Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 25

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_Le 29, samedi, à Saint-Germain._—Il est fouetté le matin, et prie Mme de Montglat de n'en rien dire. Il va au cabinet, où il regarde donner le fouet à Bigneux, page de Mme de Montglat, crie trois fois: _Fouettez fort_; soudain le cœur lui grossit, et il eut envie d'en pleurer, mais pour assurer sa contenance il se print à rire; il avoit beaucoup de peine à s'en garder. Mené au parterre et à la coudraie, il court, va aux vignes pour cueillir du verjus; montant la demi-lune, il m'aperçoit entrer au parterre pour monter par le degré par où, les jours précédents, voulut passer l'homme à la boîte. M. Birat le portoit; il s'avance et, avec soin et crainte que j'eusse du mal, rougit disant: _Moucheu Hérouard, moucheu Hérouard, passez pas par là, c'est par où cet homme a passé_; il me le dit plusieurs fois.

_Le 30 juillet, dimanche._—Il donnoit de son pain à son petit chien; Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, il ne faut pas donner du pain aux chiens, il le faut donner aux pauvres.»—_Les chiens sont-ils riches?_—A neuf heures et demie dévêtu, pissé, il dit: _Velà comme pisse papa_; il montroit tout le ventre. Mis au lit, il parle de l'Orphée de la fontaine, qui joue de la lyre. Je lui demande de quoi étoient faites les cordes. Il répond: _D'airain_, ce qui étoit vrai. Je commençai à lui raconter qui étoit Orphée, comme il jouoit bien de la lyre, ce qu'il enseignoit aux hommes. Je lui représente la figure de la lyre antique; je lui dis que, après sa mort, sa lyre fut mise au ciel parmi les autres, il demande: _Y a t'i point de violon?_

_Le 31, lundi._—Il va en la chambre de Mlle de Vendôme, qui étoit au lit, fait déboutonner les boutons à queue qui le tenoient ferme, disant: _Déboutonnez tout; sœu-sœu n'a point de plaisir._ Il va en la chambre de sa nourrice qui étoit au lit, lui saute au col, lui donne des coups de poing sur les joues par caresses, disant: _Je t'aime tant que je te veux tuer_, en mâchant sa grosse langue comme il avoit accoutumé de faire quand il faisoit quelque chose avec grande ardeur.

_Le 3 août, jeudi, à Saint-Germain._—En se couchant il dit à Mme de Montglat: _Mamanga, me donnez pas le fouet demain matin_[304]; elle lui répond: «Monsieur, je vous ai promis que vous ne l'aurez point.»—_Ho! je sais bien que si; vous me fairez dire mes quadrains et puis vous direz: Ça troussons ce cu._

[304] Le Dauphin avait fait l'opiniâtre dans la journée. «Cette défiance, dit Héroard, à la date du 24 août suivant, venoit de ce que par deux diverses fois Mme de Montglat lui avoit promis à son coucher de ne le fouetter point et le matin elle l'avoit fouetté au lit.»

_Le 4, vendredi, à Saint-Germain._—Ramené au vieux château, tambour battant à l'esquadre[305] de la compagnie, lui à la tête, ayant son haussecol.

[305] _Sic._ Sans doute pour l'escouade.

_Le 7, lundi._—Il se fait donner une enseigne de pierreries et de diamants que la Reine avoit baillée à mettre à son chapeau, s'en joue disant: _Velà qui pèse neuf livres_. Je lui dis qu'elle ne pesoit pas tant, et qu'il falloit envoyer querir les balances de M. Guérin, son apothicaire. Il répond: _Oui, oui, Pierre_ (c'étoit le valet de chambre de M. de Ventelet). _Venez ici, allez dire à Guérin qu'il m'appote ses petites balances pour peser mon enseigne_, puis il me dit: _Il pensera que c'est mon enseigne quand j'entre en garde_. On lui met une petite coiffe de toile pour lui ôter le bonnet d'enfant et lui donner le chapeau. Je lui dis: «Monsieur, maintenant que l'on vous ôte le bonnet, vous ne serez plus enfant, vous commencerez à devenir homme; il ne faudra plus faire l'enfant.» Il m'écoute, et dit: _Ho! je n'ai garde_.—Il va au bâtiment neuf, entre dedans pour y voir les chambres tendues pour y recevoir Mme la duchesse de Mantoue.

