Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)
Part 22
_Le 28, mercredi._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, papa vous viendra voir aujourd'hui, l'embrasserez-vous pas bien en lui disant que vous avez remercié Dieu de ce qu'il l'a gardé de ce méchant homme qui l'a voulu tuer?»—_Oui, Mamanga, il est en prison; c'est qu'il est fou, et papa lui a pardonné._ Il va sur la terrasse de sa chambre pour voir décharger les mulets de la chambre du Roi; à quatre heures un quart, le Roi, revenant de Paris, il lui saute au col, le serre, le conduit au grand cabinet. Madame disoit ses quatrains au Roi et tout ce qu'elle savoit; M. le Dauphin lui dit ses proverbes; MM. de Verneuil y étoient; ils donnent le plaisir au Roi de ramasser des sols qu'il leur jetoit à terre; M. le Dauphin rapportoit au Roi ceux qu'il avoit ramassés; il n'aimoit point l'argent. Le Roi vient en sa chambre; il l'entretient de tout ce qu'il peut; le Roi sommeilloit, et lui demande: «Mon fils, voulez-vous bien que je me couche sur votre lit?»—_Oui, papa_, dit-il gaiement; il conduit le Roi jusques au lit, et de soi-même tira le rideau comme il fut couché.
_Le 29, jeudi._—Dîné avec le Roi; le Roi se joue avec lui, et, en la chambre, le Roi demande à M. de Verneuil s'il vouloit pas aller en poste à Paris avec lui.—_Non, je veux pas_, dit M. le Dauphin. «—Comment, dit le Roi, savez-vous pas que suis le maître?»—_Oui, papa, passez, allez_, dit-il à M. de Verneuil, le prenant par la manche, _et moi aussi papa_. Il reconnoît et fait tout ce qu'il peut pour complaire au Roi, et le va conduire jusques à la cour, d'où il part à une heure après midi.
_Le 30 décembre, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat le fait jouer au hère; ce fut la première fois qu'il joua aux cartes.
ANNÉE 1606.
Étrennes du Dauphin.—Souvenir de Fontainebleau.—Étrennes données par la Reine, remerciement du Dauphin.—Lettre au fils de Mme de Montglat.—Lettre du prince de Galles.—Présent du duc de Lorraine.—Le Roi et la comtesse de Moret à Saint-Germain.—Les piques de Biscaye.—Utilité du journal d'Héroard.—Comment dînent les laquais.—Habitude du Roi.—Chanson turque.—Parcimonie dans laquelle est élevé le Dauphin.—Naissance de Madame Christine.—Détail sur la mort de Henri III.—La géographie de Mérula.—Le Roi à Saint-Germain.—Le duc de Bouillon.—Premier enfant tenu sur les fonts de baptême.—Donation de la reine Marguerite au Dauphin.—Départ pour Paris.—Visite à la reine Marguerite.—Départ du Roi pour le siége de Sedan.—La chapelle de Bourbon.—Visite à l'Arsenal et à la Bastille; M. de Rosny, le comte d'Auvergne.—Visite au Palais de Justice.—Lettre au Roi.—Retour à Saint-Germain.—Précautions pour la sûreté du Dauphin.—_La Castramétation_ de du Choul.—M. de Crillon.—Le feu de joie de la paix.—La nourrice de Charles IX.—Inclination aux mécaniques.—Modèle du château neuf de Saint-Germain.—Habitude du Roi.—La belle Corisande.—Le Roi et M. de Bouillon.—Goût du Roi pour l'ail.—Jalousie et opiniâtreté du Dauphin; sa sensibilité.—Premier coup de feu.—Mœurs singulières.—Députation d'un régiment suisse.—Portrait du Dauphin peint par Martin.—Visite de la reine Marguerite.