Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 27

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_Le 12, dimanche._—Les députés du Dauphiné lui viennent faire la révérence en corps, lui témoignant leur fidélité et affection, et le suppliant de les conduire devers le Roi pour le supplier d'accorder leur demande, à laquelle il avoit intérêt (c'étoit pour réunir au Dauphiné la Bresse, donnée en récompense du marquisat de Saluces). Il les remercia de leur bonne volonté, leur promit la sienne selon les occasions, mais [leur dit] pour ce sujet que tout étoit à papa. M. de Lesdiguières les conduisit.—Il va chez la Reine, puis à la volière, de là chez M. Zamet, d'où il voit, en la cour, courir deux renards; il étoit à la fenêtre d'où il commande: _Maître Martin, lâchez ce chien blanc_, puis celui-ci ou celui-là, les nommant par leur nom; il commandoit magistralement et à propos.

_Le 13, lundi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi et chez la Reine, puis à la chapelle de la salle du bal; il va de là au grand jardin, où il joue au ballon, du poing: M. de Bassompierre le lui avoit donné; dîné avec le Roi.—Il causoit avec Mathurine[357], lui dit que si elle étoit morte il la feroit mettre en terre; M. l'aumônier lui dit: «Monsieur, vous en ferez donc des reliques?»—_Ho!_ dit-il en souriant, _une belle relique de folle_.

[357] Folle de la Reine.

_Le 14, mardi._—Il voit Boileau, son violon, qui caressoit Joron, l'une de ses femmes de chambre, de laquelle Boileau étoit amoureux; elle étoit couchée au lit de sa nourrice: _Boileau, venez ici, venez çà, venez à moi_, dit-il, impérieusement; et comme il se fut approché: _Qui vous fait si hardi de vous jouer à mes femmes de chambre? et devant moi!_ Il s'amuse à ses animaux de poterie, qu'il met en bataille, l'appelle sa compagnie.

_Le 15, mercredi._—Mené chez la Reine; soupé avec le Roi.

_Le 16, jeudi, à Fontainebleau._—A onze heures et un quart dîné; il entretient Engoulevent, prince des sots[358]; il lui demande: _Que vous est papa?_ pource qu'il disoit que le Roi le suivoit et qu'il étoit prince des sots.—Il prend sa bandoulière et son mousquet, fait armer sa compagnie; M. de Verneuil, arquebusier, marche auprès de lui, M. le Chevalier est le capitaine, et il s'en va ainsi, par la terrasse des deux cours, trouver dans son cabinet la Reine, qui alloit au devant du Roi revenant de la chasse. Il fait tous les exercices devant elle, prête serment de bien servir le Roi, puis sort en bataille en l'antichambre, où il fait haie et battre le tambour pendant que la Reine passe, puis se désarme et est mené chez M. de Rosny, au pavillon qui est au bout du parterre; il le rencontre, puis est mené en la chambre pour y voir Mme de Rosny. Il va chez le Roi, veut souper avec lui; le Roi se met à jouer, le renvoie souper en sa chambre.

[358] _Voy._ plus haut, page 61, note 88.

_Le 18, samedi._—Il fait chanter deux jeunes enfants de la musique de la Reine, lui assis, les écoutant attentivement comme immobile, tant il aimoit la musique.—M. de Vendôme arrive revenant de la chasse avec le Roi; il racontoit comme le Roi étoit encore dans la forêt et que comme, lui (M. de Vendôme), est arrivé dans la basse-cour, les gardes ont commencé à prendre les armes et à battre le tambour; il entend cela, et, se retournant vers lui, demande: _Ont-ils pris leurs armes pour vous?_

_Le 19, dimanche._—Mené au Roi en la salle du bal, pour y voir combattre les dogues contre les ours et le taureau; un ours ayant mis sous lui un des dogues, il se prend à crier: _Tuez l'ours, tuez l'ours_.—Mené chez la Reine, où, à neuf heures, il assista aux fiançailles de M. le prince d'Orange avec Mlle de Bourbon[359]. Ramené à neuf heures trois quarts, il ne se veut point coucher, se fait mettre sa cotte, se fait tenir par la lisière pour imiter les dogues qu'il avoit vus tirant la laisse pour se jeter contre les ours.