_Le 8, mardi._—Sur les deux heures, il vient au pied de la vis, où il se tenoit pour le frais[306], et pour y entendre une défense que Mme de Montglat fit faire à son de trompe par Thomas le suisse et proclamée par Hugues Rabouyn, huissier de salle, par laquelle, de par le Roi et Monseigneur le Dauphin, il étoit enjoint à toutes personnes, de quelque qualité, condition ou nation que ce fût, de n'avoir à faire leurs ordures dans l'enclos du château, sinon aux lieux destinés pour ce faire, à peine d'un quart d'écu d'amende applicable: une moitié aux pauvres et l'autre au dénonciateur des infracteurs, ou, à faute de ne la pouvoir payer, de tenir prison au pain et à l'eau par l'espace de vingt et quatre heures. Il y avoit en ce temps ici de la peste à Paris et autres lieux circonvoisins. Après le souper Mlle d'Agre surprend le Dauphin pissant contre la muraille de la chambre basse où il étoit: «Ha! Monsieur, dit-elle, je vous y prends! Vous payerez un quart d'écu;» il se trouve surpris, rougit, ne sait que dire, se reconnoissant avoir contrevenu.

[306] Aux froids précédents avait succédé une extrême chaleur.

_Le 9, mercredi._—L'on vient dire que le Roi arrivoit, il va en la cour, où le Roi arrive de Paris, pour le voir, court au-devant, lui saute au col. Il va au palemail, par le petit pont avec le Roi et un peu auparavant, en la salle du conseil, arriva Don Ferdinand de Gonzague, fils puîné du duc de Mantoue et chevalier de Malte, son cousin germain. Le Roi le lui fait accoler, puis ils vont au palemail, où il joue de grands coups jusques à la chapelle[307], où il entend la messe avec le Roi. Dîné avec le Roi; peu après il a dansé les branles et autres danses, puis il s'arme de son corselet et de sa pique, fait armer sa compagnie; M. le Chevalier étoit le capitaine; M. de Verneuil marchoit avec lui. Il va en la cour, fait les exercices en la présence du Roi; à la fin M. le Chevalier porta au Roi un papier où étoient les noms des soldats de la compagnie pour le supplier de faire ordonner le payement; le sieur de Saint-Aubin-Montglat[308] se trouva là: le Roi lui bailla le papier, disant: «Tenez, monsieur le commissaire, faites-leur faire la monstre» (il étoit homme réputé pour être fort avaricieux). Le Roi dit à M. le Chevalier qu'ils seroient payés comme ils serviroient, puis, les voyant en bataille, il leur dit qu'il ne falloit qu'un balai de verges pour faire fuir toute cette compagnie[309]; à ces mots M. le Dauphin regarde de côté, se souriant et rougissant. Le Roi s'en va au bâtiment neuf, M. le Dauphin retourne en sa chambre; il presse son goûter pour aller trouver le Roi, qui montroit le bâtiment neuf au sieur don Ferdinand de Gonzague. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à quatre heures et trois quarts.

[307] Dans son livre _De l'Institution du Prince_, Héroard parle de «la chapelle, de cette belle et grande allée où est le jeu de palle-mail» (_folio 1, verso_).

[308] Louis de Harlay, seigneur de Saint-Aubin; il était beau-frère de Mme de Montglat.

[309] Cette compagnie n'était composée que d'enfants.

_Le 10, jeudi, à Saint-Germain._—Je lui demande: «Monsieur, qui a été le premier, la poule ou l'œuf?» il répond: _La poule_, après avoir tant soit peu songé. Je lui dis que je l'allois écrire en mon registre.

_Le 12, samedi._—Il dit ses quatrains de Pibrac, en dit quinze, et ses sentences; et en l'une, où il y avoit: «Celui qui contient sa langue est sage,» il ajoute, du sien et de son mouvement: _Celui donc qui la lâche est fou_.—A quatre heures mené en carrosse, au bâtiment neuf, pour y attendre la Reine, qui y arriva à quatre heures trois quarts, menant Mme la duchesse de Mantoue, à laquelle il fit grandes caresses; elle lui donna une écharpe de gaze d'or et d'argent, où pendoit un poignard garni à l'antique, et le lui mit au col. Il va en la galerie, où il court, joue au palemail et envoie querir ses armes aux vieux château, s'arme et toute sa compagnie, fait à l'accoutumée. A six heures et demie, la Reine part pour s'en retourner à Paris; les dames italiennes le baisèrent. Un quart d'heure après, le Roi arrive, revenant de la chasse, le baise, l'embrasse; à sept heures soupé avec le Roi. Pendant qu'il mangeoit le Roi lui demandoit s'il lui vouloit donner à coucher, et lui dit: «Si vous ne me couchez avec vous, je coucherai avec maman Doundoun.»