—Le Dauphin amoureux; encouragements et exemples qu'on lui donne.—Le connétable de Montmorency.—La belle Gillette.—Le cardinal de Joyeuse.—Produit de la verrerie de Saint-Germain des Prés.—Le marquis de Rainel.—Le Roi et son fils.—Accident du bac de Neuilly.—Prière du Dauphin.—Le président Groulard et les députés de Normandie.—Paroles honteuses.—Le soldat Descluseaux.—Le Dauphin logé au château neuf.—Hommage des députés d'Auvergne.—Les écus de M. de Sully; avidité de l'entourage du Dauphin.—Maladies épidémiques; vision d'une sentinelle.—L'hiver en été.—Habitude du Roi.—Précautions de salubrité.—Le Roi et le prince de Mantoue.—M. de Saint-Aubin-Montglat.—La Reine et la duchesse de Mantoue.—Jalousie du Dauphin.—Portrait du Dauphin par Francesco.—L'abbé de Saint-Germain.—Le cardinal de Joyeuse.—Répugnance du Dauphin à demander.—Départ de Saint-Germain pour le baptême.—Le prisonnier de Chilly.—Les portraits de M. de Beaulieu.—Baptême du Dauphin à Fontainebleau.—Présent de M. de Lorraine.—Feu d'artifice.—La verrerie de Fontainebleau.—Séjour à Cély.—Lettres au Roi.—Le canal de Fleury.—Détail d'étiquette.—Mœurs des laquais de Fontainebleau.—Le Dauphin entre dans sa sixième année.—Avidité de Mme de Montglat.—Ange Cappel.—Songe du Dauphin.—Les pages de la chambre; Racan.—Bons mots du Dauphin; son respect pour la vieillesse.—Visite à la comtesse de Moret.—Le peintre Le Blond.—La mule de M. de Roquelaure.—Jeux du Dauphin.—Les députés du Dauphiné.—Dispositions pour la chasse.—M. et Mme de Rosny.—Combat de dogues, d'ours et de taureau.—Engoulevent; répugnance du Dauphin pour les bouffons.—Mariage du prince d'Orange.—Ballet du Dauphin.—Reparties à MM. de Roquelaure et de Bassompierre.—Guerre contre la princesse d'Orange.—La petite Panjas.—Familiarité avec les soldats.—Le comte de la Roche.—Superstition d'Héroard.—Jouets de poterie.—Buffet de François Ier.—Goût pour le dessin; première leçon donnée par Fréminet.—Portrait du Dauphin par Fréminet.—Amour et attentions d'Héroard pour le Dauphin.
_Le 1er janvier, dimanche, à Saint-Germain._—Vêtu de son manteau, coiffé, peigné paisiblement pour ce qu'on lui dit qu'il ne falloit pas faire l'opiniâtre le premier jour de l'année, de peur de l'être toute l'année. Il tient le manchon de Mme de Montglat, et s'en va à chacun, l'en frappant gaiement et souriant en disant: _Tenez, velà vos étrennes_, et comme honteux de n'avoir aucune chose à donner à ceux qui lui demandoient. On lui apporte du ruban bleu; il en donne à plusieurs pour étrennes.
_Le 2, lundi._—Il promet à M. de Cressy de le faire un jour chevalier de l'Ordre, lui ayant donné le jour précédent le cordon bleu.—Il reçoit par M. Bragelogne, commis de M. Phélypeaux, trésorier de l'Épargne, une bourse de jetons d'argent à la devise d'un temple de Janus avec cette lettre: _Clusi cavete, recludam_.
_Le 3, mardi._—Il chante: _Quand le bon homme vécut de son labourage, etc._ Il dit à M. de Ventelet: _Tetai, contez-moi du grand homme qui a du feu autour de lui, qui est à Fontainebleau._—«Monsieur, je ne sais qui est cet homme-là.»—_C'est ce grand homme qui est à la salle._—«En quelle salle?»—_A la salle qui est auprès du Jacquemart._ C'étoit l'élément du feu, qui étoit à la salle du bal.
