Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 24
_Le 3, samedi._—Mme de Montglat le tance et lui arrache son tablier, qu'il tenoit à la bouche; le voilà en colère. Il la bat sur la main; elle ne disoit mot; il se retourne et lui rue des coups de pied, tant que voyant deux maçons qui travailloient à faire l'enceinte de la chapelle, l'un avec un balai l'autre avec une hotte, il se jette à genoux: _Hé! Mamanga, pardonnez-moi!_ Cependant les maçons prennent le petit laquais de M. de Mansan et l'emportent dans la hotte, le mettent dans la chapelle. _Hé! Mamanga, parlez pour lui!_
_Le 4, dimanche._—Il se joue à une petite fontaine faite dans un verre, qui lui venoit d'être donnée par les verriers de la verrerie de Saint-Germain-des-Prés, s'amuse à une vaisselle de poterie où il y avoit des serpents et des lézards représentés[289], y faisoit mettre de l'eau pour les représenter mouvants.—Il appelle Hindret, son joueur de luth, Boileau, son violon, et un soldat qui jouoit de la mandore, et lui, prenant un luth, dit: _Faisons la musique_; il les fait ranger tous autour de lui, au chevet de son lit; il pinçoit son luth comme s'il eût joué avec intelligence. Il aimoit extrêmement la musique.
[289] Imitation des plats de Bernard de Palissy.
_Le 5, lundi._—M. le marquis de Rainel, revenant de Hongrie, le vient voir; il lui disoit: «Monsieur, me ferez-vous pas un jour grand maître de votre artillerie?» Le Dauphin ne répondant point, M. de Ventelet lui dit: «Monsieur, c'est M. le marquis de Rainel qui vous prie de le faire un jour grand maître de votre artillerie, le ferez-vous pas?» Il répond: _Je le veux bien_. J'entendois tout cela, et lui demandai: «Monsieur, vous plaît-il que j'enregistre cette promesse que vous avez faite à M. de Rainel, dans mon registre?»—_Oui! oui!_—Mené au palemail, il fait démasquer la nourrice de la petite Madame, lui disant: _Démasquez-vous, je vous veux baiser_.
_Le 6, mardi._—Il frotte le derrière de son oreille, en rapporte une ordure qu'il met en sa bouche, comme il faisoit souvent, et celles du nez, qu'il avaloit; Mme de Montglat l'en reprend, il répond: _Quoi! est-ce du poison?_ Il va en la chambre de la petite Madame, en baise la nourrice à la bouche, aux yeux, au front, au nez, aux tétons, avec transport, disant: _Je vous baiserai toujours_. Il en étoit amoureux par inclination.
_Le 8, jeudi, à Saint-Germain._—A cinq heures et demie le Roi et la Reine arrivent de Paris; il les va recueillir hors du pied de l'escalier, en la cour. Le Roi lui dit: «Eh bien, mon fils, vous avez été fouetté!»—_Non pas tous les jours, papa._—«Qu'aviez-vous fait?»—_Rien._ Il remonte avec eux en la chambre de la petite Madame, où il s'assied sur la fenêtre, et fut fort longtemps à entretenir le Roi; à sept heures et un quart soupé avec le Roi. Mené en sa chambre, le Roi peu de temps après y arrive, et la Reine après; il danse aux branles, la courante, puis se met au giron de sa nourrice, s'endort, est mis au lit à neuf heures et demie. Leurs Majestés se retirent; sa nourrice approchant près de lui trouve qu'il ne dormoit pas, et lui dit: «Monsieur, vous ne dormez pas?»—_Non_, dit-il tout bas, _papa s'en est allé?_—«Oui, Monsieur, pourquoi avez-vous fait semblant de dormir?»—_Pource que papa s'en fût pas allé, et il y avoit tant de monde, j'avois si chaud!_
_Le 9, vendredi._—Il attend avec impatience un carrosse pour aller trouver le Roi au bâtiment neuf, y va, le trouve à la chapelle, revient avec lui à la galerie. Armé de son mousquet, il va à la guerre, assault la ville (c'étoit la balustre qui étoit autour de l'une des cheminées où il y avoit des soldats); MM. de Vendôme et de Verneuil, les deux fils de M. de Frontenac, étoient avec lui. Il fait planter dans la salle de grands tuyaux de chaume pris des paillasses vidées, dit que ce sont des _piquiers_, et au-devant, d'un bout à l'autre, fait faire une traînée de poudre. Le Roi y fait mettre le feu en sa présence et en