_Le 13, dimanche, à Saint-Germain._—On lui remet son bonnet par le commandement de la Reine, qui lui fit ôter sa coiffe à son arrivée. Mené au bâtiment neuf, au Roi, qui le mène à la chapelle, puis aux grottes de Neptune et d'Orphée. Ramené, il ne se veut point asseoir pour dîner que M. de Vendôme ne fût venu de chez le Roi, qui dînoit ayant en sa compagnie le sieur don Ferdinand de Gonzague, le prince d'Anhalt, M. de Bouillon et M. de Montbazon; enfin il se met à table sans vouloir manger tant que M. de Vendôme arrive: c'étoit par jalousie de ce qu'il ne y dînoit pas. A onze heures le Roi s'en retourne à Paris.

_Le 16, mercredi._—Il fait assembler, entre les deux portes de la chambre et de la salle, tous ceux qu'il connoissoit savoir chanter et jouer des instruments, et leur commande de faire la musique; il étoit dans sa chambre, qui les écoutoit à travers la tapisserie avec transport.

_Le 17, jeudi._—Il accommode son écritoire, la porte en sa chambre, disant qu'il veut étudier; Dumont, clerc de sa chapelle, lui apprenoit à lire et à écrire[310].

[310] Ces leçons n'avaient encore rien de régulier.

_Le 20, dimanche._—Le sieur Francesco.....[311], peintre du sieur don Ferdinand, puîné de M. le duc de Mantoue, le pourtrait de son long; il s'amuse aussi à peindre et fait, dit-il, Mistaudin, petit garçon qui servoit le fils de M. de Liancourt, premier écuyer[312].

[311] Héroard a laissé le nom en blanc.

[312] Héroard a conservé ce barbouillage, qui n'a aucune forme.

_Le 21, lundi._—M. de Verneuil lui demande: «Mon maître, vous plaît-il bien que je dîne avec vous?» Il répond: _Non_, brusquement. Mme de Montglat lui demanda pourquoi.—_Pource qu'il en feroit coutume, et je veux pas._—«Monsieur, mais papa le veut.»—_Bien donc, je veux bien._ On le peignoit en dînant, et comme il voulut boire, je lui dis: «Monsieur, on vous peindra le verre au poing;» il s'arrête court, me regarde, se souriant et rougit; il ne vouloit point boire tant que je l'eusse assuré que je l'avois dit à petit semblant. Il perdoit patience à se laisser peindre; le peintre l'amuse, disant qu'il avoit un petit oiseau dans sa main.

_Le 23, mercredi, à Saint-Germain._—Il va au sermon de M. de Saint Germain[313], a patience pour un quart d'heure, ne veut point entendre la messe. Mmes de Martigues et de Mercœur et Mlle de Mercœur le viennent voir; il s'arme de son corselet, prend sa pique et fait ses exercices devant ces dames. Mme de Rannes lui vouloit faire croire qu'elle étoit un vieil capitaine, mais qu'elle avoit fait couper sa barbe. Le Dauphin lui demande: _Où est-elle?_—«Je l'ai brûlée.»—_Ho! ho! c'est que vous moquez de moi; vous êtes une femme._ Mme de Saint-Georges lui dit: «Monsieur, où faut-il regarder si c'est un homme ou une femme?»—_Entre les jambes._

[313] _Voy._ la note du 14 août 1605.

_Le 24, jeudi._—Il fait mettre un mouchoir sous les cordes du luth à Hindret, et lui commande de jouer le ballet des grenouilles. Il le danse sur le tapis en faisant les sauts en cadence.

_Le 26, samedi._—Mme de Montglat lui fait dire son catéchisme et, à la demande: «Pourquoi Dieu avoit condamné Adam et Ève à la mort?» il répondit selon le sens et non selon la lettre, et de soi-même: _C'est pource que ils avoient mangé de la pomme et Dieu l'avoit défendu_. M. le Chevalier et Mlle de Vendôme s'en alloient à Paris; il faisoit paroître en avoir du déplaisir, et peu s'en falloit qu'il n'en pleurât, disant: _Ho! féfé Chevalier va bien voir papa, et je n'y vas pas_.—M. Birat lui disoit: «Monsieur, il faudra, quand vous serez grand, que vous alliez prendre Milan, que l'on a ôté à vos prédécesseurs[314].» Il répondit: _Oui_, en s'animant.