_Le 5, jeudi._—Son huissier de salle se prit à crier: _le Roi boit_, il lâche soudain la coupe, disant: _Non, je veux pas_, et l'en reprit par deux fois. Je lui dis: «Monsieur, voulez-vous pas que l'on crie le Roi boit quand vous buvez?»—_Non; quand je serai le Roi._
_Le 7, samedi, à Saint-Germain._—La Reine lui envoie pour étrennes une montre d'horloge et une paire de petits couteaux; il s'en va à la chambre de Mme de Montglat, écrit à la Reine, la remerciant de ses belles étrennes, et disant qu'il regarderoit bien souvent à sa montre d'horloge pour savoir les heures qu'il faudroit poser les sentinelles et qu'il les éveilleroit, les piquant dans les cheveux avec ses petits couteaux, s'il les trouvoit endormis.—Il se joue avec Bompar, son page, qui prenoit Madame prisonnière; il dit que c'est le grand dragon qui prend Andromède, et lui Perséus, qui tue le dragon.
_Le 8, dimanche._—Il aide à faire son lit comme s'il eût été le garçon de la chambre[261], veut seul porter et rapporter toutes les pièces, sur sa tête ou sur son épaule.—Mme de Montglat le fait écrire à son fils:
Petit Montglat, voyez de ma part monsieur le grand-duc, mon oncle, et madame la grande-duchesse, ma tante, et leur dites que je leur baise très-humblement les mains et que je suis leur très-humble serviteur. Venez-moi servir à mon baptême et amenez-moi un beau cheval pour courir la bague, et soyez bien sage, et je serai votre bon petit maître. Adieu, petit Montglat. Votre bon petit maître,
DAULPHIN.
[261] On verra Louis XIII conserver cette habitude dans un âge beaucoup plus avancé.
_Le 9, lundi._—Il va à la salle du bal, danse toutes sortes de danses; on en rit de le voir si joliment faire, il cesse la danse incontinent, fâché, et dit: _Je veux pas qu'on rie, je veux pas donner du plaisir_, et ne voulut plus danser.
_Le 10, mardi._—Il vient des violons de la noce d'un de ses cuisiniers; il leur commande de jouer, et les écoute si attentivement qu'il demeuroit immobile. M. Birat, pour le faire jouer, lui dit: «Monsieur, ce matin il est venu en ma chambre une bête si grande, si grande.» Il lui demanda en souriant: _Étoit-elle plus grande que vous?_ A dîner on fait le conte ci-dessus mis de M. Birat; il se retourne en souriant, et me demande: _L'avez-vous mis en votre registre?_
_Le 12, jeudi._—Le sieur Thomas Parry, ancien ambassadeur d'Angleterre, lequel conduisoit le sieur Georges Kerry, ambassadeur demeurant en sa place, présente à M. le Dauphin une lettre de la part de M. le prince de Galles, disant, lui ayant tous deux baisé la main, que, venant prendre congé de lui et lui amenant celui qui entroit en sa place pour lui baiser bien humblement les mains, il avoit aussi charge de lui présenter une lettre de M. le prince de Galles. Il la prend, et ne voulut jamais entendre à autre chose qu'ayant lui-même rompu le cachet, il n'eût vu ce qui étoit dedans. On lui demande qui il vouloit qui lui lût la lettre, il répond: _Je veux que ce soit moucheu Hérouard._ Il me la baille, et en présence des ambassadeurs, de M. de Souvré, qui les étoit venu conduire, je la lus. En voici la teneur, écrite et signée de sa main, et, ce dit-on, de sa façon, le roi d'Angleterre n'ayant pas voulu qu'un autre que lui y mît la main, disant qu'il avoit demeuré assez longtemps à l'école pour la savoir faire, et toutefois que le Roi son frère et non autre repassât dessus [_sic_]:
Monsieur et frère, ayant entendu que vous commenciez monter à cheval, j'ai creu que vous auriez pour aggréable une meute de petits chiens que je vous envoie pour tesmoigner le desir que j'ay que nous puissions suyvre les traces des Rois noz pères comme en entière et ferme amitié; aussi en ceste sorte d'honneste et louable recreation j'ay supplié le comte de Beaumont, qui retourne par delà, remercier en mon nom le Roy vostre père, et vous aussi, de tant de courtoisies et obligations dont je me sens surchargé, et vous déclarer combien de pouuoir vous avés sur moy, et combien je suis desireux rencontrer quelque bonne occasion pour monstrer la promptitude de mon affection à vous seruir, et pour ce me remettant à luy, je prie Dieu,
Monsieur et frère, vous donner en santé longue et heureuse vie.
