Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 26
_Le 21, jeudi, à Cély._—Je lui parlois des machines de guerre et entre autres des échelles, lui disant qu'en haut il y avoit des poulies revêtues de drap de peur du bruit, coulant contre les murailles pour prendre les ennemis qui étoient dans les villes, et au bas des pointes de fer de peur qu'elles ne glissent; il me demande: _Papa en avoit-il pour prendre Sedan_. Il veut écrire au Roi qui s'étoit un peu trouvé mal, écrit, moi ayant l'honneur de lui conduire la main comme à toutes les autres qu'il avoit écrites[331]; il m'envoya quérir à mon logis pour cet office.
Papa, je suis bien marri de votre maladie; je voudrois bien être auprès de vous pour vous faire service et vous faire passer le temps, si vous le treuvez bon; mais j'aurai besoin de votre carrosse et de celle de maman, si vous plaît. Je sais faire de beaux jardins, j'en ai fait un en cette belle maison, vous le verrez un jour si vous y venez. J'ai fait aussi une belle petite fontaine; j'ai commencé une petite maison, mais c'est que je ne l'ai pu achever pource que mon valet Birat a oublié mon marteau et mon ciseau à Saint-Germain. J'ai peur de vous ennuyer, papa, je vous donne le bonsoir et à maman aussi; ma plume est bien pesante. Je suis et serai toujours, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur,
LOUIS DAULPHIN.
Il me commanda de lui faire signer Louis; c'est la première fois qu'il a signé Louis[332]. Il s'amuse à griffonner sur un papier, fait un corbeau[333].
[331] C'est pour cette raison que nous ne n'avons pas toujours reproduit l'orthographe de ces lettres.
[332] Dans l'_Historiette_ de Malherbe, Tallemant des Réaux raconte que le Roi lui montra la première lettre «que M. le Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite et qu'ayant remarqué qu'il avoit signé _Loys_, sans _u_, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi.—Parce qu'il signe _Loys_ et non _Louis_. On envoya querir celui qui montroit à écrire à ce jeune prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit cause que M. le Dauphin avoit nom _Louis_.» (_Les Historiettes_, édit. Paulin Paris, I, 277.) On trouvera plus loin des lettres du Dauphin signées _Loys_.
[333] Héroard a conservé ces griffonnages qui n'ont encore aucune forme.
_Le 22, vendredi, à Cély._—Il lui prend une humeur de vouloir écrire au Roi; il m'envoie quérir à mon logis par deux fois coup sur coup. Il écrit; je lui conduis la main:
Papa, je loue Dieu de ce que le petit Montglat m'a dit que vous étiez guéri; j'en ai fait trois petits sauts, j'en ferai six quand j'aurai l'honneur d'être auprès de vous, et encore cent; j'en ai bien envie pour vous faire très-humble service, parce que je suis votre petit valet; j'ai retenu ici le petit souda avec son haussecou; il viendra avec moi s'il vous plaît, papa; je m'en vas à la messe prier Dieu pour vous, papa, et pour maman. Bonjour, papa, bonjour; bonjour, maman, je suis et serai toujours, papa, votre très-humble très-obéissant fils et serviteur,
LOUIS DAULPHIN.
A quatre heures et demie il va à sa nourrice qui étoit au jardin et fait caca; elle, par faute de linge, l'essuie avec des feuilles. Le voilà à crier, à pleurer: _Ha! la vilaine!_ Mme de Montglat arrive qui demande que c'est?—_C'est Doundoun qui m'a torché le cul avec des feuilles_, et se retournant vers elle: _Ha! la vilaine_, et il la frappe d'un petit bout de houssine. Achevé de nettoyer avec un linge par Mlle de Ventelet, n'ayant voulu permettre que ce fût la nourrice tant il étoit fâché[334].
[334] Nous ne reproduisons cette scène qu'à cause du mot du Roi auquel elle donne lieu le lendemain.