celle la Reine. Le Dauphin disoit qu'il vouloit être mousquetaire, et néanmoins il avoit accoutumé de reprendre ceux qui ne faisoient pas bien; le Roi lui dit: «Mon fils, vous êtes mousquetaire, et vous commandez!» A quatre heures le Roi et la Reine partent pour s'en retourner à Paris; étant au port de Chatou, au delà de l'île, il faisoit glissant à la descente; les chevaux reculent, poussent le bac, les roues de derrière du carrosse demeurent dans l'eau, et, à la descente de celui de Neuilly[290], tout le carrosse tomba dans l'eau, à la main gauche de la Reine, étant à la portière, et le Roi couché du long en dedans, où il s'étoit mis un peu auparavant pour dormir. Ce fut ainsi que les chevaux étoient près d'entrer dans le bac; l'un de ceux de derrière glisse, le cocher le fouette; se voulant relever, il retombe, tire et fait tomber son compagnon, et le carrosse renverse en l'eau, sur la nacelle attachée au bac, qui s'enfonça mais empêcha que le carrosse n'allât tout au fond. M. de Montpensier se jeta le premier dehors, par la portière qui étoit en l'air environ demi-pied. M. de l'Isle-Rouet y va, appelle le Roi, qui n'avoit que la tête et un bras hors de l'eau, lui prend les mains, le met hors de l'eau, [le Roi] disant: «Que l'on aille à ma femme», et en sortant rencontre M. de Vendôme, qu'il met hors de l'eau. Ce pendant la Reine étoit toute dans l'eau, à la portière; un valet de pied[291] se y jette, la prend par sa coiffure qui échappe; il la prend sous la gorge, et à l'aide de M. de la Chastaigneraie ils lui mettent la tête hors de l'eau, et aussitôt [elle] demanda: «Où est le Roi?» qui, l'entendant, se jeta dans l'eau pour l'aider à mettre dehors. Mme la princesse de Conty fut toute la dernière, qui avoit du commencement prins le sieur de l'Isle par la barbe, comme il tiroit le Roi; elle quitta pour ce qu'elle l'empêchoit[292].
[290] C'est le troisième accident mentionné par Héroard comme arrivé au même endroit. (_Voy._ aux 31 mai 1602 et au 6 avril 1605.)
[291] Héroard a laissé son nom en blanc.
[292] Nous reproduisons textuellement ce récit qu'Héroard a ajouté après coup, en marge de son journal. Henri IV écrivait le lendemain à Mme de Montglat: «Ma femme et moi l'échappâmes belle hier; mais Dieu merci nous nous en portons bien.» (_Voy._ aussi le Journal de Lestoile à cette date.)
_Le 10, samedi, à Saint-Germain._—A onze heures mené à la chapelle; étant sur son carreau, il se lève, va dire à M. de Verneuil: _Féfé Vaneuil, priez Dieu pour papa, qui a failli se nayer_, et se va remettre en sa place.—Mme de Montglat me disoit qu'écrivant au Roi elle avoit dit une petite menterie; elle vouloit dire que M. le Dauphin avoit pleuré, ayant su la nouvelle de son danger, bien qu'il fût vrai qu'il en demeura fort étonné. Lui, qui écoutoit toujours ce que l'on disoit, la regarde soudain premièrement sans dire mot, puis tout à coup lui dit: _Ha! vous avez donc menti!_ Mené à la chapelle pour y faire chanter un _Te Deum_ pour l'heureuse délivrance de Leurs Majestés.
_Le 12, lundi._—Il dit la prière qui lui plaisoit fort et qu'il aimoit à dire: «Notre Seigneur Dieu et Père, veuille moi assister par ton saint Esprit et par icelui me gouverner et conduire à celle fin que ce que je ferai, dirai ou penserai, soit à ton honneur et gloire, au salut de mon âme et à l'édification des miens.»
_Le 17, samedi._—Le Roi arrive de Paris; il va au devant du Roi, l'embrasse fort, l'accompagne au bâtiment neuf; il soupe avec le Roi, va en la cour avec lui[293].
[293] Héroard était parti le 13 pour Vaugrigneuse, et Guérin, qui tient le journal en son absence, n'a pas la même exactitude pour marquer les heures d'arrivée et de départ du Roi. Henri IV dut repartir pour Paris le lendemain.
_Le 19, lundi._—Éveillé à huit heures, il est fouetté pour avoir fait le fâcheux à la chapelle, le jour précédent.
_Le 21, mercredi._—Le Roi arrive de Paris; il va au devant du Roi, l'embrasse, le conduit en sa chambre.
