Journal de Jean Héroard - Tome 1 Sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII (1601-1610)

Part 21

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_Le 6, jeudi._—Il vient à mon étude, et faisant apporter son livre des chasses, dit: _Moucheu Heoua, montrez-moi ceux qui ont des lunettes_, qui étoient dans son livre de tailles-douces, puis les faiseurs d'horloges, puis les distillateurs, s'informe de tout, des noms et de l'usage des choses, demande jusqu'à ce qu'il soit satisfait et ait appris. Je lui montre la planche où sont les vers à soie, celle où il y a l'empereur Justinien assis dans une chaise.—Mme de Montglat voyoit plusieurs pièces de drap de soie pour lui faire des habits, et lui demande: «Monsieur, laquelle est-ce que vous aimez le mieux?» Voyant la pièce de velours violet à fond d'or, il s'écrie: _Ha! je veux celle-là, ce sont mes couleurs, il y a du bleu!_

_Le 8, samedi, à Saint-Germain._—La remueuse du Dauphin racontoit du prince de Galles[233] qu'il aimoit Madame et qu'il avoit répondu au Roi son père que si on ne la lui vouloit pas donner qu'il feroit la guerre en France, en prendroit une partie et que pour avoir la paix on la lui donneroit; que le Roi répliquant qu'il vaudroit bien mieux l'avoir paisiblement, qu'il repartit qu'il vouloit premièrement faire parler de lui. Ceci avoit été raconté le soir précédent par Mlle de Villiers-Hotman, qui avoit soupé avec Mme de Montglat, comme l'ayant ouï dire elle-même en Angleterre, au roi d'Angleterre et au prince, et d'où elle étoit revenue depuis peu de jours. M. le Dauphin écoutoit tout ce que nous en disions sans en faire le semblant, comme il faisoit le plus souvent, et entendant parler que le prince de Galles vouloit faire la guerre, il dit: _Hé! j'irai devant pour l'empêcher_; puis il me demande froidement: _Est-il seigneur, le prince de Galles?_—«Oui, Monsieur, c'est le dauphin d'Angleterre qui aime Madame, et son papa envoyera vers le Roi votre papa pour le supplier de la lui donner en mariage; le voulez-vous pas bien?»—_Non._—«Mais si papa le veut?»—_Si papa le veut, je le veux bien; mais c'est le prince de Galles, il est donc galeux?_—«Non, Monsieur, c'est le nom de sa qualité; Galles c'est un pays.»

[233] Henri-Frédéric, fils aîné de Jacques Ier, roi d'Angleterre; il avait alors neuf ans, et mourut en 1612.

_Le 9, dimanche._—M. de Rouen[234], frère bâtard du Roi, porté en chaise à cause de sa goutte, le vient voir; il se joue aux bras de sa chaise à les faire branler.

[234] Charles de Bourbon, fils naturel d'Antoine, roi de Navarre, et de Louise de la Béraudière; archevêque de Rouen en 1594, mort à Marmoutier, en 1610, peu après l'assassinat de Henri IV.

_Le 10, lundi._—Mme de Guise et Mme de Prouilly, sa fille, le viennent voir; il se joue à deux chapelets de corail de Mme de Guise: _Velà_, dit-il, _des chapelets faits à la nouvelle façon_; elle portoit un chapelet d'Italie à grains carrés; il y avoit des peintures dedans.

_Le 11, mardi, à Saint-Germain._—Indret, son joueur de luth, revenoit de la foire de Saint-Denis et racontoit qu'il y avoit vu Mme Briant, marchande de draps de soie; il demande: _Est-elle mercière?_—«Non, Monsieur, elle est marchande de draps de soie, qui vous baille ces belles étoffes qu'il vous faut pour vous habiller.»—_Pourquoi l'appelle-t-on Madame?_—«Monsieur, on les appelle ainsi à Paris[235].» Il s'amuse à des petites pièces de ménage de plomb portées de Saint-Denis.

