Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 28

Chapter 283,919 wordsPublic domain

Caractère moqueur du Dauphin.—Le gâteau des Rois.—Mme de Montglat et Mlle d'Agre.—Première signature du Dauphin.—Comment se tient le Roi.—Lettre au Roi.—_La Saint-Jean des choux._—Lettre du Roi.—Dessins et peintures du Dauphin.—Présent de l'archiduchesse d'Autriche à Madame.—Oraison du Dauphin.—Présents que lui fait M. de Brèves.—Le Roi joue à la paume avec le Dauphin.—Le peintre Dehoey.—Première leçon de latin.—Lettre de l'Électeur palatin.—Le Dauphin à la cérémonie de la Cène.—M. de Guise.—Naissance du duc d'Orléans; son thème de nativité.—M. de Sully.—Apparition d'un aigle; geste du duc d'Orléans et augures que l'on en tire.—Les quatrains de Pibrac.—Goût croissant du Dauphin pour la musique et le dessin.—Decourt fait de nouveau son portrait.—Vêtement d'été.—Accouchement de la comtesse de Moret.—La reine Marguerite.—Relevailles de la Reine.—Antipathie pour les Espagnols.—Paillardise du Roi.—Produits de la poterie de Fontainebleau.—Portrait en cire et médaille du Dauphin par Paolo et Dupré.—Danse d'Égyptiens ou bohémiens.—Rancune du Dauphin contre son page.—Réception d'un ambassadeur turc.—Ordres du Roi pour donner le fouet au Dauphin.—Mort de M. de Montglat.—Le comte de Moret sauvé du tonnerre.—Départ pour Saint-Germain, passage à Melun, à Crosne, à Paris, à Saint-Cloud, arrivée à Saint-Germain.—Mme des Essars.—Familiarités du Dauphin.—La peste à Saint-Germain; départ pour Noisy.—Caractère dissimulé du Dauphin.—Le Roi à Villepreux.—Lettre et présent du prince de Galles.—Histoires tirées de la Bible.—Portrait du père du Roi.—Peu de goût du Dauphin pour la danse.—Il entre dans sa septième année.—Portrait de Louis XII.—Lettres de la famille ducale de Toscane.—Incendie à Noisy.—Services d'Héroard sous Henri III.—Premier seing valable du Dauphin.—Portrait de Du Guesclin.—Le duché de Milan.—Peu de goût du Dauphin pour l'étude.—Lettre au Roi.—Le ballet des lanterniers.—Retour à Saint-Germain.—Baptême de M. et de Mlle de Verneuil.—M. de Cési.—Le livre de Vitruve.

_Le lundi, 1er janvier, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il se moque d'une femme de village qui étoit fort bossue, en ricane; sur la fin de la messe il va et revient, et retourne près de son aumônier qui la disoit, le contrefait en riant.

_Le 2, mardi._—A deux heures mené au delà du grand jardin, du côté de main gauche, environ cent pas allant à la Mi-Voie, pour y planter le premier arbre de ceux que le Roi y vouloit faire planter; c'étoit un tilleau.

_Le 3, mercredi, à Fontainebleau._—En dînant il entretient, comme une grande personne, maître Martin, preneur des renards du Roi, sait le nom de ses chiens.

_Le 4, jeudi._—M. le baron de la Châtre le vient voir, allant à la Cour. Après souper il joue aux poules et au renard contre M. de Belmont. En jouant M. le Chevalier appelle M. de Belmont son lieutenant. Il le regarde en colère, songe, puis le veut frapper, lui veut jeter les poules qu'il ramasse, puis l'échiquier. M. de Belmont, qui étoit lieutenant de M. de Mansan, lui dit: «Monsieur, pourquoi voulez-vous le frapper?»—_C'est parce qu'il vous a appelé son lieutenant, et vous êtes à moi._—«Mais, Monsieur, il ne le faut pas battre pour cela.»—_Ho! mais c'est qu'il veut tout!_

_Le 5, vendredi._—A six heures il se assied à table; on lui coupe un gâteau de massepain pour lui et pour Madame et Mme Christienne; il fut le roi pour la première fois. Il avoit envie de manger sa portion de gâteau et celle de Dieu; Mme de Montglat lui dit: «Si vous voulez manger celle de Dieu, il faut donner de l'argent.»—_Bien, qu'on en donne_, répond-il promptement; _Tétai_ (M. de Ventelet), _donnez de l'argent_.—«Monsieur, combien?»—Il songe: _Cinq écus_. Il fut baillé cinq quarts d'écu à M. l'aumônier, qui furent après rendus. Bu à reposées, il prenoit plaisir à faire crier: _Le Roi boit_ par Madame.