_Le 22, jeudi._—Il va trouver en sa chambre le Roi, qui étoit parti pour aller au bâtiment neuf[294], court sur le pavé au devant de lui; mené à la chapelle, dîné avec le Roi, qui part à deux heures et demie pour aller à Paris.
[294] On voit par ce détail que lorsque Henri IV venait seul à Saint-Germain il demeurait au vieux château, et que lorsqu'il était accompagné de la Reine et de la Cour il demeurait dans la partie achevée du château neuf.
_Le 23 juin, vendredi, à Saint-Germain._—Il va mettre le feu au bûcher de la Saint-Jean, en la basse cour, puis va chez M. de Frontenac.
_Le 25, dimanche._—J'arrive[295]; il court à moi gaiement; je lui donne un cheval noir et un gendarme dessus.
[295] Héroard était absent depuis le 13.
_Le 26, lundi._—A cinq heures mené par le petit pont au devant du Roi revenant de la chasse; il est ramené dans la petite chambre de Mme de Montglat, où le Roi se met dans le lit, y fait mettre en chemise M. le Dauphin, qui se y joue fort privément [_sic_]. A six heures levé, à sept soupé avec le Roi; M. Groulard, premier président de Rouen, y vient; il lui donne sa main à baiser, par commandement du Roi. Le Roi s'en retourne à Paris à sept heures trois quarts, il le conduit et, en la cour, le Roi lui montrant M. le premier président et autres députés de Normandie, lui dit: «Voyez-vous ces gens-là, vous les commanderez après moi;» il répond froidement: _Bien, papa_; est fort privé avec le Roi, qu'il craint. Il conduit le Roi jusques au bâtiment neuf et, en la basse cour, le Roi lui disant: «Adieu, mon fils,» il (le Dauphin) devient rouge et la larme lui vient aux yeux. Le Roi le baise, l'embrasse, lui disant qu'il s'alloit promener et qu'il reviendroit incontinent; il s'apaise. Ramené il s'amuse sur le tapis, entretenu par Mmes de Vitry et de Saint-Georges, où il dit mots nouveaux et paroles honteuses et indignes de telle nourriture, disant que celle de papa est bien plus longue que la sienne, qu'elle est aussi longue que cela, montrant la moitié de son bras.
_Le 27, mardi._—Mené en carrosse dans la forêt, à la chasse aux toiles, il voit prendre deux sangliers et un marcassin, et sauver une biche par-dessus les toiles; il ne s'ennuie point, y prend plaisir froidement.—Il prend un petit violon, joue en concert avec Hindret, son joueur de luth, nous fait chanter en concert: _Hau! Guillaume, Guillaume_, puis: _Maître Ambroise, ho! ho! d'où venez vous_, etc. Il baise sa nourrice, et lui dit: _J'entrerai par votre bouche, Doundoun, puis j'irai en votre ventre, vous direz que vous êtes grosse et puis vous me fairez_.
_Le 28 juin, mercredi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à son corselet neuf, dit qu'il veut être piquier. Vêtu, coiffé à bâtons rompus; pour le faire hâter, M. Birat lui dit que le Roi venoit. Le Dauphin, se retournant et souriant, dit tout bas à l'oreille de Mme de Montglat: _Mamanga, voyez vous ce vieux penard qui me veut faire craire que papa vient_. Descluseaux, soldat aux gardes, entre après le dîner du Dauphin, qui dit en le voyant: _Hé! velà mon mignon, venez mon mignon Décuseaux_; ce soldat avoit accoutumé de le faire jouer. Après souper il se joue en sa chambre, joue du violon en concert avec le luth, et chante: _En m'en retournant_, etc., puis danse le ballet des grenouilles, la morisque, fort joliment et en cadence, sans avoir été instruit.
_Le 29, jeudi._—Il se fait armer, prend sa pique et sort en la cour, où l'on fait entrer la compagnie. Il se met à la tête, ayant à côté gauche M. de Verneuil, et M. de Liancourt au milieu, fait deux tours de la cour, puis il veut prêter le serment, lève la main, et lui étant demandé par le commissaire Faure s'il promettoit pas de bien servir le Roi, il répond: _Oui_, ayant premièrement ôté son chapeau et son gant de la main.
_Le 30, vendredi._—Mené au jardin, il fait attacher son canon d'argent avec un jarretier, et le jarretier au derrière de la ceinture de son tablier, et se promène le faisant rouler après soi; il va ainsi jusques au palemail, se fâche de ce que les roues se crottent et la bouche aussi, s'en met en peine pour les faire nettoyer.