_Le 23, samedi, à Cély._—A neuf heures trois quarts parti en carrosse pour aller à Chailly, sur le bord de la forêt, dîner avec le Roi qui l'avoit mandé, y étant venu à l'assemblée[335]. Il y arrive à onze heures. Dîné avec le Roi, de la viande du Roi. Le Roi lui fait tâter le goût d'une huître cuite: _Bon_, dit-il, _j'en mangerai bien encore papa_; le Roi l'en refusa. A une heure et demie il part, va à Fleury, voit toutes les avenues, va au grand canal où on lui avoit fait mettre une roue de moulin pour lui donner du plaisir; il faisoit hausser et baisser la bonde alternativement. Ramené à Cély à quatre heures et un quart; il avoit porté de Fleury une galère de jonchée, le voilà soudain au canal pour la faire voguer.—M. de la Court lui dit: «Monsieur, avez-vous pas bien entendu que papa vous a dit qu'il vouloit que vous apprinssiez à vous laver les mains tout seul et à vous torcher le cul.—_Oui._—«Que ne lui disiez-vous qu'il ne le torchoit pas lui-même!»—_Je n'eusse osé, il m'eût donné le fouet[336]._
[335] Au rendez-vous de chasse.
[336] On trouve dans le Journal de Lestoile les vers suivants sur le Roi et son confesseur:
J'avois toujours bien ouï dire, Depuis le temps que j'ai vécu, Que quiconque étoit notre Sire, De coton se torchoit le c.; Mais notre Roi, par grand merveille, De Coton se bouche l'oreille.
_Le 24, dimanche, à Cély._—A dix heures et demie il dit qu'il a faim; je lui demande s'il vouloit pas dîner: _Non_, dit-il, _je veux attendre papa_. Le Roi arriva à onze heures et demie; dîné avec le Roi. Il va en sa chambre, où le Roi se joue à lui. A deux heures et demie parti de Cély en carrosse, avec le Roi qui le mène à Fleury; amené au moulinet du canal. A quatre heures le Roi part pour aller à la chasse, et le Dauphin à Fontainebleau; il arrive à six heures et un quart, va chez la Reine, est ramené en sa chambre qui regarde l'étang, vers la grande galerie.
_Le 25, lundi, à Fontainebleau._—A neuf heures mené à la chapelle, puis au jardin de la Reine; monté en la chambre du Roi et de la Reine, puis à onze heures il va dîner avec le Roi en sa chambre. Il ne veut point de betterave, y ayant tâté; le Roi lui donne du fenouil vert, il dit qu'il le plantera dans son jardin. Il va chez la Reine, puis en sa chambre, à une heure se met à la fenêtre du cabinet, commande aux laquais: _Ne faites point de mal à cette femme_, qui puisoit de l'eau, se ressouvenant y avoir vu jeter une femme dans la fontaine par les laquais, au dernier voyage[337]. A quatre heures et demie mené au grand canal, puis au jardin des canaux, il va voir l'autruche puis les gazelles; il s'amuse autour de l'eau, voit les ombres dans l'eau de ceux qui étoient à l'opposite avoir la tête dedans et les pieds en haut, et dit: _Hé! velà les antipodes!_ Ramené à six heures, il rencontre le Roi qui le ramène en la chambre de la Reine et souper avec lui.
[337] Héroard n'a pas parlé précédemment de ce détail.
_Le 26, mardi, à Fontainebleau._—Il va par le long du canal de l'étang au grand jardin, s'amuse à la fontaine du Tibre à faire donner et arrêter l'eau. Mené chez la Reine lui donner le bonjour, puis retourné en sa chambre. Amusé jusqu'à trois heures et demie à peindre, ayant fait apporter des couleurs.—M. de Sillery, garde des sceaux, le vient voir.
_Le 27, mercredi._—Mené à neuf heures trois quarts au jardin des canaux où il trouve le Roi, il lui donne le bonjour et se y joue jusqu'à dix heures et un quart. Ramené par le grand jardin à la messe, puis chez la Reine. Il lui donne le bonjour et, à onze heures et trois quarts, en sa chambre, dîné.
