Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 23

Chapter 234,129 wordsPublic domain

_Le 12, dimanche._—A sept heures levé, vêtu, il aide lui-même à démonter son lit. A une heure il part pour aller à Paris dans la litière de la Reine, va par les bacs, trouve M. de Souvré au Pecq. Goûté à Chatou. Passant le bac de Neuilly il voyoit Madrid: _Hé!_ dit-il, _velà une grande maison qui chemine?_ M. le prince de Condé, M. de Vendôme, M. le connétable, M. le Grand et grand nombre de noblesse lui viennent au-devant jusque près du port de Neuilly. A quatre heures trois quarts il arrive aux Tuileries, où le Roi l'attendoit qui, l'ayant promené jusques à cinq heures et demie, le mène, par la porte du jardin et la grande galerie, au Louvre. Il va voir la Reine, court à elle qui s'essaye de l'élever pour le baiser[274]; ne pouvant, le Roi l'élève; mené au grand cabinet, où il se joue avec des volants que la Reine lui avoit donnés. Soupé avec le Roi au petit cabinet de la Reine, il s'endormoit, demande congé d'aller en sa chambre, où il est mené à sept heures et demie, sous le cabinet de la Reine.

[274] La Reine n'était pas encore relevée de couches.

_Le 13, lundi, au Louvre._—A une heure et demie mené par la galerie aux Tuileries, au Roi, qui lui fait voir piquer des chevaux; ramené par le même chemin en sa chambre. Mené chez la Reine à douze heures et un quart, et à deux heures et demie le Roi le fait mettre avec lui en carrosse, à la portière, assis sur un carreau, pour aller vers la reine Marguerite, logée à l'hôtel de Sens, pour la remercier du don qu'elle lui avoit fait. En chemin le Roi lui demande: «Mon fils, aurez-vous pas froid?»—_Ho! non, papa, je ne crains point le soleil ni la pluie._ Il dit à la reine Marguerite: _Maman ma fille, je vous remercie très-humblement du présent que vous m'avez fait, je suis votre très-humble serviteur_. Ramené au Louvre à six heures et demie.

_Le 14, mardi, au Louvre._—Mené par la galerie au jardin, aux Tuileries, il va à la messe aux Capucins[275]; ramené par le même chemin en la chambre de la Reine, puis en la sienne. A huit heures mené chez le Roi et la Reine, il leur donne le bonsoir.

[275] Le couvent des Capucins se trouvait dans la rue Saint-Honoré.

_Le 15, mercredi, au Louvre._—A sept heures et demie, le Roi vient lui dire adieu, s'en allant assiéger Sedan, y est fort peu, le baise, l'embrasse, lui disant ces mots: «Adieu, mon fils, priez Dieu pour moi, adieu, mon fils, je vous donne ma bénédiction.»—_Adieu, papa_, répond le Dauphin; il étoit tout étonné et comme interdit de paroles. Soudain Mme de Montglat lui dit s'il veut pas prier Dieu: _Oui, Mamanga_, et il prie Dieu soudain.—Mené par la galerie aux Tuileries, il joue du palemail sur la terrasse, ne veut point aller à la messe aux Capucins. Mme de Montglat lui dit à l'oreille que le Roi lui a commandé de le mener ouïr la messe aux Capucins; il y va soudain.—Mené chez la Reine, il est logé à la chambre du Roi, aide à porter son bois de lit à la vue de la Reine; Mme de Montglat y fait mettre son lit pour y coucher. Il va seul en la ruelle de la Reine, y voit Mlle de Renouillère qui y dormoit, s'en vient doucement à la Reine, et lui demande: _Maman, qui est cette bête-là?_

_Le 16, jeudi, au Louvre._—Mené jusques à la chapelle de Bourbon[276] pour ouïr la messe, il n'y veut point entrer: _Il y fait noir, on n'y voit goutte! Hé! Mamanga, que j'entre pas là dedans!_ Mené au jardin du Louvre, ramené en sa chambre. A une heure trois quarts mené en la litière de la Reine à l'Arsenal; il ne veut descendre de la litière que M. de Rosny ne y fût arrivé; mené par les galeries des armes sur le rempart, et de là à la Bastille, en la cour, d'où il est salué du haut des tours par M. le comte d'Auvergne, qui lui dit: «Bonsoir, Monsieur, je suis votre très-humble serviteur»; il lui répond: _Dieu vous garde, moucheu le comte_. Il étoit accompagné de Mme de Montglat, de MM. de Souvré, de Châteauvieux; je y étois. Ramené par le jardin en la salle et au cabinet où, à trois heures et un quart, il fait collation; M. de Rosny lui donne un canon d'argent. Il demande le nom et l'usage des outils et des parties, s'en veut aller et par le même chemin qu'il étoit entré, ne voulut jamais passer par autre chemin. Ramené à quatre heures et demie, mené à la Reine, puis en sa chambre.