_Le 1er juillet, samedi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à jouer de son petit sifflet d'ivoire et à entendre des contes de maître Guillaume[296]. Il sème des feuilles de rose sur le banc où étoit assis Descluseaux, soldat aux gardes qui le souloit faire jouer, et dit: _C'est afin que votre place sente bon_; il aimoit ce soldat. M. de la Court, exempt aux gardes, arrive; il le reconnoît et par son nom, après avoir été un an et demi sans le voir.
[296] Fou du Roi.
_Le 5, mercredi._—Mené à la chapelle, il ressort du chœur pour recevoir, dans la chapelle, l'ambassadeur de la Grande-Bretagne, accompagné du sieur Gandaloufin, gentilhomme de la chambre du roi de la Grande-Bretagne et de son jeune fils, échanson du prince de Galles, ayant charge de le voir de la part du prince de Galles; il lui répondit qu'il le remercioit de la souvenance qu'il avoit de lui et le prioit de l'assurer qu'il étoit à son service. Après souper il monte tout en haut de sa garde-robe, où il fait prendre ses armes toutes complètes, faites à Moulins, les fait porter en sa chambre avec la croix[297], les fait accommoder dessus, y travaille lui-même, va querir en son armoire son épée rouge et la y fait ceindre, puis fait apporter sa pique, la met lui même sous le brassal, toute droite comme s'il eût été en sentinelle.
[297] Le support, en forme de croix, auquel ses armes étaient attachées.
_Le 6, jeudi._—Il tenoit un chapelet de corail que le fils de M. de Montglat lui avoit envoyé de Florence; sa nourrice lui dit: «Monsieur, donnez-moi ce chapelet.» Il le lui refuse par plusieurs fois, elle lui dit: «Allez, vous êtes un gros chiche.»
_Le 9, dimanche._—A dix heures il part pour loger au bâtiment neuf[298]. Mlle de Ventelet lui dit: «Monsieur, il faut être bien sage pour votre baptême, ou autrement maman auroit un autre Dauphin, qu'elle feroit baptiser;» il répond froidement: _Et puis il m'en soucie bien, j'en serois bien aise, j'irois où je voudrois, on me suivroit point_. Il s'en va en la cour, le tambour se prend à battre pour assembler, pensant qu'il dût sortir; il l'entend, et crie tout haut: _Je veux pas sortir, qu'on batte point, c'est que je me joue._
[298] Mlle de Verneuil avait la rougeole et la petite vérole.
_Le 10, lundi, à Saint-Germain._—A cinq heures arriva au vieux château Mme la marquise de Verneuil.
_Le 11, mardi._—Il se fait mettre au lit de sa nourrice, la baise partout où il peut, avec âpreté.—Il va faire un tour dans la galerie, où il faisoit faire un fort de briques dans lequel il faisoit loger toutes les armes qui étoient dans son armoire et mettre l'enseigne dans le donjon. Mis au lit, il demande à se jouer, se joue avec Mlle Mercier, m'appelle me disant que c'est Mercier qui a un conin qui est gros comme cela (montrant ses deux poings), et qu'il y a bien de l'eau dedans. Je lui demande: «Monsieur, comment le savez-vous?» Il répond qu'il a pissé sur maman Doundoun, et me dit: _Écrivez cela dans votre registre_; il rioit à outrance.
_Le 13, jeudi._—Après dîner il range les noyaux de ses cerises sur l'assiette et me dit que c'est un moulin à vent. Je lui apprends là dessus le nom des vents, qu'il rumine, et les retient: _Est_, _ouest_, _north_, _sud_, les répète en lui-même pour les retenir. Après souper il range encore les noyaux sur le bord de son assiette, et nomme tout bas: _Est_, _ouest_, _north_, _sud_, puis m'appelle: _Moucheu Héoua, velà les quatre vents, comment les appelez-vous en françois?_ Je les lui nomme: «Levant, ponant, tramontane, midi»; il les redit après moi.—Il va avec impatience en la cour pour voir deux chevaux que le jeune Montglat avoit emmenés d'Italie.
_Le 16, dimanche._—A souper il demandoit sa gelée, Mme de Montglat lui dit: «Dites s'il vous plaît;» il répond: _Papa dit pas s'il vous plaît_, pource qu'elle lui disoit souvent qu'il falloit tout faire comme papa.