_Le 28, jeudi._—Se jouant avec un fouet de postillon, il le va passer sur de la fumée de genièvre et dit: _C'est parce qu'il vient de Paris, je le passe pardessus le feu_. La peste étoit à Paris.—M. de Souvré le vient voir et lui dit: «Monsieur, vous aurez aujourd'hui cinq ans, il ne faut plus être opiniâtre;» il répond gaiement et souriant: _J'ai tout laissé à Saint-Germain, dans mon cabinet des armes_.—A midi dîné en la salle du bal avec le Roi.
_Le 29, vendredi._—Mené au jardin des canaux, où le Roi faisoit pêcher des truites. Il va chez la Reine, s'amuse à écrire disant: _Je ferai bien d'un o un a_, et il le faisoit.
_Le 30, samedi._—Il prie Dieu, dit ses quatrains de Pibrac et, à celui où il y a que Dieu, d'un souffle de sa bouche, nous peut emporter, Mme de Montglat lui remontre que, s'il n'étoit sage, que Dieu l'emporteroit bien loin, d'un coup de son souffle. _Eh!_ dit-il, _je m'en retournerois dans le ventre à maman_.—Le Roi lui donne un barbet, il demande: _Papa, que sait-il faire? Comment s'appelle-t-il?_ le Roi lui répond: «Il s'appelle _Lion_.» Il l'embrasse et le baise. Mme de Montglat l'en reprend et lui dit qu'il ne faut point de chiens, qu'il est si laid.—_J'aime_, dit-il, _tout ce qui vient de papa_.—Soupé avec le Roi. Il va avec le Roi en la chambre de la Reine, laquelle lui donne deux pièces de monnoie d'or; ramené en sa chambre, querelle pour ces pièces d'or entre Mme de Montglat et sa nourrice, lui bien empêché pour les contenter toutes deux; et ses larmes et cris voyant pleurer sa nourrice[_sic_]; enfin apaisé[338].
[338] _Voy._ au 20 juillet précédent.
_Le 1er octobre, dimanche, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux, au Roi, où M. de Vitry emmena la meute de chiens que le prince de Galles avoit, depuis quelques mois, envoyée à M. le Dauphin[339]; le Roi lui demande: «Mon fils, que lui envoyerez-vous en récompense de ces chiens?»—_De petits chevaux, mais que ma petite jument les ait faits._—Il vouloit aller au rut avec le Roi et la Reine; il en est diverti, est mené au chenil.—Mené au cabinet de la Reine, où il s'amuse à jouer aux cartes, au hoc; le petit More[340] l'appelle coquin, il lui jette ses cartes au visage.
[339] _Voy._ au 12 janvier précédent.
[340] Nain de la Reine.
_Le 2, lundi._—A neuf heures déjeuné; M. de Lesdiguières y étoit présent qui lui promet des armes de Milan. Mené au jardin des canaux, Ange Cappel, sieur du Luat, lui fait la révérence, lui dit qu'il est son très-humble serviteur; le Dauphin l'ayant vu un peu retiré dit: _Mamanga, il ressemble à maître Guillaume_[341], le voyant chauve et la barbe rase[342]. La Reine le mène en carrosse dans la forêt au devant du Roi qui étoit allé à la chasse du chevreuil.
[341] Le fou du Roi.
[342] Ange Cappel, sieur du Luat, était, dit Tallemant des Réaux, une espèce de fou de belles-lettres qui fit imprimer, pour flatter M. de Sully, un petit livre intitulé: _Le Confident_, et un autre au frontispice duquel «il étoit peint comme un ange avec des ailes et de la barbe au menton, et des vers qui disoient qu'il n'avoit rien d'humain que la barbe.» (_Les Historiettes_, édit. Paulin Paris, I, 111 et 121.)