[276] L'hôtel du Petit-Bourbon, démoli sous Louis XIV lors des travaux de la colonnade du Louvre.

_Le 17, vendredi, au Louvre._—Il part en litière à dix heures, accompagné de MM. de Souvré, de Châteauvieux, de Liancourt, va au jardin du Palais par le Pont-Neuf, où il est reçu par M. le premier président, messire Achille de Harlay; il le prie pour une affaire de sa _maman Doundoun_; M. de Harlay lui promet de n'oublier à le servir, au premier commandement qu'il lui a fait. Monté par le logis dudit sieur président, il est allé à la Sainte-Chapelle, où il entend la messe, baise la vraie croix, demande les noms et les usages de tout ce qu'il voit, passe et repasse porté par le sieur Birat, regarde deçà delà avec gravité et allégresse de tout le monde. Il se trouva des femmes qui se portoient à sa robe pour la baiser. Ramené par le même chemin au Louvre, et à onze heures et demie dîné. Il va chez la Reine, va en la galerie, où il court un renard avec les chiens du Roi.

_Le 20, lundi, au Louvre._—Il va chez la Reine, qui partoit pour conduire Mlle Straler, damoiselle flamande, et Gratienne, l'une de ses femmes de chambre, aux Carmélines, où elles s'alloient rendre.—Il écrit au Roi par M. de Vendôme:

Papa, depuis que vous êtes parti, j'ai bien donné du plaisir à maman. J'ai été à la guerre dans sa chambre: Je suis allé reconnoître les ennemis: ils étoient tous en un tas dans la ruelle du lit à maman, où ils dormoient[277]. Je les ai bien éveillés avec mon tambour: J'ai été à votre arsenal, papa: M. de Rosny m'a montré tout plein de belles armes, et tant, tant de gros canons, et puis il m'a donné de bonnes confitures et un petit canon d'argent; il ne me faut qu'un petit cheval pour le tirer. Maman me renvoie demain à Saint-Germain, où je prierai bien Dieu pour vous, papa, afin qu'il vous garde de tout danger et qu'il me fasse bien sage et la grâce de vous pouvoir bientôt faire très humble service. J'ai fort envie de dormir, papa: Féfé Vendôme vous dira le demeurant, et moi que je suis votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur,

DAUPHIN[278].

[277] _Voy._ au 15 mars précédent.

[278] L'original de cette lettre est conservé à la Bibliothèque impériale (fonds Du Puy). Elle a été reproduite textuellement par M. Paulin Paris dans la 3e édition des Historiettes de Tallemant des Réaux, tome I, page 312, et par M. Berger de Xivrey dans les _Lettres missives_, tome VII, p. 689. On ignorait la date de cette lettre, dont nous n'avons pas cru devoir reproduire l'orthographe.

_Le 21 mars, mardi, au Louvre._—Il va chez la Reine; la reine Marguerite y vient, le prévenant en ce que la Reine le vouloit mener chez elle pour lui dire adieu.

_Le 22, mercredi._—Il va chez la Reine, qui lui demande s'il est pas plus aise de s'en retourner à Saint-Germain que de demeurer auprès d'elle; il répond: _Oui_, froidement, lui dit adieu et, à une heure mis en litière, est parti pour se y en retourner. Arrivé au Pecq, il y trouve Madame, qui lui étoit venue au-devant, accompagnée de M. de Verneuil, la fait mettre avec lui dans la litière, la baise, l'embrasse, la fait asseoir près de lui.

_Le 27, lundi, à Saint-Germain._—M. de Souvré; sur l'alarme de ceux qui avoient couru M. de Mansan, l'on fait murer les portes des deux petits ponts[279].

[279] Héroard est absent depuis le 23, et c'est Guérin qui tient le Journal d'une manière beaucoup plus concise. Cette phrase obscure nous paraît signifier que M. de Souvré, gouverneur du Dauphin, était venu à Saint-Germain, sur la nouvelle d'un danger couru par l'officier chargé de la garde du Dauphin. Les bois qui environnaient Saint-Germain étaient alors infestés de bandits. (_Voy._ au 27 janvier 1610.)