[235] A la Cour on appelait mademoiselle les femmes mariées qui n'étaient pas nobles; le Dauphin nomme toujours la femme de son médecin: mademoiselle Héroard.

_Le 12, mercredi._—Il se joue à des petits jouets et à un petit cabinet d'Allemagne, fait d'ébène, baisse et rebaisse le couvercle, l'ouvre et le ferme à la clef.—A une heure arrive l'ambassadeur de Venise, qui s'en retournoit; il lui souhaite que l'on puisse le voir un jour en Italie, la lance sur la cuisse, avec une armée de cinquante mille hommes. Le Dauphin va sur la terrasse de la salle, pour voir l'éclipse de soleil dans une chaudière pleine d'eau; l'ambassadeur y étoit présent.

_Le 13, jeudi._—Marin, nain de la Reine, arrive; le Dauphin danse, joue du violon et chante tout à la fois, se jouant à Marin et courant après lui.

_Le 14, vendredi._—Le P. Gontier, jésuite, revenant du Caire, assiste à son dîner; il écoute en s'amusant l'exhortation du P. Gontier sur le _Domine, da judicium Regi et filio Regis justitiam_.

_Le 17, lundi._—Il voit M. Guérin qui avoit pris du tour d'une boîte de sapin et en avoit fait deux cercles mis en croix: _Velà_, dit-il, _le monde_. Je lui demande: «Monsieur, qui vous a dit cela?»—_Personne._—«Monsieur, le monde est-il pas quarré?»—_Non, il est rond._—«Qui le vous a dit?»—_Personne._ Il vient en ma chambre, puis en mon étude, où il écrit au Roi pour le supplier de faire donner à sa compagnie une autre garnison que Provins:

Papa, tous les apothécaires de Provins sont venus à moi pour me prier de vous supplier très-humblement, comme je fais, de donner à ma compagnie une autre garnison, car mes gendarmes aiment bien la conserve de roses, et j'ai peur qu'ils ne la mangent toute, et je n'en aurois plus. J'en mange tous les soirs quand je me couche, et je prie bien Dieu pour vous et qu'il vous fasse venir bientôt, et à moi la grâce de vous pouvoir faire très-humble service. Je suis, papa, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.—DAULPHIN.

Quand il eut écrit la lettre du Roi, moi lui tenant la main[236], il me commanda de la lire, et l'ayant lue: «Monsieur, dis-je, est-elle bien?»—_Oui._—Il va en la chambre où est né le feu roi Charles[237], où Mme de Montglat faisoit de la confiture de coings.

[236] Nous ne reproduisons pas l'orthographe de cette lettre et de la suivante.

[237] Charles IX, né à Saint-Germain, en 1550.

_Le 19, mercredi._—Il vient en ma chambre et à mon étude; je lui conduis la main pour écrire à la Reine cette lettre, portée le lendemain par M. de Mansan:

Maman, j'ai bien envie de vous voir et de baiser mon petit frère d'Orléans[238], et si vous ne venez bientôt, je prendrai mon pourpoint blanc et mes chausses et mes bottes, puis je monterai sur mon petit chevau, et je m'en irai, patata, patata. Maman, je partirai demain bon matin, de peur des mouches; maman, l'on m'a dit que vous m'avez apporté queuque chose de beau, je le voudrois bien voir. Venez donc, ma bonne maman, il fait si beau, et vous me trouverez bien gentil, et ce pendant je suis, maman, votre très-humble et très-obéissant fils et serviteur.—DAULPHIN.

[238] La Reine était grosse, et accoucha d'une fille le 10 février suivant.

Mené au Pecq, passé le bac, mené à la garenne. Il y avoit trois ou quatre pauvres Irlandois et Irlandoises mendiants; on le lui dit, il les voit; le voilà le visage tout de feu de colère: _Qu'on les fasse sortir._ Ils sortent; on lui dit: «Monsieur, ce sont de pauvres petits Irlandois qui demandent l'aumône»; il revient à soi, et la leur fait donner.