[314] Il est à remarquer que l'on entretient souvent le Dauphin de cette question.

_Le 30 août, mercredi, à Saint-Germain._—Il va au devant de M. le cardinal de Joyeuse, légat pour le tenir à baptême, le trouve accompagné de M. le duc de Montbazon et de M. de Ragny; il ne faisoit que passer pour s'acheminer à Fontainebleau.

_Le 4 septembre, lundi, à Saint-Germain._—Il y avoit deux soldats, Dufour et Harivet, qui étoient prisonniers pour s'être battus dans le quartier et contre les défenses; M. de Mansan les vouloit faire juger par les capitaines. Nous le voulons persuader (le Dauphin) de demander leur grâce, lui représentant qu'ils seroient arquebusés; cela le toucha, il rougit, et demande: _Quand? demain?_—«Non, Monsieur, lui dis-je, ce sera aujourd'hui;» il lui prend de l'inquiétude, et toutefois ne veut pas demander la grâce. Je lui dis: «Monsieur, vous demandez bien la grâce et faites donner la vie à des mouches et des petits oiseaux, et vous ne la voulez faire donner pour des braves soldats qui vous gardent?» Il répond: _C'est qu'on me le fait dire_; je le presse: _Non_, dit-il, _je veux pas_, et il eût voulu que ce fût fait; il en avoit de la peine. _Je veux_, dit-il, _que ce sait Mamanga_. Mme de Montglat arrive; il lui parle bas à l'oreille: _Mamanga, un mot; dites à Taine qu'il[315] pardonne à ces soldats; il les veut faire passer par les armes_. Il se retourne, rougit et cache sa face quand Mme de Montglat le demanda à M. de Mansan. On lui dit alors: «Monsieur, remerciez-en M. de Mansan;» il répond: _Non_, en étant fort aise et le témoignant par un honteux souris[316].

[315] Abréviation de capitaine.

[316] Le Dauphin est souffrant du 1er au 7 septembre, et Héroard note en marge de son Journal qu'il écrit presque tous les jours à M. du Laurens, premier médecin du Roi, pour le tenir au courant de la santé du prince.

_Le 6, mercredi._—Un valet de pied de la Reine racontoit, comme à Fontainebleau, entre le logis de M. de Rosny, il y avoit soixante hommes artificiels et autant de diables qui se combattoient[317]: _Hé! hé!_ dit-il en bégayant d'ardeur, _il faut jeter dessus de l'eau bénite, en jeter à chacun sur la tête, puis il s'enfuiront en leur maison_.

[317] C'était alors la mode de tailler les ifs en leur donnant des formes d'hommes et d'animaux.

_Le 8, vendredi, à Saint-Germain._—Je lui donne six muscardins[318], où il y entroit du bézoar, de la licorne, etc., sur la nouvelle de ce laquais qui étoit mort de peste en l'écurie de la reine Marguerite, et son compagnon qui l'avoit laissé malade étoit venu avec lui à Saint-Germain, avec la litière de la dite Reine qui devoit porter M. le Dauphin[319].

[318] C'était une préparation contre la peste. Le 20 septembre suivant, Héroard donne au Dauphin deux muscardins, «à la charge de les laisser fondre en la bouche». Le Dauphin lui dit: _J'en prendrai quand je passerai où il y a du mauvais air_.

[319] Cette phrase est très-obscure et nous avons dû la reproduire telle quelle. Voici ce que dit le journal de Lestoile à cette date: «La peste au logis de la reine Marguerite, dont deux ou trois de ses officiers meurent, et entre autres un misérablement, dans une pauvre mazure, près les _fratti ignoranti_, la fait retirer à Issy, au logis de la Haye, se voyant, à raison de cette maladie, abandonnée de ses officiers et gentilshommes.»

_Le 9, samedi, voyage._—A douze heures et demie il est mis en litière et part de Saint-Germain en Laye pour son baptême; il arrive à Meudon à quatre heures et demie, est logé chez M. Garrault, trésorier de l'Extraordinaire. Il étoit conduit par M. de Souvré, accompagné de M. d'Oinville, maréchal des logis de sa compagnie, de M. de Courtenvaux, guidon, de M. d'Annerville, gendarme de sa compagnie, de M. de Champagne, lieutenant aux gardes du corps, de M. de la Court, exempt aux gardes du corps. Je lui disois qu'à Meudon il y avoit un beau château; il demande: _Où est-il?_—«Monsieur, il est tout là haut.»—_Pourquoi m'y a-t-on pas logé?_

_Le 10, dimanche, voyage._—A midi parti de Meudon en carrosse, ne voulant aller en litière; il arrive à trois heures à Chailly[320], près de Longjumeau.

