbes de Salomon. Voici comment Héroard en parle dans son livre _de l'Institution du Prince_: «Aussitôt qu'ils sauront (les princes) tant soit peu lire, je suis d'avis qu'on les exerce dans les Proverbes choisis de Salomon, les quatrains du sieur de Pybrac, puis certains auteurs qui ont écrit des petits contes sous des noms feints, mais qui portent leur sens moral.»

_Le 22, dimanche._—Dîné avec le Roi; le Roi mangeoit du revenu du cerf, le Dauphin dit à Mme de Montglat: _Mamanga, je voudrois bien manger de cela._—«Monsieur, lui dit-elle, il n'en faut pas demander.» Comme le Roi eut achevé, le Dauphin lui dit: _Papa, donnez-moi de cela, s'il vous plaît._—«Il n'y en a plus, lui dit le Roi: que ne m'en avez-vous demandé?» Le Dauphin lui répond en hoignant un peu: _Papa, j'en voulois bien demander, mais Mamanga n'a pas voulu._

_Le 23, lundi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, qu'il trouve dînant et MM. de Vendôme et le Chevalier avec lui; il s'en pique en lui-même, n'en fait point semblant, se met auprès du Roi, qui le choque sans y penser ni s'en apercevoir; il se retire et se prend à pleurer, et pour prétexte de son déplaisir dit qu'il croit que _Papa est fâché contre moi puisqu'il m'a battu_. L'on le dit au Roi, qui l'apaise et le fait dîner avec lui.