Vostre très-affectionné frère et seruiteur, HENRY.
A Richmond, le 25 d'octobre 1605.
A Monsieur et frère Monsieur le Dauphin.
_Le 13, vendredi, à Saint-Germain._—A deux heures la marquise de Verneuil s'en retourne[262].
[262] _Voy._ la lettre de Henri IV à Mme de Montglat, du 4 janvier, dans laquelle il lui dit: «Madame de Verneuil fait état de s'en aller demain coucher à Saint-Germain en Laye pour y voir ses enfants. Faites-la loger au château, et les lui laissez voir; elle ne verra point mon fils ni ma fille, si ce n'est par occasion.» (_Lettres missives_, VI, 573.)
_Le 16, lundi._—Il s'amuse à voir travailler les maçons qui raccoustroient son âtre, est toujours parmi eux; il arrive un joueur de musette poitevin; il l'écoute assez longtemps, attentivement et comme immobile, puis dit tout à coup: _Qu'il s'en aille, allez jouer à la grande salle._
_Le 17, mardi._—Il vient en ma chambre, où il demande le livre des oiseaux, puis me demande son livre rouge; c'étoit l'histoire de la paix de Matthieu, donné par M. de Vic, ambassadeur, de la part de l'auteur; il le remporte lui-même en sa chambre.
_Le 18, mercredi._—Je lui dis qu'il iroit au-devant de papa, au bâtiment neuf; il répond: _Ho! ho! je veux pas aller au bâtiment neuf, il tombe tout; quand la gelée viendra tout tombera_; il en avoit ouï parler entre nous; il écoutoit tout, et tout ce qu'il entendoit lui demeuroit en l'entendement. A onze heures mené au-devant du Roi sur les terrasses, il le rencontre à la descente qui va au Neptune; le Roi descend de cheval, le baise, l'embrasse. Ramené au vieux château et dîné avec le Roi, à midi.—M. de Lorme, premier médecin de la Reine, baise les mains au Dauphin de la part de M. de Lorraine, avec commandement de lui dire qu'il lui faisoit faire deux canons; il demande: _Sont-ils grands?_
_Le 19, jeudi, à Saint-Germain._—Il va chez le Roi, qui le mène au jardin; dîné avec le Roi.—M. de Loménie lui donne un petit gentilhomme fort bien habillé d'un collet parfumé, enrichi de broderie d'or, les chausses à bande de même; il le peigne, et dit: _Je le veux marier à la poupée de Madame._—Mené chez Mme la comtesse de Moret, où il se piqua un peu au bout du doigt, en coupant des cartes avec les ciseaux de Mme de Montglat.