_Le 3, mardi, à Fontainebleau._—Éveillé à une heure après minuit, en sursaut, avec un cri haut extrêmement, et effroyable. Sa nourrice et Mlle de Ventelet vont à lui, demandant ce qu'il avoit: _Hé! c'est que papa s'en va sans moi_, pleurant et fondant en larmes; _hé! je veux aller avec papa, attendez-moi, papa!_ Il le songeoit et s'en éveille; il aimoit fort et craignoit le Roi; il se rendort à peine ayant le cœur saisi. Éveillé à sept heures, sa nourrice lui a demandé: «Monsieur, qu'aviez à songer et à crier cette nuit?»—_Doundoun, c'est que je songeois que j'étois à la chasse avec papa, j'ai vu un grand, grand loup qui vouloit manger papa et un autre qui me vouloit manger, et j'ai tiré mon épée, puis je les ai tués tous deux[343]._—A huit heures trois quarts dévêtu. On lui a lavé les jambes dans de l'eau tiède, au bassin de la Reine; c'est la première fois.
[343] Héroard a écrit en marge de son journal: _Augurium_.
_Le 4, mercredi._—Il va courant jusqu'en la chambre de M. de Guise pour donner le bonjour au Roi, qui s'en alloit à la chasse. Mené chez le Roi au retour de la chasse.
_Le 5, jeudi._—Il va au jardin des canaux, est ramené avec le Roi, qu'il ne veut point quitter pour dîner avec lui.
_Le 6, vendredi._—Mené au grand canal où étoit le Roi qui se promenoit sur la chaussée, parlant à un capitaine espagnol tout seul; Mme de Montglat le lui dit, il répond: _S'il vouloit faire mal à papa, je le battrois bien_.—Dîné avec le Roi; il prend plaisir à ouïr maître Guillaume.—Mené chez le Roi et la Reine au cabinet, il s'amuse à faire des châteaux de cartes; M. de Verneuil lui demande: «Mon maître, cette maison est-elle à vous?»—_Non, je n'en ai point, elle est à papa._—«J'en ai une, moi.»—_Qui est-elle?_—«Verneuil.»—_Vous êtes un menteur, elle est pas à vous, elle est à votre maman._—Soupé avec le Roi qui lui fit servir de la viande; il voulut demander au Roi du poisson[344], le Roi lui dit un peu brusquement qu'il l'envoyeroit souper en sa chambre s'il ne mangeoit sa viande; il se tut tout court et ne demanda plus rien, et mangea du mouton bouilli (deux nœuds de la queue).
[344] C'était un vendredi.
_Le 7, samedi, à Fontainebleau._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, vous pleurerez bien quand vous ne serez plus avec moi et que vous irez avec M. de Souvré.» Il lui répond: _Mamanga, ne parlons point de cela_.—Il va avec la Reine au devant du Roi revenant de la chasse.
_Le 8, dimanche._—Il va au jardin des canaux, puis en celui où étoient les gazels (_sic_), les fait courir et son chien après eux. Dîné avec le Roi.
_Le 9, lundi._—La Reine le mène en son carrosse jusques à la route de Moret, pensant rencontrer le Roi revenant de la chasse.
_Le 10, mardi._—Mis en carrosse avec LL. MM. pour aller aux toiles, hors de la forêt, au commencement du chemin de Melun. Il voit prendre quinze ou seize sangliers.
_Le 13, vendredi._—Le Roi venoit de jouer et avoit perdu, et le baisant lui dit: «Mon fils je viens de jouer tout votre bien.»—_Excusez-moi, papa, il n'est pas à moi, il est à vous, papa._ Il va donner le bonsoir à LL. MM. puis revient en sa chambre où il se joue encore, fait prendre à Boileau, son violon, un petit fagot de paille entre les jambes, chantant: «Vous ne me sauriez bouteur, bouter, etc.;» lui, avec le flambeau, le suit partout et y mit le feu par deux fois.