[320] Ou Chilly, château bâti par Métezeau pour le maréchal d'Effiat.

_Le 11, lundi, voyage._—On lui apporte un placet de la part d'un prisonnier qui étoit en la tour de Chailly; il en est si aise qu'il ne sait en quelle place mettre ce placet, délivre ce prisonnier qui s'étoit battu avec le curé. Mené à l'église, ramené en sa chambre, M. de la Court, exempt aux gardes, hausse la tapisserie pour lui faire voir le portrait de M. de Beaulieu-Ruzé, secrétaire d'État et seigneur de Chailly, étant armé à cheval comme il étoit à la bataille d'Ivry; peu après entrant en la salle, il en voit un autre tableau de son long, demande: _Qui est cettui là?_ M. d'Angès répondit: «Monsieur, c'est M. de Beaulieu que vous avez vu là dedans à cheval.»—_Il a donc mis pied à terre[321]?_ A midi parti en carrosse pour aller coucher à Villeroy, il arrive à trois heures et un quart, va aux jardins, aux fontaines, partout.

[321] Il existe au musée de Versailles un portrait en pied de Martin Ruzé, seigneur de Beaulieu et de Chilly, qui pourrait être celui placé autrefois à Chilly. Voy. _Notice du Musée impérial de Versailles_, par Eud. Soulié, 2e édition, 3e partie, p. 114, nº 3323.

_Le 12, mardi, voyage._—A douze heures et un quart, il part de Villeroy en carrosse, arrive à Fleury à quatre heures.

_Le 13, mercredi, voyage._—Mené à la messe au prieuré, il va aux jardins, fait pêcher au canal[322] qui est au-dessous du parterre. A dîner Mlle d'Antragues se présente pour lui baiser la main; il fait le honteux, rougit, se sourit et lui tourne le dos. Parti en carrosse à une heure pour aller à Fontainebleau; à une lieue de Fontainebleau arrive au devant de lui grande quantité de noblesse. Il arrive à trois heures et demie à Fontainebleau, baise et embrasse le Roi, la Reine, Mme la duchesse de Mantoue, va au jardin de la Reine, joue à la paume sous la galerie. Soupé avec le Roi. Mis au lit, il s'amuse à deviser avec MM. d'Épernon, leur parle du canal que le Roi fait faire, qui va jusques à la rivière.

[322] Le château de Fleury appartenait alors à Henri Clausse, filleul du roi Henri II, grand maître des eaux et forêts de France. Le canal de Fleury servit de modèle à Henri IV pour celui de Fontainebleau. «L'on tient, dit le P. Dan, que le sieur de Fleury ayant vu depuis celui-ci beaucoup plus grand, plus large et plus majestueux que le sien, y fit écrire ou pour le moins dit ces paroles: _Voluit me vincere Cæsar_.» (_Le Trésor des merveilles de Fontainebleau_, page 185).

_Le 14, jeudi, à Fontainebleau._—A huit heures levé, vêtu de son habit de satin blanc pour le baptême; à neuf heures trois quarts déjeûné, mené chez le Roi et la Reine, puis à la chapelle du Braquemard[323]; ramené à onze heures trois quarts; dîné. Il veut voir sa chambre de parade, y va, se y ennuie incontinent, craint de partir pour le baptême craignant qu'on lui jetât de l'eau; le Roi lui en avoit donné l'appréhension, on l'assure[324]. A quatre heures parti de sa chambre avec les cérémonies et ordre ici inséré[325], donné par M. de Rhodes, grand maître des cérémonies. Il arrive sous le poële, où étoient les fonts; à cinq heures et demie il est baptisé, nommé Louis; M. le cardinal de Joyeuse parrain, Mme la duchesse de Mantoue marraine. M. le cardinal de Gondi baptisa, c'est-à-dire fit les restes des cérémonies. Il l'interrogea et répondit à propos, ouvre sa poitrine pour y recevoir l'huile; M. de Montpensier lui baissa le collet pour y recevoir le chrême sur les épaules; il se prend à sourire, disant: _Velà qu'est fraid_. Au sel il dit: _Il est avalé, je le treuve bon_. Cette cérémonie dura près d'une heure[326], puis on le retire par la chambre de la Reine et celle du Roi en la sienne. Passant sur la terrasse, il aperçoit dans la cour Descluseaux qui étoit en la compagnie, et tout le régiment en la cour; il l'appelle: _Hé! mon mignon! Venez mon mignon!_ Il va en sa chambre; il lui prend une humeur de vouloir entrer en garde, se fait bailler sa pique, se fait mettre son hausse-col. A sept heures et un quart soupé, à neuf heures trois quarts dévêtu, mis au lit.