_Le 17, lundi._—Il est fouetté pour avoir, le jour précédent, fait le fâcheux à son habiller. A dix heures arrivent, conduits par M. le comte de Choisy, chevalier d'honneur de la reine Marguerite, et de sa part, le président Savaron, président à Clermont en Auvergne, et autres députés avec lui, pour venir faire l'hommage d'obéissance et de fidélité comme à leur seigneur, par la donation qui lui en a été faite dudit comté par ladite Reine. Il les écoute fort attentivement, froidement et la plupart du temps les mains sur les côtés, par l'espace d'une demi-heure.—Il s'amuse à faire une tour avec de la brique, trouve un ais, dit qu'il en faut faire un pont-levis, commande d'aller chez le menuisier qui travailloit aux offices pour avoir un _virebrequin_, afin de faire des trous, dit-il, pour y passer les cordons. On apporte le virebrequin, il en veut travailler lui-même, et s'apercevant qu'il ne avançoit pas beaucoup avant, pour ne tenir assez ferme, il donne à tenir la main dessus et, lui, s'amuse à tourner.
_Le 19, mercredi._—Mme de Montglat le fait prier Dieu puis dire des sentences; à celle-ci: «L'homme fol se fait connoître à ses propos,» le Dauphin dit: _Velà pour maître Guillaume_; et à celle-ci: «La folle femme fait toujours beaucoup de bruit»: _Velà pour Mathurine_.
_Le 20, jeudi._—A midi, M. de Sully[299], revenant de Rosny, le vient voir. Mme de Montglat fait ouvrir la grande porte de la salle; M. le Dauphin y est mené en attendant M. de Sully; comme il est au milieu de la cour, elle le fait courir au devant de lui, pour l'embrasser comme il faisoit au Roi. Il s'arme à l'accoutumée, est piquier, fait armer la compagnie, entre en garde, va à la charge, fait les exercices. M. de Sully lui donne cinquante écus en quadruples, ses soldats les lui arrachent des mains. Il n'eut presque pas le temps de les manier; il ne lui en demeura qu'une pièce, qu'il tient ferme contre Montailler, tailleur de Mme de Montglat, dont il s'écrie! _Hé! maman, Montailler me l'arrache_; elle y vient, la prend et fait rendre les autres, qu'elle retient[300]. Il n'en dit mot, ne s'en plaint point, mais peu après il dit: _Mais moi je suis soldat, et je n'ai point eu d'argent!_ M. de Sully lui donne un doublon, puis s'en va.—Mme de Montglat le tançant de ce qu'il étoit tout hâlé et noir dit que la Reine en seroit bien courroucée, que pour le Roi il ne s'en soucioit pas. «Ho! Monsieur, lui dit-elle, si vous continuez à sortir comme vous faites, il vous faudra retenir, vous seriez tout hâlé!» Il répond: _C'est tout un, papa veut bien que je sois noir._—Il avoit fort plu, comme il fait fort mauvais temps depuis six semaines; M. de la Court, exempt aux gardes, qui étoit en quartier, lui dit: «N'allez pas à la cour, il n'y fait pas beau;» il lui répond en souriant: _Si fait, allons, allons, je m'en vas marcher sur vous, puisque vous êtes la Cour._ Il donne le mot à M. de Belmont: _Sainte-Barbe_, puis dit à M. de la Court en souriant: _Sainte-Barbe la Cour_, lui montrant sa barbe (la barbe de M. de la Court).
[299] Le Roi lui avait donné au mois de février précédent les lettres d'érection de la duché pairie de Sully.
[300] Héroard ajoute en marge: _Nota._ Grande indiscrétion envers lui (le Dauphin). Mme de Montglat en eut quatre, M. le Chevalier un, Hindret un, etc. _Voy._ au 30 septembre suivant, une scène analogue.
_Le 21, vendredi._—M. de Verneuil est revenu, qui avoit été séparé pour la petite vérole et rougeole de sa sœur.—Il y avoit environ six semaines qu'il ne se passa jamais jour sans pleuvoir et faisoit une saison d'hiver, s'étant fallu chauffer comme en hiver.—Mis au lit, il s'amuse à railler, m'appelle et me dit d'écrire dans mon registre que le conin de Doundoun est gros comme cela, dit-il, en grossissant sa voix et élargissant ses poings; qu'il l'a fouetté, qu'il est gras. Puis il me dit encore d'écrire que le conin de sa mie Saint-Georges est grand comme cette boîte (c'étoit celle où étoient ses jouets d'argent) et que le conin de Dubois (damoiselle de Mme de Vitry) est grand comme son ventre, que c'est un conin de bois. Je lui demande: «Monsieur, n'en avez-vous point?» Il répond que non, qu'il a une cheville, qui est au milieu de son ventre, mais que c'est Doundoun qui a un gros conin au milieu des jambes. Enfin il prie Dieu, et s'endort à neuf heures trois quarts.