_Le 20, jeudi, à Saint-Germain._—Il me dit: _Allez querir votre livre jaune._ Je lui demande: Est-ce celui où il y a un Roi qui prie Dieu».—_Oui._—«C'est un livre qui a été au feu Roi[239], où il prioit Dieu.»—_Au feu Roi?_—«Oui, Monsieur.»—_Où l'avez-vous eu?_—«Monsieur, je l'ai eu à Tours.»

[239] Henri III.

_Le 21, vendredi._—Il vient en ma chambre, et dit: _Je veux écrire à papa_; c'étoit par M. le baron du Tour[240]; Madame aussi écrit sa première lettre à la Reine.

[240] Héroard se contente d'analyser cette lettre.

_Le 23, dimanche._—Mené au bâtiment neuf y attendre la Reine, il court en la galerie, aide à faire le lit de la Reine; la Reine ne venant point, il est ramené en sa chambre, où M. de Châteauvieux[241] lui baise les mains; et comme il s'en retournoit, Mme de Montglat le fait conduire et éclairer avec un flambeau; il court après, et crie: _Mon flambeau, qu'on le rapporte?_ La Reine arrive à six heures et demie.

[241] Chevalier d'honneur de la Reine.

_Le 24, lundi._—M. de Vic, l'ambassadeur, lui donne l'histoire de Matthieu[242], de la part de l'auteur. A dix heures, mené au bâtiment neuf, à la Reine, qui étoit encore au lit; il s'amuse près de la Reine à son habiller, puis à onze heures et demie va à la messe avec elle; dîné avec la Reine.

[242] _Histoire de France et des choses mémorables advenues ès provinces étrangères durant sept années de paix du règne de Henri IV, depuis 1598 jusqu'en 1604_, par Pierre Matthieu, historiographe de France;—Paris, 1604, in-4º.

_Le 25, mardi._—Mené à la Reine au bâtiment neuf, il court en la galerie, va le long des lambris, feignant de cueillir des raisins qui y sont en peinture. Le sieur Alphonso Taxis, revenant d'Angleterre ambassadeur, baise la robe de la Reine et se couvre, puis baise la main de M. le Dauphin, qui lui demande des nouvelles de l'Infante et dit: _Apportez-moi son portrait._—L'on parloit que son baptême se feroit au mois de mai; Mme de Montglat lui demande: «Monsieur, comment voulez-vous que l'on vous nomme?»—_Henry._ Je lui demande pourquoi.—_Papa s'appelle ainsi; je ne veux pas avoir nom Louis._

_Le 26 octobre, mercredi._—La Reine lui donne son petit coffret d'argent, où elle mettoit ses pendants d'oreille; M. de Courtenvaux, revenant de Flandres, lui donne un pistolet. Il se joue, tenant un portrait du Roi fait en cire, dans une boîte d'ivoire, et dit: _C'est papa._ Mlle de Vendôme lui dit: «C'est aussi mon papa.»—_Non, c'est pas votre papa._ Il va en la chambre de Madame, où il écoute fort attentivement M. de Cressy lisant l'histoire de Matthieu, fait taire ceux qui faisoient du bruit.

_Le 27, jeudi._—La Reine part à deux heures et demie; il va sur la terrasse de Neptune, d'où il lui voit passer le bac.

_Le 28, vendredi._—Il s'amuse à travailler sur de la cire comme il avoit vu faire au sieur Jehan Paulo[243].

[243] _Voy._ au 20 août 1604.

_Le 3 novembre, jeudi, à Saint-Germain._—J'arrive de Paris[244], il court au-devant de moi, me saute au collet, m'embrasse par deux fois; je lui donne un petit lion de poterie et ma femme un homme de poterie.

[244] Héroard était absent depuis le 29 octobre.