_Le 14, samedi._—Mené au lever de la Reine et de là en carrosse pour aller trouver le Roi au grand canal, il le rencontre en chemin; le Roi le ramène et le mène au parterre du Tibre, où, par les sentiers des compartiments, le Roi court après lui, faisant semblant de lui vouloir prendre son chapeau sur la tête, puis il court après le Roi qui se laisse surprendre.—A six heures et demie soupé; il y avoit un page de la chambre auquel il demanda: _Comment vous appelez-vous?_—«Monsieur, je m'appelle Des Ars.»—_Vous êtes donc un arc? il vous faut attacher une corde au nez et au bout des jambes, et puis y mettre une flèche et tirer._ Il dit d'un autre page de la chambre qui se nommoit Racan[345]: _Mamanga, velà l'arc en ciel_, pour ce qu'il tournoit le nom en son entendement imaginant _Arcan_, et ajoutoit _ciel_ en sa petite fantaisie; il avoit et se plaisoit à des pareilles rencontres.
[345] Honorat de Bueil, seigneur de Racan, parent de la comtesse de Moret; il fut un des premiers membres de l'Académie française et mourut en 1670.
_Le 15, dimanche, à Fontainebleau._—A neuf heures et demie déjeûné. Il flatte Mme de Montglat, lui baise les mains, la robe, lui saute au col; c'étoit instruction, non de son naturel. Dîné avec le Roi. A six heures et demie soupé; il demande à un page de la Reine qui étoit Italien: _Comment vous appelez-vous?_—«Monsieur, je m'appelle Pettrousse[346].»—_Vous appelez donc Troussepet_, dit-il soudain.
[346] Petrucci.
_Le 16, lundi._—Il va chez le Roi en son cabinet, prend congé de lui; le Roi s'en alloit à Nemours[347] et de là voir le canal de Briare. Mené chez la Reine, il prend congé d'elle; la Reine part.
[347] _Voy._ la lettre du Roi à Mme de Montglat, écrite le 19 de Nemours. (_Lettres missives_, VII, 19.)
_Le 18, mercredi._—Il va à la volière et de là chez M. de Roquelaure, où il voit manier[348] sa petite mule, qui même passoit par-dessus un cerceau, à quoi il prenoit un extrême plaisir.
[348] Dresser la petite mule de M. de Roquelaure.
_Le 20, vendredi._—Mené voir Mme la comtesse de Moret.
_Le 24, mardi._—Mené à la messe; M. Birat le portoit ayant la tête nue et M. de Belmont marchoit auprès, la tête couverte; il dit à M. Birat: _Mettez votre chapeau_.—«Monsieur, je suis bien.»—_Non, non, mettez votre chapeau, vous êtes vieil; ôtez votre chapeau>, Belmont._
_Le 25, mercredi._—Il est mené à la messe, puis a voulu monter à l'horloge y voir le Vulcain Jacquemard[349]. Mené chez Mme la comtesse de Moret, puis au jardin des Mathurins et de là en la chambre de M. Héroard[350].
[349] _Voy._ la note du 30 juin 1605.
[350] Héroard, malade depuis le 16, était convalescent; le 27 il reprend le Journal continué en son absence par l'apothicaire Guérin.
_Le 27 octobre, vendredi, à Fontainebleau._—Je parlois du Blond[351], peintre, disant qu'il faisoit bien les visages, il demande: _Et pour le reste?_
[351] Nicolas le Blond se trouve parmi les peintres portés dans les comptes de l'hôtel de Henri IV de 1605 à 1610.
_Le 28, samedi._—Mené par le jardin de la Reine en la conciergerie, voir Mme la comtesse de Moret.