[359] Éléonore de Bourbon, fille de Henri de Bourbon, 1er du nom, prince de Condé, mariée à Philippe-Guillaume de Nassau, prince d'Orange, morte en 1619. _Voy._ la lettre de Malherbe à Peiresc, tome III, page 15, de l'édition donnée par M. Lud. Lalanne. Cette lettre est du 9 décembre, et non du 9 novembre.

_Le 20, lundi, à Fontainebleau._—Mené sur les terrasses de la chambre de la Reine pour voir combattre des dogues, puis mené en la chambre du Roi, où se trouva M. de Rosny, autrement M. de Sully[360]. Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, l'on dit que vous êtes avaricieux[361], demandez à M. de Sully de l'argent pour donner.» Il ne dit mot, et ne veut point; il ne demandoit pas aisément, de peur d'être refusé; il s'en offensoit. Mme de Montglat l'en presse, et sur cela il entend que M. de Sully disoit: «Il n'est pas encore temps;» il se retourne soudain, comme dépité, disant: _C'est pas du sien, c'est de celui à papa_, et s'en va. Mme de Montglat le retire vers M. de Sully: «Monsieur, dit-elle, dites à M. de Sully qu'il fasse pour moi ce que je lui demanderai.»—_Qu'est-ce?_—«Monsieur, dites-lui seulement cela.» Il demanda toujours ce que c'étoit, et enfin, fort pressé, dit par acquit et se retournant: _Faites cela pour Mamanga_, et s'en va tout dépité.

[360] _Voy._ la note du 20 juillet précédent.

[361] Héroard remarque plusieurs fois que le Dauphin était _mesnager_; mais il attribue ce défaut aux exemples de parcimonie qu'on lui donne.

_Le 22, mercredi._—Il commence à apprendre à danser, apprenant la sarabande, le branle gai. Il chasse Engoulevent, bouffon; il haïssoit naturellement les plaisants et bouffons. M. le prince d'Orange prend congé de lui, s'en allant à Valery se marier à Mlle de Bourbon; Engoulevent étoit rentré en sa chambre, il le chasse, lui donne des coups de pied.—Mené chez le Roi, il le suit au jardin de la Reine; le Roi lui commandant de l'attendre là pendant qu'il entre en la galerie des cerfs pour parler d'affaires, il va dans la volière, fait jouer les robinets, rentre au jardin. Mme de Montglat le veut mener au lever de la Reine, il s'en défend; elle le presse: _Mais papa m'a commandé de ne bouger d'ici_; elle le veut forcer, le tire, il résiste disant: _Je le veux aller demander à papa_; elle le y mène par force, y va; le Roi le mène à la messe, puis à midi il a dîné avec le Roi.

_Le 23, jeudi._—Il s'amuse à voir faire un habillement à la matelote, chausses et jupe pour conduire le ballet que faisoient M. le Chevalier et Mlle de Vendôme; vêtu de chausses à la matelote et d'une jupe de gaze, il est extrêmement content, se fait mettre son épée au côté en bandoulière, à huit heures est mené chez le Roi.

_Le 24, vendredi._—L'ambassadeur du duc de Saxe le vient visiter de la part de son maître, lui disant en avoir commandement et qu'il prioit Dieu qu'il fût un jour un grand prince; M. le Dauphin lui donne sa main à baiser et l'embrasse, le remercie, dit qu'il est à son service et qu'il le servira toujours envers le Roi pour le tenir toujours en son amitié et bonne intelligence.

_Le 26, dimanche, à Fontainebleau._—M. de Roquelaure se jouant à lui l'appelle: Maître Louis; il repart soudain: _Maître borgne_; il l'étoit. M. de Bassompierre se jouant à lui l'appeloit: Maître badin; il repart sérieusement et sans rire: _Maître sot_. Le Roi dit au Dauphin et à M. de Roquelaure: «Qui voudra être le mignon de papa il faut qu'il mouche ce flambeau»; il y saute soudain tout le premier, le mouche net et se brûle au bout du doigt indice, sans s'en plaindre qu'en souriant.