_Le 6, samedi._—Il va aux petites fontaines, où il fait rompre la glace, se y joue à la casser à coups de poing. A six heures et un quart on lui coupe un gâteau, il est fait le Roi; soupé de sa part de gâteau, il ne veut point que l'on crie: _Le Roi boit_, le fait défendre à M. de Verneuil.

_Le 7, dimanche, à Fontainebleau._—Il prend un grand luth, fait que Indret met ses doigts sur les touches et lui il pince les cordes; il va aux cadences, joue et chante: _Ils sont à Saint-Jean d'Anjou, les gen, les gen, les gendarmes_, etc. Il touche la bergamasque, la sarabande, les cloches, puis se va jouer sur le tapis de pied, étendu parmi la chambre, feignant que le tapis fut la mer; M. le Chevalier faisoit comme lui.

_Le 8, lundi._—Il va à la salle du bal, où il avoit fait venir deux épousées du village, les regarde danser, se moquoit de leur danse. A dix heures et un quart, dévêtu; mis au lit, prié Dieu; il demande quand c'est qu'il aura un haut-de-chausses? Mme de Montglat lui dit que ce seroit quand il auroit huit ans.—_Comme féfé Chevalier?_—«Oui, Monsieur.»—_Je suis vieux!_—«Oui, Monsieur, vous avez six ans.»—_Quand aurai-je huit ans?_—«Dans deux ans et demi.»—_Je suis plus vieux que ma sœur, je suis venu le premier, puis ma sœur, et ma petite sœur est venue à la queue._—«Et l'enfant qui viendra après, que vous sera-il?»—_Ce sera mon frère._

_Le 9, mardi._—Il se fâche contre sa nourrice, la frappe, va prendre sa pique, la poursuit pour l'en frapper de la pointe, en est après marri, est bien empêché à faire la paix; il la fait enfin, et promet de ne la battre plus. A huit heures trois quarts déjeûné; il ne veut point que l'on fouette en sa présence deux garçons, Pierrot et Champagne: _Mamanga, jetez les verges au feu, elles sécheront_. Mené à la chapelle de la salle du bal, puis au jardin du Tibre, le long des palissades hautes, il dit: _Je n'ai jamais passé ici_. Il se fait entretenir des chiens que j'avois à Vaugrigneuse, demande s'ils prennent bien le loup. A deux heures monté en la chambre de sa nourrice, il va voir M. de Verneuil, qui étoit enrhumé, puis descend en la petite chambre du demi-pavillon qui étoit sur la terrasse, où étoit Mme de Montglat, où il a goûté. Puis il va en ma chambre, regarde jouer à la paume, où il se prenoit outrement à rire d'un qui jouoit, qui étoit fort laid et ne portoit que des caleçons qui étoient justes aux cuisses.

_Le 10, mercredi, à Fontainebleau._—Il va à la poterie, fait prendre des pièces, est soigneux de les faire payer à mesure qu'il les prend.

_Le 11, jeudi._—Peigné, coiffé dans le lit, à bâtons rompus par sa nourrice; Mme de Montglat, pour le faire hâter, y vient, et lui dit: «Je m'en vais chausser; si vous n'êtes peigné quand je reviendrai, vous aurez le fouet.» Elle revient, ce n'étoit pas fait; elle lui dit encore: «Je m'en vais pisser; si vous n'êtes peigné et coiffé quand je reviendrai, vous aurez le fouet.» Il dit tout bas: _Ha! qu'elle est vilaine! elle dit devant tout le monde qu'elle va pisser; velà qui est bien honnête, fi!_ Ce monde c'étoit Montailler, tailleur de Mme de Montglat, et Champagne, l'un de ses laquais. Mlle d'Agre[373] parloit tout bas à l'oreille de Mme de Montglat, le Dauphin lui dit: _D'Agre, que ne parlez-vous tout haut? Vous parlez bas comme si vous étiez malade, et vous parlez si gaiement!_ Comme il étoit vrai, elle parloit fort gaiement. Il étoit curieux de vouloir tout savoir, écoutoit tout, et bien souvent n'en faisant pas le semblant. Mis au lit, il se fait entretenir des chiens comme feroit un grand chasseur, parle en termes de chasse: _Moucheu Héoua, parlez-moi de Miraude et de Lion qui prend tout seul les loups_; c'étoit d'une chienne que j'avois, bonne aboyeuse, et d'un dogue extrêmement furieux, qui prenoit les loups seul à seul, dans les bois; il étoit à mon cousin, et je lui en avois parlé sur le jour.