_Le 23, dimanche, à Saint-Germain._—L'on avoit séparé quelques-uns des petits enfants qui avoient accoutumé d'aller à la guerre avec lui, à cause des maladies de petite vérole, et de la peste de Paris; se jouant en la galerie et voyant ses armes dans son armoire, il dit à Descluseaux: _Je veux vendre mes armes, astheure que toute ma compagnie s'en est allée._
Cette nuit, entre minuit et une heure, Canier[301] étoit en garde sur le perron des terrasses quand il vit, par le petit escalier à main droite, monter à lui un homme vêtu d'un pourpoint blanc, sans vouloir s'arrêter, quelque chose qu'il lui sût dire par la contrainte de descendre en bas pour l'arrêter et lui donner des coups d'épée qu'il rompit sur sa tête, sans dire mot que tout bas: «Hé! Monsieur!» Le voulant saisir au collet, il lui vient au nez une si puante odeur qu'il fut contraint de le lâcher, en étant avis être venue d'une boîte qu'il vit en sa main gauche et un linge autour du bras; quitte cet homme pour courir à sa pique, et, retournant à lui, le voit s'en retournant du côté du Pecq. L'on eut opinion que ce fut un graisseur; la peste étoit lors à Paris[302].
[301] Le nom de ce soldat est peu lisible.
[302] Nous reproduisons textuellement ce récit incohérent qu'Héroard a écrit en marge de son journal. Lestoile dit à la date du 31 juillet 1606: «La constitution du temps de cette saison fut tellement déréglée, maussade, pluvieuse, venteuse et froide qu'on disoit que la Toussaint se rencontroit cette année en juillet... Ce qui causa force maladies contagieuses à Paris, où toutefois l'effroi étoit plus grand que le mal, avec prédictions de malheurs à venir qui couroient entre le peuple et l'étonnoient.» Ce _graisseur_, portant une boîte infecte, nous paraît être un écho des craintes superstitieuses qui couraient alors dans le peuple de Paris.
_Le 24, lundi._—Il se ressouvient d'avoir ouï parler sur le jour[303] du sentinelle [_sic_] et de ce qui lui étoit arrivé la nuit précédente, et ayant entendu de quelques-uns que c'étoit un esprit, il dit: _Si j'eusse été sentinelle, je l'eusse tué cet esprit._
[303] Sur le matin.
_Le 25, mardi, à Saint-Germain._—On lui demande s'il est pas bien fâché de ce que M. le Chevalier s'en étoit allé (on l'avoit transporté au vieux château, à cause de la petite vérole qu'il avoit, sans fièvre); il répond: _Non._ Il s'amuse à faire des dessins avec du charbon, (représentant) des forges et des grottes.
_Le 26, mercredi._—Il voit ses femmes s'en aller à la messe, y veut aller, y va; c'étoit le prêtre qui nourrissoit les petits oiseaux du Roi [qui la disoit]. Il fait quelque dessin; il avoit l'imagination du dessin de fontaine qu'il avoit fait en papier le soir précédent. Il s'amuse à voir faire un modèle de fontaine de terre de potier par M. Hindret, son joueur de luth. Il faisoit une journée froide comme en plein hiver et grand vent du nord; il y avoit plus de six semaines que la constitution de l'air étoit comme d'hiver.
_Le 27, jeudi._—A souper il mange gaiement, et dit: _Je sens la senteur des lapins qui sont dans ce fossé._ Je lui dis: «Mais, Monsieur, ce ne sont pas des lapins, la fenêtre est fermée».—_Je sais pas, mais je sens quéque chose qui pue; je pense c'est c'homme qui vouloit passer et qui potoit cette boîte; je pense qu'il est dans ce fossé._—«Monsieur, que sentoit cette boîte?»—_Elle sentoit le safran._
_Le 28, vendredi._—Il se fait mettre son corselet, son épée à sa ceinture, en écharpe, prend sa pique et se fait mettre en sentinelle par Descluseaux, soldat aux gardes, qui avoit accoutumé de le faire jouer et qu'il appeloit son _mignon_; mais il ne vouloit pas qu'il fût assis à table avec lui, _pource que_, disoit-il, _il est pas gentilhomme_.