[323] Ou du Jacquemard; c'est la chapelle dédiée à la Vierge et à saint-Saturnin.

[324] On le rassure.

[325] Héroard avait réservé une place dans son Journal pour y insérer l'ordre du cérémonial, mais il ne l'a pas fait. On peut en lire les détails dans le _Trésor des merveilles de Fontainebleau_, pages 277 et suiv.

[326] Les deux sœurs du Dauphin, Mesdames Élisabeth et Christine furent baptisées le même jour.

_Le 15, vendredi, à Fontainebleau._—Mené au jardin des canaux, puis en carrosse à la maison des artifices à feu, il va chez le Roi et la Reine, est mené en la galerie du Roi d'où il regarde courir la bague en la basse-cour[327]. M. de Lorraine le vient voir à son souper; il se fait mettre à bas pour le saluer, le va embrasser; M. de Lorraine lui donne un fort beau canon. A huit heures et trois quarts le Roi envoya commander qu'on le menât au pavillon qui est au bout de la grande salle pour voir les artifices à feu, faits en forme de fort carré, défendu par des hommes et assailli par des diables. Il y est mené mais ne y pouvoit durer, s'en vouloit aller; on l'en divertit jusques à ce que le feu fût donné aux artifices; voyant les diables qui couroient autour du fort: _Hé! mon Dieu, qu'il est joli!_ dit-il, cela dura longtemps. Ramené à dix heures en sa chambre.

[327] Le lendemain du baptême, dit le P. Dan, «se passa à courre la bague, où le Roi, avec son adresse accoutumée, l'emporta plusieurs fois. C'est ce que j'en ai recueilli de l'imprimé qui fut alors publié et de plusieurs personnes qui y étoient présentes.»

_Le 16, samedi._—Il va à la chapelle au bout de la salle du bal, puis chez le Roi et la Reine, prend congé de Mme la duchesse de Mantoue, puis s'en va au grand jardin, où il voit faire des verres au fourneau fait sous une des arcades de la terrasse[328]. Après dîner il va chez le Roi et la Reine leur dire adieu et, à deux heures, il est parti de Fontainebleau en carrosse pour aller coucher à Cély, maison appartenant à M. de Bonneuil de Thou[329]. Il arrive à cinq heures, se joue au jardin, va voir pêcher au canal. A six heures et demie soupé en se jouant d'une sarbacane de verre qu'il avoit fait faire à la verrerie.

[328] C'est sans doute l'origine de la verrerie royale érigée en 1641, «en faveur du sieur Antoine Clerici, ouvrier de S. M. en terre sigillée.» _Voy._ le P. Dan, page 338.

[329] René de Thou, seigneur de Bonneuil et de Cély, introducteur des ambassadeurs.

_Le 17, dimanche, à Cély._—Il va au jardin, où il se joue diversement, et à trois heures y fait porter sa collation et fait mettre sa serviette sur une bordure de buis qui étoit grande et épaisse.

_Le 19, mercredi, à Cély._—Il est mené à Courance[330] dans mon carrosse, n'ayant point voulu entrer dans celui de M. de Fleury, le trouvant trop obscur. Il s'amuse à ramasser des cailloux au-dessous de la source du bois, monte à la grande source, goûte dans la salle des palissades, sur la table ronde d'ardoise, puis va voir conduire la nacelle sur le grand réservoir. Il est ramené et arrive à six heures à Cély.

[330] «La blancheur et le courant des eaux de ce beau lieu, dit Dargenville, l'ont fait nommer Courance.» Cette seigneurie, comme celle de Fleury, appartenait alors à Henri Clausse; au dix-huitième siècle elle avait passé dans la famille de Nicolaï. (_Voyage pittoresque des environs de Paris_, 1779 in-12, page 250.)

_Le 20, mercredi, à Cély._—Mené au parc, il y avoit une petite planche à passer, où M. de Souvré glissa et donna d'un pied dans l'eau. _Mamanga_, dit le Dauphin, _gardez de tomber dedans_. Il craignoit pour lui; on lui dit: «Monsieur, Birat vous portera, ne craignez point.»—_Mais_, dit-il, _si Birat tombe dedans!_