[373] Gouvernante de Mlle de Vendôme et nièce de M. de Frontenac.

_Le 12, vendredi._—Il se joue à remuer ménage et à transporter les meubles; il se plaisoit toujours à quelque exercice pénible; M. de Verneuil lui aide. A six heures soupé; je lui dis: «Monsieur, faites souper Descluseaux avec vous.»—_Je ne veux pas._—«Vous ne l'aimez donc pas comme vous dites?»—_Si fait, non pas pour dîner._

_Le 13, samedi, à Fontainebleau._—A onze heures trois quarts dîné; il danse dans sa chaise en mangeant au son du luth et du violon, boit de même, faisant branler son verre en buvant, s'amuse à tout ce qu'il voit faire, s'enquiert des choses et de leur usage. Il entretient M. du Tost, mari de la nourrice de Madame, des oiseaux et sur un tiercelet qu'il avoit sur le poing; il fouille en sa gibecière, y trouve deux sonnettes, et les fait tinter.

_Le 14, dimanche._—Mené au jardin du Tibre, où il voit danser des épousées du village. Après souper il voit danser aux chansons d'un nommé Laforest[374], où il prenoit un extrême plaisir et surtout en celle qui disoit:

Quand je partis de la ville, Quand j'en partis, j'en partis.

[374] Soldat aux gardes.

_Le 15, lundi._—A douze heures et demie Madame s'en va dîner; soudain il lui prend une humeur: _Je m'en vas servir ma sœur_. Il y va en sa chambre, fait toute la cérémonie: M. le Chevalier étoit gentilhomme servant, qui mettoit la viande et recevoit les plats que l'on desservoit; il (le Dauphin) étoit page, et se faisoit nommer Faveroles, nom d'un page de la chambre du Roi, et il nomme M. de Verneuil, Pettruce, aussi page de la chambre.—Il vient des violons du bourg, il se met à danser à toutes danses.

_Le 16, mardi._—Mené en la chapelle, puis en la salle du bal, où il saute de la première marche du théâtre, de plein saut, jusques au second carré, franchit le premier, puis danse la sarabande fort gaiement, allant justement à toutes les cadences du violon; puis il danse aux branles, où dansoit Laforest, soldat qui lui donnoit beaucoup de plaisir par ses actions et contenances. Il vient en ma chambre, et de l'escalier regarde jouer à la paume. A six heures et demie soupé, dansé; il tance Madame, elle en pleure. Mlle de Vendôme lui dit: «Monsieur, je m'en vas le dire à Mme de Montglat que vous faites pleurer Madame;» elle y vient, il s'excuse; Mme de Montglat s'en retourne, et lui, tout soudain et froidement, prend la main droite à Mlle de Vendôme et la lui mord bien serré.

_Le 17, mercredi, à Fontainebleau._—Il joue à la balle à la raquette, fait de bons coups au bond, l'attend avec jugement, entend les termes du jeu: _Trentain, le jeu, quarante-cinq, passons, velà une chasse, haussez la corde_, en passant comme il avoit vu faire au jeu de paume.

_Le 19, vendredi._—Indret, son joueur de luth, étoit en la ruelle du lit de sa nourrice où il fut longtemps à accorder son luth; l'impatience le prend: _Indret, il y a trois jours que vous accordez votre luth! jouez!_ dit-il impérieusement, car il attendoit la musique, qu'il aimoit fort.—Madame étoit allée chez les tailleuses, qui étoient venues de Paris; on ne l'en pouvoit retirer jusques à ce que Mme de Montglat lui envoya dire qu'elle avoit à lui bailler une lettre de la part de M. le prince de Galles; elle part là-dessus tout aussitôt, descend en la chambre de M. le Dauphin, auquel Mme de Montglat avoit dit la fourbe. Elle tire de sa pochette une petite lettre; M. le Dauphin la demande, disant: _Donnez-la-moi, Mamanga, je la lirai_. Il la prend, l'ouvre et, feignant de lire, prononça haut ces paroles: _Madame, je m'en vas en Espagne pour voir ma maîtresse, mais que je revienne je vous apporterai quelque chose de beau que je n'ai pas vu encore, et je le vous apporterai, car j'ai bien envie de vous voir_.—Il apprend à faire ses lettres, écrit son nom: _Loys_; ce fut la première fois; il fut conduit par Dumont[375].