_Le 1er avril, samedi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris, il me saute au col; je lui apporte un trompette turc à cheval, qu'il fait manier à courbettes. Il va chez la petite Madame, qu'il aimoit fort, vient en ma chambre, où je lui montre les figures de la _Castramétation des Romains_ par du Choul[280]; il y prend plaisir. L'on parloit du Roi, qui étoit allé assiéger Sedan; il demande: _Mamanga, qui est dedans?_—«Monsieur, c'est monsieur de Bouillon.»—_Je lui couperai la tête._

[280] Guillaume du Choul, gentilhomme lyonnais «le plus diligent et le plus grand rechercheur d'antiquités de son temps», dit La Croix du Maine.

_Le 2, dimanche, à Saint-Germain._—Il se plaint à Mme de Montglat que l'on ne donne de la bougie à sa _maman Doundoun_, lesquelles, par ménage, M. de Montglat avoit retranchées aux officiers, encore que il en eût de l'argent du Roi pour les fournir.

_Le 5, mercredi._—Sa nourrice parloit d'acheter une maison, mais disoit n'avoir point d'argent; elle lui en demande.—_Je n'en ai point, maman, si j'en avois, je vous donnerois tout._ Je lui demande qui le lui gardoit; il répond en souriant: _C'est moucheu de Rosny_.—Mené en carrosse au Pecq pour voir prendre, en la rivière, une oie par le gros barbet de M. de Frontenac, il s'amuse à voir pêcher du poisson, s'en fait donner des petits qu'il met dans la pelle creuse du batelier, où il y avoit de l'eau, fait jeter dans l'eau les plus petits disant: _Hé! les pauvres petits! hé! sauvez-les; jettez-les dans la rivière_.

_Le 6, jeudi._—Il se fait mettre aux fenêtres du préau; il passa un nommé Dumesnil sans le saluer, suivi de son laquais, qui fit de même. Il demande: _Qui est cettui-là qui passe sans ôter son chapeau? Bompar, allez arrêter ce laquais!_ Il y va, l'arrête. L'on disoit derrière M. le Dauphin: «Voilà un homme mal avisé et son laquais aussi»; il crie: _Laissez, laissez-le aller, Bompar; il est aussi sot que son maître_. M. de Crillon le vient voir pendant son goûter; il ne veut point dire adieu à M. de Crillon; Mme de Montglat l'en tance dans sa petite chambre: _Mais, Mamanga, c'est un méchant homme. Je suis brave, moi, je suis furieux_, dit-il en faisant les contenances de M. de Crillon[281].—Il fait allumer un feu au coin de la cheminée; l'on dit que c'est le feu de joie pour la prise de Sedan: _Non_, dit-il; _c'est le feu de joie de la paix_, et avec toutes ses femmes de chambre il chante: _Vive le Roi_, à grosse voix.

[281] _Voy._ aux 19 avril et 29 novembre 1605.

_Le 10, lundi, à Saint-Germain._—Il va en la chambre de Mme de Montglat, qui avoit pris médecine, s'amuse à un cabinet d'Allemagne, y trouve la chambre du Roi, les cabinets, la salle du bal, la galerie rouge.

_Le 11, mardi._—Mme de Vitry lui donne des poules et un renard d'ivoire[282].

[282] Il s'en sert plus tard pour jouer sur un damier.

_Le 12, mercredi._—En se couchant il dit: _Mamanga, je veux prier Dieu; Mamanga, c'étoit la nourrice du feu roi Charles qui se levoit toujours matin, et c'étoit qu'elle alloit prier Dieu?_

_Le 16, dimanche._—Il prend son tambour, et à la tête de la compagnie de M. de Mansan, qui faisoit la monstre, il prête le serment, le fait prêter à M. de Verneuil et à M. le Chevalier, et leur fait donner un sol à chacun.—Il vient en ma chambre, me demande à voir le livre des bâtiments (c'étoit Vitruve), demande les noms des machines principalement et leurs usages, les considère; il avoit une grande inclination aux mécaniques.

_Le 17, lundi._—Il va en la salle du Roi, où il se trouve dix ou douze soldats de la compagnie de M. de Mansan qui apprenoient à danser sous Boileau; il leur fait prendre les armes, les mène à la guerre; le tambour c'étoit Boileau, qui jouoit du violon. Après avoir fait quelques tours de salle: _Ça_, dit-il, _dansons_; l'on fait poser les armes, il se met à danser aux branles, et afin qu'aucun ne le tînt par la main, il donne à tenir à son page Bompar l'une de ses petites manches et l'autre au sieur de Birat, son valet.