_Le 5, samedi._—Montaigne, chevaucheur d'écurie, arrive de la part du Roi, avec lettre portant commandement exprès de faire, la lettre vue, loger M. le Dauphin au bâtiment neuf pour causes contenues dans la lettre[245]; il en est si aise qu'il fait lui-même déménager, trousser son lit; il commande et a le soin de tout.

[245] Voici cette lettre, que M. Berger de Xivrey a classée par erreur à l'année 1608: «Mme de Montglat, je vous fais ce mot et vous dépêche ce courrier exprès afin qu'il me rapporte des nouvelles de la santé de ma fille de Verneuil et de celle de mon fils, et de mes autres enfants. Au demeurant, si Mme de Verneuil va pour la voir, vous la lui lairrez voir et l'irez voir si elle vous en prie et le désire, lui disant comme de vous-même, si vous voyiez qu'elle voulût voir mon fils, que vous la priez de ne le faire à cause de la maladie de sa fille; et incontinent que vous recevrez cette-ci ferez mener mon fils avec tout le reste de mes autres enfants loger au château neuf. Bonjour, Madame de Montglat. Ce ve novembre, à Fontainebleau. (_Lettres missives_, VII, 642.)

_Le 9, mercredi, à Saint-Germain._—Mme la marquise de Verneuil arrive au vieux château[246].

[246] Le Roi écrivait à Mme de Montglat le 6 novembre: «Pour ce que vous mandez à Loménie touchant mon fils de Verneuil, je désire que vous le fassiez mener au château neuf avec mes autres enfants, et si Mme de Verneuil va à Saint-Germain et désire le voir, que vous le lui envoyiez au vieil château, où j'entends qu'elle loge pour assister ma fille.» Cette lettre est également classée, par erreur, dans les _Lettres missives_, à l'année 1608.

_Le 10, jeudi._—Il se fait entretenir par Mlle Piolant de petits contes.

_Le 12, samedi._—M. de Verneuil revenoit de voir Mme la marquise sa mère au vieux château[247]; il lui demande: _D'où venez-vous?_—«Mon maître, je viens de voir maman mignonne.»—_C'est la vôtre, pas la mienne._

[247] _Voy._ encore la lettre du Roi du 10 novembre, dans laquelle il dit à Mme de Montglat: «Si Mme de Verneuil est là et qu'elle désire voir mon fils, envoyez le lui au vieil château, et qu'il soit avec elle tant qu'elle voudra.» (_Lettres missives_, VII, 644.)

_Le 13, dimanche._—Il faisoit le fâcheux; l'on fait abaisser une poignée de verges attachée à une ficelle, sous la cheminée; l'on lui faisoit croire que c'étoit un ange qui les portoit du ciel.

_Le 14, lundi._—Il va en la chambre de sa nourrice, où il épluche de l'oseille et du persil pour le potage de M. Girard.

_Le 15, mardi._—Sa première nourrice le vient voir; il lui donne sa main, ne la veut point baiser ne accoler.—Mené au Pecq et passé l'eau pour voir dans un grand bateau un animal porté du Canada par M. de Monts[248], de la grandeur d'un élan. Il y avoit une petite barque faite à la mode du pays, avec du jonc, et couverte d'écorce d'arbre, teinte de rouge, faite en façon de gondole et ayant les avirons du bois du pays; trois mariniers la firent voguer devant lui d'une incroyable vitesse.

[248] Gentilhomme de la chambre et gouverneur de la ville de Paris. Il avait été envoyé au Canada comme commandant général pour le Roi. Voy. _Histoire du Canada_, par Garneau; Québec, 1859, in-8º, tome 1er, pages 39 à 68.

_Le 17, jeudi._—Il écrit au Roi en ma chambre:

Papa, je suis bien aise de ce que M. de Saint-Aubin m'a dit que vous vous portez bien et que vous êtes à Paris, pour ce que je pense d'avoir bientôt l'honneur de vous voir et de vous baiser la main. Si j'étois bien grand je vous irois voir à Paris, car j'en ai bien envie. Hé! papa, je vous supplie très-humblement, venez me voir, et vous verrez que je suis bien sage. Il n'y a que Madame d'opiniâtre, je le suis plus. Ma plume est bien pesante. Je vous baise très-humblement les mains. Je suis, papa, votre très-humble et très-obeissant fils et serviteur.—DAULPHIN.