[375] Clerc de la chapelle du Dauphin.

_Le 21, dimanche, à Fontainebleau._—Il est mené au préau, derrière le chenil, pour y voir lutter des Bretons, de ceux qui travailloient aux ouvrages du Roi.

_Le 22, lundi._—Il étoit assis et tenoit un genou sur l'autre; Mme de Montglat l'en reprend, disant que cela le feroit devenir bossu. Il répond: _Papa le fait bien._ Je lui demande s'il vouloit faire tout ce que papa faisoit; il répond: _Oui._ Il écrit son exemple suivant l'impression faite sur le papier, la suit fort bien, y prend plaisir.

_Le 24, mercredi._—Il écrit au Roi gaiement, se veut dépêcher, de peur, dit-il, que Guérin ne s'en aille; Dumont, clerc de sa chapelle, lui traça les lettres; il les suivit fort dextrement, et racoustroit là où il y défailloit quelque chose:

Papa, j'ay grande envie de vou voir, cependan je vou dirai qu'il y a beaucoup d'arbres plantés. Je sui, Papa, vote tes humbe et tes obeissan filz et seuiteu.—DAULPHIN.

_Le 26, vendredi._—Il va à la poterie, prend quelques pièces, commande à Mme de Montglat que l'on les paye; il crioit après ceux qui s'approchoient près des pièces: _Touchez pas là! ne prenez rien!_—Il s'amuse froidement à voir jouer une farce où Laforest faisoit le badin mari, le baron de Montglat faisoit la femme garce, et Indret l'amoureux qui la débaucha.

_Le 27, samedi._—Il commande au baron de Montglat de masquer et faire une comédie, et lui dit: _J'en veux être._—«Mais, Monsieur, nous ne savons que jouer!»—_Vous direz que nous sommes vos petits enfants._ Il se fait habiller d'une robe de fille et coiffer du chaperon de Mme de Montglat, et couvrir le visage d'un masque en velours. A huit heures commence le jeu; il fait son entrée ayant M. le Chevalier avec lui et deux autres; il danse fort gentiment, hardiment et de bonne grâce, puis se retire, et revient seulement quand il fallut comparoître. La farce achevée, il se fait ôter la robe, et danse: _Ils sont à Saint-Jean des choux_, frappant du pied sur le cul de ses voisins. Cette danse lui plaisoit.

_Le 28 janvier, dimanche, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la salle du bal, puis en la salle, où il court par acquit et ne voulut jamais danser devant des femmes du bourg; il ne se plaisoit point à donner plaisir à autrui. Après soupé il se fait habiller en fille comme le jour précédent, et coiffer d'un chaperon de sa nourrice; ils font une comédie qui fut l'entrée d'une sarabande, puis un petit festin de confitures. Mis au lit, il est entretenu par le baron de Montglat, qui devoit partir le lendemain pour aller en Espagne.

_Le 29, lundi._—M. l'aumônier lui faisoit dire les commandements de Dieu, et quand il fut à dire: «Tu ne tueras point,» il dit: _Ne les Espagnols? Ho, ho! je tuerai les Espagnols, qui sont ennemis de papa; je les épuceterai[376] bien._ L'aumônier lui dit: «Monsieur, il ne faut pas tuer les Espagnols, ils sont chrétiens.»—_Mais ils sont ennemis de papa._—«Mais ils sont chrétiens.»—_J'irai donc tuer les Turcs._ Il va en la salle du bal pour y voir une mariée du bourg, qu'il avoit envoyée querir pour complaire à Madame, car il ne l'avoit jamais voulu faire: _Mais, Mamanga, je prens point plaisir à ces filles de village; velà un beau plaisir!_ Il y danse.

[376] M. Littré adopte comme étymologie du verbe _épousester_: É pour es.... préfixe, et _pousse_, radical de _poussière_. «Cette étymologie, donnée par Scheler, est meilleure, ajoute M. Littré, que celle de _pousser_.» Le Dauphin prononce _épuceter_ qui est peut-être l'ancienne forme du mot épousseter; on dit encore familièrement: «Je lui secouerai les puces.»