_Le 27, lundi._—Mené chez le Roi, M. de Roquelaure l'appelle: Sergent Louis; il lui répond: _Sergent borgne_.—Il entretient M. de Mansan, lui demande les noms des capitaines qui doivent entrer en garde, de ceux qui les relèvent et du lieu où ils entrent en garde; sur le nom du sieur de Drouët, il dit: _Son tambour est gaucher_; il étoit vrai, et si il y avoit longtemps qu'il ne l'avoit vu. Il joue au jeu: _Je vous éveille_, et ne s'éveille que pour le Roi et pour la Reine, pour Mme de Montglat et son fils.

_Le 28 novembre, mardi._—Mme la princesse d'Orange de Coligny[362] le vient voir; il entend que l'on lui ramentevoit comme le soir précédent le Roi et la Reine lui faisoient la guerre, et que le Roi la frappant, elle dit comme elle fut contrainte de se revenger et le frapper. _Comment_, lui dit le Dauphin, _vous avez battu papa! Si j'y eusse été je vous eusse porté par terre_, et il se jette sur elle pour le faire, et dit animeusement: _Je suis bien fort_. Elle lui répond qu'il ne l'étoit pas assez tout seul; _J'envoyerai querir féfé Vaneuil_. Il le fait, et l'attendant il se jette sur elle, tâche de lui donner la jambe[363]. M. de Verneuil arrive, il le tire à part, lui raconte tout bas ce qu'elle avoit fait, ce qu'ils ont à faire, puis soudain partant du bout de la chambre: _Suivez-moi_, et il se prend à courir droit à elle, se jette sur elle, qui feint de plier.

[362] _Voy._ page 31, note 48.

[363] Le croc-en-jambe.

_Le 30, jeudi._—Il ne se veut point coucher que la plus petite Panjas, qu'il avoit envoyé querir, ne soit arrivée; on lui demande s'il veut pas que la petite Panjas couche avec lui; il répond: _Elle est pas princesse_. Je lui demande: «Monsieur, ne coucherez-vous jamais qu'avec des princesses?»—_Non._ Elle arrive, il la baise, elle lui tendant sa joue, la considère froidement, puis peu à peu entre en discours avec elle: le jeu commence à lui plaire; elle, s'en retournant, lui donne le bonsoir; il s'avance et la baise en la bouche, ce qu'il ne faisoit à personne. On demande à la petite Panjas si elle vouloit bien coucher avec M. le Dauphin, elle répond oui; lui, souriant, dit: _Vous êtes donc une garçonnière_.

_Le 1er décembre, vendredi, à Fontainebleau._—Mené à la galerie lambrissée, ayant une épée; le Roi y vient, et lui dit: «Quoi, mon fils, vous avez une épée; est-ce contre moi?»—_Ho! ho! Jésus! non, papa._ A quatre heures mené chez le Roi et la Reine revenant de la chasse.—Arrivent deux lieutenants du régiment des gardes; l'un il l'appelle _Croquant_ et l'autre _Harlequin_, par raillerie; il se familiarisoit de son mouvement avec les soldats plutôt qu'avec toute autre sorte de personnes, faisant du pair et compagnon avec eux.

_Le 2, samedi, à Fontainebleau._—A sept heures et demie levé, vêtu[364], peigné, coiffé paisiblement pour le desir qu'il avoit d'aller dire adieu au Roi, qui devoit partir pour aller à Paris et partit sur les neuf heures. Mené chez le Roi, qui lui demanda quand il vouloit qu'il l'envoyât querir?—_Quand il vous plaira, papa._ Il étoit triste de ce départ; le Roi le rassura, lui disoit que dans peu de jours, il le renvoyeroit querir, et lui commanda d'avoir soin de son ménage. Il prend congé du Roi, bien aise d'avoir été seul et d'avoir surpris les autres petits. La Reine part à une heure après midi.

[364] Il est à remarquer que jamais, dans ces commencements de journée, le mot lavé ne se trouve indiqué.

_Le 4, lundi._—M. d'Arquien le vient voir, revenant de Metz. Il joue aux poules pour enfermer le renard, avec patience et froideur, demande: _Doundoun, que faut-il jouer?_ et chante en jouant comme une grande personne qui ne laisse pas de regarder et de considérer son jeu: _Maintenant que nos cœurs sont pleins d'amour et que chacun, etc._, avec l'air. Il lui prend une humeur d'étudier, demande son livre pour étudier, appelle Madame pour lui faire dire sa leçon; elle y vient à regret et pleurant, et parloit en pleurant. Sans pouvoir entendre ce qu'elle disoit le Dauphin dit: _Je pense qu'elle parle suisse_.