_Le 18, mardi._—Mené par le petit jardin du bâtiment neuf sur la terrasse de Neptune, il va voir un modèle de pierre que l'on faisoit du bâtiment neuf, s'enquiert de tout froidement, considère mûrement.—Pendant son souper il fait apporter la guenon et le sapajou de la Reine, et s'entretient avec celui qui en a la garde, parle avec telle ardeur qu'il en bégaye.

_Le 20 avril, jeudi, à Saint-Germain._—Sa nourrice le tenoit en son giron; il la caresse, la baise: _Hé! ma folle! mon cu! ma mère Doundoun! c'est Doundoun qui m'a donné à téter_; elle lui demande s'il veut téter; il s'efforce à découvrir son sein; elle lui tend la mamelle, il la prend, suçoit et eût tété s'il y eût eu du lait.

_Le 22, samedi._—Il voit en la cour un marchand de toile, le fait monter en sa chambre, veut lui-même avec une aune mesurer la toile.—A souper il fait du gâchis avec du pain esmié, disant: _Je fais comme papa_, et feint de manger, imitant le Roi lorsqu'il jetoit le jus de mouton sur du hachis sec.

_Le 25, mardi._—L'ambassadeuse d'Angleterre, M. de Nemours, Mme la comtesse de Guichen[283] le viennent voir.

[283] _Voy._ page 32, note 51.

_Le 30, dimanche._—M. le prince de Condé le vient voir; il lui en conte, lui dit qu'il a un beau canon tout d'argent, l'envoie querir, le lui montre.

_Le 1er mai, lundi, à Saint-Germain._—Il s'amuse à faire mordre les survenants à un œuf de marbre et à faire sauter une petite grenouille artificielle. A dix heures mené à la chapelle, puis, par le jardin et le préau, au bâtiment neuf; il se joue en la galerie et sur les terrasses, attendant le Roi, qui arriva à onze heures et demie, et le reçut au bout de la terrasse de Neptune, du côté de Carrière, au milieu, tout vis-à-vis de la petite porte des pompes de la colonne. Le Roi lui commanda de donner sa main à baiser à M. de Bouillon et d'embrasser M. le Grand. A douze heures et demie dîné avec le Roi; voyant manger au Roi du beurre frais sur du pain avec des aulx, il dit qu'il en mangera bien, en avale deux petites tranches, de celles que le Roi lui-même avoit mises sur son pain, et s'y forçoit pour complaire au Roi. Mené à la galerie par le Roi, où il arme sa compagnie; il étoit mousquetaire, il entre en garde, se fait mettre en sentinelle par M. de Vendôme, et à deux heures et demie revient au château avec le Roi. Mené au devant de la Reine, qui arrive à six heures, il monte avec le Roi et la Reine en la chambre de la petite Madame; le Roi s'étant joué longtemps à M. et à Mlle de Verneuil, il en conçoit de la jalousie, part soudain de la main, et va dans la garde-robe de sa chambre, se met derrière la porte, s'assied sur un coffre, et commande impérieusement à l'exempt: _Fermez la porte, que personne n'entre_. Je lui demande pourquoi il s'en étoit ainsi venu: _De peur_, dit-il, _que papa ne me vit pleurer_. Il s'en va en la chambre de Mme de Montglat, on ne l'en peut tirer pour aller en sa chambre souper que par deux de ces pièces d'or de dix écus de la Reine que Mlle de Ventelet lui apporta.

_Le 2, mardi._—Mené chez la Reine, la Picarde, seconde nourrice de Madame, tenant au bras son enfant, se jeta à genoux devant la Reine, les larmes aux yeux; le Dauphin en eut tant de compassion qu'il part soudain d'auprès de la Reine et se met derrière Mme de Montglat, le visage tout en feu de rougeur, de la force dont il se gardoit de pleurer; il saute au col de Mme de Montglat, où il se tient tant que la Reine (même qui se leva de son siége pour cet effet) l'eût assuré qu'elle donneroit de l'argent à la nourrice; là-dessus sa couleur ordinaire lui revient. Mené par la Reine en carrosse au bâtiment neuf, il va à la messe avec le Roi et, à midi, a dîné avec Leurs Majestés. Le Roi et la Reine s'en retournent à Paris.