_Le 31, mercredi._—Dîné en chantant, se jouant et mouvant; il nomme les valets de nous tous. Je lui dis qu'il ne savoit pas le nom du mien.—_C'est Nicolas_; il étoit vrai.—«Comment s'appeloit celui que j'avois auparavant?»—_Grand nez_; il le souloit ainsi nommer à cause de son grand nez.—«Mais, Monsieur, il s'appeloit autrement?»—_Légier_; il étoit vrai, et y avoit trois ans qu'il ne me servoit plus.—«Monsieur, comment s'appelle le valet de Bompar?» (C'étoit le page du Dauphin).—_Je sais pas_; puis tout à coup: _C'est madame sa personne_, pource qu'il n'en avoit point. Je ne sais qui il ne connoissoit point. A souper il se fait entretenir des chiens de mon cousin, dont je lui avois parlé, qui étoient trois dogues: _Lion_, _Come_ et _Grainbon_, et _Miraude_ qui étoit à moi; il demande ce qu'ils savent faire et ce qu'ils ont fait, et quand _Miraude_ aura ses petits.

_Le 2 février, vendredi, à Fontainebleau._—M. Guérin, apothicaire du Dauphin, arrive de Paris qui lui apporte une lettre du Roi, écrite et contrefaite de la main du Roi par M. de Loménie, secrétaire d'État et du cabinet, qui lui fut lue par Mme de Montglat en ces termes, faisant réponse à celle qu'il lui avoit écrite aussi par M. Guérin:

Mon fyls, Guerin me rendant une lettre ma dyt de vos nouuelles et que atandant ma venue uous aués byen du soyn de mes jardins et de mes plans, de quoy iay esté fort ayse. Je luy ay commandé en vous randant cete-cy de vous dyre des myennes et de maman la Roine; que iespere vous voyr yncontynant après la foyre Saynt-Germayn, en laquelle je feray achepter des petytes besongnes[377] pour vous iouer, lesquelles ie vous porteray quant et moy pourueu que vous maymyés byen et soyés byen sage. Bonsoyr, mon fyls. Ce dernyer de janyuer a Parys. Vre byen bon pere.—HENRY.

Et au-dessus de la lettre: _A mon fyls le Daufyn_[378].

[377] Henri IV écrivait, le 28 février, à Sully: «Mon ami, tantôt parlant à vous, j'ai oublié de vous dire comme ces jours passés, durant la foire Saint-Germain j'ai donné ou joué de la marchandise jusqu'à la somme de trois mille écus; et pource que les marchands desquels j'ai eu ladite marchandise me tiennent au cul et aux chausses, je vous fais ce mot pour vous dire de faire bailler présentement ladite somme, etc.» On voit que le langage grossier du Dauphin n'est pas un fait exceptionnel et qu'il parle comme le Roi, comme tout le monde.

[378] En transcrivant dans son Journal cette lettre, qui ne se trouve pas dans le _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, Héroard ajoute: «Collationné à l'original escrit comme dessus, par moy, conseiller et secrétaire du Roy.—HÉROARD.»

_Le 3, samedi, à Fontainebleau._—Il fait coucher avec lui la lettre que le Roi lui avoit écrite.

_Le 4, dimanche._—Il se fait marquer une lettre pour écrire à la Reine. M. de Saint-Géran, prenant congé de lui, lui demande s'il lui plaît qu'il dise à papa qu'il lui envoie quelque chose, il répond: _Ho! non, il faut rien demander à papa._

_Le 5, lundi._—Mme de Montglat lui remontroit qu'il falloit bien recevoir les étrangers quand ils le viendroient voir, et commandoit que lorsque l'on en verroit à la basse-cour on les fît venir.—_Qui? ces moines? qu'on fasse venir ces moines?_—dit-il; c'étoient des moines de poterie dont il jouoit, et il disoit ceci en raillant[379]. Il chantoit; quelqu'un dit que le Savoyard de M. de Verneuil étoit bon basse-contre, le Dauphin répond: _C'est un basse-contre de village._ Je lui dis: «Monsieur, vous l'êtes donc aussi, car vous êtes né à Fontainebleau.» Il dit soudain et sec: _Je suis né au château!_ Mené au jardin du Tibre, il se promène en la dernière allée, le long de la muraille. On l'amuse à voir nettoyer un pourceau; quand le boucher le voulut éventrer il s'en alla, et ne le y sut-on arrêter.

[379] Nous ne citons ce mot que pour faire connaître les produits de la poterie de Fontainebleau.