_Le 5, mardi._—Mme de Montglat demandoit si le comte de la Roche étoit encore à la Bastille; il demande: _Qui est-il?_—«Monsieur, c'est le comte de la Roche.»—_Qu'a-t-il fait?_ Je lui réponds qu'il avoit été opiniâtre.—_Mais je l'ai vu à la Bastille_, croyant que ce fût le comte d'Auvergne.—«Monsieur, vous parlez de M. le comte d'Auvergne, mais Mamanga parle de M. le comte de la Roche.»—_Est-il encore à la Bastille le comte d'Auvergne?_—«Oui.»—_Pourquoi?_—«Pource qu'il avoit été fort opiniâtre.»—_C'est pas cela_, dit-il court et résolûment.—«Monsieur, pardonnez-moi.»—_C'est pas cela._—«Monsieur, pourquoi donc?»—_Je veux pas dire._—«Il n'y a pas de danger de le dire.» Il y songe, puis dit froidement: _C'est parce qu'il avoit voulu faire la guerre à papa_.—«Mais, Monsieur, il n'est qu'un homme seul, comment lui eût-il pu faire la guerre?»—_Avec cinquante mille hommes._—«Qui le vous a dit?»—_Je sais bien_; il n'en voulut jamais dire davantage. L'on parloit d'aller à Saint-Germain, il dit: _J'en suis bien aise, puisque papa est pas ici_. Je lui demandai là-dessus: «Monsieur, où aimez-vous mieux être, à Saint-Germain, à Paris ou à Fontainebleau?» Il répond soudain: _A Paris, papa y est_; il aimoit fort le Roi, et sans contrainte.

_Le 6, mercredi, à Fontainebleau._—Il va par le grand jardin à la Mi-Voie, à pied, par le long du ruisseau; ramené en carrosse à six heures et un quart, il s'endormoit, demande à se coucher, dit qu'il est las[365].

[365] Héroard met ici en marge: «Ce jour là, le Roi courant à la forêt de Gros-Bois, le cerf, venant au-devant de lui, saute dessus de furie et fault à le tuer: où il faut noter la sympathie de ce prince envers les accidents qui adviennent au Roi, l'ayant observée en plusieurs autres, comme lorsque ce fol se jeta sur lui passant par le Pont-Neuf, ce prince, sans cause manifeste non plus qu'à cette fois, ne voulut point souper.—_Voy._ au 20 décembre 1605.

_Le 10, dimanche._—Mené à la galerie lambrissée, où il envoie quêter le cerf, donne le département aux veneurs, leur fait faire leur rapport, puis va au bois, conduit son limier et fait donner les chiens; il prend plaisir à apprendre les termes de tout, les écoute attentivement de M. de Ventelet.

_Le 11, lundi._—M. de Souvré arrive, avec commandement du Roi de le conduire à Saint-Germain.

_Le 12, mardi, à Fontainebleau._—Il est fort aise de voir tout remuer pour s'en aller à Paris voir papa; sur ces entrefaites arrive un courrier portant commandement de ne partir point; il ne le veut point croire, il en pleuroit. A la fin, lui étant dit que papa le vouloit, il se tut, et ne dit plus mot. Le contremandement fut une lettre que Mme la marquise de Guiercheville, par commandement de la Reine, avoit écrite à M. de Souvré, lui mandant qu'il n'eût point à faire partir messieurs les enfants, à cause de l'avis que le Roi lui avoit donné que la peste étoit en deux maisons, à Saint-Germain en Laye, où le Roi étoit alors.—Il s'amuse à un chandelier de poterie, dont il fait une fontaine, siffle d'un rossignol de poterie où il fait mettre de l'eau, s'amuse au buffet du Roi, fait du temps du roi François Ier, qui s'ouvroit par un marmouset.

_Le 13, mercredi._—Mme de Montglat entre en la chambre, portant entre ses bras Madame Christienne; le voilà à crier: _Otez-la, ôtez-la_, ne voulant point qu'elle la portât. Mme de Montglat l'ayant laissée, le Dauphin lui dit: _Lavez vos mains_; elle les lave; lui-même verse de l'eau: _Lavez vos bras_. Là dessus elle le menace du fouet, il s'apaise.