_Le 20, vendredi._—Mené au Roi, et, à neuf heures, déjeûné avec lui; il se fait porter aux fenêtres où le Roi étoit allé pour voir courir un lièvre devant la meute des chiens courants que le prince de Galles avoit envoyée à M. le Dauphin. Le Roi part pour aller à la chasse.—Un honnête homme donna quatre piques de Biscaye, non ferrées, au Roi; le Roi en donne trois à M. le Dauphin, lui disant: «Il y en a une pour vous, donnez-en une à féfé Chevalier et l'autre à féfé Verneuil.» Étant en sa chambre, M. de Souvré lui dit: «Monsieur, je m'en vais à Paris; me voulez-vous commander quelque chose?»—_Faites-moi accommoder ma pique._—«Monsieur, comment? Voulez-vous qu'elle pique, qu'elle tue, qu'elle égratigne? Comment la voulez-vous?»—_Je veux pas que la mienne tue, mais je veux qu'elle pique, et je veux pas que celles de féfé Chevalier et de féfé Vaneuil tuent, et qu'elles ne piquent, et qu'elles n'égratignent; mettez y un clou au bout._—Le Roi revient de la chasse, le Dauphin se trouve à son dîner, fort gentil, obéissant, craignant et respectueux du Roi. Le Roi part pour s'en retourner à Paris à deux heures trois quarts.
_Le 22, dimanche._—Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, voyez que Madame a les cheveux beaux et blonds pour ce qu'elle se laisse bien peigner;» il répond: _Les noirs sont les plus beaux_, puis me dit: _Allez, allez écrire en votre registre ce que j'ai dit de mes cheveux._
_Le 23, lundi._—Il me demande: _D'où venez-vous?_—«Monsieur, je viens de mon étude.»—_Quoi faire?_—«Monsieur, je viens d'écrire en mon registre.»—_Quoi?_—«Monsieur, j'étois prêt à écrire que vous avez été opiniâtre.» Il me dit, à demi pleurant: _Ne l'écrivez pas_.—On le divertit avec son petit ménage d'argent; il y avoit deux petits chandeliers et de la petite bougie blanche dont on se sert aux offrandes; ma femme l'alluma. Il la prend soudain, la souffle, l'éteint, disant: _Ho! non, elle s'useroit_, faisant en cela ce qu'il voyoit faire et oyoit dire[263].
[263] Mme de Montglat apportait une grande parcimonie dans les dépenses de la maison du Dauphin.
_Le 24, mardi, à Saint-Germain._—Il dit des proverbes de Salomon abrégés, entre autres _celui_, dit-il, _que j'aime tant: L'homme est heureux qui rencontre une femme vertueuse_; il dit trois quatrains de Pibrac.
_Le 25, mercredi._—Le savoyard[264] de M. de Verneuil traversoit sa chambre d'une porte à l'autre; il lui demande: _Où allez-vous?_ —«Monsieur, à la chambre de M. de Verneuil.»—_Retournez-vous-en par là, ma chambre est pas un passage._
[264] Il était de Chambéry, et servait de page à M. de Verneuil. Héroard ne donne pas son nom.
_Le 26, jeudi._—Madame voulant dîner debout et ne s'asseoir pas, il dit: _La velà qui veut dîner en laquais_.
_Le 27, vendredi._—Il se fait armer de ses armes dorées, vient à ma chambre, demande à voir le lion; c'étoit au livre de Gesner.
_Le 28, samedi._—Il va en la chambre de Mlle de Vendôme, s'avise qu'il n'y avoit point de poutres au plancher et demande: _Hé! pourquoi n'y-a-t'il point de poutres comme à ma chambre?_ A dîner il mange une côtelette rissolée. Il épluchoit le rissolé; je lui dis: «Monsieur, vous ne mangez que ce qui vous fera devenir colère[265].»—_Papa le mange bien._ Il disoit vrai, et étoit grand imitateur des actions du Roi. Il nettoyoit ses gencives avec le doigt, je lui dis: «Monsieur, il les faut nettoyer avec la langue.»—_Mais ma langue n'est pas assez longue, j'y tâche, mais je ne saurois._
[265] Héroard dit au Dauphin quelques jours après que la viande grillée engendre la colère.
_Le 29 janvier, dimanche._—Il chante:
Guillaume, Guillaume. Ho! pauvre Guillaume, Te lairras-tu mourir?
puis ce qu'il avoit appris il y avoit plus d'un an du petit Turc de M. de Vendôme; _Houja Criaqué, Chinchin Criaqué, Pista, christa Criaqué_.