_Le 18, vendredi._—Il retourne au château vieux.

_Le 19, samedi._—Il se prend à chanter la chanson dont il se faisoit endormir:

Bourbon l'a tant aimée Qu'à la fin l'engrossa, Vive la fleur de lis....[249]

[249] _Voy._ plus loin une variante de cette chanson.

A la chanson il y a le sang royal, mais il ne vouloit pas que l'on dît ainsi, oui bien la fleur de lis. On lui demande: «Pourquoi voulez-vous que l'on dise la fleur de lis et non pas le sang royal?» Il répond soudain: _Pour ce que ce sont les armoiries à papa, mon frère d'Orléans en aura des fleurs de lis._—«Oui, dis-je, Monsieur, mais il y aura des lambeaux[250].» Il fait dire à Mme de Montglat des proverbes de Salomon, elle en dit plusieurs; entre tous il trouva celui-ci le plus beau: «L'homme est heureux qui a trouvé une femme vertueuse;» il le lui fait redire souvent.

[250] C'est-à-dire un lambel, par lequel se distingue le blason des ducs d'Orléans.

_Le 20, dimanche, à Saint-Germain._—Le Roi arrive au vieil château à cinq heures et demie, revenant du Limousin; il fait tout ce qu'il peut pour donner plaisir au Roi. Le Roi va voir Mlle de Vendôme, puis Mlle de Verneuil.

_Le 21, lundi._—A dix heures mené au bâtiment neuf, au lever de la Reine. Mené au jardin où étoit le Roi, le Roi lui dit qu'il avoit été prisonnier dans le château il y avoit plus de vingt-cinq ans[251], et ajoute: «Je vous veux faire mettre en prison là dedans.»—_Ho!_ dit le Dauphin, _je romprai la porte_. Le Roi lui demande: «Que ferez-vous après?»—_Je passerai_, dit-il, _par la cheminée, je me sauverai sans me blesser_, et il se met entre les jambes de Mme de Montglat. Le Roi lui dit: «Voilà le fils de Mme de Montglat, la voilà qui en accouche»; il part soudain, et se va mettre entre les jambes de la Reine et s'enveloppe de son manteau si fort qu'il ne montroit que la plume de son chapeau.—Après souper il se joue avec M. de Vendôme et M. le Chevalier; M. le Dauphin dit qu'il étoit fils du Roi. «Et moi aussi, dit M. de Vendôme.»—_Vous!_—«Oui, Monsieur, ne m'appelez-vous pas votre féfé?»—_Ho! ho! mais vous n'avez pas été dans le ventre à maman comme moi! Qui est votre maman?_—«Monsieur, c'étoit madame la duchesse de Beaufort.»—_Duchesse de Beaufort, est-elle morte?_—«Elle est bien loin si elle court toujours,» dit M. le Chevalier[252].

[251] Cette captivité ne peut qu'être antérieure au 3 février 1576, date à laquelle le roi de Navarre s'était évadé de la cour de Henri III. En avril 1574 Henri IV avait subi une sorte de captivité au château de Vincennes.

[252] Gabrielle d'Estrées était morte en 1599.

_Le 22, mardi._—A onze heures il se fait lever, les yeux pleurant de rhume, entoussé; il est vêtu de sa robe de chambre fourrée, incarnat. Le Roi l'envoie querir, il y est conduit avec sa robe. M. de Rosny le vient voir, il l'embrasse, instruit[253].

[253] C'est-à-dire qu'on le lui avait recommandé.

_Le 23, mercredi._—Il chante avec sa nourrice:

Qui veut ouïr chanson: La fille au roi Louis, Bourbon l'a tant aimée Qu'à la fin l'engrossit. Vive la fleur de lis.