_Le 4, jeudi._—Il ne veut point déjeuner qu'il n'ait tiré une harquebusade, se fait mettre de la poudre dans sa harquebuse à mèche et de l'amorce par M. de Ventelet, puis, sur la terrasse de sa chambre, avec un petit bâton au bout duquel il y avoit de la mèche, il y met le feu; la fumée lui passa sur la main et près du visage; puis il dit par grande allégresse à tout chacun qu'il a tiré une harquebusade et qu'il n'a pas eu peur; c'étoit de la harquebuse que lui avoit donnée M. d'Oinville, maréchal de logis de sa compagnie, et la première qu'il eût[284].

[284] _Voy._ au 31 octobre 1604.

_Le 5, vendredi._—Il entend jouer les joueurs de cornemuse du Roi avec attention, et jusqu'au transport; les joueurs de musette jouent pendant son dîner.

_Le 7, dimanche._—Mlle Mercier, l'une de ses femmes de chambre, qui l'avoit veillé, étoit encore au lit contre le sien; il se joue à elle, lui fait mettre les jambes en haut, en cornemuse, et des pailles entre les orteils des pieds, puis les y fait remuer comme si elle eût dû jouer de l'épinette; après il dit à sa nourrice qu'elle aille querir des verges pour la fesser, le fait exécuter; puis sa nourrice lui demande: «Monsieur, qu'avez-vous vu à Mercier?» Il répond: _J'ai vu son cu_, froidement.—«Est-il bien maigre?»—_Oui_, puis soudain il se reprend: _Non, non, il est bien gras_.—«Qu'avez-vous vu encore?» Il répond froidement et sans rire qu'il a vu son conin.—Il voit le colonel Berman, du canton de Fribourg, qui avoit emmené un régiment de Suisses pour le siége de Sedan, lui donne sa main à baiser et à ceux de sa compagnie, puis soudain demande son corselet et ses armes complètes, va en la salle du Roi, où il se fait armer de la cuirasse, puis prend sa pique, fait mettre près de lui M. de Verneuil, fait battre le tambour, et marche en garde. A l'arrivée, les Suisses lui firent un petit mot de harangue par la bouche du colonel Berman, qui étoit, en somme, pour lui faire entendre qu'ils étoient venus pour le service du Roi et pour le sien et qu'ils étoient serviteurs du Roi et les siens; le Dauphin, sur cette parole, répondit: _Bien_. A la salle, avant partir, Mme de Montglat fit porter du vin pour la collation, et dit à l'oreille à M. le Dauphin qu'il falloit qu'il bût à eux; il dit soudain: _Qu'on apporte mon verre_; on l'envoie querir, l'on y met un bien peu de vin avec beaucoup d'eau, et il boit à eux; il ne y fait que tâter. Ils en furent fort aises, disant que cette action iroit bien loin.

_Le 9, mardi, à Saint-Germain._—Mené au bâtiment neuf, où étoit la mariée du jardinier, qui dansoit au petit jardin du Roi; l'on y vouloit jeter le coq; il le jeta par trois fois en la cour, puis il s'en va en la galerie, où il a dansé en branle où étoit la mariée, dansa la courante et la bourrée avec Mlle de Vendôme.

_Le 10, mercredi._—Maître Martin, son peintre, vient pour le peindre, le peint armé de son corselet, sous sa robe de velours cramoisi garnie d'or, l'épée au côté et la pique de la main droite, la tenant droite, la tête couverte de son bonnet de satin blanc, d'enfant, avec une plume blanche; c'est la première fois qu'il ait été ainsi peint. Il se fait donner des couleurs et un pinceau, imite le peintre mêlant ses couleurs, regarde parfois la besogne de son peintre. Il tenoit sa chienne _Isabelle_, la caressoit, la baisoit, l'appeloit sa mignonne, car il aimoit extrêmement les chiens; il disoit à son peintre qu'il peignit sa chienne auprès de lui. Mlle Mercier lui dit: «Monsieur, il ne faut pas que ceux qui sont armés aient des chiens avec eux;» il répond soudain: _Mais ce sera pour prendre les ennemis par les jambes_.

_Le 11, jeudi._—Il prend en coutume, quand on lui dit quelque chose, de répondre: _Je m'en soucie bien_.

_Le 12, vendredi._—La reine Marguerite le vient voir; il permet à Mme de Montglat d'aller au-devant d'elle, puis il y va, et la salue au milieu de l'allée du jardin qui est sur le fossé, l'emmène voir faire son jardin.