_Le 29, dimanche._—Mené à la messe, à la chapelle de la salle du bal, il se dépêche de y aller afin que Madame ne les autres petits ne y soient pas comme lui. Mené au jardin du Tibre, il y court le cerf; c'étoit M. Birat puis son page Bompar, puis il se fait le cerf. Il donne à manger aux cygnes, va par-dessous la terrasse au logis neuf de M. Zamet, et de là, par la conciergerie et le jardin de la Reine, en sa chambre. Mené au jardin des canaux; il va voir les autruches et après va voir manier la petite mule de M. de Roquelaure qui passoit dans un cercle, sautoit sur le bâton, se mettoit à genoux, marchoit dessus avec un singe dessus; le Dauphin y faisoit monter des laquais et prenoit plaisir à les voir tomber. A six heures et un quart soupé; les pages de la chambre du Roi y viennent, le font jouer aux cloches d'ivoire et le moine dessous, puis aux piliers où l'on demande: _La compagnie vous plaît-elle?_ (jeu d'enfants de douze à quinze ans). Il y jouoit, entendoit le jeu.
_Le 30 octobre, lundi, à Fontainebleau._—M. de Gramont, écuyer de M. de Roquelaure, lui demande: «Monsieur, connoissez-vous M. de Roquelaure?»—_Oui._—«_A quoi le connoissez-vous?_»—_C'est qu'il est borgne_[352]; et il se prend à rire, mais d'un rire d'hôtelier, car il n'étoit pas grand rieur. A onze heures trois quarts il dit sa leçon; il y a bien de la peine à le y faire résoudre; auparavant il s'amusoit à chasser des mouches. A six heures et un quart soupé; les pages de la chambre du Roi arrivent, se mettent à jouer à _La compagnie vous plaît-elle?_ puis à _Bis cum bis etc._; il fait le maître aucunes fois, et quand il ne sait pas dire quelque chose qu'il faut, il le demande; il joue à ces jeux ici comme s'il avoit quinze ans, joue à faire allumer la chandelle les yeux bouchés.
[352] «Il perdit un œil d'une épine qui lui perça la prunelle, comme il étoit à la portière du carrosse, en allant voir Mme de Maubuisson, sœur de Mme de Beaufort. Or, un jour qu'il étoit en carrosse avec Henri IV, il s'avisa en passant de demander à une vendeuse de maquereaux si elle connoissoit bien les mâles d'avec les femelles: Jésus! dit-elle, il n'y a rien de plus aisé; les mâles sont borgnes.» (_Les Historiettes_ de Tallemant des Réaux, I, 37.)
_Le 31, mardi._—Un homme qu'il avoit fait mettre hors de prison[353], le vient remercier; il lui dit: _Soyez homme de bien à l'avenir._ Sa partie y étoit: _Soyez gens de bien tous deux et ne vous demandez plus rien, et priez Dieu pour papa et pour maman._
[353] _Voy._ au 11 septembre précédent. Héroard a écrit par erreur «qu'il avoit fait mettre en prison.»
_Le 1er novembre, mercredi, à Fontainebleau._—Mené à la chapelle de la salle du bal, il se confesse à son aumônier pour la première fois.
_Le 4, samedi._—Vêtu, peigné paisiblement; M. Zamet y étoit, ce qui le retenoit, craignant qu'il ne dît à la Reine s'il faisoit le fâcheux.—Il se joue à divers jeux, les pages de la chambre avec lui; ils dansent le branle: _Ils sont à Saint-Jean des choux_, et se donnent du pied au cul; il le dansoit et faisoit comme eux.
_Le 5, dimanche, à Fontainebleau._—Il joue aux barres et entend le jeu et les termes du jeu. A cinq heures le Roi arrive, revenant de Montargis; il lui va au devant courageusement[354] et toujours courant jusques au pied de l'escalier de la basse-cour, va en la chambre du Roi, où il se joue jusques à six heures que la Reine arrive; l'ayant saluée, peu après il s'en va en sa chambre.
[354] Ce mot indique sans doute que le Dauphin éprouve encore une certaine crainte lorsqu'il lui faut aller au devant du Roi.