_Le 30, lundi._—Sa nourrice regardant à sa bouche la dent vingt et unième qui lui étoit percée, il lui fut avis que sa nourrice lui vouloit faire mal, et, voulant frapper sur elle, frappa sur Madame, dont il fut si fâché que soudain il s'en prit à pleurer et à frapper fort sur sa nourrice, puis va baiser et accoler Madame, puis va accoler sa nourrice, qui en faisoit la courroucée.—L'on parloit qu'il le falloit apprendre à être libéral, et que l'on n'en faisoit rien; il écoutoit tout ce qui s'en disoit, sans faire paroître qu'il y prêtât l'oreille, et tout à coup et par boutade il se prend à faire ses libéralités, disant: _Je vous donne ceci, etc._
_Le 10 février, vendredi, à Saint-Germain._—Mme de Montglat part à onze heures et demie pour aller au travail de la Reine, laquelle accoucha entre midi et une heure de Madame[266].
[266] Chrétienne ou Christine de France, née au Louvre, mariée en 1619 à Victor-Amédée, duc de Savoie, morte en 1663.
_Le 11, samedi._—Mlle de Ventelet lui dit que maman étoit accouchée; il demande: _A-t-on ouï le canon?_—«Non, Monsieur.»—_C'est donc une fille?_
_Le 12, dimanche._—Il vient deux minimes pour le voir; M. de Franchemont, archer du corps, les conduisoit portant sa hallebarde; il lui demande: _Pourquoi portez-vous votre hallebarde?_—«Monsieur, pource que je n'ai pas voulu venir avec eux sans la porter.»—_Pourquoi?_—«Monsieur, pource qu'il y eut un moine qui tua le feu Roi.»—_Que lui fit-on?_—«Monsieur le Grand le tua[267].» Il demeure froid, et n'en dit plus mot.—J'arrive[268] en la cour à cinq heures; il descendoit en sa chambre; je le rencontre entre deux portes; il me saute au col, me demande: _Que m'apportez-vous?_—«Monsieur, je vous apporte un petit arc et des flèches.» Il en tressault de joie; ma femme lui apporta un petit réchaud et une petite écuelle de fayence[269].
[267] Il s'agit probablement du grand prévôt de l'hôtel, car au moment de l'assassinat de Henri III celui des hauts dignitaires que l'on appelait M. le Grand, c'est-à-dire le grand écuyer, le duc d'Elbeuf, était arrêté depuis quelques mois comme favorable aux Guises et ne devait être rendu à la liberté qu'en 1591. Ce passage est assez curieux, puisqu'il y est dit que c'est le grand prévôt qui tua Jacques Clément, tandis que Mézerai et les autres historiens disent que le Roi lui ayant lui-même porté deux coups avec le couteau qu'il retira de la blessure, M. de la Guesle le frappa du pommeau de son épée et que deux ou trois autres personnes, encore plus imprudentes, le tuèrent sur place. Quand on eut reconnu qui il était, le grand prévôt fit tirer son corps à quatre chevaux, brûler les quartiers et jeter les cendres au vent.
[268] Héroard était absent depuis le 30 janvier.
[269] Le Dauphin s'amusait souvent à faire la cuisine.
_Le 13, lundi, à Saint-Germain._—Il vient en ma chambre, demande à voir le livre des oiseaux, puis je lui montre les figures de la géographie de Merula[270].
[270] Paul Merula, de Dordrecht, mort en 1607.
_Le 14, mardi._—Mené chez M. de Frontenac, il y joue du clavecin.
_Le 15, mercredi._—A cinq heures le Roi arrive, lequel il attend avec extrême impatience, s'amuse à l'entretenir à la chambre, dit qu'il veut souper avec papa, qu'il attendra que son souper soit prêt. Le Roi, qui mangeoit maigre, se plaignoit d'un peu de douleur à une amygdale.—_Papa, mangez de la viande, vous êtes malade._ Le Roi lui demande s'il veut aller à la guerre.—_Non, papa._—«Pourquoi?»—_Je suis trop petit._—«Quand est-ce que vous y irez?»—_Mais que je sois grand._—«Quand serez-vous grand?»—_A Pâques._ Le Roi va en sa chambre.