_Le 14, jeudi._—Il fut longtemps dans son lit, sans dire mot, étant éveillé; il avoit peur du fouet pour l'opiniâtrise du jour précédent. Il demande à Mme de Montglat de ne l'avoir point, et que tout le jour _je serai bien gentil, je prierai Dieu, je dirai mes quadrains, je étudierai, je peindrai, je vous fairai un beau petit chérubin_.—«Ho! lui dit Mme de Montglat, vous êtes un beau peintre! Vous ne sauriez peindre le beau temps.»—_Si fairai._—«Comment ferez-vous?»—_Je prendrai du blanc, puis des couleurs de chair et du bleu._—«Mais vous ne sauriez faire le soleil ne la lune.»—_Si ferai._—«Comment ferez-vous le soleil?»—_Je prendrai du jaune et du rouge, et je les mêlerai._—«Et la lune?»—_Je prendrai du blanc et du jaune, je le mêlerai, puis j'y fairai un visage, puis ce sera la lune._ Pour flatter davantage Mme de Montglat, le Dauphin lui demande: _Je voudrois bien coucher auprès de vous_. Elle le fait coucher entre elle et son mari le sieur de Montglat. Mené à la chapelle puis en sa chambre, où il s'amuse à peindre; y ayant fait venir un peintre qui lui apprend, il l'écoute et suit ce qu'il lui dit, maniant aussi dextrement le pinceau que l'ouvrier, et tenant ses couleurs au pouce[366], comme le peintre qui lui fait tirer un visage.

[366] Tenant la palette.

_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Il envoie querir deux jeunes peintres, dit qu'il veut apprendre à peindre; étant arrivés, il prend les couleurs au pouce, peint des cerises après le crayon du peintre, demande: _Que faut-il que je fasse? Faut-il du blanc, du rouge?_ et besogne dextrement et avec attention. Amusé jusques à onze heures et demie; M. de Montglat le prend en ses bras, le hausse, se fait accoler et le baise serré en la bouche[367], puis part pour s'en aller à Paris.

[367] Héroard a écrit en marge de ce passage: _Temeritas et impudentia_.—_Voy._ au 12 février suivant.

_Le 16, samedi._—Mené à la galerie lambrissée et aux chambres qui regardent la basse-cour, où il y avoit des charpentiers qui mettoient des cloisons, il prend plaisir à les regarder faire, tenant ses deux mains sur les côtés. Il aimoit fort les œuvres mécaniques. Il demande à écrire; Dumont, clerc de sa chapelle, lui montre à faire des _a_, il suit l'impression que Dumont en fait sur le papier.—Il chante des noëls, en fait chanter; Mlle de Ventelet lui représentant le pauvre état auquel Jésus-Christ étoit né, sans draps, dans une crèche, il se prend soudain à dire avec élan et ardeur: _Si j'y eusse été je lui eusse donné mon lit et mes draps?_ C'étoit une faveur singulière, qu'il ne faisoit à personne, et il ne permettait qu'au Roi de se mettre dessus son lit.

_Le 17, dimanche, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux; ramené par la cour du dragon en sa chambre, où il montre à M. Fréminet, peintre du Roi, excellent personnage, les peintures qu'il avoit faites les jours précédents: _J'ai fait ces cerises, j'ai fait cette rose_. M. Fréminet lui dit: «Monsieur, vous plaît-il que je vous fasse faire un oiseau, avec la plume?» Il lui répond gaiement: _Oui; Mamanga, envoyez querir mon écritoire_; il met son papier sur sa petite table, prend la plume, et lui-même commence à faire l'oiseau marqué A[368], commençant de droite à gauche; les taches noires du milieu, _ce sont_, dit-il, _les plumes_; puis l'autre oiseau marqué B il le fait, la main toujours conduite par le sieur Fréminet, qui sentoit comme M. le Dauphin poussoit à conduire la main. M. Fréminet lui fait le visage marqué C, disant: «Faites un visage comme celui-là.»—_Ho, ho!_ dit-il en souriant, _je ne sarois_, et ne le voulut point entreprendre; il fait le visage marqué D, conduit toujours par le sieur Fréminet, et le visage aussi qui est dessous marqué E; puis, en l'autre face du papier, le visage marqué F est fait par le sieur Fréminet, auquel il donna une grosse poire.