_Le 24, jeudi, à Saint-Germain._—A dix heures le Roi le vient voir, le trouve bandant son pistolet; le Roi déjeûne auprès de lui, s'en va chez Madame, et de là à la chasse. A deux heures mené chez la Reine.

_Le 25, vendredi._—Mené au château neuf, il s'amuse dans la chambre de la Reine, puis va à la galerie, tire et puis se fait tirer dans le petit carrosse; le bras du carrosse se rompt; il envoie querir le menuisier, lui-même y travaille, puis il se fait remettre dedans et se fait rouler. Il bâille plusieurs fois, le visage lui blêmit; il dit à Mme de Montglat qu'il se trouve mal, se prend à pleurer[254]. L'on le met à bas pour l'emmener; le Roi entre en la galerie pour le voir, et dès qu'il le voit: «Vous avez pleuré, dit-il, je vois bien.» M. le Dauphin s'arrête, s'étonne; toutefois, voyant M. de Verneuil être allé au devant du Roi, il y court et l'embrasse. Le Roi le reprend sur ces larmes, lui demande pourquoi il pleure et ce qu'il veut: _Je veux aller en ma chambre, papa._ Le Roi se fâche de cette réponse, lui demande pourquoi: _Pource que j'ai froid._—«Ha! voilà une menterie! vous êtes un menteur! Que l'on le mène en sa chambre, vous verrez qu'il se jouera.» Il s'en fâche, lui permet de s'en aller; le Dauphin, ramené, ne veut point aller en carrosse; il étoit saisi de l'appréhension de la colère du Roi. Mené en sa chambre, il ne fait que se plaindre et pleurer; M. de Verneuil le vient voir et, raillant, lui dit qu'il avoit dîné avec le Roi.—_C'est pource que papa vous l'a dit_, lui répond-il brusquement.

[254] Le Dauphin était encore enrhumé.

_Le 27 novembre, dimanche._—Mené en carrosse chez le Roi, fort gentil. Mme la princesse de Conty se jouoit à lui, l'appelant: «Mon père grand, mon bisaïeul, mon cousin;» il disoit _Non_ à tout. «Comment voulez-vous que je vous appelle?»—_Moucheu Dauphin._

_Le 28, lundi._—Mené en carrosse au Roi, qu'il rencontre sur le pavé allant à la chasse; le Roi descend de cheval, le baise dans le carrosse, et lui dit qu'il allât trouver maman pour la réjouir; il va chez la Reine.

_Le 29, mardi._—A huit heures et demie le Roi arrive en sa chambre, y déjeûne; le Dauphin se fait asseoir à table avec le Roi, qui lui donne une petite beurrée puis une rôtie sèche, de celles qui avoient été faites pour le Roi à prendre de l'hypocras. M. de Crillon arrive; le Roi demande au Dauphin: «Qui est celui-là?»—_Le fou._—M. de Crillon lui dit brusquement s'il vouloit qu'il battît M. de Souvré.—_Non._—«Si je ne le bats point, m'aimerez-vous?»—_Oui._ Le Dauphin ne peut laisser aller le Roi, il le conduit de chambre en chambre; le Roi s'en va à neuf heures et demie de la chambre de Mlle de Vendôme.

_Le 30, mercredi._—Le Roi part à six heures pour aller à Paris; dîné avec la Reine; à deux heures elle part pour s'en retourner à Paris.

_Le 3 décembre, samedi, à Saint-Germain._—La reine Marguerite le vient voir; il se joue à elle, puis entre en mauvaise humeur, se va cacher à la ruelle du lit, regardant Mme de Montglat, et disant tout bas: _C'est pas une Reine_.