_Le 16, jeudi, à Saint-Germain._—Éveillé à cinq heures après minuit, il se fait coucher auprès de Mme de Montglat, lui frappe sur la tête chantant:
Baume sur baume, L'abbé de Vendôme, La Castaigne et le merlus Combien de cornes portes-tu?
puis, se souriant et battant doucement de sa main sur la tête de Mme de Montglat, il dit: _Velà la mère aux cornes_.—Mené au jardin; le Roi revenant de la chasse, met pied à terre, va à lui. Ramené au château, il se fait habiller en masque, va chez le Roi danser un ballet, ne veut point se démasquer, ne voulant être reconnu.
_Le 17, vendredi._—Il se joue avec ses animaux de poterie (un cheval et un bœuf).—L'on parloit de la guerre de Sedan, du canon que l'on y menoit, il demande: _Comment le mène-t-on?_—Mené au jardin, il tire de l'arc; le Roi le prend pour tirer. _Papa, voulez-vous que je vous montre?_ le Roi lui dit: «Je sais mieux tirer que vous.»—_Excusez-moi, papa_, répond-il doucement et froidement. Après dîner il va chez le Roi, le voit partir pour aller à la chasse; à cinq heures mené au Roi revenant de la chasse, il aide à le détacher; le Roi se couche.
_Le 18, samedi._—Dîné avec le Roi; à quatre heures et demie il va chez le Roi, qui revenoit de la chasse, lui détache ses aiguillettes, lui sert à boire, puis s'en retourne en sa chambre; à sept heures et un quart dévêtu, le Roi y arrive; M. le duc de Montbazon[271] déchausse le Dauphin, le Roi le baise dormant, lui disant adieu. Le Roi s'en retourna à Paris à cinq heures après minuit.
[271] Hercule de Rohan, grand veneur de France, mort en 1654.
_Le 19 février, dimanche._—Mme de Montglat parloit de M. de Bouillon[272], disant qu'il étoit bien mauvais.—_Qui, Mamanga?_—«Monsieur, c'est un bouillon qui est fâcheux à prendre.»—_Oui, Mamanga, il faut du canon._—Mené à la chapelle, il tient à baptême la fille de sa nourrice; c'est le premier enfant qu'il a porté à baptême; il lui donne nom Henriette.
[272] Henri de la Tour d'Auvergne, duc de Bouillon, maréchal de France, mort en 1623. Il tenait alors à Sedan contre les troupes du Roi.
_Le 28, mardi._—M. de Montpensier vient à son lever; il lui fait bonne chère.
_Le 4 mars, samedi, à Saint-Germain._—Les ambassadeurs d'Angleterre le viennent voir, il leur fait bonne chère.
_Le 11, samedi._—J'arrive à trois heures et demie[273]; je lui apporte un bracelet d'ivoire pour mettre au bras, à tirer de l'arc; il le met au bras gauche de la façon qu'il le falloit; il n'en avoit jamais vu, ni su comme il le falloit mettre que par ouï-dire.—A cinq heures, Madame la petite arrive; il la reçoit en la cour, au pied de la petite montée.—En soupant, je lui dis: «Monsieur, papa vous mande à Paris pour remercier la reine Marguerite du présent qu'elle vous a fait.»—_Quel?_ Mme de Montglat lui dit: «Monsieur, elle vous a donné tout son bien.»—_Comment dit-on quand on donne tout son bien?_ Je lui dis: «Monsieur, elle vous a donné le duché de Valois, le comté de Lauraguais et le comté d'Auvergne.»—_Faudra-t-il que je sois prisonnier comme le comte d'Auvergne?_
[273] Héroard était absent depuis le 19 février.