[368] Ces dessins sont conservés dans le manuscrit d'Héroard; il ont été reproduits dans le _Magasin pittoresque_, année 1865, pages 212 et 213.

_Le 18, lundi._—M. Fréminet commença de le peindre, et pour s'amuser il demanda: _Mamanga, je voudrois bien avoir des couleurs, mais je voudrois des siennes, elles sont plus belles_. On lui en envoie querir au logis du sieur Fréminet, au jardin des canaux; il s'en amuse avec le pinceau. A six heures et un quart soupé; tout à coup il dit: _Je suis las_, demande à se coucher. Diverti il se joue à divers jeux comme: _Votre place me plaît_, à _burlurette_, avec des soldats, à _frappe main_.

_Le 20, mercredi, à Fontainebleau._—Sa nourrice le déshabillant lui tire tant soit peu un cheveu, il s'en prend à crier et plaindre fort dolentement; ma femme lui dit: «Mais, Monsieur, vous criez tant pour un cheveu, vous ne sauriez plus crier pour un coup d'épée.»—_Je m'en soucie bien d'un coup d'épée!_ Ma femme réplique: «Monsieur, et pourquoi ne vous soucieriez-vous pas d'un coup d'épée?»—_Pource que je serois mort_, dit-il avec façon, comme ne se souciant et se déplaisant de la vie[369].

[369] Héroard ajoute en latin: _Mihi extorsit lacrymas_.

_Le 21, jeudi._—M. de Saint-Antoine, gentilhomme françois, écuyer du prince de Galles, salue Madame de la part de son maître; elle en rougit et en fit la honteuse.—En allant à la chambre de Madame, M. de Verneuil éteint une chandelle que l'on laissoit dans le petit cabinet de la Reine, pour éclairer aux passants. M. le Dauphin n'en dit mot, mais étant dans la chambre suivante, où il y avoit de la clarté, il lui bailla un soufflet, ajoutant la raison: _Pourquoi avez-vous éteint la chandelle?_

_Le 23, samedi._—M. Fréminet achevoit de le peindre, lui s'amusant à peindre, et il fit un oiseau sur de la toile avec de la craie.

_Le 24, dimanche._—M. le prince d'Orange et Mme sa femme, fille de feu M. le prince de Condé, viennent prendre congé de lui, s'en allant à Orange.

_Le 25, lundi._—Vêtu de sa robe de lames d'or et d'argent, et de soie brune, il dit: _Ma robe me pèse plus derrière que devant_; il ne y eut pas moyen de la raccoustrer à son gré: _Otez-la moi, donnez-m'en une autre_. Il fut dévêtu et revêtu de celle qu'il avoit le jour précédent, puis mené à la chapelle de la salle du bal. Après la messe il va à confesse, se confesse de tout ce qu'il avoit d'opiniâtrise ce matin.

_Le 28, jeudi._—Il change de logis, fait déménager et porter son lit en la chambre du pavillon de la grande galerie[370].

[370] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite de Saint-Germain, le 28 décembre 1606.

_Le 30, samedi, à Fontainebleau._—Il s'amuse à faire le messager de Fontainebleau qui portoit de la marchandise à Paris, attache un jarretier à un placet[371], y met dessus ou un chapeau, ou un panier, ou quelque autre chose, le va traînant d'un bout de la chambre à l'autre où étoit son lit, décharge en la ruelle, puis s'en retourne faire nouvelle charge. M. le Chevalier en fait autant que lui, et le suivoit; Descluseaux les conduisoit. Puis le Dauphin le fait asseoir, et s'amuse à faire attacher deux flambeaux d'argent avec un petit chapelet.

[371] C'est-à-dire que le Dauphin attache une jarretière au pied d'un tabouret pour en faire une voiture et le tirer.

_Le 31, dimanche._—L'on faisoit la monstre de la compagnie sous la galerie basse de la terrasse; sa viande étoit servie; il sort de lui-même pour y aller, je cours après. Il alloit descendre la montée sans reconnoître[372], j'arrive à point nommé pour le prendre par la lisière. Il y descend, voit prêter le serment.

[372] Sans voir les marches; Héroard met en note: «Secouru à propos».

ANNÉE 1607.