_Le 6, mardi._—Il va au jeu de paume couvert pour y voir courir un blaireau. Il fait faire la cornemuse au chien _Pataut_ par Indret[380], dont il rioit à outrance, lui qui n'étoit pas grand rieur[381]. A neuf heures et demie mis au lit, il se prend à en conter sur les peintures qu'il a faites, d'un bois, d'une montagne, du ciel; qu'il n'avoit pas les couleurs pour faire les ombrages du soleil et de la lune; que demain il achèvera, peindra la chasse au blaireau pour la présenter à papa; il n'en pouvoit sortir tant il y prenoit de plaisir.

[380] Joueur de luth.

[381] Héroard a consigné plus haut, le 25 octobre 1605, cette observation qui caractérise déjà Louis XIII.

_Le 7, mercredi, à Fontainebleau._—Il s'assied et accommode une petite toile carrée et la cloue sur un petit ais pour peindre dessus, ayant auprès de lui le petit-fils de l'un de ses jardiniers, qui savoit peindre et qui lui montre. Il le suit avec son pinceau froidement, attentivement, dextrement et avec vouloir et affection d'apprendre. Ce désir l'avoit fait lever plus matin que de coutume; il y avoit de l'inclination comme aux autres sortes de mécaniques. Ayant achevé son bocage, il dit au petit peintre: _Faites l'acoustrer._—«Monsieur, lui dit le peintre, y ferai-je faire un châssis?»—_Oui, oui._—«Monsieur, je n'ai point d'argent.»—_Mamanga, donnez-moi de l'argent pour faire un châssis à mon petit tableau._ Elle lui baille deux quarts d'écu; il va au peintre, et lui dit: _Tenez, velà deux qua d'écu, gardez-en un pour en faire un autre._ A quatre heures et demie arriva le sieur Pierre Pechius, ambassadeur de l'Archiduc et de l'Archiduchesse, infante d'Autriche, lui disant avoir charge et commandement de leur part de venir savoir des nouvelles de sa santé, de lui baiser les mains et lui dire qu'ils prioient Dieu pour sa conservation. Il en dit autant à Madame, et lui présenta de la part de la sérénissime Infante, sa marraine, un présent de reliques qui étoient des os de sainte Élisabeth[382], à laquelle elle avoit une particulière dévotion, et qu'en cette considération, et pour ce qu'elle avoit le même nom comme elle, la prioit d'y avoir une pareille dévotion. C'étoit une chaîne de diamants, où tenoit au bout une enseigne de diamants, en laquelle étoit la relique; le tout pouvoit valoir deux mille écus.

[382] Madame (Élisabeth de France) avait été tenue sur les fonts du baptême le 14 septembre précédent par Diane de Valois, duchesse d'Angoulême, au nom de l'infante Isabelle-Claire-Eugénie. On sait que le nom d'Élisabeth est le même que celui d'Isabelle.

_Le 9, vendredi, à Fontainebleau._—Il dessine un jardin carré, fossoyé, dans une allée, l'ordonne, y fait planter des choux, arrache lui-même des troncs et les y porte. Ramené en sa chambre, il tire de son pupitre le paysage qu'il avoit fait avec le petit peintre; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il vous faut écrire.»—_Non, Mamanga, qu'on aille queri le petit peintre_; il aimoit la peinture.

_Le 10, samedi._—Pendant la messe, le Dauphin montre à lire dans son livre à Madame, lui apprend et fait dire sa petite oraison, qu'il aimoit fort: «Seigneur Dieu et Père, je te supplie de m'assister par ton Saint-Esprit, et par icelui me conduire et gouverner tellement que tout ce que je ferai, dirai ou penserai, soit à ton honneur et gloire, au salut de mon âme et à l'édification des tiens.» Mené au jardin des pins, il s'amuse à remuer terre et bois pour faire un jardin et un pont. Après souper le sieur Outrebon, chantre du Roi, arrive portant nouvelle que le Roi arriveroit demain. Le Dauphin rougit et tressault de joie et de crainte de ce jardin qu'il avoit fait. _Il faut l'aller ôter_, dit-il, _de peur que papa ne se fâche_. Il fut volontiers parti tout à l'heure pour l'aller ôter.

_Le 11, dimanche._—A deux heures trois quarts le Roi est arrivé; il court au-devant de lui, lui embrasse la cuisse, puis lui saute au cou; le Roi le mène à la conciergerie, où il alloit loger. Il s'est longtemps joué au Roi dans le cabinet. M. de Brèves, ambassadeur pour le Roi en Levant, donne au Dauphin un cimeterre avec la ceinture, valant huit cents ou mille écus, un vase de terre sigillée, un lapis-bézoard, un arc turquois et un trousseau de flèches.