_Le 6, lundi._—Il sort avec le Roi, qui s'en alloit promener; il pleuvoit, le Roi lui dit: «Mon fils, il pleut; allez-vous-en.»—_Non, s'il vous plaît, papa; je crains pas la pluie._—«Mais je crains que vous ne deveniez malade.»—_Je le serai pas, papa_, et il le suit. C'étoit d'amour qu'il avoit au Roi, car il craignoit d'aller à la pluie. Ramené en la chambre de la Reine, il s'en va en la chambre du Roi, le y attendant pour dîner; M. le prince de Condé prend la serviette, la lui présente pour la servir au Roi, le Dauphin lui dit: _Attendez que papa soit venu; gardez-la, puis je la prendrai_; dîné avec le Roi.—Le Roi lui fait la guerre, lui disant qu'il est amoureux de la Tornaboni, l'une des filles de la Reine; il en est honteux et en eût volontiers pleuré; cela lui fait prendre envie de revenir en sa chambre.—Mené chez le Roi pour lui donner le bonsoir, le Roi le voulant asseoir sur le lit vert du cabinet lui dit: «Mon fils, mettez-vous ici entre maman et moi.»—_Excusez-moi, papa, je me mettrai bien là derrière_, dit-il par respect.
_Le 7, mardi._—Il s'amuse à mettre en bataille, file à file, toute sa compagnie de pièces de poterie, et le Dauphin[355] étoit à la tête.—Mené chez le Roi au cabinet, où il s'amuse, avec de l'encre et une plume, à faire des oiseaux; il joue à trois dés, M. de Bassompierre contre lui, en lui apprenant le jeu.
[355] Une figurine qui le représentait ou qu'il désignait sous son nom.
_Le 8, mercredi._—Il dit vingt-cinq quatrains de Pibrac. Mené chez le Roi, le Roi lui dit qu'il veut que le petit More[356] couche avec lui.—_Il noirciroit les draps, papa_, n'ayant point voulu dire qu'il ne le vouloit pas.
[356] Nain de la Reine.
_Le 9, jeudi, à Fontainebleau._—Mené chez le Roi, qui étoit encore au lit, le Roi le met dessus, lui disant: «Vous êtes un petit veau.»—_Excusez-moi, papa, si vous aviez vu comme je saute, vous diriez pas que je sois veau._—Il va chez M. de Rosny, au bout du parterre, est ramené chez la Reine, puis du balcon de l'escalier il regarde M. de Créquy et autres qui jouoient au ballon en la cour.—Le Roi l'envoie querir pour souper, puis il retourne en sa chambre pour faire habiller tous ces petits qui étoient avec lui, avec Madame et Mlle de Vendôme, pour un ballet. Il n'en veut point être, dit: _J'en fairai demain un tout de garçons_, retourne chez le Roi, où il voit danser ce ballet.
_Le 10, vendredi._—Mené chez le Roi et la Reine; la Reine lui demande s'il veut dîner avec elle, il s'en réjouit, n'en peut être dissuadé. Il va à la messe avec la Reine, et revient avec elle; dîné avec elle à douze heures et demie.
_Le 11, samedi._—Mené chez le Roi, où il trouve la Reine. Le Roi lui dit: «Mon fils, je m'en vais à Saint-Germain, voulez-vous venir avec moi?»—_Oui, papa._ La Reine lui dit: «Mais papa va en poste.»—_C'est tout un, j'irai à pied, je courrai tant que je pourrai, et s'il va trop fort je m'arrêterai, et puis je m'en retournerai._ Le Roi lui dit: «Mon fils, me servirez-vous bien?»—_Oui, papa._—«Me donnerez-vous bien ma chemise, mon collet, mon mouchoir?»—_Oui, papa._—«Mais vous ne me sauriez donner mes bottes?»—_Excusez-moi, papa, je ferai tout_, dit-il gaiement. La Reine lui dit: «Mais je veux aussi que vous me serviez.»—_Je le veux bien, maman._—«Mais vous ne me sauriez coiffer.»—_Excusez-moi, maman_; puis, reconnoissant qu'il s'étoit mépris, et y ayant songé, il s'en va droit à la Reine: _Maman, ce sera ma sœur._