_Le 13, mardi._—En soupant, Mme de Montglat tançoit Saunier, cuisinier de son commun[255], et, le menaçant de la prison, commandoit au sieur Dupré, exempt, de le y mettre; ce pendant le Dauphin ne mangeoit point, écoutoit; les grosses larmes lui sortent des yeux, tombant sur lui, sans dire mot, ému de compassion. Mme de Montglat, l'apercevant, lui dit: «Non, Monsieur, il ne y ira point en prison; qu'il vous demande pardon.»—_Non, Mamanga, c'est à vous; dites à Dupré qu'il ne le mène pas en prison, bien haut_; elle l'ayant dit: _Dupré, Mamanga l'a dit bien haut._

[255] De la maison du Dauphin.

_Le 14, mercredi._—J'arrive[256], il court à moi, me saute au col, me serre; il en fait autant à ma femme. Je lui apporte un cheval et une carte gallicane de Thevet, il s'amuse à la carte avec transport. «Voilà M. le Dauphin,» lui dit-on en lui montrant le côté des Flandres.—_C'est moi qui bat les Espagnols_, répondit-il.

[256] Héroard était parti le 30 novembre, et pendant son absence le Journal avait, comme d'habitude, été continué par l'apothicaire Guérin.

_Le 15, jeudi._—Il se fait faire des contes du Compère Renard, du mauvais riche et du Lazare par sa nourrice. Je lui attache la carte gallicane de Thevet, que je lui avois apportée, contre la tapisserie; on lui montre Provins; il y porte la main en disant: _Mangeons de la conserve_[257].

[257] _Voy._ au 17 octobre précédent.

_Le 16, vendredi._—Il s'amuse à ouvrir et refermer un cadenas à lettres[258].

[258] Ces cadenas étaient sans doute d'invention nouvelle. Lestoile dit à la date du 6 septembre 1606 qu'on lui a donné «un petit cadenas qui ne se peut ouvrir ni fermer que par quatre lettres qui sont A, M, O, R, qui font _amor_, lesquelles sont gravées avec plusieurs autres audit cadenas.» Le cadenas du Dauphin lui avait été donné par Héroard; le mot était DIOGÈNE.

_Le 19, lundi._—Il fait chanter des Noëls à son huissier de salle, qui les avoit faits, surtout celui où il y avoit: «Couronne de lauriers.» L'huissier le lui donne par écrit; il ne veut plus manger, d'impatience de le lire et de l'apprendre.

_Le 20, mardi._—Il se fait lever puis recoucher plein de mélancolie et sans sujet, contre son naturel. Il sembloit avoir du ressentiment du danger de la vie où, le jour précédent, le Roi se trouva, environ les quatre heures, sur le Pont-Neuf, revenant de la chasse, par...........[259] qui se jeta sur lui, l'assaillant d'un poignard. Sur les dix à onze heures l'on en fut averti; on lui dit qu'une bête avoit voulu faire du mal à papa étant à la chasse; les larmes lui en vinrent aux yeux avec une grande tristesse. A huit heures et demie, dévêtu, mis au lit; l'on parloit de celui qui le jour précédent avoit voulu tuer le Roi; on disoit que c'étoit un fol; il dit: _On le fera tourner sur une roue, puis par des chevaux qui tireront une charrette._

[259] Héroard laisse en blanc le nom de ce fou, qui s'appelait Jacques des Isles.

_Le 25, dimanche, à Saint-Germain._—Il s'amuse à mettre un de ses carreaux blancs dans une taie d'oreiller, le met sur son col, comme son lavandier faisoit le linge sale, dit qu'il porte un opiniâtre pour le mettre à la lessive, puis prend un carreau[260] et le porte sur le bras, l'autre sur le col, disant: _J'en porte encore un autre, c'est un opiniâtre qui est vert._—«Oui, Monsieur, lui dis-je, l'autre est blême.»—_C'est pource qu'il est mort._ Il se fait, en goûtant, entretenir par M. de Verneuil, qui avoit de jolies inventions pour le faire rire; il en rioit, encore qu'il ne fût point rieur de son naturel.

[260] Un autre coussin de velours vert.