_Le 14, dimanche._—Il devient amoureux de la nourrice de la petite Madame; il alloit et revenoit à la chambre de la petite Madame, tout exprès pour la voir en passant, la guignant de l'œil et se souriant.

_Le 15, lundi._—Je lui maniois le pouls, lui ayant dit que je reconnoîtrois s'il étoit amoureux; il me demande: _Que fait-il?_—«Monsieur, il frétille.» Il se laisse coiffer pour l'amour de la nourrice de Madame sa petite sœur, prend plaisir que l'on lui en parle et que l'on lui demande de qui il est amoureux. A dîner il fait les doux yeux à la nourrice de Madame la petite, fait le honteux et retourne sa face; Mme de Montglat lui dit qu'il ne faut point qu'un amoureux soit honteux.—Il se joue en sa chambre; arrive une femme, revendeuse à Paris, nommée, à ce qu'elle me dit, Opportune Julienne; elle se prend à danser devant, à découvrir ses cuisses bien haut, tantôt l'une et puis l'autre; il regardoit tout cela avec un extrême plaisir, auquel il se laisse transporter, et court après cette femme pour lui soulever la cotte.

_Le 18, jeudi._—Il fait porter son écritoire[285] à la salle à manger pour écrire sous Dumont[286], dit: _Je pose mon exemple; je m'en vas à l'école_; il fait des O, fort bien.

[285] C'était, dit Héroard, une écritoire en forme de cassette, où étaient son papier, sa plume et son encrier; elle lui avait été donnée par Mme de Loménie.

[286] Clerc de sa chapelle, qui lui montrait à écrire.

_Le 21, dimanche, à Saint-Germain._—M. de Longueville le vient voir, a dîné avec lui.

_Le 23, mardi._—On lui dit que M. le connétable venoit pour le voir; le voilà soudain en mauvaise humeur, et il demande d'aller en la salle du bal. M. le connétable y monte; le voilà à crier; enfin apaisé. On lui porte son mousquet, sa bandoulière, et il descend en la basse-cour, puis au jardin, ayant avec lui M. le Chevalier, M. de Verneuil, M. de Montmorency et M. le comte de Lauraguais, armés aussi; il se met à la tête de la compagnie, va chez M. de Frontenac pour être à la collation qui se y faisoit, à cause que M. le connétable tenoit à baptême un sien fils[287] avec Mlle de Vendôme. M. le connétable prend congé de lui, s'en allant en Languedoc; M. de Montmorency prend aussi congé de lui.

[287] Henri de Buade, fils d'Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, capitaine des châteaux de Saint-Germain en Laye.

_Le 24 mai, mercredi, à Saint-Germain._—Mlle Value, Mlle Prévost-Biron, Mlle Gillette[288], maîtresse du feu maréchal de Biron, assistent à son goûter.

[288] «La belle Gillette; elle étoit noire, claire et agréable.» (_Note d'Héroard._) Elle se nommait Gillette Sabillotte, demoiselle de Savenière, et était fille d'un procureur du Roi à Dijon. Le maréchal de Biron, qui mourut sans avoir été marié, en eut un fils, nommé Charles, mort au siége de Dole, en 1636.

_Le 26, vendredi._—Arrive M. de Vaudemont, qui baise la main du Dauphin en la chambre du Roi.

_Le 27, samedi._—M. et Mme de Montpensier viennent voir le Dauphin; il leur fait bonne chère.—On lui demande si l'Infante est pas sa maîtresse, il dit: _Non, c'est la nourrice à ma petite sœur_, et de fait l'ayant rencontrée, il lui sauta au col et la baisa.

_Le 30, mardi._—M. le cardinal de Joyeuse arrive, auquel il donne sa main à baiser.—A huit heures trois quarts, il avoit envie de dormir, et toutefois il lui prend une humeur de s'armer, se fait mettre son corselet, prend sa pique pour se faire mettre en sentinelle par Hindret, son joueur de luth, qui étoit le caporal. Je lui demandai s'il seroit longtemps, il répond: _Deux heures_. C'étoit l'heure des sentinelles de la garnison qu'il avoit apprise, car il savoit toutes les fonctions d'un soldat. L'on ne sut jamais le dissuader de cette action; il y est quelque temps, et n'en voulut jamais partir qu'il ne fût relevé, se promenant la pique haute.

_Le 1er juin, jeudi, à Saint-Germain._—Il récite les quatre premiers quatrains de M. de Pibrac, qu'il savoit, comme s'il eût récité une comédie; M. le Chevalier en faisoit autant, puis M. de Verneuil.